‹ Dernières nouvelles de Prosper mériméeChapitre 6 sur 9 · A MADAME DE LA RHUNE · texte numérisé non relu

A MADAME DE LA RHUNE

Un jeune homme se promenait d'un air agile dans le vestibule d'un chemin de fer. Il avait des lunettes bleues, et, quoiqu'il ne fût pas enrhumé, il portait sans cesse son mouchoir à son nez. De la main gauche, il tenait un petit sac noir qui contenait, comme je l'ai appris plus tard, une robe de chambre de soie et un pantalon. turc.

De temps en temps, il allait à la porte d'en-

trée, regardait dans la rue, puis il tirait sa montre et consultait le cadran de la gare. Le train ne partait que dans une heure ; mais il y a des gens qui craignent toujours d'être en retard. Ce train n'était pas de ceux que prennent les gens pressés : peu de voitures de première classe. L'heure n'était pas celle qui permet aux agents de change de partir après les affaires terminées, pour dîner dans leur maison de campagne. Lorsque les voyageurs commencèrent à se montrer, un Parisien eût reconnu à leur tournure des fermiers ou de petits marchands de la banlieue. Pourtant, toutes les fois qu'un homme entrait dans la gare, toutes les fois qu'une voiture s'arrêtait à la porte, le cœur du jeune homme aux lunettes bleues se gonflait comme un ballon, ses genoux tremblotaient, son sac était près d'échapper de ses mains et ses lunettes de tom-

ber de son nez, où, pour le dire en passant, elles étaient placées tout de travers.

Ce fut bien. pis quand, après une longue attente, parut, par une porte de côté, venant précisément du seul point qui ne fût pas l'objet d'une observation continuelle, une femme vêtue de noir, avec un voile épais sur le visage, et qui tenait à la main un sac de maroT quin brun, contenant, comme je l'ai découvert dans la suite, une merveilleuse robe de chambre et des mules de satin bleu. La femme etle jeune homme s'avancèrent l'un vers l'autre, regardant à droite et à gauche, jamais devant eux. Ils se joignirent, se touchèrent la main et demeurèrent quelques minutes sans se dire un mot, palpitants, pantelants, en proie à une de ces émotions poignantes pour lesquelles je donnerais, moi, cent ans de la vie d'un philosophe.

Quand ils trouvèrent la force de parler :

— Léon, dit la jeune femme (j'ai oublié de dire qu'elle était jeune et jolie), Léon, quel bonheur! Jamais je ne vous aurais reconnu sous ces lunettes bleues.

— Quel bonheur! dit Léon. Jamais je ne vous aurais reconnue sous ce voile noir.

— Quel bonheur! reprit-elle. Prenons vite nos places; si le chemin de "fer allait partir sans nous!... (Et elle lui serra le bras fortement.) On ne se doute de rien. Je suis en ce moment avec Clara et son mari, en route pour sa maison de campagne, oij je dois demain lui faire mes adieux... Et, ajouta-t-elle en riant et baissant la tête, il y a une heure qu'elle est partie, et demain,... après avoir passé la dernière soirée avec elle... De nouveau elle lui serra le bras), demain, dans la matinée, elle me laissera à la station, où je trou-

verai Ursule, que j'ai en voyée devant, chez ma tante... Ohl j'ai tout prévu I Prenons nos billets... Il est impossible qu'on nous devine! Ohl si on nous demande nos noms dans l'auberge? j'ai déjà oublié...

— Monsieur et madame Duru.

— Ohl non. Pas Duru. Il y avait à la pension un cordonnier qui s'appelait comme cela.

— Alors, Dumont?...

— Daumont.

— A la bonne heure, mais on ne nous demandera rien.

La cloche sonna, la porte de la salle d'attente s'ouvrit, et la jeune femme, toujours soigneusement voilée, s'élança dans une diligence avec son jeune compagnon. Pour la seconde fois, la cloche retentit; on ferma la portière Je leur conipartiment.

— Nous sommes seuls 1 s'écrièrent-ils avec joie.

Mais, presque au même moment , un homme d'environ cinquante ans, tout habillé de noir, l'air grave et ennuyé, entra dans la Toiture et s'établit dans un coin. La locomotive siffla et le train se mit en marche; Les deux jeunes gens, retirés le plus loin qu'ils avaient pu de leur incommode voisin, commencèrent à se parler bas et en anglais par surcroît de précaution.

— Monsieur, dit l'autru voyageur dans la même langue, et avec un bien plus pur accent britannique j si vous avez des secrets à vous conter, vous ferez bien de ne pas les dire en anglais devant moi. Je suis Anglais. Désolé de vous gêner, mais, dans l'autre compartiment, il y. avait un homme seul, et j'ai pour principe de ne jamais voyager avec

un homme seul... Celui-là avait une figure de Jud. Et cela aurait pu le tenter.

Il montra son sac de voyage, qu'il avait jeté devant lui sur un coussin.

— Au reste, si je ne dors pas, je lirai.

En effet, il essaya loyalement de dormir. Il ouvrit son sac, en tira une casquette commode, la mit sur sa tête, et tint les yeux fermés pendant quelques minutes; puis il les rouvrit avec un geste d'impatience, chercha dans son sac des lunettes, puis un livre grec ; enfin, il se mit à lire avec beaucoup d'attention. Pour prendre le livre dans le sac, il fallut déranger maint objet entassé au hasard. Entre autres, il tira des profondeurs du sac une assez grosse liasse de billets de banque d'Angleterre, la déposa sur la banquette en face de lui, et, avant de la replacer dans le sac, il la montra au jeune homme en lui demandant

s'il trouverait à changer des banknotes à N***.

— Probablement. C'est sur la route d'Angleterre.

N*** était le lieu où se dirigeaient! les deux jeunes gens. Ily a à N*** un petit hôtel assez propret, où l'on ne s'arrête guère que le sa medi soir. On prétend que les chambres sont bonnes. Le maître et les gens ne sont pas assez éloignés de Paris pour avoir ce vice provincial. Le jeune homme, que j'ai déjà appelé Léon, avait été reconnaître cet hôtel quelque temps auparavant, sans lunettes bleues, et, sur le rapport qu'il en avait fait, son amie avait paru éprouver le désir de le visiter.

Elle se trouvait, d'ailleurs, ce jour-là, dans une disposition d'esprit telle, que les murs d'une prison lui eussent semblé pleins de charmes, si elle y eût été enfermée avec Léon.

Cependant, le train allait toujours; l'Anglais

lisait son grec sans tourner la tête vers ses compagnons, qui causaient si bas, que des amants seuls eussent pu s'entendre. Peut-être ne surprendrai-je pas mes lecteurs en leur disant que c'étaient des amants dans toute la force du terme, et, ce qu'il y avait de déplorable, c'est qu'ils n'étaient pas mariés, et il y avait des raisons qui s'opposaient à ce qu'ils le fussent.

On arriva à N***. L'Anglais descendit le premier. Pendant que Léon aidait son amie à sortir de la diligence sans montrer ses jambes, un homme s'élança sur la plate -forme du compartiment voisin. Il était pâle, jaune même, les yeux creux et injectés de sang, la barbe mal faite, signe auquel on reconnaît souvent les grands criminels. Son costume était propre mais usé jusqu'à la corde. Sa redingote, jadis noire, maintenant grise au dos

et aux coudes, était boutonnée jusqu'au menton, probablement pourcacherun gilet encore râpé. Il s'avança vers l'Anglais, et, d'un ton très-humble : .

— Unclel... lui dit- il.

— Leave me alone you wretchf s'écria l'Anglais, dont l'œil gris s'alluma d'un éclat de colère.

Et il fit un pas pour sortir de la station.

— Don't drive me to despair, reprit l'autre avec un accent à la fois lamentable et presque menaçant.

— Veuillez être assez bon pour garder mon sac un instant, dit le vieil Anglais, en jetant son sac de voyage aux pieds de Léon.

Aussitôt il prit le bras de l'homme qui l'avait accosté, le mena ou plutôt le poussa dans un coin, où il espérait n'être pas entendu, et, là, il lui parla un moment d'un ton fort rude,

LA CHAiMBRE BLEUE 195^

comme il semblait. Puis il lira de sa poche quelques papiers, les froissa et les mit dans la main de l'homme qui l'avait appelé son oncle. Ce dernier prit les papiers sans remercier et p^'.sque aussitôt s'éloigna et disparut.

Il n'y a qu'un hôtel à N***, il ne faut donc pas s'étonner si, au bout de quelques minutes, tous les personnages de cette véridique histoire s'y retrouvèrent. En France, tout voyageur qui a le bonheur d'avoir une femme bien mise à son bras est sûr d'obtenir la meilleure chambre dans tous les hôtels; aussi est-il établi que nous sommes la nation la plus polie de l'Europe.

Si la chambre qu'on donna à Léon était la meilleure, il serait téméraire d'en conclure qu'elle était excellente. Il y avait un grand lit de noyer, avec des rideaux de perse

OÙ l'on voyait imprimée en violet l'histoire magique de Pyrame et de Thisbé. Les murs étaient couverts d'un papier peint représen • tant une vue de Naples avec beaucoup de personnages; malheureusement, des voyageurs désœuvrés et indiscrets avaient ajouté des moutaches et des pipes à toutes les figures mâles et femelles ; et bien des sottises en prose et en vers écrites à la mine de plomb se lisaient sur le ciel et sur la mer. Sur ce fond pendaient plusieurs gravures : Louis- Philippe prêtant serinent à la Charte de 1830; la Première Entrevue de Julie et de Saint- Preuœ; l'Attente du bonheur et les Regrets, d'après M. Dubuffe. Cette chambre s'appelait la chambre bleue, parce que les deux fauteuils à droite et à gauche de la cheminée étaient en velours d'Utrecht de cette couleur ; mais, depuis bien des années, ils étaient cachés sous

des chemises de percaline grise à galons amaranthe.

Tandis que les servantes de l'hôtel s'empressaient autour de la nouvelle arrivée et lui faisaient leurs offres de service, Léon, qui n'était pas dépourvu de bon sens quoique amoureux, allait à la cuisine commander le dîner. Il lui fallut employer toute sa rhétorique et quelques moyens de corruption pour obtenir la promesse d'un dîner à part ; mais son horreur fut grande lorsqu'il apprit que, dans la principale salle à manger, c'est-à-dire à côté de sa chambre, MM. les officiers du 3^ hussards, qui allaient relever MM. les officiers du S*" chasseurs à ?î***, devaient se réunir à ces derniers, le jour même, dans un dîner d'adieu oii régnerait une grande cordialité. L'hôte jura ses grands dieux qu'à part la gaieté naturelle à tous les militaires français, MM. les

hussards et MM. les chasseurs étaient connus dans toute la ville pour leur douceur pt leur sagesse, et aue leur voisinage n'aurait pas le moindre inconvénient pour madame, l'usage de MM. les officiers étant de se lever de table dès avant minuit.

Comme Léon regagnait la chambre bleue, sur cette assurance qui ne le troublait pas médiocrement, il s'aperçut que son Anglais occupait la chambre à côté de la sienne. La porte était ouverte. L'Anglais, assis devant une table sur laquelle étaient un verre et une bouteille, regardait le plafond avec une attention profonde, comme s'il comptait les mouches qui s'y promenaient.

— Qu'importe le voisinage! se dit Léon. L'Anglais sera bientôt ivre, et les hussards s'en iront avant minuit.

En entrant dans la chambre bleue, son pre-

mîer soin fut de s'assurer que les portes de communication étaient bien fermées et qu'elles avaient des verrous. Du côté de l'Anglais il j avait double porte ; les murs étaient épais. Du côté des hussards, la paroi était plus mince, mais la porte avait serrure et verrou. Après tout, c'était contre la curiosité une barrière^ bien plus efficace que les stores d'une voiture, et combien de gens se croient isolés du monda dans un fiacre f

Assurément, l'imagination la plus riche ne peut se représenter de félicité plus complète que celle de deux jeunes amants qui, après une longue attente, se trouvent seuls, loin des jaloux et des curieux, en mesure de se conter à loisir leurs souffrances passées et de savourer les délices d'une parfaite réunion. Mais le diable trouve toujours le moyen de verser sa goutte d'absinthe dans la coupe du bonheur.

Johnson a écrit, mais non le premier, et il l'avait pris à un Grec, que nul homme ne peut se dire : « Aujourd'hui je serai heureux. » Cette vérité reconnue, à une époque très-reculée, par les plus grands philosophes est encore ignorée par un certain nombre de mortels et singulièrement par la plupart des amoureux. .

Tout en faisant un assez médiocre dîner, dans la chambre bleue, de quelques plats dérobés au banquet des chasseurs et des hussards, Léon et son amie eurent beaucoup à souffrir de la conversation à laquelle se livraient ces messieurs dans la salle voisine. On y tenait des propos étrangers à la stratégie et à la tactique, et que je me garderai bien de rapporter.

C'était une suFte d'histoires sangrcnues, presque toutes fort gaillardes, accompagnées

de rires éclatants, auxquels il était parfois assez difficile à nos amants de ne pas prendre part. L'amie de Léon n'était pas une prude; mais il y a des choses qu'on n'aime pas à entendre, même en tête-à-téte avec l'homme qu'on aime. La situation devenait de plus en plus embarrassante, et, comme on allait apporter le dessert de MM. les officiers, Léon crut devoir descendre à la cuisine pour prier l'hôte de représenter à ces messieurs qu'il y avait une femme souffrante dans la chambre à côté d'eux, el qu'on attendait de leur politesse qu'ils voudraient bien faire un peu moins de bruit.

Le maître d'hôtel, comme il arrive dans les dîners de corps, était tout ahuri et ne savait à qui répondre. Au moment où Léon lui donnait son message pour les officiers, un garçon lui demandait du vin du Champagne pour les

hussards, une servante du vin de Porto pour l'Anglais.

— J'ai dit qu'il n'y en avait pas, ajoutât-elle.

— Tu es une sotte. Il y a tous les vins chez moi. Je vais lui en trouver, du porto I Apportemoi la bouteille de ratafia, une bouteille à •quinze et un carafon d'eau-de-vie.

Après avoir fabriqué du porto en un tour de main, l'hôte entra dans la grande salle et fit la commission que Léon venait de lui donner. Elle excita tout d'abord une tempête furieuse.

Puis une voix de basse qui dominait toutes les autres, demanda quelle espèce de femme ■était leur voisine. Il se fit une sorte de silence. L'hôte répondit :

— Ma foi! messieurs, je ne sais trop que vous dire. Elle est bien gentille et bien timide, Marie-Jeanne dit qu'elle a une alliance au

doigt. Ça se pourrait bien que ce fût une mariée, qui vient ici pour faire la noce, comme il en vient des fois.

— Une mariée ? s'écrièrent quarante voix, il faut qu'elle vienne trinquer avec nousl Nous allons boire à sa santé, et apprendre au mari ses devoirs conj ugaux 1

A ces mots, on entendit un grand bruit d'éperons, et nos amants tressaillirent, pensant que leur chambre allait être prise d'assaut. Mais soudain une voix s'élève qui arrête le mouvement. Il était évident que c'était un chef qui parlait. Il reprocha aux officiers leur impolitesse et leur intima l'ordre de se rasseoir et de parler décemment et sans crier. Puis il ajouta quelques mots trop bas pour être entendus de la chambre bleue. Ils furent écoutés avec déférence, mais non sans exciter pourtant une certaine hilarité conte-

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nue. A partir de ce moment, il y eut dans la salle des officiers un silence relatif, et nos amants, bénissant l'empire salutaire de la discipline, commencèrent à se parler avec plus d'abandon... Mais, après tant de tracas, il fallait du temps pour retrouver les tendres émotions que l'inquiétude, les ennuis du voyage, et surtout la grosse joie de leurs voisins avaient fortement troublées. A leur âge cependant, la chose n'est pas très-difficile, et ils eurent bientôt oublié tous les désagréments de leur expédition aventureuse pour ne plus penser qu'aux plus importants de ses résultats.

Ils croyaient la paix faite avec les hussards ; hélas! ce n'était qu'une trêve. Au moment oij ils s'y attendaient le moins , lorsqu'ils étaient à mille lieues de ce monde sublunaire, voilà vingt-quatre trompettes soutenues de

quelques trombones qui sonnent l'air connu des soldats français: La victoire est nous! Le moyen de résister à pareille tempête? Les pauvres amants furent bien à plaindre.

Non, pas tant à plaindre, car à la fin les officiers quittèrent la salle à manger, défilant devant la porte de la chambre bleue avec un grand cliquetis de sabres et d'éperons, et criant l'un après l'autre :

— Bonsoir, madame la mariée 1

Puis tout bruit cessa. Je me trompe, l'Anglais sortit dans le corridor et cria :

— Garçon ! apportez-moi une autre bouteille du même porto.

Le calme était rétabli dans l'hôtel de N***. La nuit était douce, la lune dans son plein. Depuis un temps immémorial, les amants se plaisent à regarder notr-- satellite. Léon et son

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amie ouvrirent leur fenêtre, qui donnait sur

un petit jardin, et aspirèrent avec plaisir l'air

frais qu'embaumait un berceau de clématites.

Ils n'y restèrent pas longtemps toutefois. Un homme se promenait dans le jardin, la tête baissée, les bras croisés, un cigare à la bouche. Léon crut reconnaître le neveu de l'Anglais qui aimait le bon vin de Porto.

Je hais les détails inutiles, et, d'ailleurs, je ne me crois pas obligé de dire au lecteur tout ce qu'il peut facilement imaginer, ni de raconter, heure par heure, tout ce qui se passa dans l'hôtel de N***. Je dirai donc que la bougie qui brûlait sur la cheminée sans feu de la chambre bleue était plus d'à moitié consumée, quand, dans l'appartement de l'Anglais, naguère silencieux, un bruit étrange se fit

entendre, comme un corps lourd peut en produire en tombant. A ce bruit se joignit une sorte de craquement non moins étrange, suivi d'un cri étouffé et de quelques mots indistincts, semblables à une imprécation. Les deux jeunes habitants de la chambre bleuetressaillirent. Peut-être avaient-ils été réveillés en sursaut. Sur l'un et l'autre, ce bruit, qu'ils ne s'expliquaient pas, avait causé une impression presque sinistre.

— C'est notre Anglais qui rêve, dit Léon en s'efforçant de sourire.

Mais il voulait rassurer sa compagne, et il frissonna involontairement. Deux ou trois minutes après , une porte s'ouvrit dans le corridor, avec précaution, comme il semblait; puis elle se referma très-doucement. On entendit un pas lent et mal assuré qui, selon toute apparence, cherchait à se dissimuler.

■ — Maudite auberge! s'écria Léon.

— Ah ! c'est le paradis !... répondit la jeune femme en laissant tomber sa tête sur l'épaule de Léon. Je meurs de sommeil...

Elle soupira et se rendormit presque aussitôt.

Un moraliste illustre a dit que les hommes né sont jamais bavards lorsqu'ils n'ont plus rien à demander. Qu'on ne s'étonne donc point si Léon ne fit aucune tentative pour renouer la conversation, ou disserter sur les bruits de l'hôtel de N***. Malgré lui, il en était préoccupé, et son imagination y rattachait maintes circonstances auxquelles, dans une autre disposition d'esprit, il n'eût fait aucune attention. La figure sinistre du neveu de l'Anglais lui revenait en mémoire. Il y avait de la haine dans le regard qu'il jetait à son oncle, tout en lui parlant avec humilité, sans

doule parce qu'il lui demandait de l'argent. Quoi de plus facile à un homme jeune encore et vigoureux, désespéré en outre, que de grimper du jardin à la fenêtre de la chambre voisine? D'ailleurs, il logeait dans l'hôtel, puisque, la nuit, il se promenait dans lo jardin. Peut être,... probablement même,... indubitablement, il savait que le sac noir de son oncle renfermait une grosse liasse de billets de banque... Et ce coup sourd, comme un coup de massue sur un crâne chauve!... ce cri étouffé!... ce jurement affreux! et ces pas ensuite 1 Ce neveu avait la mine d'un assassin... Mais on n'assassine pas dans un hôtel plein d'officiers. Sans doule cet Anglais avait mis le verrou en homme prudent, surtout sachant le drôle aux environs... Il s'en défiait, puisqu'il n'avait pas voulu l'aborder avec son ac à la main... Pourquoi se livrer à des

pensées hideuses quand on est si heureux?

Voilà ce que Léon se disait mentalement. Au milieu de ses pensées, que je me garderai d'analyser plus longuement et qui se présentaient à lui presque aussi confuses que les \isions d'un rêve. Il avait les yeux fixés machinalement vers la porte de communication entre la chambre bleue et celle de lAnglais.

En France, les portes ferment mal. Entre celle-ci et le parquet, il y avait un intervalle d'au moios deux centimètres. Tout à coup, dans cet intervalle, à peine éclairé par le reflet du parquet, parut quelque chose de noirâtre, plSit, semblable à une lame de couteau, car le bord, frappé par la lumière de la bougie, présentait une ligne mince, très-brillante. Cela se mouvait lentement dans la direction d'une petite mule de satin bleu, jetée indiscrètement à .peu de distance de cette

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porte. Était ce quelque insecte comme un mille-pattes?... Non ; ce n'est pas un insecte. Cela n'a pas de forme déterminée... Deux ou trois traînées brunes, chacune avec sa ligne de lumière sur les bords, ont pénétré dans la chambre. Leur mouvement s'accélère, grâce à la pente du parquet... Elles s'avancent rapidement, elles viennent effleurer la petite mule. Plus de doute! C'est un liquide, et, ce liquide, on en voyait maintenant distinctement la couleur à la lueur de la bougie, c'était du sang! Et, tandis que Léon, immobile, regardait avec horreur ces traînées effroyables, la jeune femme dormait toujours d'un sommeil tranquille, et sa respiration régulière échauffait le cou et l'épaule de son amant.

Le soin qu'avait eu Léon de commander ledîner dès en arrivant dans l'hôtel de N***"

prouve suffisamment qu'il avait une assez bonne tête, une intelligence élevée et qu'il savait prévoir. Il ne démentit pas en cette occasion le caractère qu'on a pu lui reconnaître déjà. Il ne fît pas un mouvement et toute la force de son esprit se tendit avec «ffort pour prendre une résolution, eh présence de l'affreux malheur qui le menaçait.

Je m'imagine que la plupart de mes lecteurs, et surtout mes lectrices, remplis de sentiments héroïques, blâmeront en cette circonstance la conduite et l'immobilité de Léon. Il aurait dû, me dira-t-on, courir à la chambre de l'Anglais et arrêter le meurtrier, tout au moins tirer sa sonnette et carillonner les gens de l'hôtel. — A cela je répondrai d'abord que, dans les hôtels en France, il n'y a de sonnette que pour l'ornement dos chanabres, et que leurs cordons ne correspondent

à aucun appareil métallique. J'ajouterai respectueusement, mais avec fermeté, que, s'il est mal de laisser mourir un Anglais à côté de soi, il n'est pas louable de lui sacrifier une femme qui dort la tête sur votre épaule. Que serait il arrivé si Léon eût fait un tapage à réveiller l'hôtel? Les gendarmes, le procureur impérial et son greffier seraient arrivés aussitôt. Avant de lui demander ce qu'il avait vu ou entendu, ces messieurs sont, par profession, si curieux qu'ils lui auraient dit tout d'abord :

— Comment vous nommez- vous ? Vos papiers? Et madame? Que faisiez-vous ensemble dans la chambre bleue? Vous aurez à comparaître en cour d'assises pour dire que le tant de tel mois, à telle heure de nuit, vous avez été les témoins de tel fait.

Or, c'est précisément cette idée de procu-

reur impérial et de gens de justice qui la première se présenta à l'esprit de Léon. Il y a parfois dans la vie des cas de conscience difficiles à résoudre; vaut il mieux laisser égorger un voyageur inconnu, ou déshonorer et perdre la femme qu'on aime ?

Il est désagréable d'avoir à se poser un pareil problème. J'en donne en dix la solution au plus habile.

Léon fit donc ce que probablement plusieurs eussent fait à sa place : il ne bougea pas.

Les yeux fixés sur la mule bleue et le petit ruisseau rouge qui la touchait, il demeura longtemps comme fasciné, tandis qu'une sueur froide mouillait ses tempes et que son cœur battait dans sa poitrine à la faire éclater.

Une foule de pensées et d'images bizarres et horribles l'obsédaient, et une voix inté-

rieure lui criait à chaque instant : « Dans une heure, on saura tout, et c'est ta faute f » Cependant, à force de se dire : « Qu'allais-je faire dans cette galère?» on finit par apercevoir quelques rayons d'espérance. Il se dit enfin :

— Si nous quittions ce maudit hôtel avant la découverte de ce qui s'est passé dans la chambre à côté, peut-être pourrions -nous faire perdre nos traces. Personne ne nous connaît ici ; on ne m'a vu qu'en lunettes bleues ; on ne l'a vue que sous son voile. Nous sommes à deux pas d'une station, et en une heure nous serions bien loin de N***,

Puis, comme il avait longuement étudié VIndicateur pour organiser son expédition, il se rappela q'u'un train passait à huit heures allant à Paris. Bientôt après, on serait perdu dans l'immensité de cette ville où se cachent tant de coupables. Qui pourrait y dé-

216 LA CHAMBRE BLEUE t

couvrir deux innocents ? Mais n'entrerait-on '

pas chez l'Anglais avant huit heures? Toute

j la question était là. J

Bien convaincu qu'il n'avait pas d'autre j

parti à prendre, il fit un effort désespéré '

pour secouer la torpeur qui s'était emparée \

de lui depuis si longtemps ; mais, au premier j

mouvement qu'il fit, sa jeune compagne se i

réveilla et l'embrassa à l'étourdie. Au contact '

de sa joue glacée, elle laissa échapper un pe- \

tit cri : -j

— Qu'avez vous ? lui dit-elle avec inquiétude. Votre front est froid comme un marbre.

— Ce n'est rien, répondit-il d'une voix j mal assurée. J'ai entendu un bruit dai>s la •] chambre à côté...

Il se dégagea de ses bras et d'abord écarta la mule bleue et plaça un fauteuil devant la porte de communication, de manière à cacher

h son amie l'affreux liquide qui, ayant cessé de s'étendre, formait maintenant une tache assez large sur le parquet. Puis il entr'ouvrit la porte qui donnait sur le corridor et écouta avec attention ; il osa même s'approcher de la porte de l'Anglais. Elle était fermée. Il y avait déjà quelque mouvement dans l'hôtel. Le jour se levait. Les valets d'écurie pansaient les chevaux dans la cour, et, du second étage, un officier descendait les escaliers en faisant résonner ses éperons. Il allait présider à cet intéressant travail, plus agréable aux chevaux qu'aux humains, et qu'en termes techniques on appelle la botte. Léon rentr-a dans la chambre bleue, et, avec tous les ménagements que l'amour peut inventer, à grands renforts de circonlocutions Bt d'euphémismes, il exposa à son amie la situation oii il se trouvait.

218 LA CHAMBRE BLEUF

Danger de rester ; danger de partir trop . précipitamment ; danger encore plus grand d'attendre dans l'hôtel que la catastrophe de la chambre voisine fût découverte.

Inutile de dire l'effroi causé par cette conamunication, les larmes qui la suivirent, les propositions insensées qui furent mises en avant; que de fois les deux infortunés se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, en se disant : « Pardonne • moi I pardonne - moi 1 » Chacun se croyait le plus coupable. Ils se promirent de mourir ensemble, car la jeune femme ne doutait pas que la justice ne les trouvât coupables du meurtre de l'Anglais, et, comme ils n'étaient pas sûrs qu'on leur permît de s'embrasser encore sur l'échafaud, ils s'embrassèrent à s'étouffer, s'arrosant à l'envi de leurs larmes. Enfin, après avoir dit bien des absurdités et bien des mots tendres

et déchirants, ils reconnurent, au milieu de mille baisers, que le plan médité par Léon, c'est-à-dire le départ par le train de huit heures, était eti réalité le seul praticable et le meilleur à suivre. Mais restaient encore deux mortelles heures à passer. A chaque pas dans le corridor, ils frémissaient de tous leurs membres. Chaque craquement de bottes leur annonçait l'entrée du procureur impérial.

Leur petit paquet fut fait en un clin d'œil. La jeunefemme voulait brûler danslacheminée la mule bleue ; mais Léon la ramassa, et, après l'avoir essuyée à la descente de lit, il la baisa et la mit dans sa poche. Il fut surpris de trouver qu'elle sentait la vanille; son amie avait pour parfum le bouquet de l'impératrice Eugénie.

Déjà tout le monde était réveillé dans l'kôtel, On entendait des garçons qui riaient, des servantes qui chantaient, des soldais qui bros-

saient les habits des officiers. Sept heures venaient de sonner. Léon voulut obliger son amie à prendre une tasse de café au lait, mais elle déclara que sa gorge était si serrée, qu'elle mourrait si elle essayait de boire quelque chose.

Léon, muni de ses lunettes bleues, descendit pour payer sa note. L'hôte lui demanda pardon, pardon du bruit qu'on avait fait, et qu'il ne pouvait encore s'expliquer, car MM. les officiers étaient toujours si tranquilles I Léon l'assura qu'il n'avait rien entendu et qu'il avait parfaitement dormi.

— Par exemple, votre voisin de l'autre côté, continua l'hôte, n'a pas dû vous incommoder. 11 ne fait pas beaucoup de bruit, celui-là. Je parie qu'il dort encore sur les deux oreilles.

Léon s'appuya fortement au comptoir pour ne pas tomber, et la jeune femme, qui avait voulu le suivre, se cramponna à son

bras, en serrant son voile devant ses yeux.

— C'est un milord, poursuivit l'hôte impitoyable. Il lui faut toujours du meilleur. Ah ! un homme bien comme il fauti Mais tous les Anglais ne sont pas comme lui. Il y en avait un ici qui est un pingre. Il trouve tout trop cher, l'appartement, le dîner. Il voulut me compter son billel pour cent vingt-cinq francs, un billet de la banque d'Angleterre de cinq livres sterling... Pourvu encore qu'il soit bon 1... Tenez, monsieur, vous devez vous y connaître, car je vous ai entendu parler anglais avec madame... Est-il bon?

En parlant ainsi, il lui présentait une banknote de cinq livres sterling. Sur un des angles, il y avait une petite tache rouge que Léon s'expliqua aussitôt.

— Je le crois fort bon, dit- il d'une voix étranglée.

222 LA CHAMBHE BLEUE

— Oh! VOUS avez bien le temps, reprit l'hôte; le train ne passe c|u'à huit heures, et il est toujours en retard. —^Veuillez donc Vous asseoir, madame; vous semblez fatiguée...

En ce moment, une grosse servante entra.

— Vite de l'eau chaude, dit-elle, pour le thé de milord! Apportez aussi une éponge! Il a cassé sa bouteille et toute sa chambre est inondée.

A ces mots, Léon se laissa tomber sur une chaise ; sa compagne en fit de même. Une forte envie de rire les prit tous les deux, et ils eurent quelque peine à ne pas éclater. La jeune femme lui serra joyeusement la main.

— Décidément, dit Léon à l'hôte, nous ne partirons que par le train de deux heures. Faites-nous un bon déjeuner pour midi.

Biarritz, septembre 18G0.

DJOUMANE

DJOUMANE

Le2i mai 18..., nous rentrions à Tlemcen. L'expédition avait été heureuse ; nous ramenions bœufs, moutons, chameaux, des prisonniers et des otages.

Après trente-sept jours de campagne ou plutôt de chasse incessante , nos chevaux étaient maigres, efflanqués, mais ils avaient encore l'œil vif et plein de feu; pas un n'était écorché sous la selle. Nos hommes, bronzés parle soleil, les cheveux longs, les buffleteries sales, les vestes râpées, montraient cet air d'insouciance au danger et à la misère qui caractérise le vrai soldat.

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Pour fournir une belle charge, quel général n'eût préféré nos chasseurs auî plus pimpants escadrons habillés de neuf?

Depuis le rnatin, je pensais à tous les petits bonheurs qui m'attendaient.

Comme j'allais dormir dans mon lit de fer, après avoir couché trente-sept nuits sur un rectangle de toile cirée 1 Je dînerais assis sur une chaise! j'aurais du pain tendre et du sel à discrétion 1 Puis je me demandais si mademoiselle Concha aurait une fleur de grenadier ou du jasmin dans ses cheveux, et si elle aurait tenu les serments prêtés à mon départ ; mais^ fidèle ou inconstante, je sentais qu'elle pouvait compter sur le grand fond de tendresse qu'on rapporte du désert. Il n'y avait personne dans notre escadron qui n'eût ses projets pour la soirée.

Le colonel nous reçut fort paternellement,

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et même il nous dit qu'il était content de nous; puis il prit à part notre commandant, et, pendant cinq minutes, lui tint à voix basse des discours médiocrement agréables, autant que nous en pouvions juger sur l'expression de leurs physionomies.

Nous observions le mouvement des moustaches du colonel, qui s'élevaient à la hauteur de ses sourcils, tandis que celles du commandant descendaient piteusement défrisées jusque sur sa poitrine. Un jeune chasseur, que je fis semblant de ne pas entendre, prétendit que le nez du commandant s'allongeait à vue d'œil; mais bientôt les nôtres s'allongèrent aussi, lorsque le commandant revint nous dire : « Qu'on fasse manger les chevaux et qu'on soit prêt à partir au coucher du soleil I T.es officiers dînent chez le colonel à cinq heures, tenue de campagne ; on monte à che-

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val après le café. . . Est-ce que, par hasard, vous ne seriez pas contents, messieurs ?... »

Nous n'en convînmes pas et nous le saluâmes en silence, l'envoyant à tous les diables, à part nous, ainsi que le colonel.

Nous n'avions que peu de temps pour faire nos petits préparatifs. Je m'empressai de me changer, et, après avoir fait ma toilette, j'eus la pudeur de ne pas m'asseoir dans ma bergère, de peur de m'y endormir.

A cinq heures, j'entrai chez le colonel. Il demeurait dans une grande maison moresque, dont je trouvai le patio rempli de monde. Français et indigènes, qui se pressaient autour d'une bande de pèlerins ou de saltimbanques arrivant du Sud.

Un vieillard, laid comme un singe, à moitié nu sous un bournous troué, la peau couleur de chocolat à l'eau, tatoué sur toutes les cou-

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tures, les cheveux crépus et si touffus, qu'on aurait cru de loin qu'il avait un colback sur la tête, la barbe blanche et hérissée, dirigeait la représentation.

C'était, disait -on, un grand saint et un grand sorcier.

Devant lui, un orchestre composé de deux flûtes et de trois tambours faisait un tapage infernal, digne de la pièce qui allait se jouer. Il disait qu'il avait reçu d'un marabout fort renommé tout pouvoir sur les démons et les bêtes féroces, et, après un petit compliment à l'adresse du colonel et du respectable public, il procéda à une sorte de prière ou d'incantation, appuyée par sa musique, tandis que les acteurs sous ses ordres sau talent, dansaient, tournaient sur un pied et se frappaient la poitrine à grands coups de poing.

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Cependant, les tambours et les flûtes allaient toujours précipitant la mesure.

Lorsque la fatigue et le vertige eurent fait perdre à ces gens le peu de cervelle qu'ils avaient, le sorcier en chef tira de quelques paniers placés autour de lui des scorpions et des serpents, et, après avoir montré qu'ils étaient pleins de vie, il les jetait à ses farceurs, qui tombaient dessus comme des chiens sur un os, et les mettaient en pièces à belles dents, s'il vous plaît.

Nous regardions d'une galerie haute le singulier spectacle que nous donnait le colonel, pour nous préparer sans doute à bien dîner. Pour moi, détournant les yeux de ces coquins qui me dégoûtaient, je m'amusais à regarder une jolie petite fille de treize ou quatorze ans qui se faufilait dans la foule pour se rapprocher du spectacle.

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Elle avait les plus beaux yeux du monde, et ses. cheveux tombaient sur ses épaules en tresses menues terminées par de petites pièces d'argent, qu'elle faisait tinter en remuant la tête avec grâce. Elle était habillée avec plus de recherche que la plupart des fdles du pays : mouchoir de soie et d'or sur la tête, veste de velours brodée, pantalons courts en satin bleu, laissant voir ses jambes nues entourées d'anneaux d'argent. Point de voile sur la figure. Était-ce une juive, une idolâtre ? ou bien appartenait-elle à ces hordes errantes dont l'origine est inconnue et que ne troublent pas des préjugés religieux ?

Tandis que je suivais tous ses mouvements avec je ne sais quel intérêt, elle était parvenue au premier rang du cercle oi^i ces enragés exécutaient leurs exercices.

En voulant s'approcher encore davantage,

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elle fit tomber un loug panier à base étroite qu'on n'avait pas ouvert. Presque en même temps, le sorcier et l'enfant firent entendre un cri terrible, et un grand mouvement s'opéra dans le cercle, chacun reculant avec effroi.

Un serpent très-gros venait de s'échapper du panier, et la petite fille l'avait pressé de son.pied. En un instant, le reptile s'était enroulé autour» de sa jambe. Je vis couler quelques gouttes de sang sous l'anneau qu'elle portait à la cheville. Elle tomba à la renverse, pleurant et grinçant des dents. Une écume blanche couvrit ses lèvres, tandis qu'elle se roulait dans la poussière.

— Courez donc, cher docteur! criai-je à notre chirurgien-major. Pour l'amour de Dieu, sauvez cette pauvre enfant.

— Innocent ! répondit le major en haussant les épaules. Ne voyez-vous pas que c'est

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dans le programme? D'ailleurs, mon métier est de vous couper les bras et les jambes. C'est l'affaire de mon confrère là-bas de guérir les filles mordues par les serpents.

Cependant, le vieux sorcier était accouru, et son premier soin fut de s'emparer du serpent.

— Djoûmanel Djoûmane! lui disait-il d'un ton de reproche amical.

Le serpent se déroula, quitta sa proie et se mit à ramper. Le sorcier fut leste à le saisir par le bout de la queue, et, le tenant à bout de bras, il fit le tour du cercle, montrant le reptile qui se tordait et sifflait sans pouvoir se redresser.

Vous n'ignorez pas qu'un serpent qu'on tient par la queue est fort empêché de sa personne. Il ne peut relever qu'un quart tout au plus de sa longueur, et, par conséquent, ne peut mordre la main qui l'a saisi.

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Au bout d'une minute, le serpent fut remis dans son panier, le couvercle bien assujetti, et le magicien s'occupa de la petite fille, qui criait, gigottait toujours. Il lui mit sur la plaie une pincée de poudre blanche qu'il tira de sa ceinture, puis murmura à l'oreille de l'enfant une incantation dont l'effet ne se fit pas attendre. Les convulsions cessèrent ; la petite fille s'essuya la bouche, ramassa son mouchoir de soie, en secoua la poussière, le remit sur sa tête, se leva, et bientôt on la vit sortir.

Un instant après, elle montait dans notre galerie pour faire sa quête, et nous collions sur son front et sur ses épaules force pièces de cinquante centimes.

Ce fut la fin de la représentation, et nous allâmes dîner.

J'avais bon appétit et je me préparais à faire honneur à une magnifique anguille à la tàr^

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tare, quand notre docteur, auprès de qui j'étais assis, me dit qu'il reconnaissait le serpent de tout à Iheure. Il me fat impossible d'en manger une bouchée.

Le docteur, après s'être bien moqué de mes préjugés, réclama ma part de l'anguille et m'assura que le serpent avait un gotit délicieux.

— Ces coquins que vous venez de voir, me dit-il, sont des connaisseurs. Ils vivent dans des tavernes comme des Troglodytes, avec leurs serpents ; ils ont de jolies filles, témoin la petite aux culottes bleues. Ou cie sait quelle religion ils ont, mais ce sont des malins, et je veux faire connaissance de leur cheik.

Pendant le dîner, nous apprîmes pour quel motif nous reprenions la campagne. Sidi-Lala, poursuivi chaudement par le colonel R..., cherchait à gagner les montagnes du Maroc.

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Deux routes à choisir : une au sud de Tleracen en passant h gué la Moulaïa, sur le seul point oij des escarpements ne la rendent pas inaccessible ; l'autre par la plaine, au nord de notre cantonnement. Là, il devait trouver notre colonel et le gros du régiment.

Notre escadron était chargé de l'arrêter au passage de la rivière, s'il le tentait ; mais cela était peu probable.

Vous saurez que la Moulaïa coule entre deux murs de rochers, et il n'y a qu'un seul point, comme une sorte de brèche assez étroite, où des chevaux puissent passer. Le lieu m'était bien connu, et je ne comprends pas pourquoi on n'y a pas encore élevé un blockhaus. Tant il y a que, pour le colonel, il y avait toute chance de rencontrer l'ennemi , et, pour nous, de faire une course inutile.

Avant la fin du dîner, plusieurs cavaliers du

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Maghzen avaient apporté des dépêches du colonel R. . . L'ennemi avait pris position et montrait comme une envie de se battre. Il avait perdu du temps. L'infanterie du colonel R... allait arriver et le culbuter.

Mais par où s'en fuirait- il ? Nous n'en savions rien, et il fallait le prévenir sur les deux routes. Je ne parle pas d'un dernier parti qu'il pouvait prendre, se jeter dans le désert ; ses troupeaux et sa smala y seraient bientôt morts de faim et de soif. On convint de quelques signaux pour s'avertir du mouvement de l'ennemi.

Trois coups de canon tirés à Tlemcen nous préviendraient que Sidi-Lala paraissait dans la plaine, et nous enaportions, nous, des fusées pour faire savoir que nous avions besoin d'être soutenus. Selon toute vraisemblance, l'ennemi ne pourrait pas se montrer avant le

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point du jour, et nos. deux colonnesavaient plusieurs heures d'avance sur lui.

La nuit était faite quand nous montâmes à cheval. Je commandais le peloton d'avantgarde. Je me sentais fatigué, j'avais froid ; je mis mon manteau, j'en relevai le collet, je chaussai mes étriers, et j'allais tranquillement au grand pas de ma jument, écoulant avec distraction le maréchal des logis Wagner, qui me racontait l'histoire de ses amours, malheureusement terminées par la fuite d'une infidèle qui lui avait emporté avec son cœur une montre d'argent et une paire de bottes neuves. Je savais déjà cette histoire, et elle me semblait encore plus longue que de coutume.

La luue se levait comme nous nous mettions en route. Le ciel était pur, mais du sol s'élevait un petit brouillard blanc, rasant la terre, qui semblait couverte de cardes de coton. Sur

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ce fond blanc, la lune lançait de longues ombres, et tous les objets prenaient un aspect fantastique. Tantôt je croyais voir des cavaliers arabes en vedette : en m'approchant, je trouvais des tamaris en fleur; tantôt je m'arrêtais, croyant entendre les coups de canon de signal : Wagner me disait que c'était un cheval qui courait.

Nous arrivâmes au gué, et le commandant prit ses dispositions.

Le lieu était merveilleux pour la défense, et notre escadron aurait suffi pour arrêter là un corps considérable. Solitude complète de l'autre côté de la rivière.

Après une assez longue attente, nous entendîmes le galop d'un cheval, et bientôt parut un Arabe monté sur un magnifique cheval qui se dirigeait vers nous. A son chapeau de paille surmonté de plumes d'autruche, à

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sa selle brodée d'où pendait une gebira ornée de corail et de fleurs d'or, on reconnaissait un chef ; notre guide nous dit que c'était Sidi- Lala en personne. C'était un beau jeune homme, bien découplé, qui maniait son cheval à merveille. Il le faisait galoper, jetait en l'air son long fusil et le rattrapait en nous criant je ne sais quels mots de défi.

Les temps de la chevalerie sont passés, et Wagner demandait un fusil pour décrocher le marabout, à ce qu'il disait ; mais je m'y opposai, et, pour qu'il ne fût pas dit que les Français eussent refusé de combattre en champ clos avec un Arabe, je demandai au commandant la permission de passer le gué et de croiser le fer avec Sidi-Lala. La permission me fut accordée, et aussitôt je passai la rivière, tandis que le chef ennemi s'éloignait au petit galop pour prendre du champ

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Dès qu'il me vit sur l'autre bord, il courut sur moi le fusil à l'épaule.

— Méfiez-vous! me cria Wagner.

Je ne crains guère les coups de fusil d'un cavalier, et, après la fantasia qu'il venait d'exécuter, le fusil de Sidi-Lala ne devait pas être en état de faire feu. En effet, il pressa la détente à trois pas de moi, mais le fusil rata, comme je m'y attendais. Aussitôt mon homme fit tourner son cheval de la tête à la queue si rapidement qu'au lieu de lui planter mon sabre dans la poitrine, je n'attrapai que son bournous flottant.

Mais je le talonnais de près, le tenant toujours à ma droite et le rabattant bon^grémal gré vers les escarpements qui bordent la rivière. En vain essaya-t-il de faire des crochets, je le serrais de plus en plus.

Après quelques minutes d'une course enra-

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gée, je vis son cheval se cabrer tout à coup, et lui, tirant les rênes à deux mains. Sans me demander pourquoi il faisait ce mouvement singulier, j'arrivai sur lui comme un boulet, je lui plantai ma latte au beau milieu du dos en même temps que le sabot de ma jument frappait sa cuisse gauche. Homme et cheval disparurent; ma jument et moi, nous tombâmes après eux.

Sans nous en être aperçus, nous étions arrivés au bord d'un précipice et nous étions lancés... Pendant que j'étais encore en l'air, — la pensée va vite ! — je me dis que le corps de l'Arabe amortirait ma chute. Je vis distinctement sous moi un bournous blanc avec une grande tache rouge : c'est là que je tombai à pile ou face.

Le saut ne fut pas si terrible que je l'avais cru , grâce à la hauteur de l'eau ; j'en eus par-

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dessus les oreilles, je barbotai un instant tout étourdi, et je ne sais trop comment je me trouvai debout au milieu de grands roseaux au bord de la rivière.

Ce qu'étaient devenus Sidi-Lala et les chevaux, je n'en sais rien- J'étais trempé, grelottant, dans la boue, entre deux murs de rochers. Je fis quelques pas, espérant trouver un endroit où les escarpements seraient moins roides ; plus j'avançais, plus ils me semblaient abrupts et inaccessibles.

Tout à coup, j'entendis au-dessus de ma tête des pas de chevaux et le cliquetis des fourreaux de sabre heurtant contre les étriers et les éperons. Évidemment, c'était notre escadron. Je voulus crier, mais pas un son ne sortit de ma gorge ; sans doute, dans ma chute, je m'étais brisé la poitrine.

Figurez-vous ma situation f J'entendais les

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voix de nos gens, je les reconnaissais, et je ne pouvais les appeler à mon aide. Le vieux Wagner disait :

— S'il m'avait laissé faire, il aurait vécupour être colonel.

Bientôt le bruit diminua, s'affaiblit, je n'entendis plus rien.

Au-dessus de ma tête pendait une grosse racine, et j'espérais, en la saisissant, me guinder sur la berge. D'un effort désespéré, je m'élançai, et...sss!...la racine se tord et m'échappe avec un sifflement affreux... C'était un énorme serpent...

Je retombai dans l'eau ; le serpent, glissant entre mes jambes, se jeta dans la rivière, où il me sembla qu'il laissait comme une traînée de feu...

Une minute après, j'avais retrouvé mon sang-froid, et cette lumière tremblotant sur'

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l'eau n'avait pas disparu. C'était, comme je m'en aperçus, le reflet d'une torche. A une vingtaine de pas de moi, une femme emplissait d'une main une cruche à la rivière, et de l'autre tenait un morceau de bois résineux qui flambait. Elle ne se doutait pas de ma présence. Elle posa tranquillement sa cruche sur sa tête, et, sa torche à la main, disparut dans les roseaux. Je la suivis et me trouvai à l'entrée d'une caverne.

La femme s'avançait fort tranquillement et montait une pente assez rapide, une espèce d'escalier taillé contre la paroi d'une salle immense. A la lueur de la torche, je voyais le sol de cette salle, qui ne dépassait guère le niveau de la rivière, mais je ne pouvais découvrir quelle en était l'étendue. Sans trop savoir ce que je faisais, je m'engageai sur la rampe après la femme qui portait la torche et

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je la suivis à (iist^nce. De tenjps en t^Iï)ps, sa lumière disparaissait derrière quelque anfractupsi)lé de rocher, et je la retrouvais bientôt.

Je crifs aperceyoir epcore l'ouyerture sombr,Q de gï-|gtndes galeries en communication ayec la salle principale. On pxit ^it upe ville souterraine avec ses rue? et ses carrefours. Je m'arrêtai, jugeant qu'il était dangereux de m'aven^urer seul dans cet immense labyrinthe.

I^out à coup, une 4es galeries au-dessous de nj.oi s'illumina d'iine vive clgirjijé. Je vis un grand nombre d,e %mbe^ux qui seflabfaient sojrtir des flancs d^ rocher pour fqj:n^er.cornme \me grande procession. E|i même temps ,s'éleva^j; un chant pappotonie qui rapp,elajt la psalmodie des 4?^abes répiî.ant l,ej^r§ prières.

Pientpt je distinguai une grande mjaltitii^ô

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qui s'avançait avec leijteur. En tête marchait un homme noir, presque nu, la tête couverte d'une énorme masse de cheveux hérissés. Sa barbe blanche tombant sur sa poitrine tranchait sur la couleur brune de sa poitrine tail: ladée de tatouages bleuâtres. Je reconnus aussitôt mon sorcier de la veille, et, bientôt après, je retrouvai auprès de lui la petite fille qui avait joué le rôle d'Eurydice, avec ses beaux yeux, ses pantalons de soie et son mouchpfr brodé sur la tête.

Des femmes, des enfants, des hommes de tout âge les suivaient, tous avec des torches, tous avec des costumes bizarres à couleurs vives, des robes traînantes, de hauts bonnets, quelques-uns en métal, qui reflétaient de tous côtés la lumière des flambeaux.

Le vieux sorcier s'arrêta juste au-desspus de moi, et toute la procession avec Ijji. Il se

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fit un grand silence. Je me trouvais à une vingtaine de pieds au-dessus de lui, protégé par de grosses pierres derrière lesquelles j'espérais tout voir sans être aperçu. Aux pieds du vieillard, j'aperçus une large dalle à peu près ronde, ayant au centre un anneau de fer.

Il prononça quelques mots dans une langue à moi inconnue, qui, je crois en être sûr, n'était ni de l'arabe ni du kabyle. Une corde avec des poulies, suspendue je ne sais où, tomba à ses pieds ; quelques-uns des assistants l'engagèrent dans l'anneau, et, à un signal, vingt bras vigoureux faisant effort à la fois, la pierre, qui semblait très-lourde, se souleva, et on la rangea de côté.

J'aperçus alors comme l'ouverture d'un puits, dont l'eau était à moins d'un mètre du bord. L'eau, ai-je dit? je ne sais quel

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affreux liquide c'était, recouvert d'une pellicule irisée, interrompue et brisée par places, et laissant voir une boue noire et hideuse.

Debout, près de la margelle du puits, le sorcier tenait la main gauche sur la tête de la petite fille, de la droite il faisait des gestes étranges pendant qu'il prononçait une espèce d'incantation au milieu du recueillement général.

De temps en temps, il élevait la voix comme s'il appelait quelqu'un : « Djoumâne ! Djoumânel » criait-il; mais personne ne venait. Cependant, il roulait les yeux, grinçait des dents, et faisait entendre des cris rauques qui ne semblaient pas sortir d'une poitrine humaine. Les mômeries de ce vieux coquin m'agaçaient et me transportaient d'indignation ; j'étais tenté de lui jeter sur la tête une des pierres que j'avais sous la main. Pour la

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trentième fois peut-être, i\ venait de |ij)fl,er ce nom de Djoumâne, quancj je vis trembler la pellicule irisée du puits, et à ce signe toute la foule se rejeta en arrière ; le vieillard et la petite fille demeurèrent seuls au bord du trou.

Soudain un gros bouillon de boue bleij$tre s'éleva du puits, et de cette boue sortit la tête énorme d'un serpent, d'un gris livide, avec des yeux phosphorescents...

Involontairement, je fis un haut-le-corps en arrière ; j'entendis un petit cri et le bruit d'un corps pesant qui tombait dans l'eau...

Quand je reportai la vue en bas, un dixième de seconde après peut-être, j'aperçus le sorcier seul au bord du puits, dont l'eau bouillonnait encore. Au milieu des fragments de la pellicule irisée flottait le mouchoir qui couvrait les cheveux de la petite fille...

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Déjà la pierre était en mouvement et retombait sur l'ouverture de l'horrible gouffre. Alors, tous les flambeaux s'éteignirent à la fois, et je restai dans les ténèbres au milieu d'un silence si profond, que j'entendais distinctement les battements de mon cœur...

Dès que je fus un peu reinis de cette horrible scène, je voulus sortir de la caverne, jurant que, si je parvenais à rejoindre mes camarades, je reviendrais exterminer les abominables hôtes de ces lieux, hommes et serpents.

Il s'agissait de trouver son chemin ; j'avais fait, à ce que je croyais, une centaine de pas dans l'intérieur de la caverne, ayant le mur de rocher à ma droite.

Je fis demi-tour, mais je n'aperçus aucune lumière qui indiquât l'ouverture du souterrain ; mais il ne s'étendait pas en ligue

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droite, et, d'ailleurs, j'avais toujours monté depuis le bord de la rivière ; de ma main gauche je tâtais le rocher, de la droite je tenais mon sabre et je sondais le terrain, avançant lentement et avec précaution. Pendant un quart d'heure, vingt minutes..., une demiheure peut-être, je marchai sans trouver l'entrée.

Uînquiétude me prit. Me seraisje engagé, sans m'en apercevoir, dans quelque galerie latérale, au lieu de revenir par le chemin que j'avais suivi d'abord?...

J'avançais toujours, tâtant le rocher, lorsqu'au lieu du froid de la pierre, je sentis une tapisserie, qui, cédant sous ma main, laissa échapper un rayon de lumière. Redoublant de précaution, j'écartai sans bruit la tapisserie et me trouvai dans un petit couloir qui donnait dans une chambre fort éclairée dont la

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porte était ouverte. Je vis que cette chambre était tendue d'une étoffe à fleurs de soie et d'or. Je distinguai un tapis de Turquie, un bout de divan en velours. Sur le tapis, il y avait un narguileh d'argent et des cassolettes. Bref, un appartement somptueusement meublé dans le goût arabe.

Je m'approchai à pas de loup jusqu'à la porte. Une jeune femme était accroupie sur ce divan, près duquel était posée une petite table basse en marqueterie, supportant un grand plateau de vermeil chargé de tasses, de flacons et de bouquets de fleurs.

En entrant dans ce boudoir souterrain, on se sentait enivré de je ne sais quel parfum délicieux.

Tout respirait la volupté dans ce réduit ; partout je voyais briller de l'or, de riches étoffes, des fleurs rares et des couleurs variées. D'a-

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bord, la jeune femme ne m'aperçut pas ; elle penchait la tête et d'un air pensif roulait entre ses doigts les grains d'ambre jaune d'un long chapelet. C'était une vraie beauté. Stes traits ressemblaient à ceux de la malheureuse enfant que je venais de voir, mais plus formés, plus réguliers; plus voluptueux. Noire comme l'aile d'un corbeau, sa chevelure,

Longue comme un manteau de roi,

s'étalait sur ses épaules, sur le divan et jusque sur le tapis à ses pieds. Une chemise de soie transparente, à larges raies, laissait deviner des bras et une gorge admirables. Une veste de velours soutachée d'or serrait sa taille, et de ses pantalons courts en satin bleu sortait un pied merveilleusement petit, auquel était suspendue une babouche dorée qu'elle faisait daïiser d'un mouvement capricieux et plein de grâce.

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Mes bottes craquèrent, elle releva la tête et m'aperçut.

Sans se déranger, sans montrer la moindre surprise de voir entrer chez elle un étranger le sabre à la main, elle frappa dans ses mains avec joie et me fit signe d'approcher. Je la saluai en portant la main à mon cœur et à ma tête, pour lui montrer que j'étais au fait de l'étiquette musulmane. Elle me sourit, et de ses deux mains écarta ses cheveux, qui couvraient le divan ; c'était me dire de prendre place à côté d'elle. Je crus que tous les parfums de l'Arabie sortaient de ces beaux cheveux.

D'un air modeste, je m'assis à l'extrémité du divan en me promettant bien de me rapprocher tout à l'heure. Elle prit une tasse sur le plateau, et, la tenant -par la soucoupe en filigrane, elle y versa une mousse de café, et,

2b6 DJOUMANE *

après l'avoir effleurée de ses lèvres, elle me la l

présenta : ^

— Ah! Roumi, Roumi!... dit-elle. — Est- \

ce que nous ne tuons pas le ver, mon lieu- j

tenant?... ]

A ces mots,, j'ouvris les yeux comme des ]

portes cochères. Celte jeune femme avait des j

moustaches énormes, c'était le vrai portrait du maréchal des logis Wagner... En effet, Wagner était debout devant moi et me présentait une tasse de café, tandis que, couché sur | le cou de mon cheval, je le regardais tout ébaubi.

— Il paraît que nous avons pioncé tout de même, mon lieutenant. Nous voilà au gué et le café est bouillant.

LE

— TRADUIT DE POUCHKfNE -^

t Nous fîmes feu l'un sur l'autre. »

BARIATYNSKI.

« J'ai juré de le tuer selon le code

du duel, et j'ai encore mon coup à

tirer. »

(Un soir au bivac.)

Nous étions en cantonnement dans le village de ***. On sait ce qu'est la vie d'un officier dans la ligne : le matin, l'exercice, le manège ; puis le dîner chez le commandant du régiment ou bien au restaurant juif; le soir, le punch elles caries. A ***, il n'y avait

pas une maison qui reçût, pas une demoiselle à marier. Nous passions notre temps les uns chez les autres, et, dans nos réunions, on ne voyait que nos uniformes.

Il y avait pourtant dans notre petite société un homme qui n'était pas militaire. On pouvait lui donner environ trente cinq ans ; aussi nous le regardions comme un vieillard. Parmi nous, son expérience lui donnait une importance considérable ; en outre, sa taciturnité, son caractère altier et difficile, son ton sarcastique faisaient une grande impression sur nous autres jeunes gens. Je ne sais quel mystère semblait entourer sa destinée. Il paraissait être Russe, mais il avait un nom étranger. Autrefois, il avait servi dans un régiment de hussards et même y avait fait figure ; tout à coup, donnant sa démission, on ne savait pour quel motif, il s'était établi dans un pau-

vre village où il vivait très-mal tout en faisant grande dépense. Il sortait toujours à pied avec une vieille redingote noire, et cependant tenait table ouverte pour tous les officiers de notre régiment. A la vérité, son dîner ne se composait que de deux ou trois plats apprêtés par un soldat réformé, mais le Champagne y cou lait par torrents. Personne ne savait sa forlune, sa condition, et personne n'osait le questionner à cet égard. On trouvait chez lui des livres, — des livres militaires surtout, — et aussi des romans. Il les donnait volontiers à lire et ne les redemandait jamais ; par contre, il ne rendait jamais ceux qu'on lui avait prêtés. Sa grande occupation était de tirer le pistolet ; les murs de sa chambre, criblés de balles, ressemblaient à des rayons de miel. Une riche collection de pistolets, voilà

le seul luxe de la misérable baraque qu'il halo.

bitait. L'adresse qu'il avait acquise était incroyable, et, s'il avait parié d'abattre le pompon d'une casquette, personne dans notre régiment n'eût fait difficulté de mettre la casquette sur sa tête. Quelquefois, la conversation roulait parmi nous sur les duels. Silvio (c'est ainsi que je l'appellerai) n'y prenait jamais part. Lui demandait-on s'il s'était battu, il répondait sèchement que oui, mais pas le moindre détail, et il était évident que de semblables questions ne lui plaisaient point. Nous supposions que quelque victime de sa terrible adresse avait laissé un poids sur sa conscience.. D'ailleurs, personne d'entre nous ne se fût jamais avisé de soupçonner en lui quelque chose de semblable à de la faiblesse. Il y a des gens dont l'extérieur seul éloigne de pareilles idées. Une occasion imprévue nous surprit tous étrangement.

Un îour, une dizaine de nos officiers dînaient chez Silvio. On but comme de coutume, c'est-à-dire énormément. Le dîner lini, nous priâmes le maître de la maison de nous faire une banque de pharaon. Après s'y être longtemps refusé, car il ne jouait presque jamais, il fit apporter des cartes, mit devant lui sur la table une cinquantaine de ducats et s'assit pour tailler. On fit cercle autour de lui et le jeu commença. Lorsqu'il jouait, Sil vio avait 1 habitude d'observer le silence le plus absolu; jamais de réclamations, jamais d'explications. Si un ponte faisait une erreur, il lui payait juste ce qui lui revenait, ou bien marquait à son propre compte ce qu'il avait gagne. Kous savions tout cela, et nous le laissions faire son petit ménage à sa guise ; mais il y avait avec nous un officier nouvellement arrivé au corps, qui, par distraction, fit

un faux paroli. Silvio prit la craie et fit son compte à son ordinaire. L'officier, persuadé qu'il se trompait, se mit à réclamer. Silvio, toujours muet, continua de tailler. L'officier, perdant patience, prit la brosse et effaça ce qui lui semblait marqué à tort. Silvio prit la craie et le marqua de nouveau. Sur quoi, l'offiiner, échauffé par le vin , par le jeu et par les rires de ses camarades, se crut gravement offensé, et, saisissant, de fureur, un chandelier de cuivre, le jeta à la tète de Silvio, qui, par un mouvement rapiile, eut le bonheur d'éviter le coup. Grand tapage 1 Silvio se leva, pâle de fureur et les yeux étincelants :

— Mon cher monsieur, dit-il, veuillez sortir, et remerciez Dieu que cela se soit passé chez moi.

Personne d'entre nous ne douta des suites de l'affaire, et déjà nous regardions notre

nouveau camarade comme un homme mort.

L'officier sortit en disant qu'il était prêt à rendre raison à M. le banquier, aussitôt qu'il lui conviendrait. Le pharaon continua encore quelques minutes, mais on s'aperçut que le maître de la maison n'était plus au jeu; nous nous éloignâmes l'un après l'autre, et nous regagnâmes nos quartiers en causant de la vacance qui allait arriver.

Le lendemain, au manège, nous demandions si le pauvre lieutenant était mort ou vivant, quand nous le vîmes paraître en personne. 0:1 le questionna. Il répondit qu'il n'avait pas eu de nouvelles de Silvio. Cela nous surprit. Nous allâmes voir Silvio, et nous le trouvâmes dans sa cour, faisant passer balle sur balle dans un as cloué sur la porte. Il nous reçut à son ordinaire, et sans dire un mot de la scène de la veille. Trois jours se

passèrent et le lieutenant vivait toujours. Nous nous disions, tout ébahis : « Est-ce que Silvio ne se battra pas ? » Silvio ne se battit pas. Il se contenta d'une explication très-légère et tout fut dit.

Cette longanimité lui fit beaucoup de tort parmi nos jeunes gens. Le manque de hardiesse est ce que la jeunesse pardonne le moins, et, pour elle, le courage est le premier de tous les mérites, l'excuse de tous les défauts. Pourtant, petit à petit tout fut oublié, et Silvio reprit parmi nous son ancienne iufluence.

Seul, je ne pus me rapprocher de lui. Grâce à mon imagination romanesque, je m'étais attaché plus que personne à cet homme dont la vie était une énigme, et j'en avais fait le héros d'un drame mystérieux. Il m'aimait; du moins, avec moi seul, quittant son ton tran-

chant et son langage caustique, il causait de différents sujets avec abandon et quelquefois avec une grâce extraordinaire. Depuis cette malheureuse soirée, la pensée que son honneur était souillé d'une tache, et que volontairement il ne l'avait pas essuyée, me tourmentait sans cesse et m'empêchait d'être à mon aise avec lui comme autrefois. Je me faisais conscience de le regarder. Silvio avait trop d'esprit et de pénétration pour ne pas s'en apercevoir et deviner la cause de ma conduite. Il m'en sembla peiné. Deux fois, du moins, je crus remarquer en lui le désir d'avoir une explication avec moi, mais je l'évitai, et Silvio m'abandonna. Depuis lors, je ne le vis qu'avec nos camarades, et nos causeries intimes ne se renouvelèrent plus.

Les heureux habitants de la capitale, entouré^ de distractions, ne connaissent pas

maintes impressions familières aux habitants des villages ou des petites villes, par exemple, l'attente du jour de poste. Le mardi et le vendredi, le bureau de notre régiment était plein d'officiers. L'un attendait de l'argent, un autre des lettres, celui là les gazettes. D'ordinaire, on décachetait sur place tous les paquets; on se communiquait les nouvelles, et le bureau présentait le tableau le plus animé. Les lettres de Silvio lui étaient adressées à notre régiment, et il venait les chercher avec nous autres. Un jour, on lui remit une lettre dont il rompit le cachet avec précipitalion. En la parcourant, ses jeux brillaient d'un feu extraordinaire. Nos officiers, occupés de leurs lettres, ne s'étaient aperçus de rien. — Messieurs, dit Silvio, des affaires m'obligent à partir précipitamment. Je me mets en route cette nuit ; j'espère que vous ne refuse-

rez pas de dîner avec moi pour la dernière fois. — Je compte sur vous aussi, continua-t-il en se tournant vers moi. J'y compte absolument.

Là-dessus, il se retira à la hâte^ et, après être convenus de nous retrouver tous chez lui, nous nous en allâmes chacun de son côté.

J'arrivai chez Silvio à l'heure indiquée, et j'y trouvai presque tout le régiment. Déjà tout ce qui lui appartenait était emballé. On ne voyait plus que les murs nus et mouchetés de balles. Nous nous mîmes à table. Notre hôte était en belle humeur, et bientôt il la fit partager à toute la compagnie. Les bouchons sautaient rapidement ; la mousse montait dans les verres, vidés et remplis sans interruption; et nous, pleins d'une belle tendresse, nous souhaitions au partant heureux voyage, joie et prospérité. Ilétait tard quand on quitta

270 LE COUP DE PiSTULET

la table. Lorsqu'on en fut à se partager les casquettes, Silvio dit adieu à chacun de nous, mais il me prit la main et me retint au moment même oij j'allais sortir.

— J'ai besoin de causer un peu avec vous, me dit-il tout bas.

Je restai.

Les autres partirent et nous demeurâmes seuls, assis l'un en face de l'autre, fumant nos pipes en silence. Silvio semblait soucieux et il ne restait plus sur son front la moindre trace de sa gaieté convulsive. Sa pâleur sinistre, ses yeux ardents, les longues bouffées de fumée qui sortaient de sa bouche, lui donnaient l'air d'un vrai démon. Au bout de quelques minutes, il rompit le silence.

— 11 se peut, me dit-il, que nous ne nous revoyions jamais : avant de nous séparer, j'ai voulu avoir une explication avec vous. Vous

avez pu reoaarquer que je me soucie^eude l'opinion des indifférents; mais je vous aime, et je sens qu'il me serait pénible de vous laisser de moi une opinion défavorable.

Il s'interrompit pour faire tomber la cendre de sa pipe. Je gardai le silence et je baissai les yeuï.

— Il a pu vous paraître singulier, poursuivit-il, que je n'aie pas exigé une satisfaction complète de cet ivrogne, de ce fou de R... Vous conviendrez qu'ayant le droit de choisir les armes, sa vie était entre mes mains, et que je n'avais pas grand risque à courir. Je pourrais appeler ma modération de la générosité, mais je ne veux pas mentii". Si j'avais pu donner une correction à R... sans risquer ma vie, sans la risqueren aucune façon, il n'aurait pas été si facilement quitte avec moi.

Je regardai Silvio avec surprise. Un pareil

aveu me troubla au dernier point. Il continua.

— Eh bien, malheureusement, je n'ai pas le droit de ra'exposer à la mort. Il y a six ans, j'ai reçu un soufflet, et mon ennemi est encore vivant.

Ma curiosité était vivement excitée.

— Vous ne vous êtes pas battu avec lui? lui demandai-je. Assurément, quelques circonstances particulières vous ont empêché de le joindre ?

— Je me suis battu avec lui , répondit Silvio, et voici un souvenir de notre rencontre.

Il se leva et tira d'une boîte un bonnet do drap rouge avec un galon et un gland d'or, comme ce que les Français appellent bonnet de police; il le posa sur sa tête; il était percé d'une balle à un pouce au-dessus du front.

— Vous savez, dit Silvio, que j'ai servi dans

les hussards de... Vous connaissez mon caractère. J'ai l'habitude de la domination ; mais, dans ma jeunesse, c'était chez moi une passion furieuse. De mon temps, les tapageurs étaient à la mode .-j'étais le premier tapageur de l'armée. On faisait gloire de s'enivrer : j'ai mis sous la table le fameux B..., chanté par D. D... Tous les jours, il y avait des duels dans notre régiment : tous les jours, j'y jouais mon rôle comme second ou principal. Mes camarades m'avaient en vénération, et nos officiers supérieurs , qui changeaient sans cesse, me regardaient coramo un fléau dont on ne pouvait se délivrer.

» Pour moi, je suivais tranquillement (ou plutôt fort tumultueusemenl; ma carrière de gloire, lorsqu'on nous envoya au régiment un jeune homme riche et d'une famille distinguée. Je ne vous le nommerai pas. Jamais il

ne s'est rencontré un gaillard doué d'un bonheur plus insolent. Figurez-vous jeunesse, esprit, jolie figure, gaieté -enragée, bravoure insouciante du danger, un beau nom, de l'argent tant qu'il en voalait, et qu'il ne pouvait venir à bout de perdre ; et, maintenant, représentez-vous quel effet il dut produire parmi nous. Ma domination fut ébranlée. D'abord, ébloui de ma réputation, il rechercha mon amitié. Mais je reçus froidement ses avances, et lui, sans en paraître le moins du monde mortifié, me laissa là. Je le pris en grippe. Ses succès dans le régiment et parmi les dames me mettaient au désespoir. Je voulus lui chercher querelle. A mes épigrammes, il répondit par des épigrammes qui, toujours, me paraissaient plus piquantes et plus inattendues que les miennes , et qui , pour le moins, étaient beaucoup plus gaies. I! plai-

santait ; moi, je haïssais. Enfin, certain jour, à un bal chez un propriétaire polonais, voyant qu'il était l'objet de l'attention de plusieurs dames, et notamment de la maîtresse de la maison, avec laquelle j'étais fort bien, je lui dis à l'oreille je ne sais quelle plate grossièreté. Il prit feu et me donna un soufflet. Nous sautions sur nos sabres, les dames s'évanouissaient ; on nous sépara, et, sur-lechamp, nous sortîmes pour nous battre.

» Le jour paraissait. J'étais au rendezvous avec mes trois témoins, attendant mon adversaire avec une impatience indicible. Un soleil d'été se leva, et déjà la chaleur commençait à nous griller. Je l'aperçus de loin. Il s'en venait à pied en manches de chemise, son uniforme sur son sabre, accompagné d'un seul témoin. Nous allâmes à sa rencontre. Il s'approcha, tenant sa casquette p-eine de

guignes. Nos témoins nous placèrent à douze pas. C'était à moi de tirer le premier; mais la passion et la haine me dominaient tellement, que je craignis de n'avoir pas la main sûre, et, pour me donner le temps de me calmer, je lui cédai le premier feu. Il refusa. On convint de s'en rapporter au sort. Ce fut à lui de tirer le premier, à lui, cet éternel enfant gâté de la fortune. Il fit feu et perça ma casquette, C'était à mon tour. Enfin, j'étais maître de sa vie. Je le regardais avec avidité, m'efforçant de surprendre sur ses traits au moins une ombre d'émotion. Non, il était sous mon pistolet, choisissant dans sa casquette les guignes les plus mûres et soufflant les noyaux, qui allaient tomber à mes pieds. Son sangfroid me faisait endiabler.

» — Que gagnerai-je, me dis-je, à lui ôter la vie, quand il en fait si peu de cas?

» Une pensée atroce me traversa l'esprit. Je désarmai mon pistolet :

» — Il paraît, lui dis-je, que vous n'êtes pas d'humeur de mourir pour le moment. Vous préférez déjeuner. A votre aise, je n'ai pas eavie de vous déranger.

» — Ne vous mêlez pas de mes affaires, répondit-il, et donnez-vous la peine de faire feu... Au surplus, comme il vous plaira: vous avez toujours voire coup à tirer, et, en tout temps, je serai à votre service.

» Je m'éloignai avec les témoins, à qui je dis que, pour le moment, je n'avais pas l'intention de tirer; et ainsi se termina l'affaire.

» Je donnai ma démission et me retirai dans ce village. Depuis ce moment, il ne s'est pas passé un jour sans que je songeasse à la vengeance. Maintenant, mon heure est venue!...

Silvio tira de sa poche la lettre qu'il avait reçue le matin et me la donna à lire. Quelqu'un, son homme d'affaires comme il semblait, lui écrivait de Moscou que la personne en question allait bientôt se marier avec une jeune et belle demoiselle.

— Vous devinez, dit Silvio, quelle est la personne en question. Je pars pour Moscou. JVous verrons s'il regardera la mort, au milieu d'une noce, avec autant de sang froid qu'en face d'une livre de guignes I

A ces mots, il se leva, jeta sa casquette sur le plancher, et se rnit à marcher par la chambre de long en large, comme un tigre dans sa cage. Je l'avais écouté, immobile et tourmenté par mille sentiments contraires.

Un domestique entra et annonça que les chevaux étaient arrivés. Silvio me serra fortement la main ; nous nous embrassâmes. Il

monta dans une petite calèche où il y avait deux coffres contenant, l'un ses pistolets, l'autre son bagage. Nous nous dîmes adieu encore une fois, et les chevaux partirent.

Quelques annés se passèrent, et des affaires de famille m'obligèrent à m'exiler dans un misérable petit village du district de ***. Occupé de mon bien, je ne cessais de soupirer en pensant à la vie de bruit et d'insouciance que j'avais menée jusqu'alors. Ce que je trouvai de plus pénible, ce fut de m'habituer à passer les soirées de printenips et d"hiver dans une solitude complète. Jusqu'au dîner, je parvenais tant bien que mal à tuer le temps, causant avec le staroste, visitant mes ouvriers, examinant mes constructions nou-

velles. Mais, aussitôt qu'il commençait à faire sombre, je ne savais plus que devenir. Je connaissais par cœur le petit nombre de livres que j'avais trouvés dans les armoires et dans le grenier. Toutes les histoires que se rappelait ma ménagère, la Kirilovna, je me les étais fait conter et reconter. Les chansons des paysannes m'attristaient. Je me mis à boire des liqueurs fraîches et autres, et cela me faisait mal à la tête. Oui, je l'avouerai, j'eus peur un instant de devenir ivrogne par dépit, autrement dit un des pires ivrognes ^ tel que noire district m'en offrait quantité de modèles.

De proches voisins, il n'y avait près de moi que deux ou trois de ces ivrognes émé-

1. Il y a, dans le russe, un jeu de moli impossible à traduire: sdela'si pianitseïou s' goria, t. e. samym (jorkim pianitseiou.

rites dont la conversation ne consistait guère qu'en soupirs et en hoquets. Mieux valait la solitude. Enfin, je pris le parti de me coucher d'aussi bonno heure que possible, de dîner le plus tard possible, en sorte que je résolus le problème d'accourcir les soirées et d'allonger les jours, et je iHs que cela était bon.

A quatre versles de chez moi se trouvait une belle propriété appartenant à la comtesse B***, mais il n'y avait là que son homme d'affaires ; la comtesse n'avait habité son château qu'une fois, la première année de son mariage, et n'y était demeurée guère qu'un mois. Un jour, le second printemps de ma vie d'ermite, j'appris que la comtesse viendrait passer l'été avec son mari dans son château. En effet, ils s'y installèrent au commencement du mois de juin.

L'arrivée d'un voisin riche fait époque dans

la vie des campagnards. Les propriétaires et leurs gens en parlent deux mois à l'avance et trois ans après. Pour moi, je l'avoue, l'annonce de l'arrivée prochaine d'une voisine jeune et jolie m'agita considérablement. Je mourais d'impatience de la voir, et, le premier dimanche qui suivit son étabhssement, je me rendis après dîner au château de *** pour présenter mes hommages à madame la comtesse en qualité de son plus proche voisin et son plus humble serviteur.

Un laquais me conduisit dans le cabinet du comte et sortit pour m'annoncer. Ce cabinet était vaste et meublé avec tout le luxe possible. Le long des murailles, on voyait des armoires remplies de livres, et sur chacune un buste en bronze ; au-dessus d'une cheminée de marbre, une large glace. Le plancher était couvert de drap vert, par-dessus lequel étaient

étend as des tapis de Perse. Déshabitué du luxe dans mon taudis, il y avait si longtemps que je n'avais vu le spectacle de la richesse, que je me sentis pris par la timidité, et j'attendis le comte avec un certain tremblement, comme un solliciteur de province qui va se présenter à l'audience d'un ministre. La porte s'ouvrit, et je vis entrer un jeune homme de trente-deux ans, d'une charmante figure. Le comte m'accueillit de la manière la plus ouverte et la plus aimable. Je fis un effort pour me remettre, et j'allais commencer mon compliment de voisinage, lorsqu'il me prévint en m'offrant sa maison de la meilleure grâce. Nous nous assîmes. La conversation, pleine de naturel et d'affabilité, dissipa bientôt ma timide sauvagerie, et je commençais à me trouver dans mon assiette ordinaire, lorsque tout à coup parut la comtesse, qui me rejeta

dans un trouble pire que le premier. C'était vraiment une beauté. Le comte me présenta. Je voulus prendre un air dégagé, mais plus je m'efforçais de paraître à mon aise, plus je me sentais gauche et embarrassé. Mes hôtes, pour me donner le temps de me rassurer et de me faire à mes nouvelles connaissances, se mirent à parler entre eux, comme pour me montrer qu'ils me traitaient en bon voisin et sans cérémonie. Cependant, j'allais et je venais dans le cabinet, regardant les livres et les tableaux. En matière de tableaux, je ne suis pas connaisseur, mais il y en eut un qui attira mon attention. C'était je ne sais quelle vue de Suisse, et le mérite du paysage ne fut pas ce qui me frappa le plus. Je remarquai que la toile était percée de deux balles évidemment tirées l'une sur l'autre.

— Voilà un joli coup 1 m'écriai-je exi me tournant vers le comte.

— Oui, dit-il, un coup assez singulier» Vous tirez le pistolet, monsieur? ajouta-t-il.

— Mon Dieu, oui, passablement, répondisje, enchanté de trouver une occasion de parler de quelque chose de ma compétence; A trente pas, je ne manquerais pas une carte, bien entendu avec des pistolets que je connaîtrais.

— Vraiment? dit la comtesse avec un air de grand intérêt. — Et toi, mon ami, est-ce que tu mettrais à trente pas dans une carte?

— Nous verrons cela, répondit le comte. De mon temps, je ne tirais pas mal, mais il y a bien quatre ans que je n'ai touché un pistolet.

— Alors, monsieur le comte, repris-je, je parierais que, même à vingt pas, vous ne fe-

LE COUP DE PISTOLET 2f7

riez pas mouche. Four le pistolet, il faut une pratique continuelle. Je le sais par expérience. Chez nous, dans notre régiment, je passais pour un des meilleurs tireurs. Une fois, le hasard fit que je passai un mois sans prendre un pistolet; les miens étaient chez l'armurier. Nous allâmes au tir. Que pensez vous qu'il m'arriva, monsieur le comte? La première fois que je m'y remis, je manquai quatre fois de suite une bouteille à vingtcinq pas. Il y avait chez nous un chef d'escadron, bon enfant, grand farceur : « Parbleu! mon camarade, me dit-il, c'est trop de sobriété ! tu respectes trop les bouteilles, » Croyez-moi, monsieur le comte, il ne faut pas cesser de pratiquer : ou se rouille. Le meilleur tireur que j'aie rencontré tirait le pistolet tous les jours, au moins trois coups avant son dîner ; il n'y manquait pas plus qu'à preu-

dre son verre d'eau-de-vie avant la soupe i. Le comte et la comtesse semblaient contents de m'entendre causer.

— Et comment faisait-il? demanda le comte.

. — Comment? vous allez voir. Il apercevait une mouche posée sur le mur... Vous riez? madame la comtesse... Je vous jure que c'est vrai. « Ehl Kouzka! un pistolet! » Kouzka lui apporte un pistolet chargé. — Pan! voilà la mouche aplatie sur le mur.

— Quelle adresse! s'écria le comte; et comment le nommez-vous?

— Silvio, monsieur le comte.

— Silvio! s'écria le comte sautant sur ses pieds; vous avez connu Silvio?

— Si je l'ai connu, monsieur le comte!

1. C'eit l'usage en Russie de prendre de IVau-de-vie u» peu avant dîner.

nous étions les meilleurs amis; il était avec nous autres, au régiment, comme un camarade. Mais voilà cinq ans que je n'en ai pas eu la moindre nouvelle. Ainsi, il a l'honneur d'être connu de vous, monsieur le comte ?

— Oui, connu, parfaitement connu.

— Vous a-t-il, par hasard, raconté une histoire assez drôle qui lui est arrivée?

— Un soufflet que, dans une soirée, il reçut d'un certain animal....

— Et vous a-l-il dit le nom de cet animal?

— Non, monsieur le comte, il ne m'a pas dit... Ahl monsieur le comte, m'éciiai-je devinant la vérité, pardonnez-moi... Je ne savais pas. . . Serait-ce vous ?. . .

— Moi-même, répondit le comte d'un air de confusion, et ce tableau troué est un souvenir de notre dernière entrevue.

— Ah ! cher ami, dit la comtesse, pour l'a-

mour de Dieu, ne parle pas de cela ! cela me fait encore peur.

— Non, dit le comte; il faut dire la chose à monsieur; il sait comment j'eus le malheur d'offenser son ami, il est juste qu'il apprenne comment il s'est vengé.

Le comte m'avança un. fauteuil, et j'écoutai avec la plus vive curiosité le récit suivant :

— Il y a cinq ans que je me mariai. Le premier mois, the honey moon, je le passai ici, dans ce château. A ce château se rattache le souvenir des moments les plus heureux de ma -/ie, et aussi d'un des plus pénibles.

» Un soir, nous étions sortis tous les deux à cheval ; le cheval de ma femme se défendait ; 3lle eut peur ; elle mit pied à terre et me pria de le ramener en main, tandis qu'elle rega- [j'nerait le château à pied. A la porte, je trou-

vai une calèche de voyage. On m'annonça que, dans mon cabinet, il y avait un homme qui n'avait pas voulu décliner son nom, et qui avait dit seulement qu'il avait à me parler d'affaires. J'entrai dans cette chambre-ci, et, dans le demi-jour, je vis un homme à longue barbe et couvert de poussière, debout devant la cheminée. Je m'approchai, cherchant à me rappeler ses traits.

» — Tune me reconnais pas, comte? me dit-il d'une voix tremblante.

» — Silvio! m'écriai-je.

» Et, je vous l'avouerai, je crus sentir mes cheveux se dresser sur mon front.

» — Précisément, continua-til, et c'est à moi de tirer. Je suis venu décharger mon pistolet. Es tu prêt?

>' J'aperçus un pistolet qui sortait de sa poche de côté. Je mesurai douze pas, et j'allai me

placer là, dans cet angle, en le priant de se dépêcher de tirer avant que ma femme rentrât. Il ne voulut pas et demanda de la lumière. On apporta des bougies.

» Je fermai la porte, je dis qu'on ne laissât entrer personne, et, de nouveau, je le sommai de tirer. Il leva son pistolet et m'ajusta... Je comptais les secondes... Je pensais à elle... Cela dura une effroyable minute. Silvio baissa son arme.

» — J'en suis bien fâché, dit-il, mais mon pistolet n'est pas chargé de noyaux de guignes;... une balle est dure... Mais je fais une réflexion : ce que nous faisons ne ressemble pas trop à un duel, c'est un meurtre. Je ne suis pas accoutumé à tirer sur un homme désarmé. Recommençons tout cela; tirons au sort à qui le premier feu.

» La lête me tournait. Il paraît que je refu-

LE CdLP DE PISTOLET 293

sai... Enfin, nous chargeâmes un autre pistolet; nous fîmes deux billets qu'il jeta dans cette même casquette qu'autrefois ma balle avait traversée Je pris un billet, et j'eus encore le numéro 1.

» — Tu es diablement heureux, comte ! me dit-il avec un sourire que je n'oublierai jamais.

» Je ne comprends pas ce qui se passait en moi, et comment il parvint à me contraindre,... mais je fis feu, et ma balle alla frapper ce tableau.

Le comte me montrait du doigt la toile trouée par le coup de pistolet. Son visage était rouge comme le feu. La comtesse était plus pâle que son mouchoir, et, moi, j'eus peine à retenir un cri.

— Je tirai donc, poursuivit le comte, et, grâce à Dieu, je le manquai... Alors, Silvio...

dans ce moment, il était vraiment effroyable I se mit à m'ajuster. Tout à coup la porte s'ouvrit. Mâcha se précipite dans le cabinet et s'élance à mon cou. Sa présence me rendit ma fermeté.

» — Ma chère, lui dis-je, est-ce que ta ne vois pas que nous plaisantons? Gomme te voilà effrayéel... Va, va boire un verre d'eau, et reviens-nous. Je le présenterai un ancien ami et un camarade.

» Mâcha n'avaij garde de me croire.

» — Dites-moi, est-ce vrai, ce que dit mon mari? demanda t-elle au terrible Silvio. Estil vrai que vous plaisantez?

» — Itplaisajile toujours, comtesse, répondit Silvio. Une fois, par plaisanterie, il m'a donné un soufflet; par plaisanterie, il m*a envoyé une balle dans ma casquette; par plaisanterie, il vient tout à l'heurb de me manquer d'un

coup de pistolet. Maintenant, c'est à mon tour de rire un peu...

» A ces mots, il se remit à me viser... sous les yeux de ma femme. Mâcha était tombée à ses pieds.

» — Lève-toi, Mâchai n'as-tupoint déboute ! m'écriai-je avec rage. — Et vous, monsieur, voulez-vous rendre folle une malheureuse femme? Voulez-vous tirer, oui ou non ?

» — Je ne veux pas, répondit Silvio. Je suis content. J'ai vu ton trouble, ta faiblesse ; je t'ai forcé de tirer sur moi, je suis satisfait ; tu te souviendras de moi, je t'abandonne à ta conscience.

» Il fit un pas vers la porte, et, s'arrètant sur le seuil, il jeta un coup d'œil sur le tableau troué, et, presque sans ajuster, il fît feu et doubla ma balle, puis il sortit. Ma femme s'évanouit. Mes* gens n'osèrent l'arrêter et

s'ouvrirent devant lui avec effroi. Il alla sur le perron, appela son postillon, et il était déjà loin avant que j'eusse recouvré ma présence d'esprit...

Le comte se tut.

C'est ainsi que j'appris la fin d'une histoire dont le commencement m'avait tant intrigué. Je n'en ai jamais revu le héros. On dit que Silvio, au moment de l'insurrection d'Alexandre Ypsilanti, était à la tête d'un corps d'hétairistes, et qu'il fut tué dans la déroute de Skouliani.

Mars 1856.

F E D E Pi I G 0

Il y avait une fois un jeune seigneur nommé Federigo, beau, bien fait, courtois et débonnaire, mais de mœurs fort dissolues, car il aimait avec excès le jeu, le vin et les femmes, surtout le jeu; n'allait jamais à confesse, et ne hantait les églises que pour y chercher des occasions de péché. Or, il advint

1. Ce conte est populaire dans le royaume de Naples. Oa y remarque, ainsi que dans baucoup d'autres nouvelles originaires de la même contrée, un mélange bizarre de la mythologie grecque avec les croyances du christianisme; il paraît avoir été composé vers la fin du moyen âge.

que Federigo, après avoir ruiné au jeu douze fils de famille, qui se firent ensuite malandrins et périrent sans confession dans un combat acharné avec les condottieri du roi, perdit lui-même, en moins de rien, tout ce qu'il avait gagné, et, de plus, tout son patrimoine, sauf un petit manoir, où il alla cacher sa misère derrière les collines de Cava.

Trois ans s'étaient écoulés depuis qu'il vivait dans la solitude, chassant le jour et faisant le soir sa partie d'horabre avec le métayer. Un jour qu'il venait de rentrer au logis après une chasse, la plus heureuse qu'il eût encore faite, Jésus-Christ, suivi des douze apôtres, vint frapper à sa porte et lui demanda l'hospitalité. Federigo, qui avait l'âme généreuse, fut charmé de voir arriver des convives, en un jour oii il avait amplement de quoi les régaler. Il fit donc entrer les pèlerins

FEDKRIGO 301

dans sa case, leur olTril de la meilleure grâce du monde la table et le couvert, et les pria de l'excuser s'il ne les traitait pas selon leur mérite, se trouvant pris au dépourvu. Notre- Seigncur,qui savait à quoi s'en tenir sur l'opportunité de sa visite, pardonna à Federigo ce petit trait de vanité en faveur de ses dispositions hospitalières.

— Nous nous contenterons de ce que vous avez, lui dit-il ; mais faites apprêter votre souper le plus promptement possible, vu qu'ii est tard, et que celui ci a grand'faim, ajoutat-il en montrant saint Pierre.

Federigo ne se le fit pas répéter, et, voulant ofl'rir à ses hôtes quelque chose de plus que le produit de sa chasse, ordonna au métayer de faire main basse sur son dernier chevreau, qui fut incontinent mis à la broche.

Lorsque le souper fut prêt et la compagnie

o02 FEDEHIGO

à table, Federigo n'avait qu'un regret, c'était que son vin ne fût pas meilleur.

— Sire, dit-il à Jésus-Christ,

Sire, je voudrais bien que mon vin fût meilleur; Néanmoins, tel qu'il est, je l'offre de grand cœur.

Sur quoi, Nôtre-Seigneur ayant goûté le vin :

— De quoi vous plaignez-vous? dit-il à Federigo; votre vin est parfait; je m'en rapporte à cet homme (désignant du doigt l'apôtre saint Pierre).

Saint Pierre l'ayant savouré, le déclara excellent [proprio stupendo), et pria sou hète de boire avec lui.

Federigo, qui prenait tout cela pour de la politesse, fit néanmoins raison à l'apôtre; mais quelle fut sa surprise en trouvant ce vin plus délicieux qu'aucun de ceux qu'il eût jamais goûtés au temps de sa plus grande for-

tune! Reconnaissant à ce miracle la présence du Sauveur, il se leva aussitôt comme indigne de manger en cette sainte compagnie; mais Notre Seigneur lui ordonna de se rasseoir : ce qu'il fit sans trop de façons. Après le souper, durant lequel -ils furent servis par le métayer et sa femme, Jésus-Christ se retira avec les apôtres dans l'appartement qui leur avait été préparé. Pour Federigo, demeuré seul avec le métayer, il fit sa partie d'hombre comme à l'ordinaire, en buvant ce qui restait du vin miraculeux.

Le jour suivant, les saints voyageurs étant réunis dans la salle basse avec le maître du logis, Jésus-Christ dit à Federigo :

— Nous sommes très-contents de l'accueil que tu nous as fait, et voulons t'en récompenser. Demande-nous trois grâces à ton choix, et elles te seront accordées; car toute

puissance nous a été donnée au ciel, sur la terre et dans les enfers.

Lors, Federigo tirant de sa poche le jeu de cartes qu'il portait toujours sur lui :

— Maître, dit-il, faites que je gagne infailliblement toutes les fois que je jouerai avec ces cartes.

— Ainsi soit-il! dit Jésus-Christ. {Ti sia concesso.)

Mais saint Pierre, qui était auprès de Federigo, lui disait à voix basse :

— A quoi penses-tu, malheureux pécheur?

tu devrais demander au maître le salut de ton âme.

— Je m'en inquiète peu, répondit Federigo.

— Tu as encore deux grâces à obtenir, dit Jésus Christ.

— Maître, poursuivit l'hôte, puisque vous

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avez tant de bonté, faites, s'il vous plaît, que quiconque montera dans l'oranger qui ombrage ma porte, n'en puisse descendre sans ma permission.

— Ainsi soit-il! dit Jésus-Christ.

A ces mots, l'apôtre saint Pierre, donnant un grand coup de coude à son voisin :

— - Malheureux pécheur, lui dit-il, ne crainstu pas l'enfer réservé à tes méfaits? demande donc au maître une place dans son saint paradis ; il en est temps encore,. . .

— Rien ne presse, repartit Federigo en s'éloignant de l'apôtre ; et Notre-Seigneur ayant dit :

— Que souhaites-tu pour troisième grâce?

— Je souhaite, répondit il, que quiconque s'assiéra sur cet escabeau, au coin de ma cheminée, ne puisse s'en relever qu'avec mon congé.

306 FEDERIGC

Notre Seigneur, ayant exaucé ce vœu comme les deux premiers, partit avec ses disciples.'

Le dernier apôtre ne fut pas plus tôt hors du logis, que Federigo, voulant éprouver la vertu de ses cartes, appela son métayer, et fit une partie d'hombre avec lui sans regarder son jeu. Il la gagna d'emblée, ainsi qu'une seconde et une troisième. Sûr alors de son fait, il partit pour la ville,, et descendit dans la meilleure hôtellerie, dont il loua le plus bel appartement. Le bruit de son arrivée s'étant aussitôt répandu, ses anciens compagnons de débauche vinrent en foule lui rendre visite.

— Nous te croyions perdu pour jamais, s'écria don Giuseppe; on assurait que tu t'étais fait ermite.

— Et l'on avait raison, répondit Federigo.

— A quoi diable as -tu passé ton temps

depuis trois ans qu'on ne te voit plus? demandèrent à la fois tous les autres.

— En prières, mes très-chers frères, repartit Federigo d'un ton dévot; et voici mes Heures, ajouta-t-il en tirant de sa poche le paquet de cartes qu'il avait précieusement conservé.

Cette réponse excita un rire général, et chacun demeura convaincu que Federigo avait réparé sa- fortune en pays étranger aux dépens de joueurs moins habiles que ceux avec lesquels il se retrouvait alors, et qui brillaient de le ruiner pour la seconde fois. Quelques-uns voulaient, sans plus attendre, l'entraîner à une table de jeu. Mais Federigo, les ayant priés de remettre la partie au soir, fit passer la compagnie dans une salle où l'on avait servi, par son ordre, un repas délicat, qui fut parfaitement accueilli.

Ce dîner fut plus gai que le souper des

apôtres : il est vrai qu'on n'y but que du malvoisie et du lacryma; mais les convives, excepté un, ne connaissaient pas de meilleur vin.

Avant l'arrivée de ses hôtes, Federigo s'était muni d'un jeu de cartes parfaitement semblable au premier, afin de pouvoir, au besoin, le substituer à l'autre, et, en perdant une partie sur trois ou quatre, écarter tout soupçon de l'esprit de ses adversaires. Il portait l'un à droite et l'autre à gauche.

Lorsqu'on eut dîné, la noble bande étant a.'îsise autour d'un tapis vert, Federigo mit d'abord sur table les cartes profanes, et fixa les enjeux à une somme raisonnable pour toute la durée de la séance. Voulant alors se donner l'intérêt du jeu, et connaître la mesure de sa force, il joua de son mieux les deux premières parties, et les perdit l'une et

l'autre, non sans un dépit secret. Il fit ensuite apporter du vin, et profita du moment où les gagnants buvaient à leurs succès passés et futurs , pour reprendre d'une main les cartes profanes et les remplacer de l'autre par les bénites.

Quand la troisième partie fut commencée, Federigo, ne donnant plus aucune attention à. son jeu, eut le loisir d'observer celui des autres, et le trouva déloyal. Cette découverte lui fit grand plaisir. Il pouvait dès lors vider en conscience les bourses de ses adversaires. Sa ruine avait été l'ouvrage de leur fraude, non de leur bien jouer ou de leur fortune. Il pouvait donc concevoir une meilleure opinion de sa force relative, opinion justifiée par des succès antérieurs. L'estime de soi (car à quoi ne s'accroche-t-elle pas?), la certitude de la vengeance et celle du gain, sont trois senti-

ments bien doux au cœur do l'homme. Federigo les éprouva tous à la fois; mais, songeant à sa fortune passée, il se rappela les douze fils de famille aux dépens desquels il s'était enrichi ; et, persuadé que ces jeunes gens étaient les seuls honnêtes joueurs auxquels il eût jamais eu affaire, il se repentit, pour la première fois, des victoires remportées sur eux. Un nuage sombre succéda sur son visage aux rayons de la joie qui perce, et il poussa un profond soupir en gagnantla troisième partie. Elle fut suivie de plusieurs autres, dont Federigo s'arrangea pour gagner le plus grand nombre, en sorte qu'il recueillit dans cette première soirée de quoi payer son dîner et un mois du loyer de son appartement. C'était tout ce qu'il voulait pour ce jour-là. Ses compagnons désappointés promirent, en le quittant, de revenir le lendemain.

Le lendemain et les jours suivants, Federigo sut gagner et perdre si à propos, qu'il acquit en peu de temps une fortune considérable, sans que personne en soupçonnât la véritable cause. Alors, il quitta son hôtel pour aller nabiter un grand palais où il donnait de temps à autre des fêtes magnifiques. Les plus belles femmes se disputaient un de ses regards ; les vins les plus exquis couvraient tous les jours sa table, et le palais de Federigo était réputé le centre des plaisirs.

Au bout d'un an de jeu discret, il résolut de rendre sa vengeance complète, en mettant à sec les principaux seigneurs du pays. A cet effet, ayant converti en pierreries la plus plus grande partie de son or, il les invita huit jours d'avance à une fête extraordinaire pour laquelle il mit en réquisition les meilleurs musiciens, baladins, etc., et qui devait se ter-

312 FEDEUIGO

miner par un jeu des mieux nourris. Ceux qui manquaient d'argent en extorquèrent aux juifs ; les autres apportèrent ce qu'ils avaient, et tout fut raflé. Federigo partit la Bîiit avec son or et ses diamants.

Dès ce moment, il se fit une règle de ne jouer à coup sûr qu'avec les joueurs de mauvaise foi, se trouvant assez fort pour se lirer d'affaire avec les autres. Il parcourut ainsi toutes les villes de la terre, jouant partout, gagnant toujours, et consommant en chaque lieu ce que le pays produisait de plus excellent.

Cependant, le souvenir de ses douze victimes se présentait sans cesse à son esprit et empoisonnait toutes ses joies. Enfin, il résolut un beau jour de les délivrer ou de se perdre avec elles.

Cette résolution prise, il partit pour les

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enfers un bâton à la main et un sac sur le flos, sans antre escorte que sa levrette favorite, qui s'appelait Marchesella. Arrivé en Sicile, il gravit le mont Gibel, et descendit ensuite dans le volcan, autant au-dessous du pied de la montagne que la montagne ellemême s'élève au-dessus de Piemonte. De là, pour aller chez Pluton, il faut traverser une cour gardée par Cerbère. Fedcrigo la franchit sans diflicullé, pendant que Cerbère s'amusait avec sa levrette, et vint frapper à la porte de Pluton.

Lorsqu'on l'eut conduit en sa présence :

— Qui es- tu? lui demandais roi 'de l'abîme.

— Je suis le joueur Fedcrigo.

— Que diable viens-tu faire ici?

— Pluton , si tu estimes que le premier joueur de la terre soit digne de faire ta partie

d'hombre, voici ce que je te propose : nous jouerons autant de parties que tu voudras ; quej'en perde une seule, et mon âme te sera légitimement acquise, avec toutes celles qui peuplent tes États; mais, si je gagne, j'aurai le droit d'en choisir une parmi tes sujettes, pour chaque partie que j'aurai gagnée, et de l'emporter avec moi.

— Soit, dit Pluton.

Et il demanda un paquet de cartes.

— En voici un, dit aussitôt Federigo ©n tirant de sa poche le jeu miraculeux.

Et ils commencèrent à jouer.

Eederigo gagna une première partie, et demanda à Pluton l'âme de Stefano Pagani, l'un des douze qu'il voulait sauver. Elle lui fut aussitôt livrée; et, l'ayant reçue, il la mit dans son sac. Il gagna de même une seconde partie, puis une troisième, et jusqu'à douze,

se faisant livrer chaque fois, et mettant dans son sac une des âmes auxquelles il s'intéressait. Lorsqu'il eut complété la douzaine, il offrit à riuton de continuer.

— Volontiers, dit Platon {qui pourtant s'ennuyait de psrdre;; mais sortons un instant ; je ne sais quelle odeur fétide vient de se répandre ici.

Or, il cherchait un prétexte pour se débarrasser de Federigo ; car à peine celui-ci étaitil dehors avec son sac et ses âmes, que Pluton cria de toutes ses forces qu'on fermât la porte sur lui.

Federigo, ayant de nouveau traversé la cour des enfers, sans que Cerbère y prît garde, tant il était charmé de sa levrette, regagna péniblement la cime du mont Gibel. Il appela ensuite Marchesella, qui ne tarda pas à le rejoindre, et redescendit vers Messine,

plus joyeux de sa conquête spirituelle qu'il ne l'avait jamais été d'aucun succès mondain. Arrivé à Messine, il s'y embarqua pour retourner en terre ferme et terminer sa carrière dans son antique manoir.

(A quelques mois de là, Marchesella mit bas une portée de petits monstres, dont quelquesuns avaient jusqu'à trois têtes. On les jeta tous à l'eau.)

Au bout de trente ans (Federigo en avait alors soixante et dix), la Mort entra chez lui, et l'avertit de mettre sa conscience en rè^le, parce que son heure était venue.

— Je suis prêt, dit le moribond; mais, avant de m'enlever, ô Mort, donne-moi, je te prie, un fruit de larbre qui ombrage ma porte. Encore ce petit plaisir, et je mourrai content.

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— S'il ne te faut que cela, dit la Mort, je veux bien te satisfaire.

Elle monta dans l'oranger pour cueillir une orange; mais, lorsqu'elle voulut descendre, elle ne le put pas : Federigo s'y opposait.

— Ah ! Federigo, tu m'as trompée, s'écrial-elle; je suis maintenant en ta puissance; mais rends -moi la liberté, et je te promets dix ans de vie.

— Dix ans! voilà grand' chose! dit Federigo. Si tu veux descendre, ma mie, il faut être plus libérale.

— Je t'en donnerai vingt.

— Tu te moques!

— Je t'en donnerai trente.

— Tu n'es pas tout à fait au tiers.

— Tu veux donc vivre un siècle?

— Tout »utant, ma chère.

— Federigo, tu n'es pas raisonnable.

— Que veux-ta! j'aime à vivre.

— Allons, va pour cent ans, dit la Mort, il faut bien en passer par là.

Et elle put aussitôt descendre.

Dès qu'elle fut partie, Federigo se leva dans un état de santé parfaite, et commença une nouvelle vie avec la force d'un jeune homme et l'expérience d'un vieillard. Tout ce que l'on s.nt de celte nouvelle existence est qu'il continua à satisfaire curieusement toutes ses passions, *et particulièrement ses appétits chariiols, faisant un peu de bien quand l'occasion s'en présentait, mais sans plus songer à son salut que pendant sa première vie.

Les cent ans révolus, la Mort vint de nouveau frapper à sa porte, et -le trouva dans son

— Es-tu prêt? lui dit elle.

— J'ai envoyé chercher mon confesseur,

répondit Federigo ; assieds-toi près du feu jusqu'à ce qu'il vienne. Je n'attends que l'absolution pour m'élancer avec toi dans l'éternité.

La Mort, qui était bonne personne, alla s'asseoir sur l'escabeau, et attendit une heure entière sans voir arriver le prêtre. Commençant enfin à s'ennuyer, elle dit à son hôte :

— Vieillard, pour la seconde fois, n'as-tu pas eu le temps de te mettre en règle, depuis un si'.jele que nous ne nous sommes vus?

— J'avais, par ma foi, bien autre chose à faire, dit le vieillard avec un sourire moqueur.

— Eh bien , reprit la Mort indignée de son impiété, tu n'as plus une minute à vivre.

— Bahl dit Federigo, tandis quelle cherchait en vain à se lever, je sais par e.xpérience que tu es trop accommodante pour ne

pas m'accorder encore quelques années de répit.

— Quelques années, misérable I (Et elle faisait d'inutiles efforts pour sortir de la cheminée.)

— Oui, sans cloute; mais, cette fois-ci, je ne serai point exigeant, et, comme je ne tiens plus à la vieillesse, je me contenterai de quaranle ans pour la troisième course.

La Mort vit bien qu'elle était retenue sur l'eScabeau, comme autrefois sur l'oranger par une puissance surnaturelle; mais, dans sa fureur, elle ne voulait rien accorder.

— Je sais un moyen de te rendre raisonnable, dit Federigo.

Et il lit jeter trois fagots sur le feu. La flamme eut, en un moment, rempli toute la cheminée, en sorte que la Mort était au supplice.

— Grâce ! grâce l s'écria t-elle en sentant

FEDERICO 32t

brûler ses vieux os; je, te promets quarante ans de santé.

A ces mots, Federigo dénoua le charme, et la Mort s'enfuit, à demi rôtie.

Au bout du terme, elle revint chercher son homme, qui l'attendait de pied ferme, un sac sur le dos.

— Pour le coup, ton heure est venue, lui dit-elle en entrant brusquement ; il n'y a plus à reculer. Mais que veux-tu faire de ce sac?

— Il contient les âmes de douze joueurs de mes amis, que j'ai autrefois délivrés de l'enfer.

— Qu'ils y rentrent avec toi ! dit la Mort. Et, saisissant Federigo par les cheveux, elle

s'élança dans les airs, vola vers le Midi, et s'enfonça avec sa proie dans les gouffres du mont Gibel. Arrivée aux portes de l'enfer, elle frappa trois coups.

— Qui est là? dit Pluton.

— Federigo le joueur, répondit la Mort.

— N'ouvrez pas, s'écria Pluton, qui se rappela aussitôt les douze parties qu'il avait perdues ; ce coquin -là dépeuplerait mon empire.

Pluton refusant d'ouvrir, la Mort transporta son prisonnier aux portes du purgatoire ; mais l'ange de garde lui en interdit l'entrée, ayant reconnu qu'il se trouvait en état de péché mortel. Il fallut donc à toutes forces, et au grand regrel de la Mort, qui en voulait à Federigo, diriger le convoi vers les régions célestes,

— Qui es tu ? dit saint Pierre à Federigo, quand la Mort l'eut déposé à l'entrée du paradis.

— Votre ancien h6te, répondit-il, celui qui vous, régda jadis du produit de sa chasse.

— Oses-tu bien te présenter ici dans l'état où je te vois? s'écria s;iint Pierre. Ne sais-tu [)as que le ciel est fermé à tes pareils? Quoi l tu n'es pas même digne du purgatoire, et tu veux une place dans le paradis!

— Saint Pierre, dit Federigo, est-ce ainsi que je vousreçus quand vous vîntes avec votre divin maître, il y a environ cent quatre-vingts ans, me demander riiospitalité ?

— Tout cela est bel et bon, repartit saint Pierre d'un ton grondeur, quoique attendri ; mais je ne puis prendre sur moi de te laisser entrer. Je vais informer Jésus-Christ de ton arrivée ; nous verrons ce qu'il dira.

Notre Seigneur, étant averti, vint à la porto du paradis, où il trouva Federigo à genoux sur le seuil, avec ses douze âmes, six de chaque côté. Lors, se laissant toucher de compassion :

— Passe encore pour toi, dit-il à Federigo ; mais ces douze âmes que l'enfer réclame, je ne saurais en conscience les laisser entrer.

— Eh quoi ! Seigneur, dit Federigo, lorsque j'eus l'honneur de vous recevoir dans ma maison, n'étiez vous pas accompagné de douze voyageurs que j'accueillis, ainsi que vous, du mieux qu'il me fut possible?

— Il n'y a pas moyen de résister à cet homme, dit Jésus-Christ. Entrez donc, puisque vous voilà ; mais ne vous vantez pas de la grâce que je vous fais; elle serait de mauvais exemple.

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