‹ Dernières chansons de Béranger de 1834 à 1851Chapitre 71 sur 94 · L'OLYMPE RESSUSCITÉ · texte numérisé non relu

L'OLYMPE RESSUSCITÉ

Ain : Gentille Madelinette, ou : le Violon brisé.

Rien ne s'en va qui ne revienne, Sinon toujours, au moins trois fois.

Des Jésuites qu'il vous souvienne ; Qu'il vous souvienne aussi des rois.

Les dieux s'en vont, mais en province.

Là que de dieux j'ai découverts!

De ceux que le bon sens évince De notre ciel et de nos vers.

J'entre dans une académie, Où le beau parleur du canton Prédit qu'une école ennemie Aura le sort de Phaéton.

Puis un prêtre, en citant Horace, Me <lii : J'ai du vin renommé;

Venez dîner sur mon Parnasse, Coteau que Flore a parfumé.

Chez ce curé, rimeur classique,

A table je me vois assis Entre Momus, fils de l'Attique,

Et Jupiter aux noirs sourcils.

Tout l'Olympe dîne à la cure :

Phœbus mange en auteur glouton; Neptune trinque avec Mercure; Bacclius rit au nez de Pluton.

Si Minerve est toujours bégueule, Vénus, qui tient Mars aux arrêts, De Champagne arrose la meule Où l'Amour dérouille ses traits.

Dieux puissants, leur dis-je après boire, A vos atours secs et mesquins,

DE BÉRÀNGER. 281

En ?ous, dos vieux peintres d'histoire Je crois voir tous les mannequins.

Las! Nos vainqueurs faisant ripaille, Répondent-ils, depuis vingt ans, Ont mis l'Olympe sur la paille.

Encor >i c'était des Titans!

Mais silence! Apollon s'enflamme, Le dieu dit: Monsieur le curé, Pour l'Olympe, dont je suis l'âme, Ne chantez plus Miserere.

Les doigts de rose de l'Aurore Vont enfin nous rouvrir les cieux.

Ce qui fut doit renaître encore:

Les morts ne sont jamais trop vieux.

Curé, par un retour de mode, Troquant l'excès contre l'abus, Vous remonterez, d'ode en ode, Du galimatias au phœbus.

C'est nous que la sculpture invoque; La peinture nous reviendra.

Rentrons, pour illustrer l'époque, Dans les gloires de l'Opéra.

La harpe et la mythologie Vont saper un Pinde ostrogoth; Pour nous ont combattu : l'orgie, Le laid, le trafic et l'argot.

Déjà meurt l'école nouvelle; Déjà Satan baille et s'en va.

Viens, Jupin, du haut de l'échelle Voir dégringoler Jéhovah.

A nous si l'ennemi s'oppose, Passons, sans crainte de revers, Entre les vides de la prose Et le vide plus grand des vers.

Que de bourreaux en prose, en rimes 1 Que de meurtres qui font pitié!

Muses, vite, à Ira vers ces crimes Passez sur la pointe du pied.

(iràce aux doctrines éclectiques, En France on doit s'entendre au mieux A redorer les basiliques, A rebadigeonner les dieux.

Las de notre long ostracisme, Paris va nous tendre les bras ; 11 prouve assez son atticisme Par le cortège du bœuf gras.

Le Bon Sens, à notre passage, Dira: Puisque je n'y peux rien, Vivent les dieux! Qu'importe au sage D'être à la fois juif et païen !

En avant l'Olympe homérique!

Vieux Pégase, accours, et je pars.

Mais respect à la politique!

Ici laissons Neptune et Mars.

Ah! dit le curé, sur tes tracts, Phœbus, nous touchons à nos fins.

Chantez, Amours, Muscs et Grâces Faites la barbe aux Séraphins.

Rien ne s'en va qui ne revienne, Sinon toujours, au moins trois fois.

Des Jésuites qu'il vous souvienne; Qu'il vous souvienne aussi des rois.

LES PAPILLONS

Ain :

La grand'mère, au temps jadis, Répétait à la fillette: Prie, enfant, car tu grandis; Le diable est là qui te guette.

Point de jeux trop séduisants.

Je suis vieille, on doit me croire.

Viens d'une âme de douze ans, Ma fille, écouter l'histoire.

Crains le diable; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

lJ'un village mis à sac

Le diable emportait les âmes.

Bis.

Il CD avait un plein sac, Qu'il allait jeter aux Gammes.

Las du fardeau, lui, si fort, S'est assis sous une treille.

La main au sae, il s'endort; Car Dieu permet qu'il sommeille.

Crains le diable; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

Des oiseaux l'ont reconnu :

Frères, disent-ils, courage!

Sans bruit, de l'ange cornu Courons entrouvrir la cage.

Vite, vite, au sac de cuir Leur bec fait un trou d'aiguille, Par où, seule, a peine à fuir L'àme d'une jeune tille.

Crains le diable; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

11 s'éveille! Où se cacher?

L'àme avec les oiseaux vole

DE BERANGKIi. 287

Sous le (oit d'un saint clocher.

Le malin ne s'en désole.

Dieu me défend d'aller là ; Mais, sachez-le, ma colombe, Qui de mes rets s'envola Sous ma griffe un jour retombe.

Crains le diable; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

Satan part; et les oiseaux De dire à l'âme sauvée :

Auriez-vous fait des réseaux Ou détruit quelque couvée?

— Non, messieurs les oisillons :

Plus coupable pécheresse, Pour chasser aux papillons, J'ai vingt fois manqué la messe.

Crains le diable ; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien

— Dieu sourit au repentir; Suppliez-le bien, pauvrette.

Pour vous nous allons bâtir lu nid dans noire retraite.

Ce toit, qui l'éveille aux champs, Vous rend la prière aisée.

Nous vous nourrirons de chants, De fleurs, de miel, de rosée.

Crains le diable; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

N'osant quitter ce séjour, Sous la croix l'âme abritée D'abord soigne avec amour Les petits de la nitée.

Puis ce beau zèle s'éteint; Même elle néglige encore, Chez des chantres du matin, Comme eux de bénir l'aurore.

Crains le diable; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

Certain jour qu'ils vont au loin Quel ennuyeux las de pierres!

Dit-elle; et qu'est-il besoin D'y sonner tant de prières?

Ciel! aux champs, dans un sillon, Que vois-je? Un papillon brille!

Certe, un si beau papillon N'est pas né d'une chenille.

Crains le diable; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

Elle vole, et, d'un élan, Jusqu'à l'insecte elle arrive.

Sainte Vierge! c'est Satan Qui lui crie: Ah! fugitive, Je vous tiens. Ne priez pas; C'est trop tard. Vite à mon bouge!

Vous attraperez là-bas Des papillons de fer rouge.

Crains le diable; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

Nos oiseaux au toit qui pend

Rentrent : 0 l'infortunée !

Le diable à l'œil de serpenl D'en bas l'aura fascinée, Disent-ils. Où la chercher?

Dans les flammes éternelles.

Sans pouvoir l'en arracher Nous y brillerions nos ailes.

Crains le diable; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

Bis.

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