CR 0 CH A RD
Je devine ce que tu me veux, poulette !
PERRETTE, à part.
Poulette? (Haut.) Je m'appelle Perrette, monsieur Grocliard, c'est moi la fille au grand Jacques à qui vous avez prêté dans le temps.
CROCHARD
Je sais ton nom^ je sais tout ça, ton père ne veut pas payer.
PERRETTE, tristement.
Il ne peut pas, monsieur!
CROCHARD
Vas-tu pleurnicher? Non, je t'en prie! Ça
enlaidit, les larmes, et une fille qui n'a que sa beauté doit toujours sourire. Voyons, sourismoi un peu et ne baisse pas tes yeux si tu veux que j'en voie la couleur! Souris-moi donc!
PERRETTE, à part.
Je ne peux pas. (S'efforçant pour prendre un air riant.
Monsieur, pardonnez-moi... j'ai peur de vousl
CROCHARD
On peut m'apprivoiser, c'est ton affaire ! Tu ne dis plus rien, es-tu si sotte que cela?
Pierrot passe sa tête, et montre le poing à Crochard sans qu'il le voie.
PERRETTE
Que voulez-vous que je vous dise, monsieur Crochard? mon pauvre père...
CROCHARD
Laisse là ton père, parle de toi!
PERRETTE
Eh bien, moi,... je serai bien à plaindre si vous ne voulez pas me faire crédit, car c'est moi et Pierrot qui allons être vos débiteurs.
CROCHARD
Tu épouses cet âne de Pierrot?
Pierrot n'est pas un âne, monsieur Crochard !
c'est un bon et brave g:arçon que j'aime et qui vous paiera bien, si vous voulez attendre encore deux ans, trois tout au plus !
Môme jeu de Pierrot, qui, sans être vu, envoie un baiser à Perrette.
CROCHARD
Pas une semaine, pas un jour. Tu te maries, tu prendras sur ta dot. Tu aimes Pierrot? Tant mieux pour toi. Mille écus pour avoir ce beau mari, ce n'est pas trop cher! Ton père verra les huissiers aujourd'hui.
PERRETTE , à part.
Vieux monstre, va!
CROCHARD
Tu dis...?
PERRETTE
Je dis que vous me ferez peut-être grâce quand vous aurez goûté ma crème.
CROCHARD
Ah! tu as de la crème? de la vraie?
PERRETTE
Goûtez, monsieur, et, si vous n'êtes pas trop méchant; vous en aurez de la même tous les jours.
CROCHARD
Voyons d'abord. Oh! c'est qu'on ne me
trompe pas, moi! Mais quelqu'un l'a déjà goûtée! on a bu dans ma tasse! Est-ce ce polisson de Pierrot?
PIERROT, paraissant.
Monsieur?
CROCHARD
Je ne t'appelle pas.
PIERROT
Monsieur a demandé une tasse?
Il va en chercher une au buffet.
CROCHARD, à part.
Le drôle écoute aux portes et la petite me
tend un piège, (a pierrot qui lui présente une tasse.) Qui
a bu dans ma tasse?
PIERROT
Moi, monsieur. Vous dites que le lait du pays est empoisonné. Mon devoir était de ne pas vous en laisser boire une goutte sans avoir fait l'épreuve sur moi-même. Je peux vous répondre de celui-ci, monsieur. Goûtez, goûtez!
CROCHARD goûte la crème.— En colère.
C'est de l'eau, et de l'eau claire! Ah! on se moque de moi?
il veut jeter le reste de la tasse à Perrette; il se ravise et le lance au nez; de Pierrot, qui fait semblant de pleurer.
PIERROT
Oh! la la! oh! la la! (a part.) Çavabien,il est furieux !
CROCHARD, le poussant dehors et fermant la porte au verrou.
Toi, je te chasse et je te retiendrai sur ton compte tout le mobilier que tu m'as usé et toute la vaisselle que tu m'as cassée ! (a Perrette.) Quant à vous, la bellC; vous ne sortirez pas d'ici sans m'avoir payé votre malice.
PERRETTE, ramassant son sabot, qu'elle n'a pas eu le temps de remettre.
N'approchez pas, ou je cogne!
CROCHARD
Elle le ferait comme elle le dit! Voyons, Perrette, es--tu folle? qu'espères--tu de moi avec ces manières^ là?
PERRETTE
Rien, je n'espère plus rien! j'étais venue avec l'espérance de vous attendrir.
CROCHARD
On peut toujours m' attendrir. Promets -moi...
PERRETTE
Rien, vous dis-je! j'ai eu une mauvaise idée, le bon Dieu m'en punit.
Quelle idée avais-tu? Elle était peut-être bonne?
PERRETTE
Non! elle était indigne de moi! je voulais faire la coquette avec vouS; j'avais ouï dire... c'était mal, je n'ai pas pu seulement vous faire un sourire.
GROCHARD.
Donne-moi un baiser, je te tiens quitte du sourire !
Pierrot paraît à la porte de droite, armé d'un manche à balai. PERRETTE.
Et de la dette?
GROCHARD.
Et de tout^ si...
PERMETTE
Assez! vous êtes un vieux coquin, laid, bête et méchant! N'avez-vous pas de honte de ruiner le pauvre monde? Ah! vous faites le brave homme, vous, et il y a des gens qui croient que vous rendez des services! Ahl vous Avouiez être conseiller municipal, vous faites môme le généreux quand on vous regarde ! Vous diriez volontiers que vous avez fait grâce à beaucoup de débiteurs. Je me le suis laissé dire aussi, à moi ;
mais je vois comment vous agissez! vous prêtez aux maris et aux pères, avec l'espoir de perdre et d'avilir leurs femmes et leurs filles? Eh bien, je vous le dis, vous êtes un infâme et je vous méprise !
CROCHARD
Sotte fille! (a part.) Elle ''me fera du tort, il faut... (Haut.) Oui, tu es une sotte, Perrette! une prude qui monte sur ses grands chevaux et qui fait d'une plaisanterie une grosse affaire. La preuve que je ne te faisais pas de conditions, c'est que je consens à ce que tu désires, et que je ne prétends pas à ta reconnaissance. Je te donnerai du temps, mais tu paieras Tintérêt?
PERRETTE
En argent, oui, monsieur!
GROGHARD.
Est-ce que je te demande autre chose? Tu n'es pas déjà si belle ! (a part.) Si, elle est belle, mais l'argent est- plus beau que tout, (ii va pour
sortir à droite et trouve Pierrot sur le seuil.) Eh bien,
qu'est-ce que tu fais là, toi?
PIERROT, grattant le plancher avec le bout de son manchè à balai.
.îe balayais votre escalier, monsieur, je balaie!
LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT ^05 CROCHARD, à part.
Il m'aurait bien balayé les côtes ! Allons, soyons généreux! (Haut, à Perrette.) Je te donne quatre ans et j'augmente l'intérêt tous les ans.
Soit, monsieur.
Il sort.