‹ Dernières chansons de P.J. Bèranger 1834 à 1851 avec des notes de Béranger sur ses anciennes chansonsChapitre 89 sur 182 · LE COUPS ET L’AME · texte numérisé non relu

LE COUPS ET L’AME

Air :

Un vieillard mourait, et son àme Parlait pour retourner aux deux.

Le corps la retient et réclame Un instant de derniers adieux.

Sur sa paille, il s’écrie : « Arrête I Songe qu’à toi Dieu m’a donné.

Pourquoi fuir comme une loretle Fuit l’amant qu’elle a ruiné?

Morts embaumés dans votre bière, j A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul, i Va-t’en séul !

« — Quoi î dit lame, abjecte dépouille, Tu veux retarder mon départ !

Habit dont le contact me souille,

Au néant va rendre sa part.

Dieu me rappelle à sa lumière :

Déjà s’endorment tes douleurs.

Qu’importe après (pie ta poussière Féconde épis, arbres ou tleurs î Morts embaumés dans votre bière,

A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul,

Va-t’en seul!

* ta

« — Ingrate! Je suis loin de croire Qu’à toi mes sens aient tout appris.

Mais de mes soins garde mémoire :

Ils datent de nos premiers cris Quand rien, regard, geste, parole, Au berceau ne te révélait,

Qui se fit ton maître d’école?

Mon instinct, ton frère de lait.

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps, sans linceul, Va-t’en seul !

« Vint notre jeunesse fleurie.

Tu te mirais dans ma beauté,

Et prodiguais par braverie Ma force et mon agilité.

Qu'alors je souffris de sévices !

Car tes folles émotions '

De mes besoins faisaient des vices, De mes penchants des passions.

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière, Pauvre corps sans linceul,

Va-fen seul !

k Du jeu voulant solder les dettes, Et du ciel niant la bonté,

Dans la Seine un soir tu me jettes :

Lâche abus de l’autorité.

Mais de raison le flot te prive; Nature me rend tout pouvoir.

DK UKKWCKM.

Je nage, aborde, et sur la ri\e Je change en pleurs ton désespoir.

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul, Va-t’en seul !

« Plus tard misère et sciatique Furent mes moindres maux, hélas !

Professeur de métaphysique,

Dans ce grenier tu m’installas.

Au sommet des lois éternelles A jeun étions-nous parvenus.

Tu te vantais d’avoir des ailes,

Quand souvent je marchais pieds nus.

Morts embaumés dans votre bière,

A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul,

Va-t’en seul!

« Enfin nous surprend la vieillesse, Tous deux las, tous deux abattus.

De mon déclin liait ta sagesse; L’impuissance abonde en vertus.

Là-haut ne t’en fais pas un tilre:

Dette sagesse a ressemblé

Aux fleurs d’hiver que sur la vitre

Fait éclore un soleil gelé.

Morts embaumés dans votre bière,

A vous clergé, croix et bannière,

Pauvre corps sans linceul,

Va-t’en seul !

<« Donc, enfant, qui sors de tes langes, Bénis ton premier vêtement.

Va de Dieu chanter les louanges;

Oui, pars, el qu'il te soit clément Je sens s'anéantir mon être.

0 regrets de l’antique foi !

J'ai peur, et voudrais bien qu’un prêtre Par charité priât sur moi.

Morts embaumés dans votre bière,

A vous clergé, croix el bannière.

Pauvre corps sans linceul,

Va-t'en seul ! »

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