‹ Dernières chansons de P. J. de Béranger (volume 3)Chapitre 26 sur 97 · A UN JEUNE CRITIQUE · texte numérisé non relu

A UN JEUNE CRITIQUE

Am :

Eh quoi ! jeune et docte critique,

Vous recourez à mes avis !

Soit! je prends le ton dogmatique,

Contre le faux goût je sévis.

D se peut qu^au but je ramène

Quelque esprit las de ses écarts.

Maint aveugle a tiré de peine

Des gens perdus dans les brouillards*.

* Ce sont des aveugles (jui souvent servent de guides aux étrangers pendant les jours de brouillards, si sombres et si fréquents en llolbode.

Combien je hais la vaine pompe De tous nos vers retentissants !

Faut-il qu'ainsi l'on te corrompe, langue si chère au bon sens !

Si tu subis la loi hautaine De tous nos bruyants novateurs, Bientôt Racine et la Fontaine Auront besoin de traducteurs.

Notre muse dévergondée, Refaisant le monde à l'envers, Sous sa forme écrase l'idée, De pluriels boursoufle ses vers.

Admirez ses monstres féroces.

Ses vésuves, ses océans; Ses héros, qui sont des colosses; Ses gloires, qui sont des néants.

L'art meurt où le goût dégénère.

Qu'un peuple ait reconquis ses droits, n étend son dictionnaire Pour suffire à de libres voix.

Ce trésor commun nous défraie, Mais n'y puisons qu'avec grand soin ; N'altérons pas une monnaie Que le peuple marque à son coin.

Notre langue aime le mélange Du sublime et du familier, Et, rebelle à tout luxe étrange, Craint le pédant et l'écolier.

Pour l'éloquence elle a des armes, Pour l'amour de tendres échos; Mais à qui veut tirer des larmas Défend de torturer les mots.

Elle exige que la pensée Règne partout sans faux atou;-s.

Voyez cette foule pressée D'enfants qu'attirent les tambours.

Là se carre un géant vulgaire, Empanaché, tout cousu d'or.

Pour eux c'est le Dieu de la guerre :

Vive le beau tambour-major!

iU CHANSONS

Hais observez ce petit homme,

Si simplement vêtu là-bas.

Sm* la neige il faisait un somme

Quand marchaient ses nombreux soldats.

Il prend sa lunette, il regarde :

— C'est bien; mes ordres sont remplis,

Dit-il. Faites donner ma garde.

Quel est ce lieu? — Sire, Austerlitz 1

Cet homme-là, c'est la pensée,

Sans vains ornements, sans grands mots,

Par la gloire récompensée

Chez l'auteur ou chez le héros.

Qu'au bon sens la critique unie,

Des écrivains réglant l'essor,

Ne souffre plus que le génie

Se déguise en tambour-major.

DE BÉRAN6ER. 125

Page 1