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Dernières lettres d'un passant

Qui pourrait se défendre d'un profond sentiment de tristesse, en lisant à la page 154 de ce volume qui va raviver le souvenir d'Arthur de Boissieu : « Je n'ai jamais traversé les dernières heures d'une année sans ressentir la mélancolie des choses et comme le regret de moi-même » (1er janvier 1873), et à la dernière ligne : « Au surplus, les temps sont proches; nous verrons hien, si nous vivons 1 »

Hélas! non, il n'a pas vécu ; il est mort à quarante ans, huit jours après avoir écrit cette phrase, et, quand on songe à ce que nous réservaient les lendemains de sa mort, à cet ensemble d'efforts inutiles , d'espérances trompées, de cruels mécomptes, de réalités poignantes, on a presque envie de le féliciter de n'avoir pas vu ce que nous voyons, ce que nous sommes probablement condamnés à voir et à subir encore. Mais ne nous laissons pas entraîner par nos légitimes griefs contre les hom-

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mes qu'Arthur de Boissieu avait observés d'un coup d'oeil si. juste et dessinés d'un crayon si fin. N'oublions pas que nous écrivons près d'un tombeau où viennent s'agenouiller une veuve et trois orphelins. Les vivacités de la polémique conviennent mal aux apaisements de la mort, et Boissieu lui-même, esprit si délicat et si sûr, serait le premier à nous rappeler qu'une notice nécrologique est le contraire d'une satire. Il nous demanderait de raconter simplement sa vie si courte et si pleine, sans essayer de continuer ou de renouveler ses épigrammes, que nul ne savait d'ailleurs aiguiser, polir et réussir comme lui.

Sa vie! jusqu'à présent, elle était tout entière pour moi dans ses étincelants articles, devenus des livres charmants, dans l'ineffaçable souvenir de son passage à la Gazette de France, où nous pouvions bien lui servir d'escorte, mais où nous ne l'avons jamais remplacé. Aujourd'hui, au moment où la pieuse tendresse des survivants publie ce volume complémentaire, bien digne de ses aînés, où nous recueillons à travers ces jolies pages le souille qui va être .son dernier soupir, j'interroge un ami, le plus modeste et le plus fidèle des amis de notre cher défunt, M. l'abbé Bourgeois qui fut, pendant seize ans, curé de Beire-le-Châtel, le poécique village dont Boissieu nous a si souvent parlé, et

qui est maintenant curé-doyen de Mirebeau-sur- Bèze (Côte-d'Or.) C'est à l'abbé Bourgeois que revenait de droit l'honneur d'être le biographe de l'auteur des Lettres d'un Passant. Il l'a mieux connu que nous; car il suffit d'avoir lu ses délicieuses Lettres pour deviner qu'il y avait en lui deux hommes : le satirique et le rêveur, le polémiste et le poëte; l'écrivain qui saisissait avec une sagacité incroyable les vices et les travers, les ridicules et les folies de son temps, et qui se vengeait, en les flagellant, du chagrin de les trop voir, et le fils de famille, que les souvenirs d'enfance faisaient tressaillir, que la vue de son clocher ouvrait à toutes les émotions affectueuses du pays natal et du foyer. Il était de cette race des délicats, dont Racine reste le type incomparable, qui a reçu du ciel la double faculté d'attendrissement et de malice, et dont la sensibilité, toujours en éveil, cache une larme dans chacun de ses sourires. Un moqueur qui sait aimer, un songeur qui sait railler, telle est l'impression que je garde d'Arthur de Boissieu, et je dois ajouter qu'elle était complétée par sa blonde et pâle figure, si spirituelle et si méditative, par le contraste de ses yeux si doux avec ses lèvres si fines.

Celte biographie dictée par le cœur, M. l'abbé Bourgeois l'a écrite; mais il l'a réservée pour le

pays où Arthur de Boissieu et les siens étaient plus intimement connus, où sa mémoire vivra comme un des chapitres de l'histoire locale, comme une (leur rare, cultivée par de nobles mains. Je ne saurais choisir un meilleur guide, en essayant de résumer ce que M. l'abbé Bourgeois raconte si bien. Alexandre-Arthur de Salvaing, baron de Boissieu, naquit à Paris le 11 février 1833. 11 n'avait que huit ans, lorsqu'il perdit sa mère; mais déjà se révélait en lui cette sensibilité précoce dont je parlais tout a l'heure; les âmes d'élite n'ont pas d'âge pour aimer et pleurer ce second ange gardien que l'on appelle la mère. Les tendresses maternelles et filiales possèdent ce divin privilège, qu'elles devinent ce qu'elles ne peuvent plus ressentir, et croient se souvenir de ce qu'elles n'ont pas éprouvé. Nous comprenons ce qu'elles seraient par le vide qu'elles nous laissent; le regret de les avoir perdues nous les rend aussi présentes que le bonheur de les goûter. Il en est de cette première blessure du cœur comme de celles des braves, mutilés sur le champ de bataille. On souffre encore au bras ou à la jambe que l'on n'a plus. Arthur de Boissieu avait des larmes dans les yeux chaque fois qu'il évoquait celte chère image; elle lui inspira quelques-uns de ses plus beaux vers, et, plus tard, le 1er mars 1870, lorsque son père, magistrat

éminent, lettré d'un goût exquis, heureux des succès de son fils, mourut dans toute la plénitude de ses riches facultés et de sa belle intelligence, les deux datés funèbres se rejoignirent et n'en firent qu'une pour ce fils en deuil qui devait, hélas! le suivre de si près.

Les études d'Arthur de Boissieu, dirigées — je dirais presque partagées par son père, furent trèsbrillantes; bien des fois, enlisant ces pages élégantes et d'allure légère qui reflétaient à la surface toutes les grâces mondaines et où le dard de l'abeille se jouait parmi les fleurs, nous avons pu deviner tout un fond de littérature classique, toutes les ressources d'un esprit préparé à la lutte par la familiarité des meilleurs modèles. En dehors même des prix de collège, le jeune écolier obtenait déjà un genre de succès qui devait lui rester fidèle jusqu'au dernier jour: causeur entraînant, doué de ce talent de parole qui assure le premier rang dans les conférences, il se fit écouter bien avant de se faire lire, et le charme qui adoucissait cet éclat lui donnait pour amis tous ceux que sa verve attirait. Le charme ! ce fut là une des qualités maîtresses d'Arthur de Boissieu ; celle qui explique comment, sur un autre terrain, avec des armes plus dangereuses, au milieu des ardeurs et des vivacités du journalisme, il a su garder tous

les avantages de la franchise la plus incisive sans en subir les inconvénients, se rendre redoutable sans être haï, faire gémir ses victimes sans les faire crier, et heurter beaucoup d'adversaires sans rencontrer un ennemi.

Son père, conseiller à la Cour royale, impériale ou d'appel, voulait le diriger du côté de la magistrature. C'était le cas de débuter par le barreau qui mène à tout et n'engage à rien. Boissieu plaida tout juste assez pour recevoir de précieux encouragements, faire acquitter une cliente, et prouver que là , comme ailleurs, il aurait brillamment réussi. Mais il avait d'autres aptitudes et d'autres instincts. Je ne voudrais pas médire de messieurs les avocats, qui demeurent, sous tous les régimes, nosseigneurs et maîtres; il faut avouer pourtant qu'ils soumettent à de rudes épreuves les esprits amoureux d'élégance et de style, qu'ils sacrifient trop souvent, en fait de paroles, la qualité à la quantité , que leurs meilleures friandises ne s'élèvent pas au-dessus d'un diner de table d'hôte, et que, si l'exquis, le délicat, le raffiné, étaient exilés de la terre, on les retrouverait difficilement dans la salle des Pas-Perdus. La vocation d'Arthur de Boissieu, c'était le journalisme. Il la suivit, et il fit bien.

Parlerai-je de Louis de Vaudrey, de Colombine, les deux pseudonymes qui couvrirent ses débuts

littéraires? Colombine fut, pendant quelques mois, Je chroniqueur à la mode ; un moment, on put croire qu'elle allait se fiancer, non pas à Arlequin ou à Léandre, à Pierrot ou à Pandolphe, mais à Figaro en personne, à Figaro devenu, pour cause de Révolutions, un grand personnage, l'égal et le compagnon du comte Almaviva ; à Figaro qui peut maintenant parler argent en restant plein de son sujet, qui a pignon sur rue, qui bâtit des hôtels avec son rasoir, qui trouve Suzanne pas assez chaste ou trop plébéienne pour lui ; à Figaro, qui a eu l'esprit de devenir conservateur et réactionnaire, et qui serait sans peur et sans reproche, si, prenant son catéchisme trop à la lettre, il n'avait voulu se faire confirmer par les évêques. Conseillé sans doute par son père, Boissieu eut le courage d'échapper à ces séductions auxquelles il n'est pas facile de résister. C'est alors que nous le vîmes arriver à la Gazette de France, et jamais la grave douairière, âgée aujourd'hui de 245 ans, ne s'était trouvée à pareille fête. Elle n'eut plus besoin d'artifices pour réparer des ans l'irréparable outrage. Sa jeunesse, sa fraîcheur, son sourire, l'éclat de son teint, l'émail de ses dents, ses cheveux noirs, sa taille fine, son pied leste, le nouveau venu lui apportait tout dans sa serviette d'avocat métamorphosé en journaliste.

De Colombine corrigée, convertie et démasquée, il conservait les élégances, les souplesses, les finesses, les coquetteries, je ne dis pas tout à fait félines, — mais féminines. Ceci, croyez-le bien, est un mérite de plus. Si la femme, telle que nous la montrent le roman et le théâtre modernes, est pour beaucoup dans nos folies et nos sottises, ce n'es pas à celle-là que je songe en parlant d'Arthur de Boissieu. J'entends celle qui garde sa place et son rôle dans la société d'élite, celle qui nous protège encore contre l'affreux mélange de barbarie et de corruption où s'embourbent les démocraties, celle qui sait donner au dévouement, à la foi, à la persévérance, à l'abnégation, à la vertu, l'attrait d'un plaisir et presque la saveur d'un fruit défendu Elle aussi a le secret de ces malices légères, de ces ironies veloutées, de ces délicates égratignures qui ne pénètrent pas au-delà de l'épidémie; gouttelettes de sang que l'on essuie avec un mouchoir de batiste ; sensation singulière, une souffrance qui est presque une volupté 1 Le patient a presque envie de remercier au lieu de se plaindre. La main est si blanche! l'ongle si rosel le gant si bien ajusté! Voilà comment, dans ces luttes du journalisme, dans ces querelles du bel esprit, où il est si facile de dépasser la mesure et de soulever d'implacables rancunes, on a bien raison.

quand on le peut, d'emprunter au sexe faible quelques-unes de ses qualités les plus aimables etde ses armes les plus brillantes.

Préférer la Gazette de France au Figaro, c'était, semblait-il, sacrifier le succès de vogue au succès d'estime. Eh! bien, non; la vogue ne se ralentit pas en chemin. Arthur de Boissieu la retrouva tout entière dans ce feuilleton du vendredi soir, assez spirituel pour réhabiliter le vendredi. On s'arrachait ces jolies pages qui nous offraient tous les mérites et tout l'attrait de Y à-propos. Elles répondaient si bien à l'idée, à l'opinion, aux colères, aux mépris, aux ironies du moment ! Elles faisaient si bonne justice de ces excès, de ces scandales, de ces bévues, de ces folies, auxquelles une législation arbitraire assurait l'impunité officielle, et dont nous parlions tout bas sans oser les flétrir ou les dénoncer ! énormités si révoltantes qu'il a fallu le 4 septembre pour qu'elles parussent tolérables par comparaison ! Ce que nous pensions, elles le disaient avec assez de malice pour nous satisfaire, avec assez de finesse pour ne pas trop se compromettre, avec assez de grâce, d'élégance, de séductions et de recherches de style pour ajouter à la revanche politique un très-vif plaisir littéraire.

Le Passant ! ce litre était à lui seul une trou-

vaille. Rien qui annonce l'attitude d'un frondeur, les remontrances d'un critique, la solennité d'un juge. Point de fonctions publiques, de mandat impératif, pas un parti-pris de dénigrement et de pessimisme ; un homme passe ; il regarde et il écoute; il a l'œil vif et l'oreille fine; ce qu'il voit et ce qu'il entend, il en fait le texte d'une causerie rapide, au pied levé, où nous devons le comprendre à demi-mot, où la verve railleuse se déguise pour ne pas être arrêtée en route, où s'établit un échange permanent entre le causeur et l'auditoire. Il fallait ne pas frapper fort pour garder le droit de frapper juste, et le précepte de Voltaire : t Glissez, mortels, n'appuyez pas ! » devenait la condition essentielle de succès et de salut. Indiquer plutôt que montrer, nous confier le soin d'achever l'épigramme commencée, nous mettre de moitié dans ces malices courtoises où s'affirmait la réaction des salons contre les palais, faire, comme on dit, petit jeu qui dure, et gagner à ce petit jeu beaucoup plus que les plus gros joueurs, quelle difficulté ! Mais aussi quel triomphe ! Ce triomphe difficile et charmant, Boissieu l'obtint toutes les semaines pendant des années. Essaierai-je d'analyser sa prose ? J'y perdrais le peu de français que je sais et tout le latin que j'ignore.

Chaque ligne est un trait, chaque phrase une

étincelle. Vous avez souvent entendu dire que, chez tel écrivain, le mot étouffe l'idée; que chez tel autre, l'idée fait négliger le mot. Chez Arthur de Boissieu , le mot et l'idée s'attirent mutuellement et s'unissent de si près que vous vous demandez s'il a eu l'idée pour placer le mot, ou si c'est le mot qui lui a suggéré l'idée. Son style fait parfois l'effet d'un miroir magique où les images se transforment en se reflétant, où la réalité vulgaire se change en joyau de prix. D'un nom propre, d'un souvenir classique, d'une phrase banale, d'une locution passée en proverbe, d'une assonance, d'une rencontre, l'artiste fait un bijou. Sous sa main de fée les nèfles se métamorphosent en diamants ; mais jamais les diamants ne redeviennent des nèfles. Relisez les Lettres d'un Passant] vous trouverez, à chaque instant, de ces bonnes fortunes ; un mot ordinaire servant de ralliement à une pensée ingénieuse, ou une idée courante donnant le signal à un mot délicieux.

La chute de l'Empire et les malheurs de la France avaient enlevé à Boissieu les bénéfices de Va-propos. Dispensé désormais des sous-entendus, des réticences, des allusions, des malices à demivoilées, il y perdait un de ses éléments de succès, et l'on pouvait croire qu'il ne dirait plus aussi bien, depuis qu'il était libre de tout dire. On

écoute avec un redoublement d'attention l'homme qui parle à demi-voix dans le silence universel , surtout lorsque ce silence est une des conditions de la vie publique. Le tumulte, le bruit, l'anarchie, la licence, forcent à hausser le ton, et souvent ce qui charme quand on le murmure déplaît quand on le crie. Il n'en sera que plus curieux de reconnaître, en lisant ce dernier volume, comment le spirituel Passant cherchait sa voie au milieu des décombres, comment il arrivait à renouveler sa manière , à élargir ses horizons, à manier la corde d'airain, à remplacer de plus en plus, dans sa pensée et dans son langage, la grâce par la force, l'élégance par l'ampleur, le sifflet par le clairon, la parure par l'armure, l'épingle d'or par la lame d'acier. La fantaisie satirique, intitulée le S ou veau Paris, — une des perles de ce volume, — nous fait aisément comprendre tout ce qu'il aurait mis d'excellent dans ces cadres agrandis où le tableau d'histoire — et quelle histoire! — allait succéder au tableau de genre. Certes, rien ne saurait ajouter aux regrets que nous laisse ce confrère dont nous étions fiers, cet écrivain de race, si séduisant et si sympathique, si applaudi et si estimé, de si bonne renommée et de si bon exemple, que, malgré sa courageuse persistance à aiguiser ses convictions monarchiques et ca-

tholiques, la Société des Gens de [Lettres tenait h honneur de l'appeler dans son comité ou de l'élever à sa présidence. Et cependant, pardonnezmoi de me répéter : en pensant à tout ce qui, depuis deux années, aurait provoqué l'indignation, froissé le patriotisme, excité le mépris, remué la bile, retrempé la verve, exaspéré la foi politique et religieuse d'Arthur de Boissieu, à tous les petits chefs-d'œuvre qui nous auraient vengés de nos douleurs, de nos affronts, de nos angoisses, et auraient cloué les Thiers, les Jules Favre, les Gambetla, les Jules Ferry, les Challemel-Lacour, les Jules Simon, les gaucheries du Centre droit et les perfidies du Centre gauche sur la sellette où figuraient jadis les Morny et les Routier, les Persigny et les Troplong, il nous semble, chose impossible! que nous le regrettons encore plus.

Détournons nos regards de ces irritants spectacles pour les ramener, avant de finir, sur ce côté de l'existence de Boissieu, qui, sans appartenir au public, nous a pourtant permis d'entrevoir et de recomposer quelques-uns des traits caractéristiques de cette attachante figure. Il y a des cœurs brisés qui se font en eux-mêmes un sanctuaire, et qui ne veulent pas qu'un regard, même respectueux et discret, en trouble le recueillement et en pénètre les ombres. Il y a des douleurs qui,

attendant de Dieu seul leur consolation suprême, s'effraient de tout ce qui risquerait de les rabaisser vers la terre, et sont tentées de voir une profanation dans un hommage. Il y a des vertus qui possèdent des susceptibilités de sensitive et qui préfèrent le silence à la louange. Toutefois cette esquisse serait par trop incomplète, si je ne rappelais le mariage d'Arthur de Boissieu, l'heureuse union qui lui donna pour compagne Mlle d'Aboville et pour second père un de ces nobles et intrépides royalistes qui ne savent transiger ni avec leurs opinions ni avec leur devoir, qui se croiraient déserteurs ou transfuges s'ils marchandaient à la Royauté légitime ses attributions et ses droits, et que justifient surabondamment les défaillances, les humiliations et les déboires de la politique d'intrigue et d'expédient. M. le vicomte d'Aboville, on le sait, est de ceux qui se sont demandé, comme nous, par quel phénomène d'aveuglement et d'inconséquence on pouvait tout ensemble admettre la nécessité du principe monarchique contre d'imminents périls et d'effroyables malheurs, et imposer à ce principe des conditions telles qu'il y perdrait toute son efficacité et toute sa force. Puissent le radicalisme et la Prusse, Gambetta et Bismark, ne pas se charger de la réponse!... Mais non, ce n'est pas pour saluer les convie-

tions énergiques et la vaillante attitude du vicomte d'Aboville, ce n'est pas pour redire à quel point sa fille était digne de ce père et de cet époux, que nous parlons du mariage d'Arthur de Boissieu. C'est pour remarquer, avec une émotion encore préférable aux sympathies politiques et littéraires, qu'il ne fut pas ingrat envers son bonheur, que sa femme et ses trois charmants enfants trouvèrent en lui des trésors de tendresse, et que cette harmonie parfaite de sentiments et d'idées ajoutait à ses délicatesses de cœur sans rien ôter aux grâces de son esprit. Hélas! ce bonheur ne dura que cinq ans; la mort de Boissieu, qui fut celle d'un courageux et fervent chrétien, aurait pu lui inspirer à lui-même quelques-unes de ces pensées mélancoques et profondes sur le néant des choses humaines, qui abondent dans ses écrits et qui ressemblaient à des pressentiments. Un voile de deuil couvre aujourd'hui le souvenir de ces joies si pures. Du moins ceux qui ont aimé Arthur de Boissieu et qui lui survivent , peuvent se dire, non pas pour se consoler, mais pour le pleurer avec moins d'amertume, que son image nous reste présente, qu'elle vivra parmi ses confrères comme dans sa famille, au meilleur rayon des bibliothèques d'élite comme près de son foyer. Ses enfants n'auront qu'à grandir pour savoir ce que l'on

pense de leur père; leur mère sera la première à le leur dire; mais elle ne sera pas la seule. Pour nous, si le triomphe du sophisme et du mal nous donnait envie de douter du vrai, de nier le Lien, d'abandonner notre tâche, le nom d'Arthur de Boissieu nous rappellerait que l'esprit n'est pas toujours du parti de l'erreur, que le talent sait réussir et prévaloir contre le fait accompli, et que la vérité peut avoir plus de charme que le mensonge.

29 mai 1875.

Armand DE PONTMÀRTIN.

25 juin 1872.

Autrefois, j'aimais le théâtre; les goûts changent, et je l'aime moins. Alors j'achetais volontiers le droit de savourer, sous le lustre., les fortes émotions d'un drame. Les duels et les assassinats, les poisons et les narcotiques, les trahisons et les vengeances, les adultères et les amours, me procuraient une heure ou deux d'agrément. Depuis, j'ai compris que les drames les mieux charpentés se dénouaient, non sur les planches d'un théâtre, mais sur les bancs des cours d'assises. Là, les intrigues ont plus de nerf, les acteurs plus de sérieux, et les

passions plus de relief. Le juge met la loi en mouvement, le coupable le crime en action, et l'avocat l'innocence en couleur.

Que de plaisir me causait jadis la lecture des romans en vogue ! J'écoutais, les yeux humides, l'éternelle et vieille histoire des amants qui vont deux par deux. Dans les riantes fantaisies des conteurs, l'amour revêt ses plus galants costumes de l'automne ou du printemps. Les belles jeunes filles riches ou nobles, les beaux jeunes gens sans naissance ou sans fortune, se rencontrent, s'adorent, s'unissent, malgré la tyrannie des parents ou la multiplicité des obstacles, et réalisent le rêve charmant de l'amour dans le mariage et du bonheur dans la vie. Si le récit s'assombrit par la peinture des passions défendues, le dénouement s'égaye par la mort des fâcheux et le pardon des offenses, et toutes les femmes sont si merveilleusement belles que leurs charmes excusent leurs fautes.

Ces inventions, on le sait trop, sont le roman et non la vie. Dans l'âge d'or où nous vivons,

la plume qui signe aux contrats de mariage tombe rarement des ailes de l'amour. On unit deux fortunes de natures différentes, l'une en terre et l'autre en rente, plutôt que deux personnes de sexes divers, l'une fille et l'autre garçon. Dans les pourparlers délicats qui président aux hyménées modernes, on trouve que la femme est une charge et la mère une espérance. Ni la jeunesse., ni l'esprit, ni la grâce, ni la beauté ne constituent des apports dotaux. Après deux ou trois entrevues, l'affaire est nouée : on opère sa visite chez les notaires, sa promenade à la mairie, et sa conversion à l'église. Après la messe, un joli dîner ; après le dîner, un joli bal. Ensuite les grands parents se retirent en souhaitant à la jeune épouse, dépouillée de sa couronne, de passer de la saison des fleurs à la saison des oranges.

Ces souhaits aimables ne sont pas toujours exaucés. Ces unions, nées de l'intérêt, échappent souvent à la loi douce qui veut qu'on croisse et qu'on multiplie. La raison en est bien simple : la multiplication augmente les familles, mais

divise les fortunes. En outre, cette règle de mathématiques que les livres saints recommandent, aurait besoin d'un peu d'amour pour condiment. M. Keller, s'aidant de la statistique et de la morale, nous rappelait naguère que notre population diminuait, malgré les efforts de quelques multiplicateurs sérieux. En France, chaque ménage donne en moyenne un rejeton, quelquefois deux. Les couples allemands, au contraire, ne s'arrêtent jamais qu'ils n'aient complété la douzaine. Une excellente dame que j'ai connue engageait un sien neveu à épouser une jeune fille charmante couronnée d'un nuage de frères et de sœurs : « Mon neveu, lui disait-elle, Dieu bénit les nombreuses familles. » Aux yeux du neveu, cet argument valait moins qu'une dot : — Eh ! ma tante, répondit-il, Dieu a béni aussi Job, et il y a un moment où je n'aurais pas épousé sa fille.

J'augure tristement des mariages où l'argent seul a joué un rôle. Ce qui commence mal a peu de chances de bien finir. Ces unions malsaines sont la source accoutumée des sépara-

tions, des adultères et des scandales. Tous ces déclassés, époux libertins, femmes mal vivantes, reçoivent des tribunaux la solution qui les délivre ou le châtiment qui les frappe. Le monde frivole ne se ferme guère aux mauvaises renommées que la fortune embellit. Les époux désunis vivent dans l'oubli l'un de l'autre, séparant leur existence et leurs désordres. Et souvent, un enfant grandit qui, renvoyé par autorité de justice, de son père à sa mère, comme un volant d'une raquette à l'autre, ne saura plus tard, en regardant ceux dont il est né, ce qui leur est dû de mépris, de respect et d'amour. La vie réelle est rarement un roman, souvent un drame : Rappelez-vous l'histoire d'hier. Qu'une jeune fille devenue dame, mal portante et mal mariée, folle à la fois de corps et d'esprit, s'éprenne du second et du premier venu, et file l'amour interdit dans une mansarde d'étudiant : ces aventures se voient ou plutôt se cachent tous les jours et sont dans le désordre des choses. Chaque jour qui s'écoule ajoute de nouveaux noms à la longue liste des épouses

coupables et des maris trompés. Le difficile en ce bas monde ce n'est pas d'oublier ses devoirs, c'est, hélas, de s'en souvenir.

Les séductions se ressemblent, mais les dénouements diffèrent- Ce qui est rare et ce que nous venons de voir, c'est un mari cherchant les preuves de son infortune dans les espionnages de la police et les racontages des valets. Il achète sa conviction et prépare sa vengeance. Le voilà qui, agitant derrière une porte fermée le spectre d'un enfant mort, fait appel à la tendresse de la mère pour triompher des terreurs de l'épouse. Il entre, court à sa victime, et la jette sanglante sur le pavé, meurtrie de coups de poing et trouée de coups de couteau. Pendant que l'époux entre par la porte, le séducteur fuit par la fenêtre. Je laisse de côté les autres incidents qui ont défrayé les journaux. Et en fin de compte, deux êtres qui pouvaient vivre heureux l'un par l'autre ou l'un sans l'autre, sont tous deux sortis de ce monde : celui-là par une condamnation qui flétrit, celle-ci par une agonie qui rachète.

Mais ce qui élève ce sombre drame du vulgaire au merveilleux, le voici, et je viens de le dire : c'est le repentir et c'est l'expiation. Quand la malheureuse se vit précipitée du crime dans le châtiment, elle ne jeta qu'une prière : « Un prêtre ! » Elle n'eut qu'une pensée : Dieu. A son mari qui l'avait frappée, aux survenants qui lui portaient secours, elle répétait la même demande : Un prêtre ! Et dans la chambre et dans la rue, la foule amassée ricanait insolemment. C'est, disait-on autour d'elle, et elle entendait, c'est une riche qui a failli et qui réclame un calotin. Ah ! que voilà qui est nature ! Cette plèbe inepte et impie, qui cherche dans Tordre moral des inférieurs et non des maîtres, pardonnait plus volontiers à cette riche, comme on l'appelait, de s'être abaissée par la faute que relevée par le repentir.

On la conduisit à l'hôpital où elle agonisa trois jours sans qu'aient faibli un instant sa raison, son courage ou sa foi. Devant la mort prochaine, elle n'eut pas une plainte et pas un

regret. Elle pardonnait, se repentait et priait, louant Dieu du long1 supplice qui lui avait donné le temps de se reconnaître et le mérite d'expier. Les ouvriers de la dernière heure ne sont, nous l'avons appris, ni les moins méritants ni les moins récompensés. Le maître du champ permet parfois que les semences chrétiennes qu'une vie coupable a dissipées, se retrouvent et fructifient dans la mort.

Pendant une des trois nuits qu'elle passa dans ce séjour des douleurs humaines, elle entendit à ses côtés le râle d'une agonisante. Une autre créature se mourait, une autre àme allait partir. Elle prit un crucifix et s'adressant à l'amie dévouée qui la veillait : « Va, lui dit-elle, auprès de ma compagne d'agonie, et dis-lui que cette croix, qui aide à mourir, lui vient de sa voisine, la pauvre femme qui a tant péché ! » Ces détails d'une fin chrétienne et pénitente ont, ce me semble, leur émotion comme leur grandeur. Quelques heures après, la victime s'en allait, par la porte des douleurs, vers les jugements du juge infaillible.

Cette sombre histoire est vieille maintenant, c'est pourquoi j'en ai parlé. Je n'en ai voulu montrer que le côté consolant et rare. Il ny a de vulgaire que la faute : le châtiment étonne et la mort attendrit. Ici, la justice et la miséricorde, l'homme et Dieu, ont fait leur oeuvre tour à tour, l'un en frappant, l'autre en sauvant. Il est malaisé de quitter cette terre, à l'improviste, et dans un crime flagrant. Pour bien mourir, il faut avoir bien vécu. Parmi les exceptions qui confirment cette règle qu'on doit suivre, je n'en pouvais trouver une qui contînt une émotion plus poignante, et une leçon plus haute : l'émotion; je l'ai subie; la leçon, elle se dégage de la vie, du sacrifice et du repentir d'une femme que le monde oublie, et dont Dieu se souvient.

Ces sentiments sont chrétiens, mais il suffît qu'ils le soient pour qu'un grand nombre les repousse. Il y a quelque temps, M. Hugo, selon ses impropres expressions, s'est mis en tête de « marier un nouveau journal avec le peuple ! » Ce n'était pas un bon mariage ; cepen-

dant il s'est accompli ; le marié manque de distinction, mais il est bien dressé, et je crois qu'il rapporte. C'est un journal orné d'un beau titre : le Peuple souverain. Il a deux rédacteurs qui l'agrémentent, l'un de la plume, l'autre du crayon. Les dessins ne valent pas mieux que les articles ; mais le peuple est un bon souverain qui se contente de très peu.

Cette feuille apprécie à sa manière les petits drames de la vie intime. J'ai cueilli l'anecdote suivante dans le numéro du 29 prairial an 80. Or donc, une iille de vingt-six ans,

Jeune, et du peuple avant quelque pitié dans l'âme,

noua avec un emplové de commerce des relations plus familières que décentes. On n'était cependant pas dans le mois des chaudes ardeurs, mais le noble cœur des vierges libres ne distingue pas entre les saisons, et s'allume aussi bien en vendémiaire qu'en thermidor. Donc elle avait vingt six ans, l'âme démocratique, et s'en allait, prêchant d'exemple l'émancipation de la femme et la liberté des

unions. Quant aux principes, elle en avait à revendre, tous républicains : j'imagine qu'elle en revendait.

Ce qui la perdit, ce fut l'ambition. Non contente de faire la joie des ouvriers aux mains calleuses, elle s'éprit, comme dit le maître, dans Y Année terrible, « d'un idéal ayant un profil de fléau. »

Cet idéal, outre son profil, avait encore une position : il était employé de commerce, plus qu'un radieux prolétaire, un peu moins qu'un vil bourgeois. Elle fut vite punie d'avoir déserté la cause radicale : l'employé la répudia lâchement. Mais elle avait concentré sur ce commerçant méprisable toutes les tendresses de son âme d'élite. Elle l'eût épousé si le mariage ne lui eût semblé justement un outrage de la loi à la nature, de la religion à l'humanité.

Elle employa, pour reconquérir l'infidèle, les procédés de l'amour irrité. A deux ou trois reprises, cette vaillante fille roua de coups l'efféminé. C'était au mieux, mais les coups touchèrent le corps et non le cœur du commer-

çant. Alors elle acheta, dans son indignation et sur ses économies, un revolver à six coups et un litre de rhum concentré. Peu lui importait l'échafaud, pourvu qu'elle eût la vengeance. Elle chantait, en empruntant les accents de la sublime Marseillaise :

Le jour de gloire est arrivé.

Après quoi, elle monta la garde devant la porte de l'employé, l'attendit, et dès qu'elle le vit à portée, lui lança à la tête, d'abord le rhum, ensuite une balle : le rhum seul put arriver à sa destination. Cette touchante histoire s'est terminée en cour d'assises, ou la Vierge radicale a reçu cinq ans de réclusion : « C'est égal, » ajoute pour conclure le Peuple souverain, « si l'employé peut dormir désormais.... eh bien ! il aura du courage. » Moi, qui m'intéresse à ce persécuté, j'ai dans l'idée qu'il ira goûter bravement un bon sommeil où l'allégresse remplacera pour lui l'innocence.

Entre les deux aventures que ]e viens de rappeler, il est plus d'une ressemblance que dis-

cernera le lecteur. Je ne veux faire qu'une seule remarque : c'est que, selon qu'on se dit radical ou chrétien, le point de vue change et les appréciations diffèrent. Le rédacteur du journal marié au peuple ne paraît pas bien saisir les nuances délicates qui séparent le bien du mal et le vice de la vertu. Ce qui le choque, c'est le vote des cinq ans de réclusion appliqués à son héroïne. A ses yeux, les coups de poing du commencement, les coups de revolver de la fin, la bouteille de rhum et le reste, ne sont que les bagatelles d'une passion sincère :

L'amour, qu'est qu'c'est qu'çà ?

chantait, dans une romance candide, une virtuose aimée du peuple. Eh bien ! pour lui, l'amour c'est çà. J'avoue que, pour moi, c'est autre chose.

L'événement du jour est la visite des délégués de la droite naïve à M. Thiers, malin vieillard. Quand M. Thiers aperçut M. le duc d'Audiffret-Pasquier, il s'écria avec l'accent d'un César désabusé : Tu quoque, fili mi ! Toi

aussi, ô d'Audiffret. N'est-ce pas vous, monsieur le duc, qui naguère, dans une sublime prosopopée, montriez ma tête blanchie sur le chemin de l'honneur et de la victoire. L'honneur, j'en viens ; la victoire, j'y vais.

M. Thiers ressemble à cette Mimi Pinson qu'un poète a chantée.

Mimi n'a pas l'âme vulgaire, Elle a le cœur républicain.

Naguère, il disait à Bordeaux : « Ce que nous devons à tous les partis, c'est de n'en tromper aucun. C'est de ne pas nous conduire de manière à préparer à votre insu une solution exclusive qui désolerait les autres partis.

« Non, je jure devant le pays, je jure devant l'histoire, de ne tromper aucun de vous. Je vous en donne la parole d'un honnête homme, aucune des questions qui auront été réservées, n'aura été résolue, aucune solution n'aura été altérée par une infidélité de notre part. »

Ainsi chantait M. Thiers le 10 mai 1871. Verba volant, les paroles s'envolent. M.

Thiers prétend aujourd'hui qu'il n'est pas un Sganarelle pour placer son cœur à droite. Il pense avec l'Ecriture que là où est son trésor, là doit être aussi son cœur. Son trésor, c'est la présidence.

M. Thiers est un philosophe que rien n'émeut et que rien n'étonne. Il a pris son parti des appétences démagogiques et des élections radicales. Il a dans la sagesse du pays une foi robuste que n'ont pas ébranlée tant de révolutions où il a joué son petit rôle. Il est heureux, il est confiant, il est immortel. Volontiers il répéterait comme Gicéron dans les derniers jours de la République, au lendemain de Gatilina et à la veille de César :

0 fortuuatam natam me consule Romain !

Que Rome est heureuse ; elle renaît, je suis consul.

Il me serait doux de partager cet optimisme indulgent. Mais je m'inquiète malgré moi de tous les signes et de toutes les menaces du temps : les institutions qui me rassureraient

n'existent pas, les hommes qui m'épouvantent sont debout. Je lis les progrès du mal dans chaque journal qui s'imprime, dans chaque élection qui survient. Pauvre Rome vieillie, gouvernée par un vieillard, les barbares sont dans tes murs, n'attendant que l'heure et l'occasion pour essayer de nouveau le pillage des richesses et la proscription des dieux.

29 juin L872.

Le Bossu, par M. Paul Féval (27e édition.) — La place Vendôme et la Roquette, par M. l'abbé Lamazou

Je viens de lire un livre qui compte presque autant d'éditions que M. Thiers de printemps. Il a sur le président l'avantage de ne pas parler politique. Gomme les hommes, les livres ont leur destin, leurs auteurs et leur fortune. Le livre dont je parle a la destinée de bien des hommes : il plaît, il réussit, on l'achète.

Son auteur, M. Paul Féval, est un de nos plus féconds et plus heureux romanciers. La fécondité n'a jamais nui au bonheur. M. Féval

s'est placé au premier rang des amuseurs d'un temps où l'on s'ennuie. Sa prose fait prime et ses œuvres, à peine nées, roulent en feuilles pour s'amasser en volumes. Il a écrit dans cent ouvrages, et il est encore jeune. Gomme un autre Xénophon, il ne prendra sa retraite qu'avec les dix mille. J'ai lu, signés par lui, et je n'ai pas lu tout ce qu'il a signé, de vrais chefsd'œuvre d'intrigues puissantes et d'émotions vraies. Cet écrivain trois fois heureux possède dans son logis une folle aimable : l'imagination.

Tout le monde connaît ce roman de cape et d'épée qui a pour titre : le Bossu. Il commence par un meurtre, se poursuit dans les aventures et se termine par un mariage. Le meurtre est vengé, le traître est chassé, et le héros se marie ; l'héroïne conserve son honneur et retrouve sa mère. L'intérêt court sans faiblir à travers d'innombrables pages, le roman côtoie l'histoire, et vogue en pleine fantaisie; on y voit des princes et des princesses, des bohémiennes et des aventurières, des financiers et

des spadassins. Que peut-on désirer de plus? Que le bossu se redresse ! Eh bien, soyez contents, il se redresse.

M. Féval, et c'était son droit, a tiré une double mouture de cette bosse avantageuse. Il a transporté son ouvrage du roman à la scène. Personne n'a oublié quel succès de larmes et de rires il a obtenu, Mélingue aidant. Le Bossu a fait fureur. On l'a joué cent trente fois; on le jouera toujours, tant qu'il y aura un théâtre pour le drame ; on le reprendra sans cesse quand il manquera un drame pour le théâtre.

Maintenant nous passons des émotions du roman aux drames de la vie réelle. M. l'abbé Lamazou nous raconte, dans un beau et bon livre, les événements dont il fut le témoin et dont il faillit devenir la victime ; après avoir rempli son devoir de prêtre aux jours périlleux de la Commune, M. l'abbé Lamazou fut transporté comme otage dans une des cellules de la Roquette. C'est là que, résigné et croyant, ranimant les courages et élevant son âme, il

passa de terribles jours, à chacun s'étonnant de vivre et se préparant à mourir.

Là se trouvaient Mgr Darboy, le vénérable curé de la Madeleine, le Révérend Père de la compagnie de Jésus, et enfin le président Bonjean : les premiers sont morts en martyrs. Pour un prêtre, le martyre entre dans les prévisions et dans les espérances de son apostolat. C'est sa vie, c'est son devoir, c'est son état que de bien mourir; soit qu'il aille par delà les mers évangéliser les sauvages, soit qu'il demeure en France pour le service des autels, il doit mettre au rang des choses possibles le sacrifice de sa vie et la glorification du supplice. On est missionnaire et martyr dans tous pays, surtout dans le nôtre.

Mais le président Bonjean n'avait été ni élevé, ni préparé pour une telle et si glorieuse fin. La magistrature n'est pas d'ordinaire un apprentissage de souffrance et une école de sacrifice. Il est peu de juges qui s'attendent à la mort des condamnés. Si la fin du président Bonjean me paraît si grande, c'est qu'elle sor-

tait de ses habitudes et n'entrait pas dans ses prévisions. C'était un sénateur de l'Empire, ami du prince Napoléon, partisan de la libre pensée. 11 menait de front la Cour de cassation et le Sénat, et s'était acquis une réputation mélangée d'esprit libéral en politique et d'esprit fort en religion.

Pour savoir ce que vaut un homme, il faut l'épreuve du malheur. Il était de ceux à qui l'épreuve réussit. Il avait un tel sentiment du devoir que, même sous la Commune, il ne voulut ni manquer à son poste, ni déserter la justice. Il choisit pour revenir à Paris le moment critique où les autres s'en échappaient. Il envisagea les conséquences de son retour sans faiblir devant elles., et par là il se révéla de la race des grands magistrats d'autrefois qui élevaient leur âme à la hauteur des périls et au niveau de la justice.

Enfin, pour compléter l'exemple, il advint que ce sceptique retrouva la foi et l'humilité d'un enfant. Il écrivit dans sa cellule de condamné à mort les lettres les plus chrétiennes,

les plus touchantes qui soient jamais tombées de la plume d'un prisonnier. Ces admirables pages sont comme un miroir où se reflète l'âme la plus noble et la plus sereine qui fut jamais. Et quand il s'agit de confesser ses erreurs et de préparer sa mort, il tomba aux pieds d'un jésuite, d'un jésuite, entendez-vous. 11 se releva leur égal, et mérita de tomber à leurs côtés, en serviteur de Dieu et en martyr de la justice.

Je me souviens que les insurgés offraient en ce temps-là de mettre en liberté les principaux otages, parmi lesquels l'archevêque, à la condition que Blanqui leur fût rendu. Si j'avais été à la place de M. Thiers (ce que je suis loin de désirer, si mauvais que soit M. Thiers et si bonne que soit la place), si donc j'avais été à la place de M. Thiers, il me semble que je n'eusse pas mis un instant en balance la vie de dix honnêtes gens et la libération d'un coquin. Positivement j'aurais rendu Blanqui.

L'abbé Lamazou est resté à la Roquette jusqu'à l'arrivée des troupes de Versailles.

Délivré, il a rendu grâce à Dieu ; puis, prenant la plume, pour la leçon de tous et l'édification de plusieurs, il a écrit ce qu'il a vu et raconté ce qu'il a souffert, ce qui est bien naturel quand on a beaucoup souffert et quand on a beaucoup vu.

Aix-les-Bains, lundi, 1er juillet 1872.

Mon cher ami,

Parti de Paris en compagnie de deux Anglais, d'un nègre et d'un chien, je me suis endormi vers Montereau d'un sommeil souvent troublé par le bavardage des Anglais et les aboiements du chien. Le lendemain matin, je parcourais à toute vapeur les rives du lac qu'a chanté Lamartine. Je reconnaissais cet heureux pays où je vais, tous les ans, boire l'oubli des maux anciens et le remède des douleurs futures. A ma droite, le lac tacheté de voiles blanches; sur ma tête, un soleil de plomb; à l'horizon, les neiges éternelles ; sur les coteaux,

des champs de seigles jaunes et des blés opulents ; çà et là des arbres nains, le long desquels la vigne suspend ses grappes naissantes et ses guirlandes de verdure. Tout rayonne et tout est en fête : le ciel, la nature et les flots.

Aix s'embellit à chaque saison. Ses hôtels regorgent de monde et ses eaux bienfaisantes coulent chaque matin sur des tritons éclopés et des naïades souffreteuses ; mais que ces naïades passent vite du simple au compliqué, c'est-àdire de leur baignoire à leur toilette ! Je n'ai jamais vu sur les allées du parc ou sur la route de Ghambéry robes plus triomphantes balayer plus de poussière. Dans mon hôtel loge une dame que nous avons surnommée le perroquet de la grande douche ! Elle porte un châle jaune, une robe blanche, un nœud rouge et un chapeau vert ; son bec est intarissable et elle a bien déjeuné.

Ici comme partout, la beauté du paysage est gâtée par la laideur des indigènes. Bateliers, voituriers, médecins, hôteliers, baigneurs, tout le monde ici vous exploite comme une ferme

et vous vise au porte-monnaie. Il manque quelque chose à la félicité de ces braves gens, c'est une maison de jeu , une roulette et des croupiers. M. Dupressoir, en bon Français, voudrait transporter de Baden-Baden à Aix en Savoie, sa rouge, sa noire et son zéro. Le conseil municipal d'Aix-les-Bains a goûté ses propositions et mordu à la bille d'ivoire. Ce M. Dupressoir est un habile homme qui sait bien que dans ce monde il n'est pas de sot métier. Il est de l'avis de M. de Morny, lequel aussi fut un beau joueur : quand on donne un coup de râteau, il se tient du côté du manche. Les Savoisiens, et je ne leur en fais pas un crime, se souviennent encore du bon temps où ils n'étaient pas Français. Ils ont gagné à l'annexion des chemins de fer, des routes, des subsides, des monuments; maintenant ils n'ont plus qu'à perdre. Je crois que la reconnaissance leur semble légère et que notre dette leur paraît lourde. Je me figure qu'ils ne demanderaient pas mieux que de s'en aller, à la façon de Bias qui emportait tout avec lui. Etre

Français vaut des charges, être Italien vaut peu de plaisir. Mon opinion est que s'ils ne pouvaient avoir l'agrément d'être eux-mêmes, ils auraient la tentation de se faire Suisses. L'Helvétie est une nation libre, dont les habitants ont le droit de crier : « Vive la République ! » à toutes les fêtes. Aussi que de républicains, mais surtout que de fêtes!

Mardi, 2 juillet.

La démocratie fait des progrès en Savoie. Les marchands de vin sont les salons du peuple , s'écriait naguère un républicain convaincu : Ici le peuple a beaucoup de salons ! J'ai eu ce matin une conversation politique avec mon baigneur, homme sage, qui a douché plus d'un fou. Il n'est pas sans inquiétude sur la tournure des affaires, et il hésite à prendre du nouvel emprunt. Monsieur, m'a-t-il dit en branlant la tête et en agitant son tuyau de pompe, cela va comme en nonante-trois. Par nonante-trois il entendait 93 ! Eh ! mon

Dieu oui, lui ai-je répondu, le monde se gouverne de triste façon; aujourd'hui comme en nonante- trois, il est peuplé d'imbéciles qui voudraient faire les méchants.

J'ouvre le premier journal venu, et j'y trouve le compte rendu d'une séance où les protestants réunis en synode se sont jeté aux oreilles des erreurs qui n'étaient pas bonnes à dire : la petite Eglise protestante se divise en conservateurs et en libéraux. En tête des conservateurs marche le vénérable M. Guizot, lequel, non content d'un gouvernement tué sous lui, porte le coup de grâce à sa religion. Ces arriérés soutiennent que Dieu est Dieu et que M. Guizot est son prophète. Ils croient aux Ecritures, admettent la révélation et se qualifient d'orthodoxes. Nul n'a de religion, hormis eux et leurs amis, et ils s'inspirent d'un Saint-Esprit, familier qui leur permet de se comprendre. Ils possèdent le don des langues et des discours, et ce qui pour eux est de l'hébreu, n'est pas même du français pour nous.

Leurs adversaires se sont constitués les

champions de la libre pensée. Ils ont pour porte- voix le suave pasteur Goquerel. Ils répudient la révélation, proclament le libre examen et remplacent la Bible par la conscience. Ce remplacement est discutable, mais la discussion est leur triomphe. Qu'est-ce qu'un protestant ? un homme qui proteste ! Plus on proteste, plus on est protestant. Ils sont évidemment dans le vrai de leurs doctrines et la logique de leurs fondateurs. Le protestantisme engendre Ja discussion, la discussion fait naître le cloute, et le doute l'incrédulité. Ce sont les trois étapes des religions dissidentes. On ne peut borner la foi, ni circonscrire le dogme ! on commence par croire un peu, on finit par ne plus croire ; ou bien on se façonne, selon ses moyens, un Dieu commode, trop éloigné de nous pour nous voir, ou trop pareil à nous pour nous juger.

Que celui qui n'existe pas vous bénisse, disait un jour M. About à un voisin qui éternuait. Les dissidents du protestantisme en arrivent à cette formule qui unit un fort scepticisme à]une grande bienveillance. Le signal est déjà donné,

des pasteurs, des évêques réformés ont soutenu hautement la doctrine de l'athéisme sans frein. Tout dernièrement, en Angleterre, un grand seigneur, un ancien ministre, le duc de Somerset, vient de publier un gros volume, duquel il résulte que la religion chrétienne est une plaisanterie qui a fait son temps et qui n'amuse plus personne. Le duc de Somerset déclare qu'il doit à son nom, à sa fortune et à son rang de dire hautement ce qu'il pense. Et il dit hautement qu'il ne pense rien. Venant d'un bourgeois, ce livre eût retenti comme un scandale; venant d'un duc et pair, il éclate comme un événement. En Angleterre, où la naissance a des privilèges et la religion des bénéfices, il faut être duc pour s'en prendre à Dieu.

Nous sommes plus coulants en France et nous attaquons de notre mieux le Dieu qui nous aveugle, et les ducs qui nous restent. Il convient de dire cependant que le synode protestant s'est montré respectueux pour le Créateur de toutes choses. Il a voté, à dix voix de majo-

rite, un amendement orthodoxe. La révélation a passé au premier tour de scrutin. Ce qui confond ma faible raison, c'est de voir une religion mise en articles, non de foi, mais de loi. Je préfère décidément les conciles aux synodes et les évêques aux pasteurs. Un protestant très-libéral m'a confié qu'à la prochaine assemblée la discussion roulerait sur le dogme de la Trinité. On veut réduire la Trinité à l'unité : Dieu le père a seul des chances de réunir une majorité décente. Dieu le fils sera probablement dépouillé des attributs de la divinité. Mais le Saint-Esprit ne passera pas : faute d'une voix on perdra le Saint-Esprit.

11 n'est donné qu'au seul Journal des Débats d'élever le ridicule à ces sublimes hauteurs. Cette feuille, qu'on n'a jamais accusée de donner ses convictions pour rien, a joui du triple privilège de fournir des sénateurs à l'empire, des immortels à l'Académie et des sangsues aux listes civiles. Le pauvre roi Charles X savait le compte de ces dévouements tarifés. Depuis lors, les Débats ont toujours tourné

leur girouette du côté du soleil levant : leur direction, dans ces derniers temps, est tombée d'un peintre à un bijoutier, et leur politique a côtoyé la monarchie pour dévier dans la République ! Ils prennent M. Thiers pour de l'or en barre ! Vous êtes orfèvre, monsieur Bapst. C'est M. John Lemoinne qui a donné le la démocratique. Dans la folie Bapst, M. Caraguel secoue le grelot et M. John 'manie la batte. M. Ratisbonne exécute le joli tour du parapluie, M. Cuvillier-Fleury manie le martinet du pédagogue, et M. Jules Janin enfle au soleil son outre parfumée de latin. Le personnel de la rédaction se réduit à ces seuls virtuoses. M. Saint-Marc Girardin a émigré vers d'autres rivages : Lugete vénères. Pleurez, grâces antiques. Sans mentir, le directeur des Débats a perdu la plus belle perle de son écrin. Vous êtes orfèvre, monsieur Bapst.

Mercredi, 3 juillet.

Hier soir, à table d'hôte, grand tournoi politique. Un gros monsieur prétend, au dessert, que Gambetta est un foudre de guerre, un miracle d'éloquence et un modèle de patriotisme. Un officier blessé devant Orléans contredit cette opinion hasardée. La dispute s'échauffe, et tout entre en danse, l'Empire et le 4 septembre, M. Thiers et la Commune. L'officier indigné se calme en apprenant que le gros monsieur a reçu une douche le matin même. M. Thiers est diversement apprécié : « L'autre jonr, raconte un des convives, le président de la République offrit une place lucrative à un jeune homme sans fortune; le jeune homme pauvre refusa. — Félicie ! s'écria M. Thiers au comble de la surprise, Félicie ! il a refusé. S'il était républicain, ajouta-t-il avec conviction, s'il était républicain, il eût accepté. » L'officier rit de bon coeur, mais le gros monsieur ne rit pas.

— Voyons, continua le président, tout ceci n'est pas naturel. Jeune homme, vous appartenez à un parti. En vérité, c'est de la démence : est-ce que moi j'appartiens à un parti? Il faut être de son temps, espérer tout et ne croire à rien. »

Après cette anecdote, on laissa M. Thiers et on vint à parler du maréchal Bazaine et de quelques autres, qui ne furent en ces derniers temps ni sans reproches ni sans peur. Ah ! que de gens ont capitulé, les uns avec l'ennemi, les autres avec leur conscience ! Tout mauvais cas n'est pas pendable. Et que deviendrait la société française, si l'on condamnait à mort tous ceux qui ne méritent pas de vivre? Celui qui plaidait ainsi était un jeune avocat qui n'avait pas fini d'user sa première robe. Il était sans causes et ne semblait pas sans raison.

Si j'avais été choisi, continua le basochien, pour plaider devant des juges intègres les causes de Bazaine, qui capitula, ou de Cerfbeer, qui déserta, voici en quel langage j'aurais atténué ces calculs de politique ou ces défail-

lances de soldat. J'aurais montré la France sans direction,, sans gouvernement et sans guide, devenue la proie de maîtres de hasard et de dictateurs de rebut. J'aurais dit le caprice substitué à la loi, l'intrigue à la justice, l'ambition à l'honneur. Point d'Assemblée, point de contrôle et personne parmi les écumeurs du 4 septembre ayant qualité pour agir et droit pour commander. En de telles circonstances, chacun était libre de se conduire à sa guise et de se prononcer soit pour la paix, soit pour la guerre. Si vous condamnez à mort ceux qui signèrent des capitulations honteuses, de quelle peine frappez-vous ceux qui poursuivirent une guerre insensée? Quoi ! Bazaine sera fusillé et Jules Simon restera ministre ! Gomment ! la mort pour Cerfbeer et la gloire pour Gambetta ! Ceux-ci seront flétris, ceux-là seront honorés ! Non; je réprouve de toutes mes forces ces monstrueuses inégalités de la justice humaine. Oubliez, si vous le pouvez, la honte et le sang si largement répandus pendant l'éclipse de la patrie, ou grandissez votre dédain

à la hauteur des forfaits. Le mépris est une science agrandie que ceux-là seuls peuvent apprendre qui méritent encore l'estime.

Cette plaidoirie terminée, je sortis en proie à une émotion que je voudrais vainement cacher. Autrefois, il y a bien longtemps, alors que j'étais écolier, j'ai connu Théogène Cerf* béer, mon aîné d'un an ou deux. Notre intimité n'a cessé qu'au jour où, s'étant marié, il se fixa définitivement dans ses propriétés de Lorraine ; j'ai su qu'il y menait une vie de travail et de dignité, cherchant à être utile et tâchant de bien faire. C'était un esprit délicat et fin, nourri de fortes études, avide de connaître, paresseux à produire, aimable, réservé, et ne causant qu'à ses heures et pour ainsi dire entre intimes. Qui eût pensé alors qu'une telle destinée pouvait l'atteindre, et qu'il serait aux prises avec des difficultés plus grandes que son courage ou plus fortes que sa raison ! Il a failli, je le sais trop, mais dans un temps d'orages où peu de gens sont restés purs. Il est resté brave et résolu jusqu'au moment où il s'est érigé en

juge des malheurs publics et s'est senti la victime d'une douleur de famille. Go n'est pas dans l'infortune que lui manquera le faible appui d'une voix qui lui fut connue. Il eût pu détourner de lui le châtiment qui l'a frappé en adoptant la patrie du vainqueur ou en invoquant les conditions du traité conclu. Il ne l'a pas voulu : que ceci lui soit compté. Et qu'il nous soit permis de le recommander humblement à ceux qui ont reçu le droit de substituer, en nos tristes jours, la grâce au châtiment et la clémence à la justice.

Les conseils de guerre, qui ne chôment point, ont prononcé de nouvelles condamnations à mort. Quand donc aurons-nous épuisé le long arriéré de la Commune ? Les condamnés d'hier me font l'effet de revenants d'un autre âge. La mort qui les revendique les oublia si longtemps qu'en vérité l'indignation ne triomphe plus de la pitié. Tant de jours se sont écoulés entre le crime et le châtiment que je suis tenté d'appliquer aux tribunaux cette parole des livres saints : Quocl facis fac citius . ce que vous

faites, faites-le plus vite. Je ne suis partisan ni de l'amnistie, ni des retards, mais je ne puis comprendre que la justice soit inflexible quand il semble que le temps pardonne.

Je viens de lire les dernières séances de la Chambre : les haines redoublent et les rancunes s'exaspèrent. Je ne puis m'empêcher de répéter à voix basse le vers inécouté d'un grand poète :

Et d'être enfin Français n'est-il pas bientôt temps l

Gomme l'empire romain à ses derniers moments, la patrie française, épuisée, ne produit plus que des eunuques et des bateleurs. Ce m'est une cuisante douleur que d'assister jour par jour à l'agonie de mon pays. Il est donc vraiment vrai que les peuples s'en vont et se débattent vainement contre la loi des décadences et la fatalité de la mort. Le ciel s'assombrit sous de nouveaux orages, et nous nous retenons aux institutions présentes comme des naufragés aux épaves d'un vaisseau perdu. On me montre, pour me rassurer, le mirage

du nouvel emprunt. Le crédit survit et l'hon^ neur s'écoule. Le patrimoine est dissipé des vertus héréditaires, et la France n'est plus monarchique, ne devient pas républicaine, mais demeure servile. Il faut un maître, quel qu'il soit et d'où qu'il vienne. Hier César; M. Thiers aujourd'hui; demain le premier venu. L'empire est audacieux. Nous avons raillé la théorie des hommes providentiels, et nous subissons le joug des présidents nécessaires. Que M. Thiers disparaisse, qu'adviendra- t-il, je vous le demande, de l'intégrité du territoire et du succès de l'emprunt ? Voilà où nous ont conduits nos malheurs, moins grands que nos fautes. Rien ne reste debout qu'un vieillard parmi des enfants et qu'une ruine parmi des débris.

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