ACTE J, SCÈNE II
MÉLUSINE
Je ne la vis qu'enfant, et ne sens rien pour elle. Je commençai de vivre au temps où sur ces bords La science a mes yeux dévoila ses trésors.
MATHILDE
Comment ne rien sentir pour l'heureux ciel de France? Un souvenir si doux s'attache a notre enfance!
C'est plus tard, c'est à l'âge où l'on craint l'avenir, Qu'on se reprend d'amour pour ce doux souvenir. Embelli par le temps, plus il fuit, plus on l'aime.
(A Mélusine.)
J'ai pensé comme vous 5 et, m'abusant moi-même,
Le bonheur de savoir, qui devait m'enivrer,
M'a laissé le regret de ne plus ignorer.
0 riante ignorance, ô fraîcheur de la vie!
De nos premiers beaux jours 6 fleur trop tôt ravie!
Jeune, on te foule aux pieds, et ton parfum pour nous
Sur le bord de la tombe est le seul qui soit doux.
MATHILDE
Au midi de vos ans n'en pleurez pas l'aurore : Tel je vous vis, Contran, tel je vous vois encore;
270 MÉLUS1NE.
Les ans sur votre front passent sans le toucher, Et le temps pour vous seul semble ne pas marcher.
MÉLUSINE
C'est vrai ; lorsqu'ici bas tout décline et tout change , Par quel art merveilleux , par quel secret. . .
(Le son du cor retentit à la porte du cliâteau.) CONTRAN.
Qu'entends-je?
MATHILDE
Un pèlerin.
(Le même son se répète deux fois encore.) CONTRAN.
Si tard!
MATHILDE
Peut-être un chevalier; Pour lui, comme pour tous, soyez hospitalier.
GONTRAN
Oui , Mathilde.
MELUSINE , à part, en voyant Gontran prendre le livre.
Il l'emporte!