‹ Dernières chansons de P.J. de Béranger, 1834 à 1851 (volume 2)Chapitre 31 sur 136 · LA JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

LA JEUNE FILLE

CIIA.NSOA IDMJJ'.

Ain :

D'où luiissent mes tourments? Dieu veut-il que je meure A (luinze aus, grande el belle, en de vagues ennuis? Je dors sans rei)oser; je m'éveilli; et je pleure; Mon front révèle au jour le trouble de mes nuits.

Ali lieu du long sommeil si paisil)le à mon âge, J'ai des songes eoniùs où je me sens brûler. Ils sont en vain pour moi d'un funeste présage : Je n'y puis i-ien comiirendre et je n'ose en parler.

J'ai perdu cet éclat dont s'enivrail ma méi'*', Oui n'a que ses baisers pour calmer ma douleur. Mais pourquoi les vieillards me plaindre avec m\ stère ? Pourquoi les jeunes gens rire de ma pàleui''.'

Je rêve, et nul objet n'occupe ma pensée; Toujours quelque frayeui' sur mes sens vient agir. Le coupable a-t-il donc l'àme plus oppressée? Un coup d'œil m'embarrasse, un mot me fait rougir.

A l'église où je cours, ma main souvent oublie L'eau r|i!i peut de l'enfer conjurer les desseins;

T)E HKl'.ANGEn. 109

Mêlée aux voix du cliœnr, ma voix meurl afïaihlie, El j'écoule (Ml pleuranl clianl(M" les hymnes saints.

|]ieu (juc dans ses a})prêls la })ai'ure me pèse, Suis-je parée cniin, je voudrais Tèlre mieux; El je sens ([\w. mon cœur a besoin que je plaise, Sans li'ouver doux pourtant de plaii'e à tous les yeux.

l'our mes oiseaux chéris je n'ai plus de caresses; Je néglige mes fleurs, je repousse mon chien. Veri'ai-je ainsi Unir mes premières tendresses? Dieu m'a-l-i! condaumèe à ne })lus aimer rien?

Mais voici l'étranger dont la voix est si tendre. Hier, sous la feuillée, il a suivi mes pas. Seul, il cliante et soupire. Approchons pour entendre Si du mal (jue j'éprouve il ne se plaindrail pas.

LES GÀCES

co.vn; AriAiii;

\\h : Ainsi Jatlis un j^i'iiinl pruj)liclf.

Dans Bassora, séjour perlide, De trop dV.niis environné, Ben-lssa, cœur bon et candide, Un jour s'éveilla miné.

110 DE KM EU ES ClIA^iSOISS

Le ju'u qui lui reste, il le donne Un vieil ;i\eugle en son chemin L'iniploi'e; Issa lui lait raunume, Qu'il ira demander deniinn.

irélait dans le temps des génies; Voilà bien trois cents ans de ça.

L'un d'eux, connu par ses manies, Mocli, aux yeux verts, aiuiait Issa.

Pourtant, soit caprice ou système, Issa -n'en j)eut obtenir rieji Que pou)' obligei' ceux (pi'il aime :

Même il y doit niellre du sien.

Qu'importe Mocli et ses richesses!

Son seul espoir, Issa l'a mis Dans ceux (pi'il combla d(> largesses; Mais le tem[ts ])asse, et plus d amis. Seul ac(;ouru, Mal eck demande Qu'à son aide Issa vienne encor ; l'aj; le cadi mis à l'amende.

Il lui l'audrail huit bourses d'oi'.

« Issa, dil-il, crains riudigeuce.:

<( Reciturs à Moch dans nos revejs. »

Kl Ben, toujours pris d'obligeance, Crie : « A moi, génie aux yeux veils! >• Mocli apparaît. ))i'eud le langage D'un juif et dit : « Hen, tu saui-a»

<( Que je pi'èt<î à (jui m'ollre en gage '( OEil ou dent, jambe, oreille ou bra^.

DE DERANGER. 111

« Sans douleur, sans fièvre ni plaie,

« D'un mot j'extrais mes répondants.

<( Ton compte est fait d'avance ; paye.

« Huit bourses d'or valent huit dents.

« — Huit dents ! c'est tout ce qu'il m'en reste.

« — Qu'en peut faire un garçon rangé?

« Ton menu devient fort modeste ;

« D'ailleurs, tu n'as que trop mangé.

<( Allons! viens, que je les arrache : « C'est fait !» Et le brave édenté Donne à Maleck l'or, et lui cache Les besoins de sa pauvreté.

De ce marché le bruit opère :

Près d'Issa les ingrats qu'il lit *

Reviennent tous. Chacun espère Le mettre engage à son profil.

Moussa, qui tratiquait eu Perse, Perd son vaisseau sur un écueil.

Poui' remettre à flot son commerce, A Moch Ben-lssa livre un œil.

Hassan va marier sa fille ; Sans dot comment la présente)?

On flatte Issa dans la famille:

Il donne im bras |)(>nr la dolcf.

IN)ui' llusseim, (|ui veut (resclavat^v hacheter deux fils ({u'il pleura.

Issa met une jaml)e en gage :

Siu^ ses amis il s'appuiera.

I"-] BERMÈRF.S CHANSONS

Mais laissera-t-on à cet liommo Rien de son corps ayant valeur?

Sauvez de leurs mains ((uelqne somuic.

Les ingrats crieront au voleur.

Tous quatre on les entend se dire :

One faiiv (Tun borgne impolenl?

Voyez le dégoût f|u'il inspire.

11 faut le saluer pourtant.

« — Ali! dit Maleck, j'ai Tespérance

« Que, grâce à moi, dès aujourd'hui,

« Sans lui faite la révérence,

« Nous poiuTous passeï' devani lui. »

Il court, il crie : « Issa, mon père!

(( Ma femme a d'horribles douleurs.

<( Prières ni soins, rien n'opère ;

« Mes yeux s'éteignent dans les pleurs

« Je sais un remède et la dose

« Qui sauva la vie au sultan;

« Mais d'or potal)!e il se compose

'( Et de perles plein mou liu'bau. »

Ben-Issa prouïet ses oreilles.

Moch aux yeux vei'ls vient el préicuil

Qu'un prêt de richesses pareilles

\'eul un gag(> plus impoi'laul.

« S'il vous donnait cet œil (|ui brille, >^

Bit Maleck. Mais l'estropié

Refusa net : « Par lua béquille!

Il KsI-ce trop (Tun ceil pour uu pierl?

« — Ail ! pour cet œil sauve ma femme !

.( Près de toi ne m'auras-tu pas?

« Jusqu'à la Mecque, oui, sur mon âme,

<( Je jure de guider tes pas. »

L'œil est donné. Prenant la somme,

Tout chargé d'or Maleck s'enfuil,

S'enfuit et laisse le i)auvre homme

A làtons errer daiifR sa nuit.

« Tu vas tomber dans la rivière! « Oie un passant; « j'en ai pâli.

« Issa privé de la lumière!

« Je te tiens! Viens, je suis Ali, « Ali, ton compagnon de classe; « Des jongleurs le plus gai, dit-on.

« Il t'offre part à sa besace :

« 11 te servira de bâton. »

ContJ'e son cœur Issa le presse.

Dieu ! voilà son bras rétabli !

Sa jambe et ses dents! quelle ivresse De ses deux yeux il voit Ali.

Même il voit les pâles visages Des quatre amis au cœur affreux, Privés chacun de l'un des gages One naguère il donnail poiu- eux.

Dans l'air api)arait le Cénie :

(( Mon tils, jouet de ces ingrats.

i( Vois l(Mn' méchanceté punie :

« A loi for (|ne tu leni- livras.

Kl.

Ili DER.MKRES CHANSONS

« Qu'au bon Ali rot or profile; « Vous vieillirez ensemble. Adieu !

'( Faire le bien à qui mérite, '( Cest mériter deux fois de Dieu. )^

Le couple heureux, Tàme attendrie, Des quatre infirmes demi-nus S'éloigne, et Ben-Issa s'écrie :

« Ah! que de pleurs j'ai retenus!

« Ali, porte-leur en cachetle « Du riz, du miel et des habits.

« Qu'ils s'amendent! Par le Prophéle 0 Caillou touché devient rubis. »

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