‹ Derniers chantsChapitre 56 sur 65 · ACTE I, SCEiNE l\. 28ô · texte numérisé non relu

ACTE I, SCEiNE l\. 28ô

El sens sur celte grève, où le Jourdain tarit. Mon espoir se flétrir comme tout s'y flétrit.

Dans le désert parfois brille une eau mensongère

Aux yeux, qu'en les trompant sa fraîcheur désaltère;

Ainsi, lorsque mes yeux dévorent l'horizon,

Le manoir paternel, son antique blason,

Sa croix où j'ai prié, ses créneaux, ses ombrages

M'apparaissent de loin fuyant sur les nuages.

Je les vois au couchant dans leur vol m'appeler,

Et voudrais vers l'Europe avec eux m'cnvoler;

Et je pars ; mais partir est encore un supplice :

Puis-je, a travers les flots de cette onde où je glisse,

Dans cet air que je fends, puis-je emporter le bien

Qui seul est tout pour moi, sans lequel tout n'est rien,

Que doit rêver absent et pleurer ma faiblesse,

Elle enfin , et ce cœur qu'en parlant je lui laisse ?

Je me consume alors de regrets superflus;

Je hais le ciel natal; pour moi l'exil n'est [dus

Sur la rive étrangère où je la vis si belle ;

L'exil, c'est la patrie où je vivrai loin d'elle.

MÉLUSINE

Pourquoi loin de ces bords voulez- vous l'entraîner? Est-ce donc aussi doux que de l'y couronner?

280 MÉLUSINE

BAUDOUIN

Le puis je?

MÉLUSINE

Un roi peut tout.

Que n'est-il vrai!

MÉLUSINE

Tout plie Sous son autorité, qu'il commande ou supplie.

BAUDOUIN

Je suppUrais.

MÉLUSINE

En roi qu'on ne peut refuser.

BAUDOUIN

El je verrais l'obstacle a mes yeux se briser ?

MÉLUSINE

Il n'est point pour un roi d'obstacle insurmontable.

BAUDOUIN

Oui, ce litre imposant me rend tout favorable,

\<;TK l, SCÈNE l\. 2s

Dieu même, et je l'ai vu (l'un œil indifférent!

C'est mon droit, c'est mon bien ; pour monter a ce rany

11 n'est point de danger que mon cœur ne délie.

Je suis ambitieux , et je m'en glorifie ;

Je le suis par amour : je veux régner ; je veux ,

En leur donnant des lois, en triomphant pour eux ,

M'cmparer d'un trésor plus cher qu'un diadème ,

Plus enivrant cent fois que la gloire elle-même ;

Et, pour le conquérir puisqu'il faut être roi,

Je le serai : demain tout fléchira sous moi.

MÊLUSINE.

Régnez donc !

MATHILDE

Mais Tancrède indigné ! . . .

BAUDOUIN

Qu'il s'indigne Qu'importe, si nos pairs me jugent le plus digne? Que me font et sa brigue, et sa gloire, et son bras? Je l'honore, Mathilde, et je ne le crains pas. Je pouvais, par respect, dépouiller ma naissance, Quand je ne lui cédais qu'une vaine puissance 5 Mais immoler pour lui mon bonheur de mes mains! Non 5 j'oppose a ses droits ceux de deux souverains,

288 MELUS1NE.

Leur sang royal au sien , qu'il fait parler en maître ; J'oppose a ce qu'il fut... ce qu'un jour je dois être. D'un passé qui vieillit, que peut le souvenir Contre tous les dangers qu'enferme l'avenir? Eh bien donc, qu'à son bras mon jeune bras succède : . 11 a pour avenir le passé de Tancrède.

MÉLUSINE

Dieu vous le doit, Baudouin; régnez : je reconnais

Le Godefroy nouveau qu'en vous je devinais.

Régnez : a vous le trône! a vous la renommée

Qui croît comme la palme au pays d'idumée!

A vous les vœux de tous, leur suffrage et le mien !

Je donne ici l'exemple à l'Orient chrétien ;

El si cette âme enfin, qui pour vous fut si fîère,

Vous a de son respect salué la première,

Croyez... Mais vos amis ne m'attendent-ils pas?

Puissé-je de leur couche écarter le trépas!

En vous quittant pour eux, je vous sers : a vos larmes

Ce n'est pas seulement rendre des frères d'armes;

C'est assurer des bras a vos nobles projets,

Baudouin ; c'est a leur roi conserver des sujets.

(Elle bort.,

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