‹ Dernières semaines littérairesChapitre 2 sur 14 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1864 ^ Tous droils réservés

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LITTÉRATEUR ET ROMANCIER

1« mars 1863.

 larin(lejuilleti85. j'étais à Dieppe, dans la rue, et de fort méchante humeur, parce que ma mauvaise étoile m'avait conduit dans un hôtel où Ton faisait payer cinq sols par chaque coup de sonnette, et où la chambre comptait double quand on avait l'impertinence de ne pas dîne|, à la table d'hôte. J'étais plongé dans de mélancoliques réflexions sur le désaccord des bains de mer avec la médiocrité des fortunes, et je regrettais de n'être pas Anglais, auteur dramatique ou simplement millionnaire, quand mon compagnon de voyage s'écria : Tiens! voilà Halévy!

* Souvenirs et portraits* — Derniers souvenirs et portraits,

C'était la première fois que je voyais de près Fauteur de la Juive. Je fus frappé de l'air de tristesse spirituelle et bienveillante répandu sur son visage. Au premier abord, ce visage semblait vulgaire, et Halévy ajoutait encore à cette impression par cette insouciance d'allures et cette négligence de costume familières aux travailleurs et aux artistes. Pour le passant, pour le curieux superficiel, . rien ne le distinguait d'un notaire en voyage ou d'un avoué en vacances. D'épaisses lunettes — moins larges pourtant que celles de M. Thiers, — interceptaient ce rayonnement du regard, qui est à la figure ce que le soleil est au paysage. Mais bientôt le charme de sa parole réagissait sur l'ensemble de sa physionomie. Son œil, fortement enchâssé sous l'arcade sourcilière, s'accordait bien avec son sourire pâle et doux. Son front large et bombé, plein et ferme, s'éclairait d'une lumière intérieure, qui faisait songer à la veilleuse sous l'albâtre» Ce qu'il y avait d'un peu laborieux dans ce talent si élevé se reflétait, pour ainsi dire, dans l'illumination graduelle de cette tête pensive. La note dominante pourtant, c'était une tristesse résignée, intelligente, sereine; la tristesse d'un homme trop pénétré de la supériorité de l'idéal qu'il rêve sur l'œuvre qu'il exécute, ou froissé du peu de proportion du travail où il seconsupe avec les inconstances de la gloire humaine et les injustices du pubUc.

Jamais je n'avais mieux compris, qu'en regardant F. Halévy, que les grands artistes se divisent en deux classes : ceux qui ont reçu du ciel un don spécial, une vocation particuhère et exclusive, et que l'on ne peut se figurer appUquant à un autre art leurs facultés et leur

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étude ; et ceux qui, plus comprèhensifs, moins concentrés sur un point, doués d'aptitudes plus variées, ont excellé dans un art, tout en faisant d'heureuses excursions à droite ou à gauche et en nous laissant deviner qu'ils auraient presque également réussi ailleurs. Ainsi, pour nous en tenir à quelques noms modernes, bien que M. Ingres soit, dit-on, absorbé en ce moment par sa dignité de sénateur, qu'il ne rêve plus que rapports et bureaux, et déplore le dernier catarrhe qui l'a éloigné du Luxembourg pendant l'importante discussion de l'adresse, il semble que H. Ingres n'a été et ne pouvait être que peintre, et on ne saurait se l'imaginer autrement que le pinceau à la main : Paul Delaroche, au contraire, beaucoup moins peintre peut-être, aurait été un historien ou un moraliste éminent ; Félicien David n'a pas, nous le croyons, une portée bien étendue et de bien vives échappées hors de cet étroit et charmant domaine où il règne en maître, où il a recueilli les fines mélodies du Désert^ la délicieuse Omntale de Lalla-Rotikh ; tandis que Meyerbeer, s'il n'avait mieux aimé écrire, en dépit de Henri Heine, le quatrième acte des Huguenots^ eut été un diplomate de première force.

Évidemment Halévy appartenait à cette race méditative et complexe pour laquelle tel ou tel art n'est que la con* centration énergique, l'application par excellence de facultés éparses et diverses. Survienne une circonstance favorable ou une nécessité impérieusej ces talents n'ont que très-peu à faire pour s'ajuster à un autre cadre et se révéler sous une autre forme. Nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, Halévy se trouva dès le

premier jour au niveau de ces fonctions qui exigent un esprit si souple, des connaissances si variées, et le don si rare de rendre attrayantes par le charme ou le piquant des détails bien des pages abstraites ou érudites. Il y déploya des qualités remarquables d'écrivain, de biographe et de penseur, de singulières aptitudes d'assimilation et d'analyse ; parlant aussi bien du sculpteur Simart, du peintre Paul Delaroche et de l'architecte Fontaine, que des musiciens Adolphe Adam et George Onslow ; se surpassant enfin dans deux morceaux que l'on ne saurait lire sans émotion : Mozart et surtout Adolphe Nourrit. Comme tel, Halévy est justiciable de la critique littéraire : il nous appartient aussi comme romancier : ceci me ramène à Dieppe et à mon histoire.

— Où allez-vous, maître? dit mon compagnon à Halévy, qu'il connaissait assez intimement.

— Je vais au Tréport, ou plutôt je me sauve... je m'enfuis... je ne suis pas assez riche pour rester à Dieppe...

Pas assez riche pour rester à Dieppe ! l'homme éminent, arrivé à Tapogée de son talent et de sa gloire, l'auteur de vingt opéras applaudis et de vingt autres qui auraient mérité de l'être; un des deux chefs de l'École française, le secrétaire perpétuel d'une Académie, le compositeur célèbre dans le monde entier, l'artiste à qui nous avions dû de si douces heures... pas assez riche! Et il disait cela comme une chose toute simple, sans s'irriter, s'étonner ni se plaindre ! Je rentrai en moi-môme, face à face avec mon obscurité et ma petitesse ; j'eus honte de ma vanité, de ma mauvaise humeur, de ma révolte contre les coups du sort et les coups de sonnette, de mes colères

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conlre les éditeurs et les Reviewers qui s'obstinaient, les insensés ! à ne pas changer mon écritoîre en Sacramento ou en Pactble.

En ce moment, comme pour donner à ma douloureuse -surprise une expression pleine de couleur locale, deux Anglais passèrent, lorgnèrent la mer, et dirent : Oh!

— Mais, reprit Halévy, si vous voulez un appartement assez joli et pas trop cher, allez rue Duquesne, derrière le marché.., de très-braves gens... au second, une belle vue... Je viens de m'y reposer quelques heures, et le logement doit être libre.

Nous courûmes à l'adresse indiquée : un quart d'heure après, j'étais établi dans la chambre qu'Halévy avait occupée dans la matinée. En installant mon petit bagage, j'aperçus, sous la commode, une feuille de papier qui s'était glissée entre le parquet et le tiroir inférieur : je la ramassai machinalement ; elle était froissée, chiffonnée, couverte de poussière. Je parvins cependant à y lire, à travers un dédale de ratures et de surcharges, quelques phrases écrites au crayon :

« Très-embarrassé : je ne sais plus comment finir... Si je faisais d'Orazia un admirable sujet magnétique? Rosénwald, magnétiseur de premier ordre, aurait acquis sur elle une puissance sans limites ; mais, par un secret de son art, il aurait appris que, si Orazia se marie, elle lui échappe... De là ses précautions extraordinaires pour la dérober aux poursuites passionnées du baron Gustave de Stora... Non, cela ne vaudrait rien... Alexandre Dumas a usé et abusé du magnétisme dans le roman. .. il faut cherchef autre chose... Veine épuisée... Voyons! si Rosen-

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