‹ Dernières chansons de P.J. de Béranger, 1834 à 1851 (volume 2)Chapitre 66 sur 136 · LË CORPS ET L'AME · texte numérisé non relu

LË CORPS ET L'AME

Air

Un vieillard mourait, el son àme Parlait pour retourner aux deux.

Le corps la retient et réclame Un instant de derniers adieux.

Sur sa paille, il s'écrie : « Arrête ! Songe qu'à toi Dieu m'a donné.

Pourquoi fuir comme une lorette Fuit l'amant qu'elle a ruiné?

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul, Va-t'en seul !

Bis.

« — (Juoi ! dit l'àme, abjecte dépouille, Tu veux retarder mon départ !

Habit dont le contact me souille, Au néant va rendre sa paît.

Dieu me rappelle à sa lumièie :

Déjà s'endorment tes douleui's.

Qu'importe après que ta poussière Féconde épis, arbres ou fleurs !

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul.

Va-t'en seul !

!1S DEHiNlÈRES CIIANSOINS

« — Ingrate î Je suis loin de croire Qu'à toi mes sens aient tout appris. Mais de nnes soins garde mémoire :

Ils datent de nos premiers cris.

Quand rien, regard, geste, parole, Au berceau ne te révélait, Qui se fit ton maître d'école?

Mon instinct, t<m frère de lait.

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps, sans linceul.

Va-t'en seul I

*( Vint notre jeunesse fleurie.

Tu te mirais dans ma beauté, Et prodiguais par l^raverie Ma force et mon agilité.

Qu'alors je souffris de sévices I Car tes folles émotions De mes besoins faisaient des vices, De mes penchants des })assions.

31orts embaumés dans votre bièie, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul, Va-t'en seul!

« Du jeu voulant solder les dettes,

Kt du ciel niant la bonlé,

Dans la Seine un soir tu me jettes ;

Lâche abus de Paulorité.

Mais de raison le flot te prive ;

Nature me rend tout pouvoir.

Jo nage, aborde, et sur la rive Je change en pleurs ton désespoir.

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul, Va-t'en seuil

« Plus tard misère el scialique Furent mes moindres maux, hélas !

Professeur de métaphysique, Dans ce grenier lu nrinstallas.

Au sommet des lois élernelles A jeun étions-nous parvenus, Tu te vantais d'avoir des ai!es, Quand souvent je marchais pieds nus.

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et baimière.

Pauvre corps sans linceul, Va-t'en seul!

» Knfin nous surprend la vieillesse, •Tous deux las, tous deux abattus.

De mon déclin naît la sagesse; L'impuissance abonde en vertus.

Là-haut ne t'en fais pas un litre; Cette sagesse a ressemblé Aux fleurs d'hiver que sur la vitr<' Fait éclore un soleil gelé.

Morts embaumés dans voire bière, A vous clergé, croix el bannière.

Pauvre corps sans linccnl, Va-t'en seul !

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