‹ Dernières chansons de P. J. de Béranger (volume 3)Chapitre 15 sur 97 · LE CHEVAL ARABE · texte numérisé non relu

LE CHEVAL ARABE

Air dtAgÛine,

Mon beau cheval, oui, je viens de te vendre, Moi, pauvre et jeune, ofGcier sans crédit, A ce vieux juif qui va venir te prendre; Oh ! du destin c*est moi qui suis maudit !

Contre un peu d'or, hélas 1 c'est pour ma mère. C'est pour mes sœurs que je vais t' échanger. De mon chagrin si tu pouvais juger.

Tu pleurerais comme un coursier d'Homère.

Mon bel arabe, adieu! Sans toi, demain, Ma noble mère irait tendre la main.

Bi%.

Mère adorée ! ... Ah ! relisons sa lettre :

« Napoléon, nous qui faisions le bien,

c< De notre loit le ciel vient de permettre

« Qu'on nous proscrive, et nous n'avons plus rien .

« Songe aux tourments qu'en secret je dévore;

a Pense à tes sœurs, à tes frères, à moi.

« Matin et soir nous prions Dieu pour toi.

« S'il te bénit il nous protège encore*. »

Mon bel arabe, adieu! Sans toi, demain, Ma noble mère irait tendre la main.

Je t'achetai, sur le port de Marseille, D'un Levantin qui se prometiait là.

Ton dos cambré, ton inquiète oreille.

Ton œil de feu, tout pour toi me parla.

Aux Mamelouks, cavaliers intrépides, Des cheiks du Nil t'auront sans doute offeil ; Ou, compagnon des chameaux du désert, Tu reposas au pied des Pyramides.

Mon bel arabe, adieu! Sans toi, demain, Ma noble mère irait tendre la main.

* En 1793, madame Laetitia fut obligée ^ aToc toute sa famille, de fuir la Corse, où le parti français avait le dessous; elle se réfugia à Marseille dans un grand état de gêne, quoi qu'en aient dit quelques-uns de ses enfants, qui, sur ce point comme sur .beaucoup d'autres, ne .pensaient pas comme celui qui fonda leur fortune. Napoléon ne fit jamais mystère de ses temps de pauvreté.

DE BÉRÀN6ER. 59

En te montant, que j'ai Tâme saisie Du grand projet qui m'occupe toujours!

Cherchons, me dis-je, oui, cherchons en Asie, La gloire, un rang, des combats, des amours.

Où Bagdad rampe, où régna Babylone, Même aujourd'hui, le plus simple officier Peut dire encor, n'eût-il que son coursier :

Tyran, à moi ta sultane et ton trône t Mon bel arabe, adieu! Sans toi, demain, Ma noble mère irait tendre la main.

Que Dieu me donne un monde par la guerre, J'en ferai part à mes frères chéris ; Sous mon soleil, ton pied fera de terre Surgir des rois à mes sœurs pour maris.

Je veux un règne à faire oublier Rome, Dût-il finir par d'éclatants malheurs.

Àhl je suis sûr qu'en me donnant des pleurs, Le peuple alors s'écrierait : Le pauvre homme! Mon bel arabe, adieu! Sans toi, demain.

Ma noble mère irait tendre la main.

Tu hâterais ma course triomphale ; Et je te vends quand l'Europe prend feu.

Notre Alexandre a vendu Bucéphale, Diront ces chefs que je flatte si peu.

Mais vont s'ouvrir bien des routes nouvelles; L'antique France a tremblé sous mes pas.

Pour me porter où d'autres n'iront pas, A ton défaut, je sens que j'ai des ailes.

Mon bel arabe, adieu I Sans toi, demain.

Ma noble mère irait tendre la main.

Moment fatal! le juif est à la porte.

Ah I qu'il te trouve un maître plus heureux.

Ma mère attend tout l'argent qu'il m'apporte.

Pour abriter ses enfants si nombreux.

Séparons-nous; mais, va, tu peux m'en croire,

Si quelque jour, devenu général,

Je te rencontre, ô vaillant animal !

Je te rachète au prix d'une victoire.

Mon bel arabe, adieu! Sans toi, demain,

} Bis* Ma noble mère irait tendre la main .

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