PREMIER REMORDS
voir ce qu'est un remords. Je prévoyais, pourtant, que le couvent ne me la garderait pas toujours; mais, outre que j'étais résolue à la marier très jeune, je me sentais la force de vivre chaste tant qu'Hélène demeurerait à la maison.
Hélène devait rentrer, hier matin, au couvent. Moi, l'après-midi, j'avais rendez-vous avec Lucien... Oui... c'est horrible, je le comprends à présent, ce mélange de maternité et de débauche, dans ma vie... Jusqu'à maintenant, je n'en souffrais pas. Je gardais jalousement Hélène et je lui aurais certainement sacrifié toute entrevue avec Lucien; mais, une fois Hélène en sûreté, je courais à l'amant avec une inconscience qui me confond... Il était convenu que Lucien m'attendrait, aujourd'hui, à trois heures, chez lui. Une dépêche du couvent m'arriva dès le matin : la mère supérieure nous informait que les murailles des dortoirs, repeintes à neuf, n'étant pas tout à fait sèches, on ne voulait pas y faire coucher les élèves, et qu'on prolongeait les vacances de deuxjours. Hélène fut bien joyeuse et moi bien em-
barrassée... Envoyer un bleu à Lucien? J'y pensai tout de suite; mais, durant toute la matinée, ma fille ne me quitta pas. Je n'aurais pas eu le loisir d'écrire, à plus forte raison de porter la dépêche. Je me résignai à ne rien faire. « Lucien attendra. Il se doutera bien que j'ai été empêchée. »
Il attendit, en effet, une heure, une heure et demie, deux heures. Mais, connaissant mon exactitude habituelle, quand cinq heures sonnèrent, il se prit à être inquiet. Peut-être, aussi, huit jours d'abstinence avaient-ils aiguisé son envie de me revoir : il m'aime sincèrement. Il ne put tenir chez lui; il sortit, se jeta dans le premier fiacre qui passait et se fit conduire chez nous.
Ma bonne, qui ne connaît pas Lucien (je vous dis que le secret est impénétrable!), vint m'annoncer, à cinq heures un peu passées, « qu'un monsieur était là qui me demandait; qu'il était négociant en vins et voulait faire des offres de services ». Il insistait pour me voir, et la bonne ne parvenait pas à s'en débarrasser. Je passai dans le cabinet de mon mari, qui n'était pas en-
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core revenu du ministère; Hélène m'attendit dans la pièce voisine.
Quand je vis Lucien, il me sembla que tout était perdu, la vérité découverte, ma faute connue... Je poussai un cri... Lucien essaya de me calmer : « Je m'en vais tout de suite... Mais pourquoi n'êtes-vous pas venue tantôt?... » Je ne sais trop ce que je lui répondis; j'avais hâte de le voir partir; il n'insista pas pour rester, rassuré, puisqu'il me trouvait bien portante... Avant de rejoindre Hélène, je me réfugiai quelque temps dans ma chambre, où je m'efforçai de reprendre un peu de calme.
Hélène ne me dit pas un mot du négociant en vins. Je n'eus pas le courage d'en parler la première, de mentir en face de ces yeux bleus, si pénétrants. La journée s'acheva sans incident. Mon mari rentra, nous dînâmes : il était très gai, content de garder un soir de plus sa fille, qu'il adore. Au dessert, il demanda, en pelant une poire :
— Il n'est venu personne, cette après-midi, pendant que je n'étais pas là?
Je me sentis pâlir et défaillir... je voulais parler : ma bouche se tordait sans pouvoir articuler un son. Et voici que, stupéfaite, j'entendis Hélène répondre d'une voix très calme :
— Non, papa, il n'est venu personne.
Je la regardai... je rencontrai ses yeux. Ses yeux souriaient et me disaient clairement: «N'aie pas peur, je suis avec toi... »
De toute la nuit, je n'ai pu dormir. J'ai honte de moi. Ah ! je suis durement punie, puisque cette enfant, non seulement a deviné (et depuis longtemps sans doute) la honte de sa mère, mais encore a appris, par mon exemple, à tromper, à mentir pour moi... mieux que moi!
Le Rendez-vous blanc
(foft
Le Rendez-vous blanc
zMadame Vutheil à ^Madame de Trans.
Crifr^^ u as ouvert cette lettre, ma Clo, en te disant joyeusement : « Tiens, c'est fait... » car j'avais promis de t'écrire dès que... ce serait fait — et je croyais bien, et toi aussi, que cela ne tarderait guère, quand nous nous sommes quittées, voilà dix jours. Tu partais pour Dieppe; moi, je restais à Paris, où me retenait l'espoir de connaître prochainement les « joies de l'aventure »... La saison me paraissait
excellemment choisie, ce commencement d'août où Paris est vide. Julien, qui n'est pas toujours sot, — tu verras par la suite qu'il l'est quelquefois, — m'avait fort adroitement démontré que je ne pourrais choisir meilleur moment pour nos injustes noces.
— D'abord, me disait-il, nul danger d'être rencontrée ou suivie... Il n'y a plus que des provinciaux ou des Anglais dans les rues... Puis, le cyclone de la vie mondaine — (il parle comme cela, Julien, dans les quarts d'heure de passion) — ne vous entraîne plus... On peut se donner l'un à l'autre de longues après-midi, et après, on a des soirées de vraie solitude pour rêver!...
Pour rêver! Il me voyait déjà rêvant aux délices des après-midi passées dans ses bras! C'était se presser beaucoup. Je n'étais rien moins que décidée à goûter ces délices, ou plutôt, je n'étais pas trop certaine de les goûter dans ses bras; car, tant qu'à prendre un amant, j'entendais trouver, cette fois, mieux que mon mari. Hélas! et combien peu d'hommes me font envie! J'aurais souhaité l'élu assez beau garçon, mondain élégant,
fêteur, sportsman, et tout de même un peu intellectuel... Tandis que la plupart des hommes qui, physiquement, ne me répugnent pas, sont bêtes comme leur frac. Consultée par moi, sage Clo, tu m'as répondu : « Transige... prends celui qui te « goûte » le plus... » C'était Julien, décidément... Il me « goûtait », comme tu dis : mais enfin, c'était faute de mieux. Il me paraissait un amant convenable pour n'importe laquelle de mes amies; pour moi, j'eusse rêvé quelque chose de spécial, d'unique : j'eusse rêvé l'Amant.
L'Amant une fois choisi, restait le choix du lieu, des circonstances où la rencontre s'accomplirait. Ne faudrait-il pas et que l'amant fût supérieur au mari, et que le décor de l'adultère éclipsât celui du mariage?... Or, que nous offrent-ils, les prétendants à nos mains gauches? Des fiacres, des hôtels meublés, des garçonnières inconfortables... Je fis à Julien cette objection...
— Ma foi, répliqua-t-il, je suis tout prêt, si cela doit vous décider, à louer un palais à Venise; mais, croyez-moi, rien ne vaut un rez-de-chaussée soigneusement choisi et meublé par un garçon
qui sait son Paris, comme moi, dans un quartier discret, avec des concierges sûrs... Vous ne voulez pas une réédition de votre mariage, n'estce pas? Eh bien! justement, vous trouverez là, au lieu de l'appareil éclatant et indécent dont se pare la cérémonie officielle, — le mystère, le demijour, le silence qui conviennent à l'amour vrai.
Ce qui me fit plus d'effet que toutes les phrases sur le mystère qui convient à l'amour, ce furent les assurances de discrétion et de sécurité que Julien me prodigua.
— Rue Nollet, me dit-il, c'est rue Nollet, aux Batignolles. Avez-vous jamais passé rue Nollet, seulement? Non, parce que vous ne bibelotez pas... Il y a, rue Nollet, deux ou trois antiquaires aussi vieux que leurs antiquailles... C'est dans la maison de l'un d'eux. Une porte cochère tout encombrée de bois de fauteuils... Vous entrez là tranquillement, comme qui cherche son petit Louis XV authentique, — vous vous assurez qu'on ne vous observe pas de la rue, et prestement vous traversez la cour... Concierge au fond, la discrétion même; et puis, il en a vu bien d'autres!
Une seule porte au rez-de-chaussée, c'est chez moi... Vous n'aurez même pas besoin de sonner : le plus dévoué de vos serviteurs sera derrière la porte, guettant vos pas, et il vous ouvrira luimême, à genoux...
Déjà, je ne disais plus non avec autant de fermeté qu'autrefois; j'étais décidée au fond, et, si je ne l'avouais pas à Julien, je te l'avouais déjà à toi, ma Clo chérie. Ce qui me retenait encore, c'était, mon Dieu ! la timidité, le trac des débutantes. — J'avais peur des approches du rendezvous, peur d'être espionnée, suivie, aperçue par hasard, peur du commissaire, peur de toutes sortes de choses qui n'arrivent guère, je crois, que dans les romans et dans les drames, au moins parmi les gens qui savent vivre... Et puis, j'avais peur de la cérémonie elle-même. C'est niais, je sais bien, je ne me donne pas pour une Agnès; mais cela me gênait beaucoup plus que mon mariage. J'étais venue au mariage si parfaitement innocente! Maintenant, hélas! je savais!...
Une inspiration merveilleuse me suggéra de
diviser les émotions. « C'est convenu, dis-je à Julien, j'irai rue Nollet... » Il voulut aussitôt se jeter sur moi, toucher des arrhes... ce Tout beau, repris-je en l'écartant. J'irai rue Nollet; j'irai chez vous, j'y resterai même un peu de temps ; mais vous me ferez le plaisir, vous, de ne pas y être. » Ii répéta, tout penaud ;
— De ne pas y être?... Je ne comprends pas.
— C'est pourtant bien simple. Je veux faire une répétition à blanc... Je veux me rendrecompte par moi-même de votre installation, voir la rue, la maison, les concierges, l'appartement... Si tout cela me convient, eh bien... je reviendrai une autre fois et je vous permettrai de me rejoindre... Pas d'objections! Vous savez que je suis têtue!...
Il le savait. Il se résigna. Nous convînmes que, le lendemain, il préparerait son ce aimoir», comme s'il s'agissait de la grande fête ; qu'il s'en irait faire un tour à la campagne (je ne le voulais même pas dans Paris!) — et que, moi, je me rendrais rue Nollet; je pénétrerais dans le sanctuaire, j'y demeurerais tant qu'il me plairait, prenant l'air de
la maison, inspectant le théâtre de ma chute prochaine.
Je te vois rire d'ici, petite Clo! Tu te dis: « Cette pauvre Fanny a été bien naïve; elle est venue au gîte, pensant le trouver vide, et elle s'y est fait prendre par le déloyal chasseur... » N'estce pas que voilà la première idée qui t'est venue ? Eh bien! chère, tu te trompes. Le chasseur fut peut-être un imbécile, mais il fut un imbécile loyal. Quand j'entrai au gîte, ce gîte était vide: il l'était encore quand je sortis. Mais je vais trop vite à te conter cette importante équipée.
Il était environ cinq heures du soir quand, voilée d'une voilette tellement épaisse qu'elle faisait retourner les passants, je descendis d'un fiacre devant le numéro f de la rue Nollet. J'avais choisi ce numéro au hasard, tu penses bien. Il se trouva précisément que je débarquai devant quatre ou cinq commères, assises sur leur porte à tricoter et à bavarder, et qui me dévisagèrent... L'une d'elles même, pendant que je descendais vivement la rue, s'approcha de mon cocher et lui
parla... Vois-tu, ma Clo, quels dangers l'on court? Dire que des femmes font ces choses sans inquiétude, plusieurs fois la semaine... Moi, j'étais déjà loin ; je commençais à respirer... Il s'agissait maintenant d'entrer au 95* sans se faire remarquer.. .Je marchai plus doucement : de loin, j'aperçus les fauteuils de l'antiquaire. Et il me prit aussitôt une envie folle de m'en retourner. Seule, la pensée du ridicule dont je me couvrirais aux yeux de Julien me donna le courage d'avancer.
La maison, d'ailleurs, ne me plaisait pas du tout. La façade pauvre et assez malpropre ; une boutique de vieilleries poudreuses occupant le rez-de-chaussée; ce que Julien avait pompeusement appelé la « porte cochère » était un misérable couloir, à peine assez large pour y glisser une voiture à bras. Je ne m'arrêtai pas à examiner les bois de fauteuil, je t'en réponds, d'autant que l'antiquaire, flairant une cliente, sortait déjà de son échoppe. Je traversai lestement la cour, je me précipitai dans le bâtiment du fond, et je touchais la porte du sanctuaire quand une voix appela derrière moi.
— Madame?
Je me retournai, prête à m'évanouir. Unegrosse femme à cheveux gris et à lunettes me rejoignit et me dit, sur un ton, d'ailleurs, des plus gracieux :
— C'est Madame qui devait venir?...
— Oui, balbutiai-je... je devais...
— Bon! bon! madame... C'est que M. Julien nous a dit de laisser entrer Madame... Si Madame a besoin de quelque chose, la sonnette est à côté de la cheminée de la chambre à coucher...
Et elle me regardait en disant cela; elle m'inspectait! Sans doute, elle voulait voir la tête de « la nouvelle ». Enfin, elle me laissa tranquille; je fermai au verrou la porte d'entrée. J'étais dans la place.
Trois pièces, ou plutôt une antichambre assez obscure et deux pièces qui y accédaient directement et communiquaient aussi entre elles. L'une était le salon, destiné aux « premiers baisers à travers la voilette» ; l'autre était la chambre des voluptés promises. Toutes deux, au premier coup d'œil, me parurent assez bien meublées, — du
meuble ancien vulgaire (l'antiquaire d'à côté, pensai- je), mais, au moins, pas de turquerie ni de chinoiserie de pacotille, rien qui sentît l'hôtel, le logement garni. Puis, ce qui me plut, ce fut un jardinet de curé, devant les deux fenêtres, un peu de feuilles et d'herbe, inattendues dans ce coin de Paris... Sur un guéridon, dans le salon, un gros bouquet de roses, un bouquet du quartier, mal fichu, acheté parla grosse concierge, sans doute à un éventaire roulant... « Tout de même, pensaije, c'est gentil... » Et maintenant, bien certaine que Julien n'était pas là, je regrettais presque son absence.
— Pauvre garçon... comme je l'ai tourmenté. Je crois qu'il m'aime assez... S'il était ici?...
Je me forçai à imaginer la scène. Je m'hallucinai à plaisir. J'entendis tous les mots qu'il m'aurait dits, je sentis aussi toutes les caresses qu'il m'aurait faites. Et cette suggestion suffit à me rendre hargneuse, comme je le suis toujours avec lui, lorsqu'il essaye d'être entreprenant. Pourquoi cela? Ah! Clo! je ne le sais pas!... Je crois que je suis un peu détraquée, — comme nous toutes,
capable de désirer des choses folles, et froide avec cela, hostile devant les réalités. N'importe! je voulais répéter la scène jusqu'au bout. Je quittai le salon, j'entrai dans la chambre à coucher... Là, je lui aurais dit, certainement : « Laissez-moi... laissez-moi seule, je vous appellerai... » Et je me serais dévêtue, la porte fermée...
Debout, dans cette chambre humide malgré la saison, comme tous les rez-de-chaussée inhabités, et qui sentait la poussière, comme toutes les chambres qui jamais ne sont faites à fond, je compris quelle horreur m'eût pénétrée à me déshabiller là... Tu la connais, n'est-ce pas, cette répugnance à ôterses vêtements devant des murs et des meubles qui ne sont pas à soi, qui n'ont pas l'habitude de vous voir nue? J'allai vers le lit, un faux Louis XVI horriblement truqué; je l'ouvris hardiment... Les draps empestaient la lessive parisienne, toute crue, la lessive au chlore, exécutée sans doute par quelque blanchisseuse des Batignolles, amie de la concierge... Et soudain j'évoquai toutes les femmes qui déjà s'étaient glissées dans ces draps-là, et qui avaient
28o DERNIÈRES LETTRES DE FEMMES
donné leur corps à Julien... Combien de femmes ? et quelles femmes ? Des filles ; des petites bourgeoises « levées » au hasard d'une flânerie (il m'a raconté quelques histoires de ce genre)... des femmes du monde, aussi. . . la baronne Spargan, par exemple, qu'il appelle galamment aujourd'hui : la plus vieille grue d'Israël. Toutes, elles étaient montées sur ce chevalet d'amour, pour de l'argent ou pour du plaisir, afin de procurer une secousse agréable au jeune Julien Corambret, attaché aux Affaires étrangères. Maintenant, c'était mon tour... Je ne me déshabillai pas; mais je voulus pousser l'épreuve aussi loin que possible, et, toute vêtue, je m'étendis sur le lit. Il me sembla aussitôt que j'étais une fille et que j'attendais le maître, mon maître et celui de toutes mes pareilles qui avaient passé là avant moi. Je n'ai pas un tempérament bien impérieux, certes... mais, je te le jure, ma Clo, tout ce que j'ai de tempérament fut anéanti du coup. Je sautai de ce lit avec une sorte d'horreur; je le refermai, pour ne plus voir l'entre-bâillement cynique des draps...
Et je vis clairement, alors, toutes les tares de cette retraite, destinée seulement à ce que l'amour a de moins noble, où l'on entrait pour cela seulement, que l'on quittait après, comme une sorte de chalet de nécessité amoureuse. Ceux qui y passaient une heure de hâtives caresses n'avaient pas le temps d'apercevoir que les tentures se rongeaient aux plis, que la poussière s'accumulait dans les angles, que jamais une main soigneuse ne rangeait les bibelots sur les guéridons et la cheminée. Des épingles à cheveux traînaient dans une coupe. J'ouvris au hasard un tiroir de commode : je trouvai pis. Non, il n'avait pas d'âme, ce petit rez-de-chaussée; il n'était à personne; il était le domicile du désir passager, l'abri de deux sexes en émoi pour quelques minutes...
... Je me suis sauvée de là, me jurant de n'y jamais remettre les pieds. Car, si j'appartenais là à Julien, je sens que je souffrirais, décuplées, les mêmes brûlures morales que j'y ai souffertes, seule... J'en ai conclu cette désolante vérité, ma Clo chérie, que je ne suis pas faite pour l'adul-
tère... Et je me disais le soir même, en dînant, tête-à-tête avec mon mari : « A-t-il de la chance, tout de même, cet animal-là ! »
Et Julien?
Je m'en suis débarrassée bien simplement. Je lui ai écrit un petit billet parfumé qui disait :
« {Mon cher ami, je vous ai attendu, hier, che~ vous, pendant trois heures. Si vous ave\ cru qu'il ne fallait pas venir, vous êtes bien naïf. Sinon, vous êtes bien impoli. Dans les deux cas, /aime mieux laisser notre amitié où elle en est. 'Bonjour! »
Le Mari de Mlle Heudier
Le Mari de Mlle Heudier
%Tyf2iC E cro*s 4ue Je ne va*s P^us encombrer 5py X^ longtemps cette vallée de larmes. Il n'y ^^C^\ avait qu'un événement dans ma vie de vieille fille résignée et, somme toute, assez gaie malgré les années et la solitude. Voilà que cet événement disparaît; il n'est plus, il n'a jamais été : c'était une erreur. Il me reste ma chienne Moustache, mon harmonium et le souci de mon salut éternel... Hum! c'est maigre. Si j'étais une jeune personne en mal d'amour, j'aurais au moins
la ressource d'écrire mes chagrins secrets sur un petit cahier joliment relié... Mais on ne prend pas d'habitudes nouvelles à quarante-trois ans!
J'ai été amoureuse et aimée depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à ces quarante-trois ans-là : jusqu'à hier, deux heures et demie. Y a-t-il beaucoup de beautés professionnelles, à Paris ou à Londres, qui pourraient se vanter d'autant? Et jamais de dispute, jamais d'infidélité, trente-neuf années de parfait amour.
Voici comment cela avait commencé :
Mon père était un modeste employé des contributions, un de ceux qui n'arrivent jamais aux grades supérieurs parce que, chaque fois qu'une bonne place est vacante, un autre, moins timide ou plus protégé, se hâte de la prendre. Il a végété jusqu'à sa mort dans le canton de la Sarthe où on l'avait nommé au lendemain de son mariage, où je suis née, où j'ai été élevée.
C'est là, à Givry, que je fis la connaissance de « mon mari ». Tout de suite, mes parents, les siens et moi nous l'avions appelé ainsi, ce petit
Lucien, qui venait à chaque vacance passer deux mois chez ses parents, nos voisins. C'était le fils d'un contrôleur des Directes, brave homme chargé de famille qui avait grand'peine à nourrir, de son pauvre traitement, une femme et cinq enfants. Auprès des Letertre, mes parents, pourvus de petites rentes et n'ayant d'autre enfant que moi, paraissaient presque riches. Mon consentement spontané au ce mariage » avec Lucien ne fut donc entaché d'aucune pensée intéressée : d'ailleurs, nous avions quatorze ans l'un et l'autre, — lui deux mois de plus que moi. A cet âge, l'argent n'embarrasse guère les projets.
Nous fûmes, Lucien et moi, de gentils amoureux... Il était extrêmement timide, très bon, quoique un peu « en-dessous », comme l'on dit; je le menais à ma guise. Je lui avais imposé la conviction qu'il était mon mari : il l'acceptait. Etre mon mari, cela consista, entre quatorze et dix-huit ans, à vivre dans mes jupes, comme un petit frère en vacances, les mois d'août et de septembre. Nous nous embrassions quelquefois : cela nous donnait à peu près autant d'émotion que
les tapes et les chiquenaudes qu'il nous arrivait aussi d'échanger... (Je commence à croire, après quarante-trois ans de tranquillité, que je suis d'un tempérament assez froid : quant à Lucien, jusqu'au moment où il me quitta, c'était une vraie petite fille, et le plus innocent des deux n'était peut-être pas moi.)
A dix-huit ans, il fallut nous séparer. Les Letertre, grâce à la protection d'un député de l'endroit, avaient trouvé pour Lucien une position inespérée : on le donnait comme compagnon de voyage à un Anglais très riche, lequel voulait, ayant toute sa vie parcouru le monde pour ses affaires, le visiter enfin pour son plaisir. Il souhaitait un jeune Français pour lui tenir société, estimant que la conversation des Français est plus particulièrement vive, spirituelle, divertissante. Lucien, malgré le chagrin réel qu'il montra de me quitter, me parut enivré de la pensée de parcourir le monde... Les projets d'avenir ne furent pas oubliés : ce Dès que le vieux marchand de savons (c'était l'Anglais : %obinsons Soap) m'aura donné assez de guinées, je le lâcherai et je reviendrai
t'épouser... » Combien de temps faudrait-il pour avoir as'se\ de guinées?... Nous ne précisions pas; mais évidemment ce serait un temps très court, et le mariage n'était plus qu'une affaire de mois. Je me grisai un peu à l'ivresse de Lucien : il y eut des rires, avec des larmes, dans nos adieux.
Ceci se passait il y a... vingt-cinq ans. Vingtcinq ans ! Ce qui suffit à une femme, d'ordinaire, pour fonder sa famille, et souvent pour voir une autre génération succéder à ses enfants! Moi, j'ai attendu le mariage, la famille, la vie, pendant vingt-cinq ans. Je sais bien qu'on ne me croirait pas, ou qu'on me croirait folie, si je faisais cette confidence à tout autre qu'à moi-même. Pourtant, c'est la vérité. Vingt-cinq années durant, ma seule raison de vivre et de trouver la vie presque agréable fut que j'aimais quelqu'un et que ce quelqu'un m'aimait. La destinée ne me gâtait pas : je perdis mon père, puis ma mère; le peu d'argent que je possédais fut diminué de moitié, un jour, par l'infidélité d'un notaire : je restai tout de
même vivace et pleine d'espoir, confiante dans la revanche que me gardait l'avenir...
Sans avoir une seule fois, en vingt-cinq ans, revu Lucien?
Oui, sans l'avoir revu. J'ai cru sincèrement tout ce qu'il m'écrivait, car, pendant ces vingt-cinq ans, j'ai reçu de Lucien, assez régulièrement, des lettres où rien ne démentait nos espoirs d'avenir, et qui, toutes, me semblaient empreintes de la même bonne amitié que je mettais dans les miennes. Il en voyait, du pays, pendant ce tempslà, ce petit Lucien : l'Egypte, le Nord de l'Afrique, la Russie, l'Inde, les Amériques, il lui fallait parcourir tout cela en compagnie de Robinson's Soap... De temps en temps, il traversait la France; mais si vite, si pressé, que toujours il lui manquait les vingt-quatre heures nécessaires pour toucher à Givry et voir « sa femme ». Sa femme! il m'appelait toujours ainsi dans ses lettres. Moi, je répondais : « Mon cher mari. »
LE MARI DE MLLt HEUDIER 29 1
Hier, vers deux heures, comme j'étudiais sur mon harmonium un morceau que je dois jouer à l'église dimanche prochain, ma petite domestique vint m'avertir qu'une dame me demandait. C'était une ancienne amie de mes parents, devenue un personnage assez important dans l'Université : inspectrice générale des écoles primaires, je crois. Elle s'arrêtait à Givry, bien aise de montrer sa fortune à ceux qui l'avaient connue jeune fille. Nous causâmes environ une demi-heure, nommant tour à tour ceux que nous avions connus. A la fin elle me dit :
— Et M. Letertre, êtes-vous toujours en relation avec lui ?
— Lucien Letertre?
— Oui, celui qui est marié en Angleterre, dans le Derby sh ire.
J'eus la force de répondre : « Non, je l'ai perdu de vue... » et de demander quelques détails. Elle me les donna sans se faire prier. Le ministère l'ayant envoyée en mission en Angleterre pour étudier l'organisation des écoles ouvrières, elle avait passé récemment quelques jours dans les manufactures du centre. Et qui avait-elle rencontré, à Derby, dans la fabrique de « Robinson's Soap » ? Tout simplement mon mari, Lucien Letertre, héritier du vieux Robinson, marié, père de trois enfants...
Quand je me suis retrouvée toute seule, j'ai un peu pleuré, puis je me suis moquée de la vieille bête que j'ai été, de croire qu'un homme reste fidèle vingt-cinq ans à un souvenir. Il est vrai que moi, à ce même souvenir, j'ai donné toute ma jeunesse, et une certaine beauté qui eût pu me valoir un mari peut-être... Je me mis à écrire à Lucien sur ce ton, lui reprochant surtout le mensonge inutile de ses lettres. Puis la réflexion m'ar-
rêta. Grâce à ce mensonge, j'ai tout de même vécu vingt-cinq années presque heureuse. J'ai été mariée, pendant vingt-cinq ans. Qu'eussent-elles été ces vingt-cinq années, sans l'illusion où Lucien m'a entretenue? Peut-être il a compris cela, lui. C'est ce qui l'a empêché de me dire, il y a neuf ans, quand il s'est marié : « Ma pauvre Adèle, il ne faut plus penser à moi... »
Soyons forte et ne pleurons pas trop. J'ai imaginé vingt-cinq ans que j'étais mariée; aujourd'hui, je suis veuve ou divorcée, voilà tout. Et puis, j'y pense... Il a trois enfants. Si je lui écrivais une bonne lettre, bien affectueuse, pour lui demander de m'en envoyer un, un que j'élèverais ici, moins richement que là-bas, peut-être, mais comme un petit Français, parlant la langue que parlait son père, lorsqu'il était amoureux de moi? Vrai, Lucien ne peut pas me refuser cela; et, d'élever ce petit, cela me ferait peut-être prendre en patience le chemin qui va de ma maison au cimetière...
Me voilà toute ragaillardie à cette idée. Allons ! vieille folle d'Adèle Heudier, prends tes lunettes
et ta meilleure plume, écris à l'héritier de 1{obinsons Soap.
Avec un peu de courage et de bonté, on a toujours raison de la méchante destinée. Tu seras mère, comme tu as été mariée — en imagination!
a Bibliothèque Iniversité d'Ottawa Echéance
NÛV I - IS