‹ Derniers portraits littérairesChapitre 28 sur 60 · M. DB RÉMUSAT. SOI · texte numérisé non relu

M. DB RÉMUSAT. SOI

fait qu'on cause et qu*on ne déclame pas. On s'attache surtout à l'élite, à ce qui est apprécié de quelques-uns, des meilleurs, à ce qui nous fait sentir à sa source la vie de l'esprit. Heureux si on peut le rencontrer non loin de soi! Il y a, sachons-le bien, dans chaque génération vivante quelque chose qui périt avec elle et qui ne se transmet pas. Les écrits ne rendent pas tout, et, dès qu'on a affaire à des pensées délicates, le meilleur est encore ce qui s'envole et qui a oublié de se fixer. On sait qu'il y a des langues d'Orient dans lesquelles toute une portion vocale ne s'écrit point; il en est ainsi de chaque littérature. Tout ce qui a vécu d'une vie sociale un peu compliquée a son esprit à soi, son génie léger, qui disparaît avec les groupes qu'il anime. Les successeurs sont tentés d'en tenir peu de compte, même quand ils s'en portent les héritiers. Lorsque vient le lendemain, on ramasse le fruit d'hier, mais on n'a pas eu la fleur; et ce fruit môme, on ne l'a pas vu, on ne l'a pas cueilli sur l'arbre dans son velouté et dans sa fraîcheur de duvet. Une fois à distance, on parle des choses en grand, c'est>à-dire le plus souvent en gros. Même lorsqu'on croit les savoir le mieux , on court risque de tomber dans des confusions qui feraient hausser les épaules à ceux dont on parle, s'ils revenaient au monde. Tel qui, dans le temps, n'aurait pas été admis à l'antichambre chez M°»« de La Fayette ou chez M™« de Maintenon, est homme à célébrer intrépidement les élégances du grand siècle. Le xYiiP siècle est depuis longtemps en proie à des amateurs et soi-disant connaisseurs qui n'ont pas l'air d'en distinguer les divers étages, de soupçonner ce qui, par exemple, sépare Dorât de Hulhière. L'à-peu-près ei lepéle-méle se glissent partout. Cela fait souffrir. Mais quand il s'agit de morts déjà anciens, et dont la dépouille est à tout le monde, comment venir prétendre qu'on les possède mieux, qu'on a la tradition de leur manière et la clef de leur esprit, plutôt que le premier venu qui en parlera avec aplomb et d'un air de connaissance? Avec les vivants du moins, on a des juges, des té-

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moins de la ressemblance, un cercle rapproché qui peut dire si, au milieu do tout ce qu'on a sous-entendu ou peut-être omis, on a pourtant touché Tessentiel , et si Ton a saisi l'idée, Tair du personnage.

Aujourd'hui donc, en dépit do ce qu'il y a d'un peu plat ou d'un peu gros dans les vogues du jour, consolons-nous avec un des hommes qui sont le plus faits pour intéresser et pour piquer la curiosité de ceux qui ont le plaisir d'être leurs contemporains; car s'il a beaucoup écrit, il n'a publié qu'une moitié de ses œuvres et n'a livré qu'une des faces de son talent ; car, eût-il tout publié, il aurait encore plus d'idées qu'il n'en aurait produit dans ses livres. Il est le libre causeur par excellence ; il a de Tancienne société le ton, le goût, les fa^ çons déliées, avec tous les principes (y compris les conséquences) de la nouvelle; il a de bonne heure épousé et profeî^sé les doctrines généreuses de son temps, et il n'en a pris aucun lieu commun. A dix-huit ans il était le plus précoce et le plus formé des esprits sérieux, et il se retrouve le plus jeune à cinquante.

M. Charles de Rémusat est né à Paris sous le Directoire (14 mars 1797); ses parents tenaient à l'ancien régime par les manières, par les habitudes, mais sans aucun de ces liens de naissance ou de préjugé qui enchaînent. Nous avons dit et montré ailleurs quelle était sa mère (1). Le jeune enfant grandit auprès d'elle dans une liberté aimable, dans une femiliarité qui l'initiait aux réflexions de cette femme distinguée, sur laquelle il devait bientôt agir à son tour. Celle enfance heureuse se pourrait presque comparer à une promenade dans laquelle un très-jeune frère rejoint, à pas inégaux, sa sœur aînée qui lui fait signe et qui l'attend. Pour le jeune Rémusat, le salon précéda le collège. Il y entendait parler de bien des choses, surtout de littérature, de Corneille et de Racine, de Geoffroy et de Voltaire, des Grecs et des Ro-

(1) Voir rarticle sur M»« de Rému?al [Portraits de Femmes^ 1S45).

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mains, de tout ce dont on causait volontiers alors, après les excès de la Révolution, avant le réveil de I8i4, à l'ombre du soleil de l'Empire, « à cette époque, nous dit-il, où Von avait de V esprit^ mais où Von ne 'pensait pas. »

Penser, en effet, c'est n'être jamais las, c'est recommencer toujours, et l'on avait horreur de rien recommencer. Après de telles secousses, la société tout entière fait comme un homme qui a éprouvé de grands malheurs et qui n'aspire plus qu'au repos, aux douceurs d'une vie commode, et, s'il se peut, agréablement amusée. Les plus délicats se rejettent sur les distractions de l'esprit; mais du fond des choses, il en est question aussi peu que possible; on craindrait de rouvrir rabîme et d'y revoir les monstres.

Cette tiédeur d'opinion, cette paresse et presque cette peur de penser, du moment qu'il s'en rendit compte, devint une des antipathies du jeune homme et l'ennemi principal qu'il se plut tout d'abord à harceler. Ce fut comme le premier but de son sarcaj^me et de son dédain, dès que sa propre nature se déclara; ce fut le jeu de ses premières armes. Depuis lors, et sous quelque forme qu'il l'ait retrouvée, il n'a cessé de guerroyer contre, de combattre cette lâche indifférence, et il ne lui fait pas plus de grâce sous sa lourde et matérielle enveloppe de iSél que sous sa légèreté frivole de i817. A l'élégance près, c'est bien Ja même à ses yeux; et lorsque tant d'autres, et des plus vaillants, se sont lassés à la peine et ont renoncé dans l'intervalle, il semble avoir conservé contre elle sa jeune et chevaleresque ardeur. C'est que M. de Rémusat, par instinct comme par doctrine, croit que la stagnation est mortelle à la nature de l'homme ; il pense qu'elle corrompt autant qu'elle ennuie, et il prendrait volontiers pour sa devise cette parole du grand promoteur Lessing, laquelle peut se traduire ainsi : « Si l'Être tout-puissant, tenant dans une main la vérité, et de l'autre la recherche de la vérité, me disait : Choisis, je lui répondrais : 0 Tout-Puissant, garde pour toi la vérité, et laisse moi la recherche de la vérité. » — Marcher va\l\ax!Mûfct\\ ^

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toujours, dût-on même ne jamais arriver, c*est encore après tout une haute destination de Thomme (i).

Mais, si précoce que fût le jeune Rémusat, nous Tavons un peu devancé. Un jour il sort assez à contre-cœur du salon do sa mère, et le voilà qui entre au collège. Il fit d'excellentes études au Lycée Napoléon, sans pourtant obtenir plus de deux accessits au Concours. Durant la dernière année, en rhétorique, il avait eu d'assez grands succès en discours français pour être le candidat le plus désigné à la couronne universitaire ; mais les événements politiques de 18i4 lui firent quitter le collège avant la fin de Tannée. Ce fut un autre brillant élève de la même classe, M. Dumon, qui remporta le prix.

Tout en suivant ses études, le jeune homme, on le pense bien, ne s'y astreignait pas. Son esprit sortait du cadre et se jouait à droite et à gauche sur toutes sortes de sujets. Pourtant il était, durant ce temps-là, sous la direction spéciale d'un mahre bien docte et de la bonne école, M. Victor Le Clerc. M. Le Clerc a composé, comme chacun sait, de savants ouvrages ; il en a fait de spirituels. M. de Rémusat peut en partie s'ajouter à ces derniers (2). Sous ce régime d'une instruction forte qui laissait subsister l'élan naturel , il se développait sans contrainte; tout en acquérant un fonds d'études solide, son esprit se tenait au-dessus et s'émancipait. Mais il a dû à cette nourriture première, si bien donnée et si bien reçue, son goût marqué pour les nobles sources de l'antiquité,

(1) Voir, pour les curieux, et comparer avec le mot de Lessing Téplgranime xxxiii« de Callimaque, et aussi ce que dit Pascal de la chasse el du lièvre : a On n'en voudroit pas s'il éloit offert. »

(2) Comme souvenir littéraire du temps de cette éducation, j'ai entre les mains une rare brochure, un petit poiîme [Lysis) censé Irouvé par un jeune Grec sous les ruines du Parthénon, et dont M. J.-V. Le Clerc se donnait pour éditeur (chez Delalain, 1814). Ce poëme est, en quelque sorte, dédié par l'épilogue à Mn>« de Rémusat la mère : ©eà «yàp ii (i.oi •y'èXirl; -h^ii' tupiTO... C'est ainsi que les Ménage, les Boivin et les La Monnoye avaient autrefois célébré Mo>« de La Fayette ou M">< Daguei^ •eau.

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sa connaissance approfondie de la plus belle et de la plus étendue des langues politiques, cet amour pour Cicéron qui est comme synonyme du pur amour des lettres elles-mêmes ; et, quelques années après (1821), il payait à M. Le Clerc sa dette classique, en traduisant pour la grande édition de TOrateur romain le traité De Legihus. Une préface, non-seulement érudite, mais philosophique, d'un ordre élevé, y met en lumière les divers systèmes des anciens sur le principe du droit, et témoigne d'un esprit devenu maître en ces questions, et qui s'entend avec Ghrysippe comme avec Kant.

Dès le collège une vocation chez lui s'était déclarée très-vive. Il faisait des vers, surtout des chansons. J'en ai parcouru tout un recueil manuscrit, duquel je ne me crois permis de rien détacher. Les premières remontent à 1812. Le jour qu'il a quinze ans, le jour qu'il en a dix-sept, il chante, il jette au vent son gai refrain à travers les grilles du lycée, dans les courts intervalles du tambour. Il parcourt sa vie passée et note déjà ce qu'il appelle ses âges. Sa jeune veine a, pour tous les événements qui l'émeuvent, des couplets trèsnaturels et très-aimables. Quelquefois c'est une épitre à la Gresset qu'il adresse à sa mère du fond de sa pédantesque guérite; il vient de lire la Chartreuse, Quelquefois c'est une romance plaintive qui s'échappe, ou bien quelque élégie inspirée par le sentiment, et qui me rappelle sans trop d'infériorité la belle pièce de Parny sur Vabsence. Mais la forme habituelle et facile pour lui, celle à laquelle il revient de préférence et qui se présente d'elle-même, c'est la chanson. Plus tard, dans un article sur Béranger, il nous en a donné la théorie d'après nature. Dans cette page charmante, il n'a eu qu'à se ressouvenir et à nous raconter son propre secret :

« Mais qui mieax que Tauteur lui-même, nous dit-il, ressent cette harmonie mutuelle da langage et du chant? Demandez-lui compte de son travail, à peine saura-t-il vous en faire le récit. Un jour, pourrat-il vous dire, il se trouvait dans une disposition vague de rêverie et

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d'émotion, il éprontait le besoin d'adoucir un chagrin ou de fixer ali plaisir. Des sensations à peine commencées se pressaient en loi, des images informes et riantes passaient devant ses yeux. Peu à peu il s'anime davantage ; une image plus précise se retrace à lui, et il veut la saisir et la chanter. Ou bien c'est un sentiment qui se prononce el qui bientôt demande et inspire une expression poétique et musicale ; peut-être un air connu, dans un secret accord avec sa disposition présente, vient comme par hasard errer sur ses lèvres et lui dicte un refrain qui semble traduire la note par la parole ; parfois enfin quelques mots fortuitement rassemblés, qui représentent une image, qui forment un vers, lui viennent à l'esprit, et bientôt rappellent un air qui les relève et les anime. Alors la chanson commence ; on récrit presque sans la juger, avec peine ou facilité, mais toujours avec une sorte d'émotion, une certaine accélération dans le Mouvement du sang, qui, tant qu'elle dure, fait l'illusion du talent et ressemble à la verve. Sûrement ici l'art et le bon sens, recommandés par Boiteau même en chanson, jouent leur rôle, et surtout à présent que le style de ce petit poème doit être si travaillé et ta composition si remplie. Mais, malgré le soin de l'élégance, de la propriété, de la rime, jamais le poète ne rentre complètement dans son sang-froid; l'émotion première persiste ; l'air sans cesse fredonné , le refrain sans cesse redit, suffisent pour la soutenir, et la chanson, eût-elle coûté tout un jour de travail, semble toujours faite d'un seul jet. On ne sait quelle douceur s'attache à cette sorte de composition si frivole» si commune, si peu estimée. On rendrait mal cet oubli de toutes choses et de soi-même où elle jette un instant celui qui s'y livre, cette rêverie, ce trouble, cet abandon où l'àme, uniquement préoccupée d'une image, d'un sentiment, d'une sensation même, perd un moment le souvenir et la prévoyance, et se berce elle-même du chant qui lui échappe. Encore une fois, on croirait qu'il y a dans la chanson quelque chose qui vient apparemment de la musique, et qui donne à un divertissement de l'esprit la vivacité d'un plaisir des sens. Peut-être l'imagination seule opère-t-elle ce prestige, l'imagination qui sait tout embellir, la douleur qu'elle adoucit, comme le plaisir qu'elle relève.... »

Doué de la sorte et sentant comme il sentait, il était impos-

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siblecni^il contint sa chanson aux simples sujets d'amour ou de table et à la camaraderie de collège (4); les intérêts de gloire, de patrie, les événements publics, deyaient y retentir aussi, et, en un mot, lui qui chantait depuis 1812, devait na^ torellement, inévitablement, entrevoir et pressentir dans ses refrains les mêmes horizons que découvrait vers le même temps Béranger. C'est en effet ce qui arriva. Sa chanson adolescente était en train de se transformer, d'enhardir son aile, quand la publication du premier recueil de Béranger, à la fin de i815, vint faire une révolution dans Tart et dans son esprit : « Je ne crois pas, nous dit M. de Rémusat, qu'aucun ouvrage d'esprit m'ait causé une émoiion plus vive que la chanson Riusurez'vous, ma mie, ou Plus de politique. » De lui-même il en avait fait une à cette époque, dans le même sentiment, intitulée Dernière Chanson^ ou le 20 novembre (t8i5) (2). Une

(1) Bon nombre des plus anciens couplets de M. de Rémusat furent eomposés pour un dîner de camarades de collège, auquel assistaient tous les mois MM. Victor Le Clerc, Naudet, Odilon Barrot, Germain et Casimir Delavigne, M. Scribe à partir de 1817, etc., etc.

(2) Ce mois néfaste de novembre 1815 fut TépoqueMu procès de Ney, da procès de Lavalette, du projet de loi sur les juridictions prévôtales présenté à la chambre des députés par le due de Feltre, du projet d'omnistie avec catégories proposé par M. de La Bourdonnaye. Le procès de M. de Lavalette commença le 20 novembre , et celui du maréchal Ney !• 21. — Le refrain du jeune Rémusat était presque le même que celui de Béranger, par exemple :

Mais comment offrir à nos belles Des cœars flétris, des bras vaincus?

Nos chants seraient indignes d'elles :

Français, je ne chanterai plus t

Mais ici le refrain allait dans le sens direct du coaplet. Le refrain de Béranger, au contraire, qui tombait presque dans les mêmes termes, allait en sens inverse du reste des paroles, et de ce contraste sortait Tamère ironie :

Oui, ma mie, il fsat vons croire.

Faisons-nous d'obscnrs loisirs :

Sans plus songer à la gloire,

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autre intitulée le Vaudeville politique^ et dans laquelle il retrace toute l'histoire du noél satirique en Fiance, montre à quel point il comprit dès le premier jour le rôle de la chanson représentative.

Celte émotion qu'éprouvait le jeune homme, ce premier tressaillement qui, dans une pensée depuis si sérieuse et 8i diversement remplie, a laissé une irare si vive, qu'était-ce donc? C'était surprise et joie de voir réalisée à l'improviste une forme de ce qu'il avait lui-même plus confusément rêvé, c'était de rencontrer sous celle forme légère un idéal déjà à demi connu. Chaque fois qu'un génie favorisé trouve ainsi à point une de ces inspirations fécondes qui doivent pénétrer et remuer une époque, il arrive d'ordinaire qu'au début plus d'un esprit distingué se reconnaît en lui, et s'écrie, et le salue aussitôt comme un fière aîné qui ouvre à ses puînés l'héritage. Ce génie heureux ne fait qu'achever le premier et devancer avec éclat ce que plusieurs autres cherchaient tout bas et soupçonnaient à leur manière. De quelqiie nouveau monde qu'il s'agisse, petit ou grand, quand le Christophe Colomb le di'couvre, bien d'autres étaient déjà en voie de le chercher. Ainsi Déranger, ainsi Lamartuu', dans h's œuvres premères qui, seules encore, quoi qu'ils fassent, resteront l'honneur original de leur nom, apparurent comme l'organe soudain et comme la voix d'un grand nombre qui crurent tout aussitôt reconnaître et qui applaudirent en eux des échos redoublés de leurs propres cœurs. Tout concert unanime est à ce prix. Celle explication que je crois vraie, si elle intéresse jusqu'à un certain point les admirateurs dans la gloire du poêle admiré, n'ôie pourtant rien, ce me semble, à la beauté du sentiment, et elle ramène le génie humain à ce qu'il devrait être tou-

Dormons au sein des plaisirs.

Sous une ligue ennemie Les Français sont abattus :

Rassurez-vous, ma mio. Je n'en parlerai plu».

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jours, à une conditioa de fraternité généreuse et de partage. J'ai cru devoir insister sur ce premier coin de Tespril de M. de Rérnusat. Chacun plus ou moins a son défaut qu*ii avoue et son défaut qu'il cache, et ce dernier le plus souvent n*est pas le moindre. Chez quelques-uns, il en est ainsi des talents : on a son talent public, avoué, et son talent confidentiel, intime, lequel, chez les gens d'esprit, n'est jamais le moins piquant, ni surtout le moins naturel. Ceux qui n'ont connu de M. de Lally-Tolendal que ses plaidoyers pathétiques et ses effusions oratoires, et qui n'ont pas entendu ses délicieux pots-pourris tout pétillants de gaieté, n'ont vu que le personnage et n'ont pas su tout l'homme. L'esprit de M. de Rémusat se manifeste sans doute avec bien de la diversité dans ses écrits présentement publiés, on l'apprécie tout à la fois comme critique, comme philosophe, comme moraliste non moins élevé qu'exquis et pénétrant; mais il y a autre chose encore, il y a en lui un certain artiste rentré qui n'a pas osé ou daigné se produire, ou plutôt il n'y a rien de rentré^ car il s'est, de tout temps, passé toutes ses fantaisies d'imagination, il s'est accordé toutes ses veines. Seulement il n'a pas mis le public dans sa confidence -, il a fait avec ses bonnes fortunes littéraires comme l'élégiaque conseille de faire en des rencontres plus tendres :

Qui sapit, in tacito gaudeat ille sina ;

il a été discret et heureux avec mystère, ou du moins il n'a laissé courir et s'ébattre ces enfants de son plaisir que dans un petit nombre de cercles enviés qui en ont joui avec lui. Les anciens avaient de ces propos charmants qui ne se tenaient qu'à la fin des banquets, entre soi, sub rosd, comme ils disaient, et qui ne se répétaient pas au dehors. Une partie du talent de M. de Rémusat ne s'est ainsi produite, en quelque sorte, que sous la rose. Voilà une manière d'épicuréisme qu'il faut dénoncer. 11 en est résulté que ceux à qui un heureux hasard n'a pas fait entendre quelqu'une de ses jolies chansons.

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par exemple le Guide^ le Néophyte doctrinaire; — que ceux surtout qui n*ont pus assisté aux lectures de sa pièce d'Abéhrdj où cette vivacité première se retrouve, associée à de bautos pensées, à de la passion profonde et à un puissant in* térêt dramatique, ne le connaissent pas encore tout entier. Nous tâchons ici, sans indiscrétion, de trahir une partie de ce qui se dérobe, et de hâter Theure où ce rare esprit se verra forcé de se livrer à tous dans tout son talent.

Le jeune Rémusat était encore au collège qu'une autre vocation bien autrement grave, mais aussi irrésistible chez lui, se prononçait. Son goût semblait ne le porter d'abord que vers la littérature proprement dite, vers Férudition grecque et latine; Thistoire en particulier Tattirait peu. Il se plaisait à traduire pour s'exercer au style ; la forme le préoccupait plus que le fond, et il se sentait même une sorte de prévention contre la pensée et les systèmes. Mais tout d'uu coup, étant en seconde, il entra un jour par curiosité dans la classe de philosophie. La philosophie formait alors un cours accessoire et facultatif pour les élèves de seconde et pour ceux de rhétorique. Un M. Fercoc, homme distingué, ami de M. de La Romiguière et resté plus condillacien que lui, y enseignait d'une manière attachante Locke et Gondillac, avec un certain reflet moral et sentimental du f^icaire savoyard. Le jeune homme fut aussitôt saisi d*un attrait invincible; il était venu par curiosité, il revint par amour, et se jeta à corps perdu dans cette source nouvelle de connaissances. Méthode, opinions, 11 embrassa tout avec ardeur. Il eut aussitôt du succès, et obtint, dès cette année, une mention de philosophie au Concours. C'est de cette époque, dit-il, qu'il commença à penser, à contracter un goût constant pour la philosophie, et qu'il prit l'habitude d'employer pour son propre compte les procédés analytiques recommandés dans l'école expérimentale.

Cette impression si vive, cette émotion presque passionnée qu'il est assez rare d'éprouver en entrant dans une classe de philosophie, il Ta rendue plus tard en quelque manière dans

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la personne de son Abélard (i) entrant pour la première fois dans récole du cloitre; mais Abélard, dn premier jour, y en-o trait en conquérant, pour détrôner Guillaume de Champeaux^ et lui il resta d'abord, et encore assez longtemps après, le disciple fervent et condillacien de cette première école. Ce ne fût qu'à quelques années de là qu'il se retourna contre elle. Et même lorsqu^il Peut abandonnée, même depuis qu'il a marqué si haut sa place parmi les défenseurs d'un autre système, prenez garde ! si on insiste sur de certains points, si on appuie, on retrouve aisément en lui un fond de philosophie du xYiii*' siècle.

On ne retrouve pas moins, à l'occasion, un ancien fond de libéralisme beaucoup plus net et plus marqué, s'il m'est permis de le dire, que chez aucun des hommes distingués qui ont passé par la nuance doctrinaire. C'est que II. de Rémusat à son début, et de i8i4 à 1818, fut d'abord un libéral pur et simple, sans tant de façons. Sur ce fond solide et uni il a, depuis, brodé toutes sortes de délicatesses ; un esprit comme le sien ne saurait s'en passer. Mais dès qu'on se met à appuyer, dès qu'une circonstance le presse, la fibre première a tressailli: on a l'ami franc et résolu de la liberté et le philosophe qui lire la pensée comme une arme, en jetant le fourreau.

Dans toute nature éminente, pourja bien connaître, l'étude des origines et de la formation importe beaucoup ; ici elle est plus essentielle que jamais, quand il s'agit de quelqu'un dont le premier caractère a été une maturité prodigieusement précoce, et qui, bien que si multiple et si fin dans ses éléments, se montrait déjà à vingt ans ce qu'il est aujourd'hui. Dans la préface de ses récents ^é^anpe^ (2), M. de Rémusat a tracé quelque chose de cette histoire, mais il l'a lait d'une manière plutôt abstraite, en la généralisant et en l'étendant à ses jeunes amis d'alors et à ses contemporains; il a évité le j$ aussi soi*

(1) L* Abélard du drame,

(2) Page 25.

iisss^ii^^mismmm

312 DEBNIERS POBTRAITS.

gneusement que les philosophes d'aulrefois Tévitaient; oq dirait qu'il a eu peur du moi. Nous prendrons sur nous de le lui restituer ici.

Il sortait donc du collège et il entrait décidément dans le monde, Tannée même de la Restauration; il avait tout juste dix-sept ans. Son horizon politique en était au crépuscule. La Restauration le rendit subitement libéral; il lui sembla qu'un voile tombait de devant ses yeux et que la Révolution s^expliquait pour lui. Cet éveil fut si puissant, queTamertume de la victoire de l'étranger s'en adoucit un peu dans son cœur, et que le souvenir de celte époque lui est demeuré suilout comme celui d'une émancipation intellectuelle : a C'est pour cela, dit-il avec ce tour d'esprit qui est le sien et où le sérieux et la raillerie se mêlent, c'est pour cela que je n'ai jamais eu un grand fonds d'aigreur contre la Restauration ; je lui savais gré en quelque sorte de m'avoir donné les idées que j'employais contre elle. »

Il faudrait se bien représenter ici la physionomie du monde où vivaient ses parents, une variété du grand monde, aimable, polie, distinguée de manières et de goût, mais fort tempérée d'idées, et sans mouvement à cet égard, sans initiative. Enfant de ce monde-là, pour avoir grandi au milieu, pour y être né, il en a tout naturellement le ton, la légèreté, la causerie sur tout sujet, le sentiment du ridicule; mais il fait tout bas ses réserves, il a ses idées de derrière la tête (comme les appelle Pascal), et il ne les dit pas. Voltairien, libéral, métaphysicien inpetto^ croyant à la vérité, disposé à écrire, il sent très-bien que ce n'est point là le lieu pour étaler toutes ces choses de nature si vive et si entière, et qui vont mal avec la transaction perpétuelle dont la bonne grâce sociale se compose : a C'était son plaisir, nous dit-il, son orgueil, que de sentir fermenter secrètement en lui les idées et même les passions du siècle, au milieu de ces salons conservateurs, à opinions royalistes et religieuses modérées, mais superficielles. » De cette philosophie, en particulier, qu'il avait trop à cœur pour la risquer

H. DE BÉMUSAT. 313^

devant tous, il aurait dit volontiers alors ce que le poêle a dit du cuUe de la muse :

My shame in crowds, my solitary pride !

Lui, il aurait plutôt montré ses chansons, bien sûr qu'on les lui aurait plus facilement pardonnées.

Cependant, même à cette époque de travail solitaire et de logique presque absolue, même avant aucune initiation doctrinaire, cette fine nature était toute seule assez avertie, assez curieuse d'impartialité et' assez difficile sur les conclusions, pour s'efforcer de concilier ses idées avec la modération véritable, et pour se garder de ce qu'avaient naturellement d'âpre et d'un peu grossier la politique et la philosophie révolutionnaires. C'était à la fois instinct d'un goût délicat, ennemi du commun, et sentiment d'un esprit équitable, qui tient compte des choses. Aussi, en même temps qu'il n'hésitait pas à mettre ses principes au-dessus des dynasties et des gouvernements, le jeune démocrate philosophe savait s'interdire l'espérance de rien renverser pour la pure satisfaction de ses principes, et il ne rejetait pas le vœu honorable qu'on pût ramener peu à peu le fait, comme on disait, sous V empire du droit. En un mot, il s'évertuait à concilier dans sa pensée les institutions avec les théories. A aucune époque (c'est une justice qu'il peut se rendre), il n'a regardé le renversement comme un butj mais il Ta toujours accepté comme une chance.

Qu'une remarque ici, une conjecture me soit permise. Le monde même où il vivait, et contre lequel il était en garde, dut, ce me semble, l'aider en ce travail de modération plus que réminent jeune homme ne le crut peut-être. Habitant en quelque sorte dans deux atmosphères, il portait et gardait, sans y songer, de l'une dans l'autre. Il serait injuste de ne juger un milieu que par l'endroit où l'on s'en sépare, et d'omettre tout ce qu'il nous a insensiblement communiqué. La tiédeur d'opinions de la société pouvait sans doute Timpa*-

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tienter souvent, Tirritei' même uu peu, et il aspirait à des régions plus tranches ; mais aussi, à peine rentré dans cet air plus vif de l'intelligence pure, il conservait un liant que récole ne connut jamais, il cherchait un tempérament, il concevait des distinctions, des transitions, qui étaient autant de ressouvenirs de ce qu'il venait de quitter. L'homme d*e^rit et rhomme du monde gardaient encore à vue le théoricien, et le sentiment du réel ne Fabandonnait pas. Dans ce monde d'ailleurs qu'il savait si bien, et parmi les amis particuliers de sa mère, se trouvaient deux hommes qu'il ne saurait avoir été indifférent à aucun bon esprit d'avoir connus et pratiqués dès la jeunesse. Ceux qui n'ont eu l'honneur d'aborder que tard M. Mole et M. Pasquier peuvent bien apprécier tout ce qu'on apprend à les voir et à les entendre, et que la théorie moderne ne supplée pas. Sans me permettre d'entrer ici dans les différences qui les caractérisent et en laissant de côté ce qu'il y a de particulier dans chacun d'eux, j'avoue pour mon compte avoir ignoré jusque-là, avant de l'avoir considéré dans leur exemple, ce que c'est que la justesse d'esprit en elle-même, celte faculté modérée, prudente, vraiment politique, qui ne devance qu'autant qu'il est nécessaire, mais toujours prête à comprendre, à accepter sagement, à aviser, et qui, après tant d'années, se retrouve sans fatigue au pas de tous les événements, si accélérés qu'ils aient pu être. Entouré de leur amicale bienveillance, prenant part à leur intimité, le jeune Rémusat, bien que poussé par sa nature à se chercher d'autres guides, dut gagner dans ce commerce un fonds de notions réelles, d'observations précises, qui servaient de point d'appui à la contradiction même, et qu'étaient loin de posséder, de soupçonner au départ, tous ceux qui, comme lui, allaient à la découverte. Ainsi informé et prémuni , il eut beau se lancer ensuite , il eut de l'abstraction , jamais du vague; il eut de l'audace, et il ne donna pas dans l'aventure. Si rien n'est plus rare et plus profitable dans la jeunesse que d'apprendre à faire cas du jugement et de l'esprit de ceuj(

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dont on ne partage pas ]es opinions, rien aussi n^est calmant comme de voir ses propres opinions rencontrer quelque alliance et quelque bon accord autour de soi. M. de Rémusat éprouva de cette consolation en vivant dans la société de M. de Barante. Cet esprit élevé et un, et qui a droit d*étre difficile sur la qualité des autres, finit par le distinguer; il trouvait que c'était dommage qu'ainsi doué on ne fit rien, c'est-à-dire qu'on n'écrivit pas. Il lui ouvrit un premier jour sur les idées politiques ou même littéraires de la société de Coppet, et lejeune homme s'aperçut avec joie qu'il existait encore un lieu où le libéralisme était d'assez bonne compagnie, où se retrouvait quelque chose du mouvement de S9, et que ses opinions n'étaient point exclusivement reléguées dans les écoles ou les estaminets. Gela l'éclaira, dit-il, et par là même le modéra.

Il écrivait déjà beaucoup et pour lui seul. Tout en faisant son droit (1814-1817), il composa un certain roman de Sidney, dont le patriote de ce nom était le héros; il y avait déposé toutes ses idées sur la politique, la société, la vie, l'anîour, et il en dit un peu sévèrement peut-être, sans nous mettre à même de le vérifier, que c'était une vraie déclamation. Mais les pages sur la jeunesse (1817), qui ouvrent les volumes de Mélanges^ nous le représentent Hen à cette date, dans sa lutte muette contre la société, aspirant à un idéal non encore défini, avec le sentiment d'une supériorité qui cherche son objet, avec une amertume d'ironie qui se retourne contre elle-même. Ce qui est surtout curieux à noter, c'est combien déjà il se juge, il se gourmande, il se châtie ; tout ce qu'on serait tenté de lui Of^ser, il est le premier à se le dire, et bien plus durement et bien plus finement aussi. On le sent, cette roideur d'un premier stoïcisme est dès lors en voie de se détendre, de même que ce style, déjà tout formé et si subtil, s'assouplira. L'auteur nous peint là un Cléon qu'il a l'air de copier d'après nature. Tous, plus ou moins, nous avons ainsi en nous un premier type que nous aimons à détacher, à figurer en l'exa*gérant un peu, à faire poser devant nous et devant les autres;

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nous y jetons nos qualités, nos défauts; nous le caressons, nous le malmenons et finissons le plus souvent, dans notre impatience de tout ou rien, par Timmoler de désespoir et le faire mourir. Qu'on se rassure pourtant : Cléon ne meuit pas; il se transforme en vivant, il se perfectionne, il fait presque tout ce qu'il a dit qu'il ne fera pas, et son portrait, longtemps après retrouvé, ne parait plus à nos yeux surpris qu'un des profils évanouis de notre jeunesse. En le revoyant, on ne peut que s'écrier comme Montaigne devant ses anciens portraits : C*est moi, et ce n'est plus moi!

« Ne vous obstinez pas, concluait le peintre de Cléon en s'adressant aux jeunes gens, à poursuivre un jene sais quoiplus grand que vous-même ou que votre époque ; ou, si vous voulez absolument chercher quelque chose de grand , sachez quoi. » Pour lui, il ne tarda plus guère à le savoir. L'ouvrage posthume deM"«de Staël sur la Révolution parut; il l'émut vivement et lui causa un véritable enthousiasme. Un dernier rideau se leva de devant ses yeux, et ce nouveau monde politique et philosophique, qu'il n'avait encore vu que dans les nuages, se dessina désormais comme une terre promise et comme une conquête. On peut dire que sa formation complète et définitive date de ce moment, et qu'en posant le livre, tout l'homme en lui se sentit achevé.

Nous avons affaire à un esprit de nature très-complexe, et dans laquelle est entré déjà plus d'un élément. Une leçon métaphysique de M. Fercoc l'a ému, comme elle eût pu faire pour un Malebranche naissant; une chanson l'a fait tressaillir, comme s'il était une de ces choses légères et sacrées dont parle Platon, et voilà que l'intelligence politique le saisit comme un futur émule des Fox et des Russell. Nous ne prétendons pas compter dans cette riche et fine organisation toutes les impressions et les influences ; mais nous tenons évidemment les principales, celles qui , en se croisant, ont formé la trame subtile, très imbris torti radios.,.

Toutes les idées et les vues que lui suggéra la lecture du

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livre de M"* de Staël, il les écrivit pour lui seul d*abord; mais, un jour, dans Télé de 1818, se trouvant à la campagne (1), il remit le morceau à M. de Baiante, qui le questionnait sur ses études. M. de Baranle en fut très-frappé, et dit quMl le voulait garder pour le donner comme article à M. Guizot, qui dirigeait alors les Archives. Peu après (2), Tarticle parut en effet sous ce titre : De Vinfluence du dernier ouvrage de madame de Staël sur la jeune opinion publique ; il était précédé de quelques lignes dues à la plume de M. Guizot :

« Nous avons rendu compte, disait-on, du dernier ouvrage de M'»* de Staël ; nous n'avons pas hésité à affirmer qu'il exercerait une grande et salutaire influence. Nous avons dit que cette influence se ferait surtout sentir dans cette jeune génération , l'espoir de la France, qui naît aujourd'hui à la vie politique^ que la Révolution et Bonaparte n'ont ni brisée ni pervertie, qui aime et veut la liberté sans que les intérêts ou les souvenirs du désordre corrompent on obscurcissent ses sentiments et son jugement, à qui, enfin, les grands événements dont fut entouré son berceau ont déjà donné, sans lui en demander le prix, cette expérience qu'ils ont fait payer si cher à ses devanciers. Qu'il nous soit permis d'apporter ici, à l'appui de notre opinion, un exemple que nous ne saurions nous empêcher de trouver fort remarquable ; c'est le peUt écrit qu'a inspiré à ud jeune bomme la lecture de l'ouvrage de M*"' de Staël ; sans doute les semences que contient cet ouvrage trouveront rarement une terre aussi promptement, aussi richement féconde. Mais l'exemple n'en a que plus de valeur; ce qui a pu exciter dans un esprit naturellement distingué tant d'idées saines, tant de senUments nobles, ne manquera pas, à coup sûr, de les propager dans un grand nombre d'au-

(1) Au château du Marais, chez Mb>« de La Briche, belle-sœur de la célèbre M^e d'Houdetot et belle-mère de M. le comte MoIé. C'est au Marais aussi que, l'année précédente, il avait lu, pour la première fois, quelque chose de lui, le morceau sur la jeunesse^ qui commence les Mélan» ges. Sur cette société d'un goût délicat, il n'avait pas craint de faire le premier psf^ai d'une production de son esprit; mais, pour le morceau po« litiquc sur M"»* de Staël, il ne s'ouvrit qu'à M. de fiarante.

(3) Archives philosophiques, politiques et lHiiraires, tome V, \%V^

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très esprits. Ces sentiments et ces idées forment déjà notre atmtsphère morale, et il faut que les gouvernements s'y placent aussi» car, hois de là, il n'y a point d'air vital. »

Suivaient les pages sur la Révolution française qu'on peut lire en partie reproduites au tome I"des Mélanges (i). L'article fit du bruit, et même un peu de scandale, dans les cercles où vivait le jeune auteur. Il y avait à cela plusieurs raisons, et non pas toutes frivoles. Le fils jugeait l'Empire, et ses parents Pavaient servi. Depuis la Restauration, M. de Rémusat père était préfet, le fils lui-même semblait destiné alors à une carrière au sein de Tordre établi (2). Juger de si baut le régime d'hier, tracer si décidément la marche à celui d'aujourd'hui, c'était une grande hardiesse assurément dans un jeune homme. Et puis £aire un article de journal ! passe encore si c'eût été une chanson. En revanche, M. Auguste de Staël cherchait, pour le remercier, l'admirateur de sa mère ; M"' de Broglie lui écrivait pour l'appeler; M. Guizot Tattirail chez lui, et M. Royer-Collard qu'il y rencontrait un soir, et devant qui on parlait de je ne sais quel ouvrage nouveau, se prit à dire de ce ton qu'on lui connaît : Je ne le relirai pas, et se retournant aussitôt vers le jeune Rémusat : Je vous ai relu^ monsieur (3).

Chacun a son destin qui , tôt ou tard, se fait jour : fata viam inventent. Cela est vrai des individus comme des empires. Voilà donc M. de Rémusat auteur, et le voilà du groupe doctrinaire. Son étoile l'y conduisait. C'était bien le monde

(1) Pages 92-102.

(2) M. Mole, à ce moment ministre de la marine, l'avait admis à tra- Taiiler dans la Direction des Colonies.

(3) M. Royer-Collard lui-même avait reçu une vive impression de cet ouvrage posthume de M^e de Staël ; jusque-là il avait toujours eu contre elle d'assez fortes préventions; mais en lisant ces Considérations si hautes, si viriles et à la fois si prudentes, sur la Révolution française, il rendit les armes et s'avoua vaincu. Le doyen du groupe ne sentit pas autrement que le plus jeune initié.

qui lui convenait le mieux comme exercice et défveloppement de la pensée, un monde aussi ennemi da commun populaire que du convenu des autres salons, qui ne craint point les klées, pas même les systèmes ; où tout fait question, où tout se discute, s'analyse, se généralise ; où Tesprit n*a pas trop de tous ses replis, ni Tentendement de toutes ses formes ; où les lectures solides, les considérations élevées se résument toujours et s'aiguisent en une rédaction ingénieuse; où cette ingéniosité de tour est un cachet non moins distinctif que la haine du médiocre. On a depuis appliqué la qualification de doctrinaire à tant de choses et à tant de gens, que c*est à faire pitié, quand on sait combien ce terme se restreignait primitivement à une élite, presque à une secte d'esprits éminents qui ne se pouvaient confondre avec les plus proches. Le gros public n'en fait jamais d'autres ; mais c'est assurément la plus lourde injure qu'il ait pu infliger aux vrais doctrinaires que de les envelopper dans cet à-peu-près. Durant les dernières années, quand il entendait prodiguer Tappellation devenue banale , M. Eoyer-GoUard disait : « Que veulent-ite parler dé doctrinaires? Ce que je sais, c'est que nous étions trois d'abord, M. de Serre, Camille Jordan et moi. » Sans remonter si haut, sans nous reporter à cet âge presque mythologique du parti doctrinaire, nous trouvons, au moment où M. de Rémusat y fit son entrée, que la tête du groupe se composait exactement de M. Royer-CoUard , du duc de Broglie, de M. de Barante et de M. Guizot. En se liant avec tous, et plus particulièrement encore avec M. Guizot, dont il se plait à dire qu'aucun esprit n'a plus agi sur le sien, M. de Rémusat garda, comme on peut croire, sa propre originalité. Bien jeune, il apportait des idées et même des convictions déjà faites, un fonds de pure gauche en p(^tique, le culte philosophique de la raison et de la vérité ; il se doctrinarisa pour la forme et pour Tagrément.

Dans le même temps, sa métaphysique s'éclairait d'un nouveau jour en rencontrant celle de M. Cousin, et toutdV

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