PRÉ F A CK
Ce n’est ceites pas moi qui aurais deviné ce qu’on appelle aujourd’hui la littérature facile , ennemie mortelle de cette autre littérature qui fit le charme de ma vie et fut si longtemps l’orgueil de la France.
Septembre 18 Pi.
Tours, o septembre 1858.
Mon cher Pkruotin.
Un lie saurait trop prendre dé précautions. En vous cédant tous mes droits sur mes chansons imprimées et publiées par vous [et je n'en reconnais pas d'autres que celles de l' édition in-8*), en vous cédant, dis-je, tous mes droits sur mes chansons, aujourd’hui et à toujours, je vous ai également cédé la propriété des chansons que je pourrais faire jusqu’à l’époque de ma mort, quel qu’en pût être le nombre. Voilà déjà plusieurs années que, pour prix d’acquisition, vous me servez une rente de huit cents francs j cette rente viagère, vous avez voulu dernièrement la porter à douze cents francs *' : c'est le moins que moi. pour reconnaître tous vos bons procédés, je vous assure par tous les moyens la propriété non-seulement des chansons publiées, mais aussi des chansons que je fais encore de temps à autre.
* L’édition in-8° dont parle ici Béranger est l'édition en quatre vo* lûmes publiée en 1835-31, et ornée de cent quatre gravures. (Noie
de l’Editeur.)
'* L’éditeur de Béranger ne croyait pas avoir besoin de dire que, depuis 1838 (date de cette lettre),* la rente viagère a été successivement augmentée. En 18 17, elle était portée à deux mille quatre cents francs. Une lettre de Béranger, publiée alors avec les dix chantons inédites , témoigne de la difficulté qu’on eut à lui faire accepter une modification qui doublait ainsi son modesle revenu. Depuis ce temps, d’autres augmentations, toujours imposées avec peine à Béranger par son éditeur, avaient plus que triplé le cliilfre de douze cents francs dont il est question plus haut.
(Note de l’Éditeur.)
Sur le cahier où je les écris, j'ai eu soin de mettre : Ce cahier appartient à M. Per rotin, conformément à l'acte passé sons seing privé entre lui et moi. Ainsi, à ma mort, vous n’aurez qu’à les réclamer, pour que ces chansons vous soient remises, de même que le peu de notes que j’ai pu faire sur les anciens volumes, notes intercalées dans un exemplaire de ma. publication in-4‘2*. Mais, comme des papiers peuvent disparaître et se perdre , je veux , quant aux chansons manuscrites , prendre encore une autre précaution. Je vous remets donc une copie faite par moi de ces chansons nouvelles, et vous prie de les déposer entre les mains du notaire qui a votre confiance (M. I)efresne) : je vous promets de vous envoyer celles que je pourrai faire par la suite pour les ajouter à ce premier dépôt, afin qu elles attendent là l’époque de ma mort, bien déterminé que je sqis à n’en publier aucune désormais, ainsi que le porte la convention faite entre nous. Ayez donc bien soin, mon cher ami. de les tenir sous triple cachet, pour que personne n’en puisse prendre connaissance. S'il me vient des corrections à y faire, je les consignerai «sur le cahier qui reste dans mes mains et les joindrai par errata aux envois subséquents que je vous adresserai.
Vous sentez que c’est dans votre seul intérêt et pour l’acquit de ma conscience que je prends tous ces soins, qui ne me sont pas ordinaires. Il est juste que je vous assure la propriété exclusive des chansous de ma vieillesse, qui n’auront peut-être d’autre mérite que de compléter les mémoires chantants «le ma vie. mais qui auront au moins ce mérite.
Vous concevez que, dans l’impression , il ne faudra pas s’astreindre à l’ordre que j établis ici. Si cela m’est possible, j indiquerai dans quel ordre il faudra les publier.
Ce que je vous demande, c’est que, dans le cas improbable où vous viendriez à mourir avant moi, le dépôt que vous ferez chez le notaire me soit remis, sans rupture «le cachet; vous promettant de mon côté de prendre tous les arrangements nécessaires pour assurer à vos héritiers la propriété de ces
* Ces notes so trouvent à la lin du présent volume.
('Note de l' Éditeur *)
chansons. ïl suffit , je crois, pour cela, que vous laissiez un mot de votre main qui ordonne que la remise du dépôt me soit faite. Cette remise est nécessaire pour que la publication n’ait pas lieu sans mon consentement, dans le cas où votre fortune tomberait dans les mains d’un mineur. Pardonnezmoi de penser ainsi à tout, même aux circonstances les plus pénibles; vous savez que cela est dans mon caractère. Vous en aurez la preuve à ma mort, car vous verrez que dans mon testament * j’ai eu soin de faire mention de l’acte passé entre nous, qui vous donne la propriété de mes chansons imprimées et manuscrites.
Comme je pense que vous garderez celle lettre, je suis bien aise de vous y donner un témoignage de ma gratitude pour vos procédés à mon égard. Vous êtes venu «à mon secours dans un moment bien difficile; et je dois ajouter, pour ceux qui en ont été surpris, que si je n’ai pas eu une plus grande part dans vos bénéfices, c’est que je n’ai pas jugé cela juste , sachant pour combien votre industrie a été dans le succès de la grande édition. J’ai été au reste bien récompensé de ma conduite par celle que vous avez tenue envers moi. Recevez-cn mes remereîmenls et l’assurance de toute mon amitié.
A vous de cœur.
P. J. DE BERANGER
* Béranger parle d’un de ses premier* testaments, qu’il a modifié depuis 1X7*8. f.Y o(r do l'f'diloitr.)
•JL-*