‹ Dernières lettres de femmesChapitre 1 sur 26 · I, PASSAGE CHOISEUL, 2 3-^ I M DCCC XCVII · texte numérisé non relu

I, PASSAGE CHOISEUL, 2 3-^ I M DCCC XCVII

Jty.â'

Mon frère Guy

Mon frère Guy

zMadame veuve Laroche-Thiébauh à éMadame d'Eprun.

ue dit-on à Bourges, ma Colette? Qu'y fait-on, depuis huit jours que j'en suis partie? Notre petit groupe d'écervelés et de toquées s'emploie- t-il toujours à scandaliser la province moisie, où le hasard des garnisons et des mariages de convenance Ta réuni? La brune comtesse de Preuiily vous a-t-elle déniché quelque

nouvelle chanson dix-huitième siècle, bien libertine, et vous l'a-t-elle détaillée de sa bouche pure? La colonelle a-t-elle réussi à mettre à mal le souslieutenant Saint-Remi, décent élève de Vaugirard? Nos amis ont-ils toujours avec vous des façons de hussards, et vous, avec eux, des façons de lorette? Folle province! On a beau s'y monter la tête, faire les plus dignes efforts pour se persuader qu'on y mène la vie, c'est toujours Bourges la mélancolique, endormie dans l'ombre de sa cathédrale... J'en avais tellement assez, tellement trop, de notre bonne ville, l'autre soir, que j'ai pris le dernier train pour Paris, sans prévenir personne. Vive la liberté du veuvage! Soyons franche : je n'étais pas chassée seulement par l'ennui. N'avais-je pas commis l'imprudence de promettre, pour le lendemain, un rendez-vous chez moiau capitaine d'Exilés, — mais un rendez-vous... définitif!... Et moi, ces choses-là, de loin, ça me paraît gentil et amusant comme tout; mais le moment venu de s'exécuter: est-ce drôle? plus personne... J'aimerais mieux aller au sermon. Nous sommes toutes un peu comme ça, je crois. Nous

MON FRÈRE GUY

en parlons toujours et nous n'y pensons jamais — jamais, sérieusement, du moins.

Donc, me voilà dans mon train, roulant vers Paris, à travers la nuit, et riant comme une petite folle à la pensée que d'Exilés, après s'être parfumé, frisé, et entraîné pour me conquérir, viendrait le lendemain se casser le nez contre la porte de mon hôtel, rue Coursarlon. Je voyais d'ici la mine futée de ma femme de chambre Solange. « Madame m'a priée de dire à M. le capitaine qu'elle était désolée... Madame a été obligée de partir pour Paris, rapport à son frère... des affaires de famille... » Et j'entendais le: «Sacré nomd... » du capitaine, regagnant le quartier.

Il ne fera pas bon à la manœuvre, ces jours-ci, dans la compagnie de M. d'Exilés!...

Solange n'a pas menti tout à fait. C'est bien chez mon frère que je me fis conduire en arrivant à Paris. Guy habite un rez-de-chaussée merveilleux, rue des Êcuries-d' Artois, et arrangé!... une femme de goût a passé par là, bien sûr, une ou plusieurs. En quittant Bourges, j'avais griffonné un télégramme : « Attends-moi, ce soir, vers onze

heures. » La demie d'onze heures sonnait quand je pénétrai dans le délicieux rez-de-chaussée. Guy, dans son cabinet de toilette, nouait sa cravate blanche sous l'œil anxieux du valet de chambre.

— Que diable viens-tu faire à Paris, si brusquement ? me dit-il.

— Mon petit Guy, répliquai-je, ne me gronde pas. Je m'assommais à Bourges.

— Il est certain, reprit-il, que Bourges, douze mois par an... Mais tu n'as pas l'intention de descendre ici, je pense?

— Cette nuit, si... Demain, je chercherai une installation.

Guy était fort embarrassé... Évidemment, mon arrivée dérangeait sa nuit. Mais, comme il est très gentil et qu'il aime bien sa petite cadette, il fit bonne figure.

— Soit; c'est entendu, on va te préparer ma chambre. Moi, je coucherai... ailleurs... chez un ami... Seulement, je te préviens, ce soir, pour souper, je te lâche.

— Oh! Guy... moi qui étais si contente... A peine arrivée, tu me laisses toute seule?...

MON FRÈRE GUY

— Je ne peux pas te garder. Je vais dans une société où les jeunes veuves ne sont pas admises.

Le valet de chambre, discrètement, s'était retiré. Je me rapprochai de Guy et je lui dis en souriant :

— Tu vas souper avec des demoiselles ?

— Précisément.

— Des demoiselles et des messieurs?

— Un monsieur, seulement. Tu ne le connais pas. Un gentilhomme roumain que j'ai connu à Bucarest... le comte Ildescù.

— Et qui sont les demoiselles?

— Lucienne d'Argenson, Fanny Love et la belle Cordoba. Tu peux croire que ce n'est pas pour mon plaisir. Elles m'assomment. Mais Ildescù tenait absolument à les connaître. Je les lui sers toutes les trois d'un coup, pour qu'il me fiche la paix après.

— Eh bien... emmène-moi...

Je ne laissai pas à Guy le temps de protester; je m'assis sur ses genoux et, avec un tas de câlineries, je lui expliquai que j'étais tout à fait comme

Ildescù, moi, que Bourges était encore bien plus navrant que Bucarest, que je mourais d'envie — comme Ildescù — de voir Fanny Love, Lucienne d'Argenson et la belle Cordoba.

— Mais c'est de la folie, voyons! si on te reconnaît...

— Je mettrai une voilette épaisse jusqu'au cabinet particulier... Après, il n'y a pas de danger. Ni ton ami, ni ces demoiselles ne m'ont jamais vue.

— Mais on dira peut-être des choses énormes...

— Bah! je ne suis pas une Agnès... Puis, si on va trop loin, tu m'emmèneras.

Bref, comme l'heure passait et que je ne cédais pas, Guy se laissa persuader. Il fut convenu que je jouerais le rôle d'une petite irrégulière de province, amie de Guy, et faisant ses débuts à Paris.

J'avais dans ma malle une toilette de soir assez élégante; je me parai de mon mieux : Guy me servait de femme de chambre. Mon idée commençait à l'amuser, lui aussi.

— Mâtin, me dit-il quand je fus prête, tu es joliment mieux que ces dindes-là, tout de même.

MON FRERE GUY

Ildescù. va perdre la tête. Méfie-toi. Il est dangereux !

On soupait chez Joseph; rendez-vous à une heure, — Fanny Love et la belle Cordoba n'étant libres qu'après le théâtre. Le comte Ildescù s'était chargé d'aller quérir chez elle Lucienne d'Argenson. Nous arrivâmes, mon frère Guy et moi, en / retard d'un quart d'heure, — les derniers.

Oh! ce coup d'œil, ma Colette! ce triple coup d'ceiJ des trois femmes me jaugeant, me jugeant à la minute où Guy me présenta : « Mademoiselle Renée... de Châtellerault... qui vient se fixer à Paris. » Jamais compliment d'homme ne me flatta davantage que la moue simultanée de ces trois jolis visages (car elles sont ravissantes, ces créatures!) et l'agacement qu'elles ne surent pas cacher à me trouver aussi jolie qu'elles!... Elles se rattrapèrent sur ma toilette; je les entendais s'en moquer, tandis qu'Ildescù, déjà enflammé, me comblait de politesses. De vrai, elles étaient bien mieux mises que moi, et, le croirais-tu? aussi correctement, d'une élégance fine et sobre, parfaite de ton... On se mit à table; je fus placée

entre Ildescù et Mlle d'Argenson. Le souper commença. Je bus coup sur coup deux verres de Champagne, et je me sentis aussitôt la conscience à l'aise, décidée à entendre des horreurs.

On parla d'abord de théâtre. Fanny Love et la belle Cordoba nous firent part de leurs impressions sur l'art dramatique contemporain; elles me parurent beaucoup mieux renseignées et à peine plus niaises que les dames de notre aristocratie. Puis, Lucienne d'Argenson se lança dans des aperçus sur le monde, sur la vie des mondains, sur la réduction des revenus : dans vingt ans, déclarat-elle, il n'y aura plus de gens riches à Paris. Je reconnus cette dernière phrase pour l'avoir entendue plusieurs fois de la femme de notre trésorier général. Guy écoutait tout cela gravement et répondait sur le même ton. Seul, Ildescù commençait à me glisser des bêtises dans l'oreille; et encore, de ces bêtises aux propos ordinaires de M. d'Exilés, du petit Saint-Remi et de tous nos amis, il y a loin! Il se contentait de me parler de mon corsage avec une admiration obstinée; moi, je comparais le contenu de ce corsage à ce que

MON FRÈRE GUY

montraient les trois autres, et j'étais assez fière de la préférence.

— C'est égal, pensais-je, jusqu'à présent, c'est joliment famille, la petite fête! Évidemment, je les gêne. Elles me croient provinciale et sotte. Je m'en vais les mettre à l'aise.

Et, ayant bu un nouveau verre de Champagne, je racontai la jolie petite aventure que tu nous as dite l'autre soir, au dîner du colonel, avec tant de succès : tu sais, l'histoire du confetti révélateur. Ah! ma Colette! si tu avais vu la tête des trois donzelles! Et l'affectation de ne pas entendre! Et les chuchotements dédaigneux quand j'eus fini! Guy, très rouge, crut devoir m'excuser auprès de sa. voisine, Fanny Love : « Vous savez, elle ne sait pas... Plus tard, elle se tiendra mieux... » Mais Ildescù, lui, riait de tout son cœur: ce Ah! très drôle!... très drôle! Bien amusant! bien parisien!... Elle est adorable! » Et, tout à coup, je sentis que son genou cherchait à entrer en conversation, sous la table, avec mon genou. Cela me gênait un peu : je n'aime pas qu'un monsieur se permette de telles privautés sans autorisation; mais je me

disais : ce Évidemment, la situation veut cela. Si je regimbe, on va deviner que je ne fais pas partie de la corporation. » Ildescù poursuivait donc ses explorations sans trop de résistance, quand tout à coup nous entendîmes l'aigre voix de Fanny Love s'exclamer, en même temps que, de son éventail, elle frappait rudement la main de ce pauvre Guy :

— Dites donc, mon cher! avez-vous bientôt fini d'abîmer ma robe avec vos pieds ? Où croyezvous donc être ici? A Châtellerault?

« A Châtellerault, » — c'était pour moi. Je compris, je battis en retraite, prestement, au vif chagrin d'Ildescù qui roulait ses beaux yeux noirs avec surprise et désolation... Le souper s'acheva à peu près en silence : Lucienne et la belle Cordoba seules entretinrent la conversation; elles parlaient des Mines d'or. Vers deux heures et demie, on descendit. Les trois dames me firent des adieux pinces. On les mit en voiture : Ildescù voulait à toute force m' accompagner.

— Halte-là, mon cher, fit Guy. C'est moi qui emmène Madame.

MON FRÈRE GUY

Pauvre comte roumain! Il avait l'air si mélancolique que je me laissai presser les doigts tant qu'il voulut, dans la poignée de main qu'il me donna.

Quand je fus seule avec Guy dans son coupé, je lui fis une scène.

— Tu ne me feras pas croire que c'est là un de vos soupers ordinaires, ce que vous appelez faire la noce! Tu avais dit à ces trois grues qui j'étais, c'est idiot. Je me serais tant amusée!

Il se défendit vivement :

— Je te donne ma parole que toutes nos petites fêtes ressemblent à celle-ci. De temps en temps, une dispute, une crise de nerfs, voilà ce qu'on y voit de plus divertissant... Autrement, taire la noce, c'est ça... Tu vois comme c'est drôle. Que veux-tu ? il faut bien passer ses soirées.

— Mais, enfin, elles ne sont pas toujours aussi... convenables, ces demoiselles... Je suppose que, dans l'intimité...

— Ah! répliqua Guy en souriant, évidemment, dans l'intimité, c'est autre chose. Mais l'intimité, pour elles, c'est le travail, le travail payé;

elles se gardent bien de travailler pour rien, aux heures de chômage... L'amour, vois-tu, pour ces femmes-là, c'est leur bureau.

Il m'a paru que ce mot de mon frère Guy n'était pas sans profondeur... Une fois couchée, je l'ai médité, et je t'assure que mes méditations, ma Colette, furent d'une extrême moralité. Ça ne doit pas être drôle, tu sais, l'amour obligé, avec un Ildescù quelconque à côté de qui l'on a soupe! Pauvres femmes! Dire que nous les envions quelquefois! Comme je les comprends, à bien réfléchir, de jouer aux honnêtes femmes, quand elles se reposent, comme nous jouons aux cocottes, nous autres, dans nos loisirs de provinciales !

Je rentre à Bourges mardi prochain. Annoncemoi à M. d'Exilés. Il est décidément mieux que le Roumain. A propos du Roumain, tu ne sais pas ? En ouvrant le Journal, ce matin, figure-toi que j'ai cueilli ceci, dans la petite correspondance :

Jeune homme brun et riche, ayant dîné chez Joseph avec

MON FRÈRE GUY If

délicieuse personne de Châtellerault, meurt d'envie de la revoir. — I.

c( I », c'est Ildescù!

Ainsi, de nous quatre, Fanny Love, Cordoba, d'Argenson et moi, c'est moi qui ai « tombé » le Roumain, moi, l'amateur!

Ah! si nous voulions, ma Colette! nous dont ce n'est pas « le bureau », — comme dit mon frère Guy!

Les Yeux

JS&^5>i<T^

Les Yeux

zM ointoinene Le grand à ^Monsieur le vicomte Hervé de Laverrière.

e me doute bien, monsieur Hervé, en vous écrivant, que mon nom au bas de cette lettre ne vous dira rien, ne vous rappellera rien... Il doit vous arriver tant d'aventures! Même j'ai tort d'appeler une aventure ce qui s'est passé entre nous... Pour vous, ce n'est rien du tout; vous avez oublié, la minute d'après, cette petite jeune fille en noir, que

vous avez suivie, un soir... le 18 mai dernier, depuis le coin de la rue Boissy-d'Anglas jusqu'à la place des Pyramides... Vous ne vous souvenez pas ? Là, vous m'avez parlé et nous avons fait route ensemble, jusqu'à la rue Montorgueil, tout près de chez moi... Vous étiez en habit et en cravate blanche, avec des souliers vernis et un macferlane noir doublé de satin. Oh! Je me rappelle tout, moi! Ça me semblait si drôle, si joli, d'être avec vous, dans la rue, causant comme si nous nous connaissions! J'avais honte et j'étais contente. Je pensais : ce Puisqu'il marche à côté de moi devant tout le monde, quand il fait encore un peu jour, c'est que vraiment il ne me trouve pas laide, ni trop mal habillée... » Et quand vous m'avez eu quittée, après m' avoir si fort embrassée sous cette grande porte (nous étions fous, vraiment!), j'ai bien compris que malgré ce que j'avais dit, j'irais quand même au rendez-vous que vous me donniez pour le surlendemain soir, dans l'appartement de la rue de la Terrasse. Oh! vous ne pouvez pas vous imaginer tout ce que j'ai remué dans ma tête et dans mon cœur, le temps qui a suivi...

Quand je vous disais, pendant notre bout de promenade, que je n'avais pas de connaissance, que je n'avais jamais fauté ni eu envie de fauter, vous riiez gentiment sous votre moustache, vous vous arrêtiez pour me regarder dans les yeux, vous disiez : « Sage? Tout à fait? Une petite Parisienne comme vous ? Avec ces yeux, et cette bouche-là ?. . . Sage à dix-neuf ans?... » Et je voyais que vous ne me croyiez qu'à moitié. Eh bien! c'était la vérité vraie: je vous le jure encore, et vous me croiriez, pour sûr, si vous étiez près de moi en ce moment : un moment où oh n'a pas envie de plaisanter, ni de mentir, allez ! Ah ! monsieur Hervé, je suis bien mal. Moi, qui m'étais si bien portée, tout le printemps et tout l'été! Je me croyais tout à fait guérie. Voilà qu'aux premiers froids, la bronchite m'a reprise... Il faut vous dire que je n'ai jamais été très forte... Et puis, dans notre métier, c'est terrible pour les poitrines délicates... On essaye coup sur coup une fourrure et un corsage décolleté, avec des chaleurs terribles de calorifère et des portes qu'on vous ouvre brusquement, dans le dos... Et tout le temps debout, à tourner et re-

tourner comme un vrai mannequin — qu'on nous appelle, du reste !... Mais je ne veux pas vous écrire des choses tristes. Je ne suis pas fâchée contre vous, du tout, du tout... J'ai seulement quelque chose à vous demander qui me ferait bien plaisir; vous ne me refuserez pas quand vous aurez lu toute ma lettre.

Donc, le soir qui avait été convenu (j'avait dit : Non! non!... mais vous aviez bien compris que cela voulait dire oui tout de même), j'ai quitté l'atelier une heure plus tôt que d'habitude, et vite j'ai couru à la maison faire ma toilette. J'ai dit à ma sœur aînée que j'allais au théâtre avec des amies. Elle me sait si sérieuse, qu'elle n'a pas eu d'idées. Je vous assure que j'étais mignonne, quand je suis arrivée au coin de la rue de la Terrasse, où je devais vous attendre, sur les neuf heures. Je n'avais plus ma petite robe noire; j'avais un joli costume tailleur en alpaga bleu, copié sur un modèle qu'on a fait à la maison pour une princesse anglaise, s'il vous plaît! Et j'arrivais si contente de vous revoir, que je ne me sentais

presque pas de remords... Je vous assure... (j'y ai réfléchi depuis, et de sang-froid), vous auriez fait de moi tout ce que vous auriez voulu. Nous autres, n'est-ce pas? on sait bien qu'on ne peut pas être sage toute la vie ; c'est une grande chance si on arrive à se marier avec celui qui vous a fait fauter. Vous comprenez, monsieur Hervé, que je ne pensais pas que vous m'épouseriez après : je savais que vous vous lasseriez de moi et que vous me quitteriez dans pas bien longtemps pour vous marier avec une demoiselle riche; cela ne faisait rien, j'étais contente tout de même de penser que vous m'aimeriez un petit bout de temps et que je serais à vous sans avoir jamais été à personne, comme si vous étiez mon mari. Vous me plaisiez tant ! Vous ne vous imaginiez pas l'impression que vous m'aviez faite. Et nous en voyons pourtant, chez nous, des messieurs élégants, qui viennent accompagner leur dame ou leur amie à l'essayage! Mais il n'y en a pas un qui ait vos moustaches, vos jolies dents et vos yeux... surtout vos yeux. Tandis que j'attendais au coin de la rue de la Terrasse, je pensais à vos

yeux, tenez, et je me disais que tout à l'heure, quand nous serions seuls dans la chambre, si j'osais, je les embrasserais fort, fort, vos yeux!...

J'ai attendu .une heure, deux heures... j'ai.attendu jusqu'à plus de minuit, guettant le coin de l'avenue de Villiers et du boulevard, si bien que les gens me prenaient sans doute pour ce que je ne suis pas. Il y avait des messieurs qui s'approchaient de moi et qui me disaient de vilaines choses, et je ne savais pas comment faire pour les éviter, parce que je n'osais pas m'éloigner de peur de vous manquer. Enfin, quand il a été minuit et demi sonné, que le bureau des omnibus a fermé, je me suis décidée à rentrer, pour ne pas inquiéter ma sœur.

J'avais le cœur gros, monsieur Hervé, et je vous assure que, dans mon lit, je n'ai guère dormi et que j'ai beaucoup pleuré. J'avais beau me raisonner, me dire : « Il a été empêché, par sa famille ou par des affaires... et il ne pouvait pas me prévenir, puisqu'il ne sait pas mon adresse... » — j'étais honteuse tout de même d'avoir été toute

seule à ce rendez-vous... Je pensais : « S'il avait eu fort envie de moi, il aurait trouvé tout de même le moyen de s'échapper et de me rejoindre. » On a beau être sage, on voit bien comment sont les hommes quand ils ont une femme en tête... Enfin, j'avais du chagrin surtout parce que je ne savais plus comment nous nous retrouverions. Je ne vous avais pas dit mon adresse; moi, je connaissais votre nom et votre cercle, mais je n'aurais jamais osé vous écrire. Après des réflexions, j'ai pensé que si vous teniez un peu à moi, vous arriveriez à me retrouver, puisque vous saviez où est mon travail et à quelle heure je sors...

Et pendant des semaines, monsieur Guy, j'ai traîné tous les soirs devant la porte de la maison, guettant si je ne vous voyais pas venir, et tout doucement j'ai remonté la rue de Rivoli, j'ai pris soigneusement le chemin que nous avions fait ensemble... Jamais je ne vous ai rencontré. C'était clair, vous ne pensiez plus à moi, — je n'avais qu'à vous oublier, n'est-ce pas? C'est ce que je me disais; — mais je ne pouvais pas! Plus

le temps passait, plus je pensais à vous, plus j'avais de chagrin. Le premier soir, je vous avais trouvé gentil, j'avais eu un fort plaisir quand vous m'aviez embrassée sous la porte cochère. Maintenant, à force de désirer vous voir sans y parvenir, j'avais un tel besoin de vous que je comprenais bien que je vous aimais. Ce serait mal de rire de ce que je vous dis là, monsieur Hervé. Dans votre monde, on est distrait par tant d'amusements que peut-être on n'a pas trop le temps d'écouter son cœur. Nous autres, nous n'avons que l'atelier et un chez-nous qui n'est jamais bien amusant; quand on va au théâtre, le soir, c'est une grande affaire... Alors, dans le jour, pendant qu'on essaye des chemisettes et des manteaux, ou la nuit dans son lit, quand on ne dort pas, on a le temps de se faire du mauvais sang en pensant à un homme. J'ai tellement pensé à vous, moi, que j'ai perdu le goût de tout. Avant, j'étais gaie, je me contentais de ma vie, j'avais confiance dans l'avenir sans trop savoir pourquoi. A présent, je ne désirais plus rien, je ne mangeais plus, je n'avais plus de sommeil. Croiriez-vous que pendant toute la der-

nière quinzaine du mois de juin, j'ai été vous guetter tous les soirs sur le trottoir, en face de votre cercle ? Je vous ai vu huit fois, monsieur Hervé : mais jamais je n'ai pu vous parier; vous ne sortiez guère seul, ou alors vous montiez tout de suite dans votre voiture... Puis, je tremblais si fort que je n'aurais pas pu, je crois, marcher ni parler.

A la fin de juin, vous êtes parti pour la campagne. Je l'ai vu dans le Gaulois, qu'on reçoit chez mon patron : ce M. le vicomte Hervé de Laverrière, au château d'Estussan (Vendée). » Pendant votre absence, j'ai été plus tranquille, figurezvous! Je savais que vous n'étiez pas dans Paris, qu'il n'y avait pas moyen de vous voir. Je me disais : « Il reviendra à l'automne ; nous ne sommes pas bien vieux, ni l'un ni l'autre : ce serait vraiment étonnant si on ne se rencontrait plus jamais. » Et j'avais raison, car je vous ai rencontré le lendemain de votre retour à Paris. Je vais vous raconter comment; il ne faudra pas m'en vouloir, monsieur Hervé, car j'ai eu beaucoup de chagrin.

Voilà. Le journal m'avait encore appris que

vous rentriez à Paris, avec quantité d'autres personnes qui ont des châteaux. Moi, j'ai recommencé ma faction en face de votre cercle, sur le coup de neuf heures et demie. Il y avait un sort sur nous deux, pour sûr; à peine j'étais là depuis trois minutes, qu'une voiture de maître s'est arrêtée devant le cercle : dans la voiture, j'ai vu une dame. Un petit chasseur est venu lui parler à la portière et tout de suite est rentré dans le cercle en courant. Cela ne vous fera pas de peine, monsieur Hervé, si je vous dis que je ne trouve pas cette dame bien jolie ni bien jeune, et que sa toilette aussi n'est pas de celles que nous faisons pour les femmes comme il faut? Enfin, vous êtes vite venu la rejoindre; avant de monter dans son coupé, vous avez dit au cocher : « Rue de la Terrasse! » Ça m'a donné un coup dans le cœur. Dame ! vous m'aviez dit : « J'ai là un appartement qui ne sert qu'à ça!... » Alors, je savais bien ce qui allait se passer...

Est-ce bête? jusqu'à ce soir-là, je n'avais pas été jalouse. Je ne sais pas pourquoi, par exemple ! J'aurais dû me douter que vous ne viviez pas

comme un petit saint... Mais d'avoir vu la personne, de connaître l'endroit... Oh! cela m'a fait si mal, si mal! Je ne sais plus comment j'ai regagné la maison... Je me suis mise au lit, tout de suite... Est-ce que j'avais eu froid, ou bien est-ce l'émotion que j'avais eue? J'ai été saisie par la fièvre au milieu de la nuit, et je me suis senti la gorge prise, et j'ai toussé... tant et tant que voilà un mois passé au lit et que je ne me suis pas relevée, et que j'ai peur de ne plus me relever du tout.

Vous comprenez bien, monsieur Hervé, que je ne vous accuse pas de ma maladie... Je n'ai jamais été très forte de la poitrine; tous les hivers, je tousse, et ce qui m'arrive à présent me serait probablement arrivé un jour ou l'autre. Enfin, ça a peut-être tout de même marché un peu plus vite à cause de vous, sans qu'il y ait eu mauvaise volonté de votre part. Alors, comme ça n'est pas gai, n'est-ce pas, de s'en aller à vingt ans, sans avoir jamais eu beaucoup de bonheur, je voudrais vous demander une chose qui me ferait grand, grand plaisir et qui ne vous coûtera qu'une petite

peine. Ce serait de venir me dire adieu chez moi, puisque je ne puis plus aller chez vous, moi. Oh ! vous n'aurez pas d'ennuis : vous n'aurez à parler à personne qu'à moi. Trois étages à monter au i j' de la rue Montorgueil; sonner, et demander Mlle Antoinette Legrand à ma sœur, qui vous ouvrira. On nous laissera seuls... Je suis devenue bien maigre, de corps : mais vous ne verrez que ma figure, qui est encore mignonne, presque comme autrefois, il me semble. Vous me parlerez ; je vous regarderai, j'entendrai votre voix... Et il me semble que je m'en irai plus contente si vous me permettez d'embrasser vos yeux.

Mon Romancier

Mon Romancier

zMadame Haurmont à ^Monsieur Tierre Velesrang, homme de lettres.

ous voilà bien content, mon pauvre Pierre, parce que vous m'avez écrit ce ki^^Ot vilain billet? Des pensées fielleuses habillées en phrases de roman, de l'injure « rosse » et littéraire comme celles que vous vous distribuez entre confrères dans les journaux, c'est la vengeance de votre amour-propre offensé, même quand l'offenseur involontaire est une femme que

vous prétendez aimer! Quels sales petits coins il y a dans vos âmes, messieurs les célèbres! N'importe. Je me moque de votre billet, de vos sousentendus, de vos insolences et de votre littérature. Malgré la célébrité, le talent, les grandes, façons et les petites phrases acerbes, vous êtes un enfant qu'il faut gronder et pas trop durement encore, parce qu'il est nerveux et qu'il aurait des crises. Allons, venez qu'on vous gronde, méchant romancier!

De quel crime suis-je coupable à votre endroit, s'il vous plaît? J'aperçois bien une étourderie, vénielle entre toutes, qui fut de brouiller deux enveloppes, de vous adresser une lettre destinée au capitaine Lartigues, tandis que celui-ci recevait un mot fort gracieux, le remerciant d'avoir été ce si brillant à mon dernier dîner ». Il n'y a vu que du feu, lui. Il a accepté le remerciement et il en a été bien aise. Il m'a répondu naïvement : « C'est singulier; il me semble que je suis comme cela toutes les fois!... » Cher garçon! La perspicacité n'est pas sa dominante... Vous, psycho-

logue professionnel, vous avez tout de suite flairé la méprise... Je conviens que mon autre lettre était un peu trop... caressante... et je rougis un peu, mon ami, à penser que vous lûtes ces tendresses qui n'étaient point pourvous... Mais qu'y faire? L'amour n'est pas un sage compteur de syllabes, un méthodique peseur d'épithètes : et puisque le hasard vous l'a révélé, j'aime mieux vous l'avouer franchement : je suis fort amoureuse du capitaine Lartigues.

Amoureuse! Voilà le mot lâché : j'ai confessé mon crime. Donc, je ne suis pas une honnête femme; donc, je mérite les petites incises cinglantes et sanglantes dont vous m'avez criblée, en me renvoyant la lettre égarée. Très réussi, vraiment, votre billet... Une femme qui reçoit cela d'un ami, si elle a un peu de cceur, sentira, vers la dernière ligne, des larmes lui piquer les yeux, malgré elle, comme lorsqu'on se pince un doigt dans un tiroir... J'ai joint le précieux autographe à ceux que, déjà, je possédais de vous; et, avant d'enfermer le paquet, je me suis attardée à relire

ceux-ci, ceux de la veille, ceux d'avant la méprise. Cette lecture me fut très salutaire. S'il restait quelques larmes au coin de mes yeux, je vous assure qu'elles ont vite séché; je n'avais pas fini de relire votre correspondance du mois dernier, que je riais aux éclats, toute seule... Savez-vous pourquoi? C'est que vos lettres du mois dernier me demandaient avec persistance, en des termes d'où la littérature n'excluait point l'impudence, d'être pour vous ce que je suis, à votre dégoût profond, pour M. Lartigues. Mais oui, mon romancier! vous me proposiez tout uniment, et constamment, d'être votre maîtresse, et pour m'y inciter, vous ne vous adressiez point à mon cœur. Vous cherchiez à me séduire par l'espoir de joies libertines que le mariage ne connaît point. Vous vous vantiez— oh! de quelle discrète et spirituelle façon! — de n'être pas un amant ordinaire, borné à ces grossières façons qui sont à la portée du moindre capitaine. Vous saviez (disiez-vous) les mystérieuses incantations par où l'amant envoûte le cerveau et l'âme même de l'aimée, lui fait vivre mille amours en un seul, et se transforme lui-même en

mille amants. Si j'ose m'exprimer si bassement à propos de vos mérites, mon pauvre Pierre, vous « faisiez l'article » non sans adresse... Je suis convaincue, d'ailleurs, que la réclame n'était point mensongère, et que vous devez être effectivement ce que vous annoncez : un artiste de Famour. Avouez, dès lors, qu'il est plaisant de vous voir tout d'un coup devenu moraliste amer, contempteur de mes faiblesses de femme parce que M. Lartigues reçoit de moi ce que vous réclamez avec tant d'insistance...

J'entends bien vos raisons. — M. Lartigues n'est pas un grand homme. Ce n'est même pas un homme intelligent. Qu'y puis-je? Il aurait votre esprit et votre génie qu'il ne me plairait pas moins, certes ; mais votre génie et votre esprit, que je goûte si fort, ne me plaisent point de la même façon que M. Lartigues. Pourquoi vous fâcher? Rien n'est blessant dans ce que je dis là. Ce qui blesse le bon sens et la raison, c'est l'erreur où vous êtes presque tous, les artistes : qu'on doit être amoureux de vous parce qu'on

est femme et qu'on vous admire. Eh bien! non ! cent fois non! nous ne sommes pas obligées à ces conséquences extrêmes de notre admiration. Nous faisons spontanément le départ entre vos mérites et vos... charmes; quelque chose de plus fore que notre vouloir nous prescrit l'usage des uns et des autres. Je sais bien que la thèse n'est pas générale : quelques toquées de notre monde n'ont de répit que quand elles ont vu pâmer dans leurs bras les cinq Académies. Mais sont-elles vraiment, celles-ci, des conquêtes enviables ? Elles ouvrent leur lit à votre signature comme une autre son éventail ou son album... Une femme de tempérament et de cerveau rassis n'a point les sens à l'envers, pour l'auteur, parce qu'elle lit un beau livre, écoute de rare musique ou regarde une toile de maître. Elle devient amoureuse d'un homme hors de toute raison de snobisme et d'actualité. Elle aime le capitaine Lartigues, simplement parce que l'extérieur de ce militaire, sa voix, ses façons, son caractère, la séduisent, parce qu'il se présente à propos dans sa vie, à une heure ou l'affection du mari se dérobe ; elle l'aime, parce

que, je ne sais comment, ce courtisan, d'esprit ordinaire, sait persuader qu'il aime passionnément. Et ayant commis cette faute unique, elle veut qu'elle soit unique tout le long de la vie.; elle essaye, par une fidélité rigoureuse, de se faire oublier à soi-même qu'elle n'est plus ce que la société appelle une honnête femme.

Devra-t-elle, pour cela, refuser la société d'un homme célèbre, comme le romancier Pierre Deiestang, même s'il la courtise? Vous répondez hardiment : Oui. Et vous entonnez une diatribe contre la duplicité des femmes qui laissent les pauvres cœurs d'hommes s'enlizer dans l'espoir, et désirer jusqu'à la souffrance ce qui ne leur appartiendra jamais.Voyons, mon bon Pierre, avant toutes choses, sommes-nous dans la vie ou dans le roman ? Si c'est dans le roman, je vous laisse parler : vous me décrirez vos souffrances et ma duplicité de telle façon que je n'aurai rien à reprendre ni à répondre. Si c'est dans la vie, je vous arrête tout de suite. Votre cœur n'a pas souffert un instant, cher. Votre amour-propre

s'est irrité, tout simplement, qu'un autre réussît où vous aviez échoué, et surtout (car, au fond, ce pauvre Lartigues ne vous tourmente guère), surtout que votre célébrité ne fût pas une raison suffisante pour triompher de moi. Voilà le vrai point douloureux : un point de vanité littéraire. Vos victimes féminines dans le monde vous sont agréables par littérature; il vous en faut autant, plus qu'à votre concurrent X..., de même qu'il faut plus d'éditions à vos romans, plus de représentations à vos pièces. Don Juan de lettres, vous afficheriez volontiers à côté du nom de votre dernière Elvire : Deuxième mille.

Au fond, vous avez raison, puisque ces dames se donnent à vous par littérature : vos bonnes fortunes mondaines sont une très équitable mesure de votre succès de romancier. Mais quand le hasard vous met en présence d'une femme qui ne confond pas l'admiration artistique avec le besoin de libertinage, qui peut admirer un livre sans rêver aussitôt à la chambre à coucher de l'auteur, le raisonnement de votre vanité littéraire est en défaut. La vanité ne devrait pas souffrir de cette

indifférence, qui ne la vise point. Apprenez ceci, monsieur : Aucune des belles amies qui vous prouvèrent par gestes leur admiration n'admire plus que moi mon romancier. Seulement, moi, j'aime mieux vous admirer assise dans un fauteuil. Je n'ai pas l'admiration horizontale.

Voilà qui est clair, n'est-ce pas? Si vous êtes vraiment homme d'esprit, vous viendrez, ce soir même, vous traîner à mes pieds pour obtenir votre pardon. Pour rendre cette démarche plus aisée à la chère petite vanité, faites-lui part d'une bonne nouvelle : On commence à publier que vous êtes mon amant. La chose m'a été obligeamment rapportée par quelques amies à moi, et j'ai compris que les démentis ne serviraient de rien. Soyez donc satisfait, mon romancier : voilà une édition nouvelle à ajouter aux mille e rre. Il est vrai que c'est une édition fictive; mais on me dit que les romanciers n'y répugnent pas?

L'Adjudant

L'A djudant

zMadame Uinoria Lanciani à zM. Georges 'Brianchot.

ou s m'avez écrit onze fois, monsieur, depuis que je donne des représenta- '3^ScjL tions dans votre ville. La première lettre me disait, ou à peu près : « Je serai, ce soir, au troisième rang des fauteuils d'orchestre, à droite. Vous me reconnaîtrez à mon uniforme d'adjudant d'artillerie et à la rose rouge attachée à une boutonnière de mon dolman... Celui qui

vous adore en silence... » Je vous ai vu, en effet; je ne dirai pas que je vous ai regardé très attentivement, — les distractions sont dangereuses, en scène; mais, enfin, j'ai constaté qu'il y avait un petit sous-officier, très jeune et très gentil, assis à la place annoncée, avec une belle rose pourpre en manière de décoration... Le lendemain, comme j'arrivais au théâtre pour répéter, on me remit une nouvelle lettre signée de vous. Quatre pages serrées, cette fois, d'une des plus belles écritures que j'aie lues de ma vie. Vous souffriez cruellement à m'aimer de loin, disiezvous; il vous fallait me voir, me parler, passer de temps en temps quelques minutes près de moi... et rien de plus... Oh! vous me juriez votre foi de soldat qu'il ne vous fallait rien de plus pour être le plus heureux des adjudants français. Je suis sûre, monsieur, que vous m'avez jugée bien méchante ou bien mal élevée, pour n'avoir pas répondu une ligne à vos quatre pages... Que voulezvous! j'en ai tant reçu, tant reçu, de ces billets de passion qui traduisent à l'ordinaire cette pensée du signataire : « On raconte que cette chanteuse

est capable de coups de tête... Je suis jeune et pas riche... Qu'est-ce que je risque? Essayons!... » Je n'ai pas répondu... Alors, vous m'avez écrit tous les jours... Il devait s'exhaler un peu de vraie fièvre de ces lettres quotidiennes, puisque, au lieu de m'en servir pour essayer mes fers, je les lisais d'un bout à l'autre. Elles devenaient moins respectueuses et plus ardentes chaque fois... Vous commenciez à me laisser entendre que vous saviez bien pourquoi l'on ne vous accueillait pas. « Un adjudant d'artillerie, ce n'est pas grand'chose, bien sûr... et ça n'est pas riche... » Vous ajoutiez pourtant que vous méritiez mieux, que vous étiez d'une famille de la campagne, mais d'une bonne famille et non sans quelque bien... que vous seriez percepteur un jour, ce qui est une jolie position, à moins que je ne préférasse vous voir rester au service et devenir officier. Que répondre à cela, je vous le demande! Une seule réponse était possible, n'est-ce pas : elle eût tenu dans ces cinq mots : « Je vous attends ce soir... » Mais je ne voulais pas, — je ne pouvais pas vous répondre cela : je tâcherai de vous expliquer pourquoi, tout

àl'heure. Dès lors,votre opinion a été fixée sur mon compte, et il vous a paru subitement qu'avec une femme comme moi, montrer trop de passion sincère était par trop naïf. Vous avez mis dans une enveloppe cinq billets de mille f rancs. .. (Oh ! ces cinq billets bleus ! Je vous assure qu'une sueur froide m'a mouillé la racine des cheveux quand je les ai vus, quand j'ai su qu'ils venaient de vous!) Avec les cinq mille francs, il y avait seulement ces quelques lignes sur un morceau de papier : « L'adjudant Brianchot désire coucher, demain soir, avec Mme Lanciani... Réponse, s. v. p. » La réponse fut tout simplement le renvoi immédiat de vos cinq billets de mille francs. Comme vous êtes un brave cœur, vous avez compris tout de suite que vous aviez fait une laide chose en insultant, — pas une honnête femme, peut-être, — mais une femme sur qui vous n'aviez aucun droit... J'y ai gagné la plus touchante de vos lettres, la dernière, où vous me demandez pardon. Pourquoi, mon Dieu ! vous êtes-vous avisé de la terminer par une menace? « C'est bien, dites-vous. Je vois que vous ne m'aimerez jamais, et même vous allez me haïr

maintenant que je vous ai offensée. Je sais ce qui me reste à faire. Je vais attendre jusqu'à demain soir. Si, demain soir, je n'ai pas reçu de vous une lettre m'annonçant que vous consentez à m'appartenir, mardi je ne serai plus qu'un cadavre. Adieu, madame! Oubliez l'adjudant Brianchot et soyez heureuse! »

Mon Dieu! je sais bien que ces phrases-là s'écrivent, souvent, sans qu'on ait la moindre envie de les mettre en action. Tout de même, certaines fois... Ah! l'horrible pensée!... Vous êtes un agité, vous; j'ai lu vos lettres, je vous ai vu si nerveux, si pâle, dans votre fauteuil d'orchestre, tant de soirs!... Et puis les cinq mille francs, cette somme énorme pour un soldat, que vous vous étiez procurée, Dieu sait comment!... Tout cela m'a troublée. J'ai pris peur. Votre menace aura eu son effet. Cette fois, je vous réponds.

Vous demandez ce que je vous appartienne » ; vous y tenez plus qu'à la vie. Bien sûr, mon pauvre enfant, je ne puis pas vous en vouloir de me juger de votre goût : j'en suis flattée, même; et vous,

fO DERNIÈRES LETTRES DE FEMMES

n'allez pas croire que vous me déplaisiez. Je vous trouve très gentil au contraire, et je suis certaine que vous devez faire beaucoup de conquêtes. Voilà pour calmer, je suppose, l'amour-propre d'un bel adjudant? Maintenant, ce désir que je vous inspire, songez que, depuis vingt-cinq ans de théâtre, bon nombre d'hommes, jeunes ou vieux, beaux ou vilains, pauvres ou riches, m'en ont fait part tous les soirs, sans compter les aprèsmidi et les nuits... et ne m'en veuillez pas, si je suis arrivée à le considérer, le désir masculin, comme une offrande sans rareté, presque sans valeur, comme l'effet nécessaire de ma présence et de ma réputation... Je sais que telle autre artiste, à ma place, aurait suscité juste les mêmes envies... Ah! je vous le jure, tout cela ne paraît guère tentant, ni même guère propre à la longue. Surtout quand on vieillit, — ce qui est mon cas : j'ai un fils de dix-neuf ans! — cela finit par ressembler au contraire d'un hommage... Vous répondez : ce Moi, je vous aime avec mon cœur, — je souffre affreusement; j'aime mieux mourir... » N'empêche que si j'avais ce couché

avec vous » pour cinq mille francs, vous vous seriez estimé satisfait; vous n'auriez plus pensé à vous tuer. .. Etque si « je vous appartenais » ce soir, vous me permettriez bien de partir demain avec ma tournée pour la Belgique. Je le connais trop, ce pruritde possession qui dévorecertains hommes pour une femme de théâtre... Il la leur faut, une fois, et puis après, ils sont contents, peu leur importe à qui elle sera, ce qu'elle deviendra. — Non ? ce n'est pas votre cas? Un instant de plaisir ne vous calmerait pas?... Alors, mon enfant, il ne faut même pas que je vous donne cet instant : et je puis bien vous le dire, au fond, c'est la peur d'être sérieusement aimée par vous qui me fait refuser même de vous recevoir. Je ne joue pas la pudeur, croyez-moi... Toutes les folies de la plus folle jeunesse et toutes les tristes nécessités de mon métier m'ont traînée dans assez de bras pour que je puisse me donner à vous, sans m'estimer moins après qu'avant. Cela vous fait mal, ce que je vous dis là? Tant mieux, vous allez guérir, par ce mal... Je ne veux pas que vous m'aimiez. Vous ne devez aimer, à votre âge, qu'une jeune mai-

f2 DERNIÈRES LETTRES DE FEMMES

tresse bien à vous, ou la femme que vous épouserez. Si vous laissez votre cœur se prendre pour moi, quel avenir sera le vôtre? Je ne saurais passer ma vie dans votre garnison, moi... Alors, me suivre? Quitter le service ? Devenir acteur, ou pis, l'ami de cœur de l'actrice, qui l'accompagne dans ses tournées. Vous vous révoltez?... Cependant, c'est cela qui vous attend, mon ami, je vous défie de me démentir. Et moi, dites ce qui m'attendrait, si je vous emportais ainsi dans mes bagages, comme je l'ai vu faire, hélas! à de malheureuses artistes de mon âge, pour de jeunes hommes qui ne vous valaient pas? Je ne m'illusionne pas. Après quelques jours de folie, vous vous apercevriez que vous avez tout sacrifié à... (je dis le mot comme je le pense, comme je me le dis à moi-même, chaque matin), à une vieille femme... Vieille femme, oui, vieille, entendez-vous? J'ai été assez belle, autrefois, pour m'avouer aujourd'hui que c'est fini d'être belle. Conservez au fond de vos yeux, mon enfant, l'image de Marguerite et de Mireille, telle que la transformaient pour vous le fard, les costumes, le prestige des

L ADJUDANT f 3

lumières et de la musique. Je pleurerais de la désillusion qui vous angoisserait si vous me voyiez telle que je suis en réalité, telle que mes cinquante ans m'ont faite... Maintenant, supposez que la désillusion vous vînt seulement après m'avoir possédée... Si je me mettais à vous aimer, moi, au moment où vous n'auriez plus que l'envie de me laisser et de m'oublier? Non, voyez-vous, il ne faut pas, quand on a mon âge, risquer ces aventures-là. D'être, quoique cinquantenaire, la maîtresse d'un vieux banquier ou d'un fêtard, cela rentre dans mon métier et le cœur n'y risque rien. Mais je ne veux pas de jeune passion sincère à mon âge : je n'ai rien à donner en échange; je n'ai plus de quoi la retenir.

Comprenez-vous que c'est pour votre bien, et qu'il ne me pèserait guère, en somme, de m'offrir un joli adjudant pour une nuit?... J'y ai pensé, un instant : cela coûtait moins à ma paresse que d'écrire cette longue lettre. Et puis, j'ai réfléchi; j'ai compris que je pouvais vous donner, en échange des heures de fièvre où vous avez rêvé à moi, mieux que les caresses d'une femme sur le

retour. Vous trouverez sous cette enveloppe mon portrait fait il y a quinze ans environ, quand j'étais encore, même pour mon amant, la jolie femme que je vous apparais au théâtre. Gardezle; c'est une preuve que je n'ai pas dédaigné l'amour du petit adjudant à la rose rouge; un mot, tracé sur le revers, en témoignera aussi... Allons, mon enfant, du courage ! Il m'en faut bien, à mot, pour vous parler de moi-même comme je viens de le faire... Et, si vous désirez savoir ce qui m'a donné ce courage, je vais vous le dire. Tout à l'heure, quand j'ai reçu cette lettre où vous parliez de vous tuer, j'ai pensé à mon garçon, à ce grand garçon qui va sortir du collège, qui va faire son service, lui aussi... Je l'ai imaginé militaire, comme vous, dans une ville de province, se toquant d'une chanteuse qui passe... Se tuer pour ça, mon Dieu, ou déserter, voler, gâcher sa vie!... J'espère que le bon Dieu l'en préservera, pour me payer de vous en sauver aujourd'hui. Fou! tendezmoi vos joues que j'y mette deux gros baisers, — comme ceux que vous donne votre maman.

Bon Cœur

Bon Cœur

Rue Rembrandt, au premier étage d'un gracieux hôtel, proche du parc Monceau, voici le tableau qu'éclaire, vers on%e heures du matin, le soleil calmé des derniers jours de septembre :

M. Lambert-Des noyers, directeur de la Compagnie des Voies Navigables, en chemise de nuit et en pantalon d'intérieur, dépouille un volumineux courrier, assis à un tout petit bureau, genre Morris, comme tout l'ameublement de la chambre. Cette chambre, très vaste, ne contient qu'un seul lit, où MUe Nina Ninon, des Bouffes, étire présentement ses bras blonds pour chasser les dernières fumées du sommeil.

MUe Nina Xi non a vingt-cinq ans; M. Lambert-Desuoyers, à peu près le double. Mais celui-ci défend habilement les apparences, grâce aux progrès de la chimie moderne.

Quand Mlle Nina Xi non s'est bien étirée, elle saute en bas du lit, disparaît pendant quelques minutes dans sou cabinet de toilette,

f8 DERNIÈRES LETTRES DE FEMMES

et revient, emmitouflée dans les dentelles d'une matinée, tendre son museau frais à la moustache du liseur. La conversation s'engage.

MADEMOISELLE NINA NINON

u est-ce que c esc que cette écriture violette? Une femme?

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Justement. (Il continue à lire.)

MADEMOISELLE NINA NINON, croisant les bras, attitude digne qui joue assc^ bien la jalousie.

Et tu as le toupet de lire des lettres de femme chez moi, devant moi? Donne-moi cette lettre.

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS, calme.

Tu y tiens beaucoup ?

MADEMOISELLE NINA NINON

Donne-moi cette lettre.

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Je te ferai observer que je ne te demande ja-

BON COEUR fQ

mais aucun compte de ta correspondance personnelle.

MADEMOISELLE NINA NINON

Ce n'est pas la même chose. Je ne reçois pas de lettres de femmes, moi. (Impérieusement.) Allons! Donne vite.

MONSIEUR LA M B E RT- D E S N O Y E R S , donnant la lettre.

Voilà. (Il regarde, avec un sourire d'ironie légère, M <" Ni Ninon qui lit à demi-voix.)

MADEMOISELLE NINA NINON, interrompant de temps •ips sa lecture par des réflexions.

(( Mon chéri... (Elle pousse un oh !... scandalisé.) mon

chéri... j'ai bien pensé à toi tous ces jours-ci, je t'ai plaint de tout mon cœur d'être forcé de rester

à Paris (Tu sais, ne te gêne pas ? tu peux t'en aller, si tu t'ennuies...) mn... mn.... d'être forcé de rester à Paris. Nous avons ici un temps délicieux... (Où ça, ici? Ah! Houlgate, villa des Œillets...) mn... mn... et nous n'avons pas laissé passer une après-midi sans faire quelque belle promenade. C'est égal, malgré cette jolie fin de saison, je serais bien triste loin de toi, si je

n'avais pas les petits auprès de moi... (Comment, les

petits ? Tiens, que je suis bête!... C'est de ta femme!) Louisette

a été un peu souffrante avant-hier : je crois qu'elle s'était donné trop de mouvement sur le sable : elle met une ardeur extraordinaire à tout ce

qu'elle fait (Ce n'est pas comme son père!) ... etpuis après,

elle est abattue, elle a la fièvre. Quant à Maxime, il est superbe; il se bat avec tous les petits garçons de la plage, et presque toujours il s'en tire victorieusement : mais tu n'imagines pas dans quel état il met ses costumes! »

(MUc Nina Ninon continue sa lecture très sérieusement, sans s'interrompre.)

«... Presque tous nos amis sont partis; il n'y a plus que les Boue, qui me sont bien précieux. Frseulein m'apprend l'allemand, pour occuper les moments de loisir que me laissent les enfants. Enfin, je ne trouverais pas les journées trop longues si je recevais plus souvent de tes nouvelles. Je ne te fais pas de reproches, mon chéri, mais, vraiment, je suis parfois un peu inquiète quand tu laisses passer une semaine sans m'écrire. Tâche

de dérober quelques instants à tes travaux, si tu n'es pas trop fatigué, pour jeter deux mots sur le papier : deux mots seulement, qui me disent que ta vas bien et que tu m'aimes.

« Moi, je continuerai à t'écrire tous les jours, regrettant seulement que mes lettres ne soient pas plus intéressantes ni plus variées. C'est un peu la faute de ma vie, qui est bien paisible, ici.

« A bientôt, mon chéri, je l'espère. Les petits t'embrassent bien fort, et moi, je t'envoie les meilleures tendresses de mon cœur.

« Marie. »

(Mlle Nina Ninon, ayant achevé la lettre, reste quelques instants silencieuse, laissant pendre le papier an bout de ses doigts.)

MADEMOISELLE NINA NINON

Quel âge a-t-elle, ta femme ?

MONSIEUR LAMBERT-DES NOYERS

Trente et un ans.

MADEMOISELLE NINA NINON

Tu es marié depuis longtemps?

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Depuis huit ans.

(Silence.)

MADEMOISELLE NINA NINON

Elle est jolie ? (M. Lambert-Desnoyers fctit une moue d'indécision.) Alors, si elle n'est pas jolie, pourquoi i'astu épousée? Pour sa galette? (Silence.) Quelles rosses que les hommes, tout de même!... Et elle t'aime, la pauvre femme! Sa lettre est rudement gentille... (Silence.) Pourquoi la trompes-tu?

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS, souriant.

Regarde-toi dans la glace.

MADEMOISELLE NINA NINON

Je t'en prie, pas de banalités... Si je suis une petite femme blonde et si on me fait chanter des choses idiotes, il ne faut pas croire, pour cela, que je sois bête et que je ne m'intéresse à rien. Au contraire, moi, je réfléchis beaucoup... J'observe, je pense... enfin, je comprends des choses. Si je voulais, va, j'écrirais des romans sur les

BON CCEUR 63

hommes. (M. Lambert-Desnoyers réprime un sourire.) Pourquoi ris-tu? Certainement, j'en écrirais...

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Je ne dis pas non. Mais où veux-tu en venir?

MADEMOISELLE NINA NINON, rassemblait t ses idées un peu éparses.

Je veux en venir... que les hommes ne sont vraiment pas épatants, là... Ta femme a vingt ans de moins que toi, elle t'adore, elle t'écrit des amours de lettres; tu as deux petits enfants, et tu lâches tout ça pour venir faire la fête à Paris. (S'animant.) C'est dégoûtant. Et si elle était ici, ta femme, je lui dirais, entends-tu ? « Madame, votre mari est dégoûtant... » Là!

(Mlle Nina Ninon s'assied, après cette tirade, sur un petit fauteuil capitonné, et garde le silence, manifestant seulement son émoi en tapotant le tapis du talon de son petit pied. M. Lambert- Desnoyers, toujours calme, la considère avec un arrière-sourire.

MADEMOISELLE NINA NINON

Tu ne dis rien ? Tu restes là comme une bûche ? Tu pourrais me répondre, au moins? Ce serait poli!

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Mais, ma chérie, c'est que je n'ai vraiment rien à répondre. Tu as raison.

MADEMOISELLE NINA NINON

Ah! tu en conviens...

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Tu as tellement raison, qu'il m'a suffi de t'entendre parler pour être convaincu; je comprends ce qui me reste à faire.

MADEMOISELLE NINA NINON

Ce n'est pas dommage!

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Je vais prendre le premier train pour Houlgate et rejoindre ma femme et mes enfants. Il m'en coûtera beaucoup de ne plus te revoir...

MADEMOISELLE NINA NINON, bondissant sur ses pieds.

Comment, de ne plus me revoir! Tu es fou?

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Dame! ma chérie... Tu me reproches très jus-

BON COEUR 6f

tement de tromper ma femme et de la laisser seule. Je vais la rejoindre et ne plus la tromper, c'est bien simple.

MADEMOISELLE NINA NINON

Autrement dit, après avoir lâché ta femme, c'est moi que tu vas lâcher. Eh bien! tu es un joli monsieur... D'abord, tu n'as pas le droit de me lâcher... Ce serait une infamie... un vol... une saleté... Tu sais ce que tu m'as fait quitter!... Et je le regrette joliment, va, à présent...

(Larmes; gestes précurseurs d'une crise de nerfs. M. Lambert- Desnoyers reste calme.)

MONSIEUR LAMBERT-DES NOYERS

Écoute, chérie... je n'ai aucunement le désir de te lâcher, comme tu dis... Je croyais que c'était toi qui me renvoyais... au nom de la morale. Du moment que tu changes d'opinion...

Je ne change pas d'opinion. Je trouve que quand on a une femme et des enfants, on pourrait rester tranquille avec eux, voilà. Mais du me-

ment que tu fais la fête, autant vaut-il que ce soit avec moi, n'est-ce pas?... Dans ton intérêt, d'abord... et dans l'intérêt de ta femme... Dieu sait sur qui son mari aurait pu tomber, la malheureuse!

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Évidemment, elle te serait bien reconnaissante, si seulement elle savait ce qu'elle te doit.

MADEMOISELLE NINA NINON

Peut-être plus que tu ne le crois. Elle m'est sympathique, à moi, cette petite femme-là, qui apprend l'allemand et surveille ses mômes sur les plages normandes, tandis que son polisson de mari lève des actrices à Paris. Et tu vas me faire le plaisir, à présent, d'être un peu gentil avec elle... (Geste de M. Lambert-Desnoyers.) Oh! pas de blagues! Il ne s'agit pas de t'en retourner à Houlgate... Commence par répondre à la lettre que tu as reçue ce matin... (Avec autorite.) Tout de suite.

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Ça te fait plaisir?

MADEMOISELLE NINA NINON

C'est-à-dire que je le veux, tu m'entends? Voilà une plume... voilà du papier... l'encrier est devant toi... Commence.

MONSIEUR LAMBERT-DES NOYERS

Il ne te reste plus qu'à me dicter la lettre.

MADEMOISELLE NINA NINON

Tu ris? Eh bien! mon petit, c'est précisément ce que j'ai l'intention de faire. Tu n'as pas assez de cœur pour répondre proprement à une femme comme celle-là, vois-tu. Prépare- toi.

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Je suis prêt.

M A DEMOISELLE NINA NINON, dictant.

a. Ma petite chérie bien-aimée... » (M. Lambert* Desnoyers n'écrit pas.) Qu'est-ce que tu attends?

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Je te préviens que, de ma vie, je n'ai appelé ma femme « ma petite chérie bien-aimée ».

MADEMOISELLE NINA NINON

Tant mieux. Ça la changera. (M. Lambert-Desnoyers, résigné, écrit.) Tu y es?... (Dictant.) « J'ai bien reçu ta lettre qui est un bijou; tu as bien raison d'aimer les enfants; celles qui peuvent en avoir sont bien heureuses... »

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Pourquoi diable veux-tu que je dise une chose pareille à ma femme?

MADEMOISELLE NINA NINON

Quoi? Ce n'est pas idiot, n'est-ce pas, ce que je te dicte? Va, mon chéri, j'en ai écrit, dans ma vie, des lettres, et à des ambassadeurs... et même à un roi, une fois... Continue... (Dictant.) « Moi, je suis obligé de rester à Paris pour des affaires excessivement graves. Mais ne sois pas jalouse, je ne te trompe pas! » (A M. Lambert-Desnoyers. )Tu comprends, il vaut mieux lui dire cela pour la tranquilliser. (Dictant.) « Quant à l'allemand, c'est une langue extrêmement utile. On la parle à Baden-

Baden et à Munich. » (A M. Latnbert-Desnoyers.) J'ai été dans ces pays-là, moi, et ça m'agaçait de ne pas comprendre ce que disaient les gens. (Instant de silence et de réflexion.) Qu'est-ce qu'on pourrait bien lui dire encore, à ta femme? Mon Dieu... ça n'est déjà pas mal, ce que tu as mis. Ça suffit, va. Finis par un petit adieu, un peu affectueux... Attends. De quelle couleur a-t-elle les cheveux, ta femme ?

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Bruns, plutôt.

MADEMOISELLE NINA NINON, dictant.

« A bientôt, ma brune chérie. Sois sage. Ne me trompe pas. Je t'embrasse comme tu voudras... »

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS

Oh!...

MADEMOISELLE NINA NINON

Pourquoi fais-tu : « Oh!... » Ça se met tou-

jours à une femme qu'on aime, cette fin-là. Je te montrerai plus de cent lettres, moi. Ah! et les mômes que j'oubliais! Écris : « Dis aux petits que je les aime bien et que je leur ai acheté pour... (Elle cherche.) pour dix louis de JOUJOUX. .. » (A M. Lamhert-Desnoyers.) Maintenant, signe!... L'enveloppe... là... l'adresse... C'est ça. Eh bien! qu'est-ce que tu fais ?

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS, embarrassé.

Mais... je mets la lettre dans mon portefeuille... pour l'envoyer tantôt.

MADEMOISELLE NINA NINON

Non... non; pas de ça... mon petit. Tu serais capable de l'oublier... exprès ou pas. (Elle sonne sa femme de chambre.) Tenez, Suzanne... Cette lettre à la poste. Tout de suite... (Suzanne sort.) Ah! je suis contente...

MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS, à part.

Je donnerais quelque chose pour voir la tête

de ma femme quand elle lira cette lettre-là... Enfin!

MADEMOISELLE NINA N INON, s'asseyant sur ses genoux.

Et maintenant, embrasse ta chérie... Elle l'a bien gagné, pas ?

(Tendresses .)

Les Pratiques

Les Pratiques

zMadame de "Edimbourg à {Madame Lespanié.

a petite Julie, deux mots seulement, mais très, très importants.

Trimo : où trouve-t-on ces petits fours en forme de tuiles que nous avons mangés chez toi mercredi? Ni mon mari, ni moi, ne les avions remarqués, mais G..., qui est d'une gour-

y 6 DERNIÈRES LETTRES DE FEMMES

mandise révoltante, me tourmente pour que j'en fasse servir à la maison.

Secondement, voici le Carême, temps degrande lessive pour les consciences. Je ne sais à qui m'adresser. Mon pauvre vieux directeur de Saint-Philippe, l'abbé Lapioche, qui était si paternel et si sourd, est mort en janvier dernier. Toi, la femme avisée et renseignée, tu dois évidemment connaître ce qu'il y a de mieux à Paris comme confesseur... Il me faudrait un prêtre intelligent, « au courant », homme du monde, s'abstenant de questions ridicules, enfin, qui eût l'habitude de pénitentes comme nous. Ne m'envoie pas trentesix noms : je ne saurais lequel choisir. Dis-moi tout simplement à qui tu t'adresses, j'irai au même. Nous devons avoir à peu près les mêmes péchés, n'est-ce pas? ou du moins les plus gênants sont du même genre.

A bientôt, chérie, et mille remerciements à l'avance.

Page 1