‹ Derniers chantsChapitre 19 sur 65 · LE RETOUR DU BAL · texte numérisé non relu

LE RETOUR DU BAL

Florem e.

« 0 Vanina, je plains voire veuvage; Vous l'aimiez tant, cet époux qui n'est plus! Parlez, fuyez : faut-il sur ce rivage Vous consumer de regrets superflus! »

Pour la Toscane aux campagnes fleuries Elle a quitté les lagunes chéries , Où ses beaux yeux pleuraient soir et matin ; Et de l'Arno les bords ont tant de charmes Que le sourire est éclos sous ses larmes Aux doux rayons du soleil florentin.

Qui n'a pas vu l'ange de la Toscane, L'ange aux yeux bleus, l'enfant de Vanina, Le cher objet de son culte profane , L'unique enfant que l'hymen lui donna?

Sans cette fleur que son cœur divinise , Sans cette tille, eût-elle fui Venise?

Comment jamais en former le dessein , De l'accomplir où trouver le courage, Si Vanina n'eût senti ce doux gage D'un chaste amour s'agiter dans son sein ?

Dieu, quelle enfant! elle est belle, mais bello Rien je n'ai vu de pareil en beauté.

CHANT l. KKi

Rêvez donc mieux ; opposez un modèle, Même en peinture , à la réalité.

Courez Pitti; cherchez dans la Rotonde Chef-d'œuvre égal a cette tête blonde.

Voici l'Albane et Raphaël dTrbin :

Cherchez... Mais non-, de leur main renommée One ne vola sur la toile animée Amour si beau ni si beau chérubin.

Le croiriez-vous i' j'en douterais moi-même

Si Yanina ne m'eût fait ses aveux :

Le croiriez-vous? jamais l'eau du baptême

De cet enfant n'a mouillé les cheveux.

Je vous surprends; mais c'est ainsi. Sa mère

A fait un vœu dans sa douleur amère :

Serment de veuve! et ce n'est pas chez vous ,

Bons habitants de la chaude Italie,

Ailleurs ne sais, que jamais veuve oublie

Le serment fait a l'ombre d'un époux.

Elle a promis a cette ombre adorée , Le bras tendu vers son froid monument,

Que de Saint-Marc la coupole dorée Serait témoin du pieux sacrement.

C'était lui dire : « A revoir, loi que j'aime! Si je te fuis pour un antre toi-même, Je reviendrai de la cité des fleurs , Et, sur le marbre où glacé tu reposes , Nous serons deux pour effeuiller les roses ; Deux nous serons pour répandre des pleurs. »

« — Eh! pourquoi donc n'être pas revenue;1 A-t-elle eu peur des brigands sur nos monts i De missNelfort l'aventure est connue, Et les a faits plus noirs que des démons. — Tïon! toujours vain, le voyageur vulgaire Parle beaucoup de ceux qu'il ne voit guère. Comme romans, tous ces (ails sont niés Par Yanina, disant quand on les conte : A beau mentir qui sur l'Apennin monte!

Et nos brigands sont bien calomniés.

» — A-t-elle eu peur du l'eu qui sur la crête D'un volcan mort brille à Pielra-MalaP

— Non : de l'enfer la flamme I inquiète ; Mais elle rit de celle flamme-là.

— Lors elle a craint en fendant les lagunes De l'Océan les grandes infortunes.

— Non; elle sait qu'en dépit des autans , L'eau si bien dort aux sables de Fusine, Que du rameur la voiture marine

Peut sur l'azur y glisser en tous temps.

» — Elle aurait donc, cette mélancolique, Qui tant pleurait, oublié son époux, Comme le sien la mer Adriatique?

— Ah! fi, l'horreur! marquis, que dites-vous?

— Que dans ses fers, loin de l'ombre plaintive, Ici , comtesse , Amour la tient captive :

Des cœurs de veuve Amour est grand larron.

— De le redire avez-vous bien l'audace! Tenez, marquis, vous lisez trop Boccace, Et ce mot-la sent le Décameron.

» — Alors pourquoi? — Par la raison qu'elle aime Ce que j'aimais quand j'avais nies vingt ans :

166 l\ MIRACLE.

Théâtre, bal, course, et douceur suprême Du far niente, ce roi des passe-temps.

Elle aime tout , mais encor plus sa fille ; Quand de Léa l'oeil animé pétille, Sous ses regards, de joie et de santé, Son cœur se pâme, un doux émoi l'inonde, Et, j'en conviens, elle oublîrait le monde Pour un souris de cet enfant gâté. »

Sur ses cheveux poser une rosette ,

Puis la baiser 5 y joindre un bijou d'or ,

Puis la baiser ; ouvrir sa collerette ,

Puis la baiser , et la baiser encor ;

Puis dans son char faire a la ville entière

Voir cet amour qui rit a sa portière 5

Puis, quand David chante a la Pergola,

L'y faire voir; la conduire a l'église,

Pour Dieu d'abord , mais aussi pour qu'on dise

« Quel bel enfant! » son bonheur, le voila.

Avec douceur l'archevêque la blâme « Si tout a coup Dieu rappelait a lui

CIlAiM" I. 107

Voire Léa... Calmei-Yous! mais son âme, Où sa chère âme irait-elle aujourd'hui?

Non dans les flots de cette mer ardente, Si bien décrite aux noirs tercets du Dante, Mais dans des lieux où le Seigneur défend Que jamais fille habile avec sa mère, Et loin du ciel, où vous irez, ma chère... Comprenez- vous le ciel sans votre enl'ant?

» — Pour réparer ma coupable imprudence,

Je pars, je pars, bon cardinal Bembo;

Mais ce soir, non : chez le grand-duc je danse

Et pour Léa ce bal sera si beau !

Mais pas demain : je vais à Vallombreuse ,

Et cet espoir rend Léa trop heureuse.

Le jour d'après, comment y consentir?

Dans l'Otello votre grand ténor chante ,

Et pour Léa, que la musique enchante-

Mais, cardinal, je promets de partir! »

Elle remet de semaine en semaine ; l'ourlant sa fille a cinq ans révolus.

Mais honneur soit a la pourpre romaine î Au cardinal on ne résiste plus Passé demain , où la fille accompagne Sa mère au bal chez l'envoyé d'Espagne. Léa le veut : on l'habille en Amour.

Quoi! sur ses yeux une gaze légère!

On l'ôlera , j'en jure par sa mère; Ce bal vaut bien qu'on retarde d'un jour.

Il vient, ce jour; l'enfant ouvre avec peine

Ses yeux battus; oui, Léa n'est pas bien.

Quatre docteurs sont venus, hors d'haleine,

Et, tous les quatre, ils ont dit : « Ce n'est rien. »

Un tel accord m'eût donné des alarmes ;

Mais de la mère il a séché les larmes.

Vous comprenez qu'elle renonce au bal ;

Puis elle cède a la voix d'une amie :

« Oui, quand Léa sera bien endormie,

Tout a fait bien , j'irai donc; mais c'est mal. »

L'épi d'argent, jeté vaille que vaille,

Se mêle aux fleurs qu'on pose en la coiffant:

Que voulez-vous? Sans cesse il faut qu'elle aille De sa toilette au berceau de l'enfant.

Son corps qui fuit par trois fois se dérobe Aux bras levés qui lui tendaient sa robe : Tout en dormant son bel ange parlait.

Le landau part, il est parti... Mais, folle , Elle revient, et vers son enfant vole : Elle a rêvé que Léa l'appelait.

Bal enchanteur!... quels accords! quelle ivresse!

Feux suspendus, reflets des diamants,

Tout l'éblouit , et d'un peu de tristesse

Ses yeux voilés, n'en sont que plus charmants.

Elle ne peut entendre le mot belle,

Sans regarder si sa fille est près d'elle.

« Vous vous trompez, pour être plus a nous

De votre effroi devenez donc maîtresse :

Car c'est a vous, \ anina, qu'on s'adresse ,

Et ce mot belle , il était dit pour vous. »

L'archet vainqueur l'entraîne enfin, remporte Entre les bras ouverts pour l'enlacer ,

Quand ce murmure : « Elle expire, elle est morte! »

En l'arrêtant soudain vient la glacer.

a Morte! qui donc? mon enfant!... » Elle tombe,

Puis, rappelant sa force qui succombe,

Elle renaît, semble vivre a moitié ,

Et par l'effort d'une vertu plus mâle

Sur ses genoux se relève , mais pâle ,

Pâle a navrer tous les cœurs de pitié.

Comme elle eût fui vers sa fille élancée, Si la stupeur n'eût enchaîné ses pas 5 Elle est muette, immobile, insensée, N'entend plus rien, ne voit plus, ne sent pas. Mais sur son front ses cheveux se hérissent ; Mais regardez ses bras qui se roidissent , Sans rendre un son, ses lèvres se mouvant : Beauté, douleur, épouvante et silence, C'est la statue , idole de Florence ; De Niobé c'est le marbre vivant.

Un cri perçant sort du fond de son âme. Loin du palais, pour l'atteindre , volez!

CHANT 1. i7i

Car sa terreur a des ailes de flamme.

Iîrillants et fleurs au vent s'en sont alh's : Contre la pierre en fuyant elle frappe Son pied sanglant, qui du satin s'échappe ; Mais elle arrive; elle court au berceau , Désespérée, et pourtant elle espère.

Hélas! en vain, ce berceau, pauvre mère, N'en est plus un : ce n'est plus qu'un tombeau.

D'un mal soudain l'atteinte convulsive T'a ravi tout; oui, tout en un moment. « Et j'étais loin, lorsque sa voix plaintive A son secours m'appelait vainement !

Léa, Léa! pourquoi l'ai-je quittée?

Comme a la mort je l'aurais disputée!

Ah! d'une mère un baiser peut guérir ; Mais je riais, mais l'enfant que j'adore , Léa mourait et je dansais encore :

Morte est Léa, je n'ai plus qu'a mourir.

» Quand je mourrais, me serais-tu rendue, Moitié de moi, cher plaisir de mes yeux:'

Comme ici-bas, aux cieux je t'ai perdue;

Sans mon enfant quel désert que les cieux! Et de mes bras pour toujours envolée, Des bras de Dieu ma fille est exilée , Et c'est par moi ! Mon sort est mérité ; Mais quel tourment qu'une absence éternelle ! Loin d'elle un jour me durait tant! Loin délie Que me sera toute l'Éternité? »

Elle est en proie à cette idée horrible , Sans que sa voix puisse rien murmurer, Et ce sommeil si tristement paisible, Ses yeux hagards s'y fixent sans pleurer. Lorsque Léa répandait quelques larmes, Elle accourait palpitante d'alarmes , Ne rêvant pas de plus affreux malheur ; Et maintenant que lui demande-t-elle?

Ce qui glaçait son âme maternelle , L'infortunée, un soupir de douleur.

Mais c'en est fait! tes lèvres qui sont closes, Aimable enfant, jamais ne s'ouvriront,

Et tes beaux yeux qui disaient tant de choses,

Fermés aussi, plus ne lui parleront.

De Vanina les deux genoux fléchissent ,

Et de ses mains les doigts tremblants s'unissent ;

Devant le Dieu qui vient de l'accabler,

Sans l'accuser, son respect s'humilie

Et sa douleur paraît s'être affaiblie,

Puisque ses pleurs commencent a couler.

Elle choisit les roses les plus belles Que le matin Léa lui vint offrir; Pauvre Léa, qui, prenant pitié d'elles.

Disait : « Demain, je les verrai mourir. » Las! elle est morte, et sa mère environne Son front glacé de leur fraîche couronne. Ah! laissez-la, les yeux sur son trésor, Parer ce front plus pâle que l'albâtre : Plaisir dernier d'un amour idolâtre Qui veut que morte elle soit belle encor.

Sous les ciseaux sa chevelure crie; Non pas la tienne-, eût-elle, cotte main

Sur tes cheveux, créature chérie, Porté du fer le tranchant inhumain ?

Morne , elle part , prenant avec ses tresses , Qu'ont tant de fois dénoué tes caresses, Tous les bijoux dont elle eût fait les tiens ; Puis, comme au temps où dans ton exigence Tu te fâchais pour un moment d'absence, Vers toi se penche, en disant : « Je reviens! »

Sur le chemin qu'elle suit en silence, Chacun la plaint et n'ose lui parler.

Eh! que lui dire? Est-il cœur a Florence , Cœur assez froid pour l'oser consoler ? Mais, défaillante, elle ne put se taire Quand elle vit les murs du baptistère : « Hier encor, j'aurais pu la sauver; Et si mes bras, un jour avant sa perte, A l'eau céleste ici l'avaient offerte, Mon âme au moins saurait où la trouver. »

Elle entre entin dans l'église prochaine, Et , contemplant la Mère des douleurs ,

Non loin du seuil où le remords l'enchaîne ,

Offre à genoux ses dons mouillés de pleurs.

Humble, elle dit : « Prenez, Vierge adorée,

Ces diamants dont je l'aurais parée ,

Et qui pour moi sont des biens superflus ;

Prenez aussi la chevelure blonde,

Qu'elle aimait tant : rien ne m'est plus au monde,

Plus rien jamais, puisque Léa n'est plus ! »

Lors elle prie ; et qu'il était sincère,

Ce repentir si long-temps contenu !

Ah! cette mère, aux genoux d'une mère ,

Eut un langage à la terre inconnu.

Que lui dictait ce repentir si tendre?

Nul ne l'a su ; mais , ému de l'entendre ,

Le marbre saint sembla gémir tout bas ,

Et de la Vierge une larme divine

Alla tomber sur la joue enfantine

Du Fils de Dieu, qui dormait dans ses bras.

CHANT DEUXIEME

Page 1