‹ Dernières chansons de Béranger de 1834 à 1851Chapitre 88 sur 94 · LA PRÉDICTION · texte numérisé non relu

LA PRÉDICTION

Raison, sibylle du sage, Qu'on interroge trop tard, Me vient dire : A ton voyage Dieu va mettre fin, vieillard.

Prends ton bâton, ta musette; Fais tes adieux, et, bon pas, Va revoir chaque Lisette Qui t'a devancé là-bas.

Gaieté, persévère ;

Amis, votre main.

Lise, emplis mon verre;

Eh ! vite en chemin !

Raison, la grondeuse, ajoute :

C'est trop, passer soixante ans.

Bû

Fais ton dernier boni de route; Romps enfin avec le Temps.

Pour toi tout se décolore ; Vois le soleil qui pâlit.

Quelques pas à faire encore Vont te conduire à ton lit.

Gaieté, persévère;

Amis, votre main.

Lise, emplis mon verre;

Eh ! vite en chemin !

Prédiction qui m'enchante!

Ce monde est cher de loyer.

Quittons le coin où je chante Pour chaque terme à payer.

Bois, cités, champs et prairies, Si j'ai récolté chez vous, Des fleurs de mes rêveries J'ai fait des bouquets pour tous.

Gaieté, persévère;

Amis, votre main.

Lise, emplis mon verre;

Eh ! vite en chemin !

Je n'emporte en ma mémoire <Jue l'image des beautés <Jui, mieux qu'une sotte gloire, M'ont l'ait des jours enchantés.

Passé le temps des amantes, Dans mes soirs, j'ai bien des fois Cru voir leurs ombres charmantes Rire et danser à ma voix.

Gaieté, persévère;

\inis, votre main.

Lise, emplis mon verre;

Eh ! vite en chemin!

Un seul héritier me presse :

(l'est un chantre adolescent.

La lampe de ma vieillesse Offusque son jour naissant.

Des chansons il veut l'empire; D'Yvetot faisons-le roi.

En passant allons lui dire :

Je pars; le trône est à toi.

Gaieté, persévère;

Amis, votre main.

CIlANSnNs

Lise, emplis mon verre; Eh! vite en chemin!

Que m'importe votre monde, Ses aquilons, ses autans; Ses vieux rocs, sa mer qui gronde, La (leur qui manque au printemps !

De tout jeunesse s'arrange; Mais, las des ans, je m'en vais.

Pétri de sang et de fange, Ce globe sent trop mauvais.

Gaieté, persévère;

Amis, votre main.

Lise, emplis mon verre;

Eh ! vite en chemin !

Adieu! J'achève ma course.

Le ciel s'accourcit d'autant Qu'il voit au fond de ma bourse Combien peu j'ai de comptant!

Amis, quittez cet air morne.

Je pars; mais avec l'espoir,

DE BÉRÀNGER.

Quand j'aurai passé la borne, De vous crier : Au revoir !

Gaieté, persévère;

Amis, votre main.

Lise, emplis mon verre;

Eh ! vite en chemin !

Bis.

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