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CONCLUSION

Résumé sur l'ensemble de cette époque littéraire. — Bernardin de Saint-Pierre, M'^ de Staël et Chateaubriand. — Les Méditations de Lamartine et V Indifférence de Lamennais. — Les deux Poésies en présence.

Après avoir été chargé quelque temps d'un cours d'histoire au collège de Charlemagne et à celui d'Henri IV, Charles Labitte avait été envoyé à la Faculté de Rennes par M. Cousin (avril 1840), pour y remplir, provisoirement d'abord, la chaire de littérature étrangère, dont il devint plus tard titulaire. Ses études, déjà si étendues, durent à Tinslant s'élargir encore ; il fallut suffire en peu de semaines à ces nouvelles fonctions, et faire face à un enseignement imprévu. Ces brusques et vigoureuses expéditions, où l'on pousse à toute bride la

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pensée, sont comme la guerre, et elles dévorent aussi bien des esprits. Le jeune professeur partit pour Rennes, non sans s'être auparavant muni des conseils et des bons secours de M. Fauriel, le maitre et le guide par excellence en ces domaines étrangers. Du premier jour, il aborda résolument son sujet par les hauteurs et par les sources, c'est-à-dire par Dante et par les origines de la Divine Comédie, On a le résultat de ces leçons dans un curieux travail {la Divine Co^ médie avant Dante (1) ), où il expose toutes les visions mystiques analogues, tirées des légendaires et bagiographes les plus obscurs. M. Ozanam et lui semblaient s'être piqués d'émulation pour creuser et épuiser la veine étrange. On a dit de celte spirituelle dissertation, devenue Tune des préfaces naturelles du pèlerinage dantesque, que c'était une histoire complète de Vinfini tel qu'on se le figurait en ces âges crépusculaires : a Hélas (2} ! trois ans à peine s'étaient écoulés, et lui-même allait être initié à ces secrets de la mort, où U semble que, par un triste pressentiment, il s'était plu à s'arrêter avec une curiosité mélancolique. » Il allait savoir le dernier mot (s'il est permis !) de la vie terrestre, de cette sorte de vision aussi qu'on a non moins justement appelée le songe incompréhensible .

Obligé, d'après les conditions universitaires, d'obtenir le grade de docteur es lettres, Charles Labitte prit pour sujet de thèse une période fiimeuse de notre histoire politique, qui s'étendit aussitôt sous sa plume jusqu'à former le volume intitulé De iaD^ocra^te chez les PrédicjkteursdelaLigue(i%Ai), Eu s'arrêtant à ce choix ingénieux et qui n'était pas sans à-propos dans le voisinage de la Sorbonne, l'auteur ne faisait qu'isoler et développer une des branches de cet ancien premier travail, resté inachevé, sur les sermonnaires. C'en était peut-être le plus piquant épisode, et notre ami l'a élevé

(1) Revue des Deux Mondes, livraison du 1" septembre 1842.

(2) J'emprunle ici les paroles de M. Charleâ Louandrc, dan^ son arUcla du Journal d'Abbeville (30 sepUmbre 184(»].

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aux proportions d'un ouvrage dont il sera tenu compte dorénavant par les historiens. L*esprit de la Ligue , pour être parfaitement saisi dans toute sa complication et démêlé dans ses directions diverses, avait besoin de s^éclairer du jour rétrospectif qu'y jette la Révolution de 89 ; il ne s'agit que de né pas abuser des rapprochements. Si jamais la chaire s'est vue réellement Tunique ou du moins le principal foyer de ce qui a depuis alimenté la presse et la tribune aux époques révolutionnaires, ce fut bien alors en effet; c'est de la chaire que partait le mot d'ordre, que se prônait et se commentait, au gré de la politique, le bulletin des victoires ou des défaites ; quand il fallut Êiire accepter aux Parisiens la désastreuse nouvelle d'Ivry, le moine Ghristin, prêchant à deux jours de là, en fut chargé» et il joua sa farce mieux que n'aurait pu le plus habile et le plus effronté des Moniteurs. Il réussit bien mieux qu'aucun article du Moniteur n'a jamais fait, il laissa son pubhc tout enflammé et résolu à mourir. Suivre les phases diverses de la chaire à travers la Ligue, c'est comme qui dirait écrire l'histoire des clubs ou des journaux pendant la Révolution française, c'est à chaque moment tâter le pouls à cette révolution le long de sa plus brûlante artère. Charles Labitte comprit dans toute leur étendue les ressources de son sujet» et s'il y avait une critique à lui adresser à cet endroit, ce serait de les avoir épuisées. Que de lectures ingrates, fas* tidieuses, monotones, il lui fallut dévorer pour nous en rapporter quelque parcelle! De tous les genres littéraires qui sont tous capables d'un si énorme ennui, le plus ennuyeux assurément est le genre parénétique^ autrement dit le ser^ mon; il trouve moyen d'ennuyer, même lorsqu'il est bon; ici il était relevé par les passions politiques, mais elles n'y lyoutaient le plus souvent qu'un surcroît de dégoût et des vomissements de grossièretés. Combien de fois, à propos de ce déluge d'oraisons, d'homélies, de controverses, sur lesquelles il opérait, et qui remontaient de toutes parts sous sa plume, l'auteur dut ressentir et étouffer en lui ce sentiment de trop

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plein qu'il ne peut contenir à Toccasion des cent cinquante^ neuf ouvrages du curé Benoît (de Saint-Eustache) : Cest Tennui même! Ce sont là de ces cris du cœur qui échappent parfois à rérudit. Eh bien! l'esprit vif et léger de notre ami triompha le plus habituellement de l'épaisseur du milieu. Les vues neuves et perspicaces, les choses bien saisies et bien dites, abondent et viennent égayer le courant du détail à travers la juste direction de Tensemble. Quelques assertions trop rapides et par-ci par-là contestables (1) n'afiFectent point cette justesse générale du sens. On a, de nos jours, fort raisonné théoriquement de la Ligue, et ç*a été une mode, chez plus d'un historien paradoxal comme chez nos jeunes catho* liques cavaliers, ou chez nos jacobins néo-catholiques, de se déclarer subitement ligueurs. Que vous dirai-je? on est ligueur en théorie, et on trouve les idylles de Fontenelle trèspoétiques, comme on a la barbe en pointe ; il ne faut pas disputer des goûts ni des dilettantismes. Charles Labitte, qui était un esprit resté naturel parmi les jeunes (qualité des plus rares aujourd'hui) , dans le livre utile où il apporte toutes sortes de preuves nouvelles en aide à la saine tradition, fait justice de ces travers en sens opposé. Il ressort clairement de ce renfort de pièces à l'appui que si la Ligue recelait à certains égards quelques idées d'avenir, elle en représentait encore plus de fixement stupides et d'irrévocablement passées; que si, dans ses hardiesses de doctrine, elle anticipait quelques articles du catéchisme de 1793, elle en reproduisait encore plus de la théocratie du xii« siècle ; qu'enfin elle était fanatique en religion autant qu'anti-nalionale en politique.

(1) GeUe-ci par exemple : « II avait fallu répondre à la Ligue par de gros livres, comme le de Regno de Barclay; il suffit au contraire, pour désarçonner la Fronde, des plaisanteries érudites de Naudé dans le Mas~ curât. » Le gros pamphlet de Naudé put être utile à Mazarin auprès de quelques hommes de cabinet et de quelques esprits réfléchis ; mais si la Fronde n'avait jamais reçu d'autre coup de lance, elle aurait tenu longtemps la campagne. —La plume de Tauteur, en ce passage et dans quelques autres, a «ouru plus vite que la pensée.

La conclusion de Charles Labitte ne diffère donc en rien de la solution pratique qui a prévalu, de celle de la Satyre Ménippée et des honnêtes gens d'alors, parlementaires et bourgeois ; il donne franchement dans cette religion politique des L'Hospital et des Pithou, qu'on peut bien se lasser à la longue de trouver toujours juste comme Aristide , mais qui n'en reste pas moins juste pour cela. Je veux citer le passage excellent où il la définit le mieux :

« Cette sage honnêteté, dit-il (1), cette modération dont les politiques se piquaient, remontait jusqu'à Érasme, mais à Érasme modifié par L'Hospital, L'illustre chancelier fut en effet , par conscience et par supériorité, on Ta très-bien dit, ce que Tauteur des Colloques avait été par circonspecUon et par finesse d'esprit. Le bon sens d'Érasme, la probité de L'Hospital, ce fut là le double programme de ces politiques d'abord raillés partout le monde, de ce tiers-parti « auquel, dit « d'Aubigné, les réformés croyoient aussi peu qu'au troisième lieu, « qui est le purgatoire. » Mais laissez faire le temps, laissez les passions s'amortir, laissez l'esprit français, avec sa logique droite, se retrouver dans ce pêle-mêle, et ce parti grandira , et on saura les noms des magistrats intègres qui l'appuient : Tronson, Edouard Mole, de Thou, Pasquier, Le Maistre, Guy Coquille, Pithou, Loisel, Montholon, l'Estoile, de La Guesie, Harlay, Séguier, Du Yair, Nicolaî ; on deyinera les auteurs de la Ménippée, Pierre Le Roy, Passerai, Gillot, Rapin, Florent ChresUen, Gilles Durant, honnêtes représentants de la bourgeoisie parisienne. Les ligueurs modérés, connue YiUeroy et Jeannin, se rangeront même un jour sous ce drapeau qui deviendra celui de Henri lY et de Sully. »

Voilà le vrai, le sens commun en pareille matière, et Charles Labitte l'a su rafraîchir de toutes sortes de raisons neuves et revêtir de textes peu connus. Cet honorable ouvrage, et la préface qu'il mit depuis à la publication de la Satyre Mé^ nippée (2) , lui valurent des attaques , parmi lesquelles je ne

(1) Page 105.

(2) Dans Tédition de la Bibliothèque-Charpentier, 1S41.

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m'arrêterai qu'à la plus sérieuse, à celle qui touche un point â'histoire saillant et délicat.

Pendant que Charles Labitte écrivait son volume sur la Ligue, le gouvernement faisait imprimer pour la première fois (dans la collection des Documents historiques) les Prooès-ver-' baux des États généraux^ réputés séditieux, de 1595; cette publication , confiée à M. Auguste Bernard , déjà connu par ses recherches sur les D'Urfé, fut exécutée avec beaucoup de soin , d'exactitude et de conscience, qualités qui distinguent cet investigateur laborieux. Notre ami, toujours bienveillant et en éveil, s'était empressé à Tavance, dans une note de son volume, de signaler la prochaine publication de M. Bernard : « Elle comblera, avait-il dit (1) , une lacune fâcheuse dans les annales de nos grandes assemblées. L'histoire politique n'aurait pas seule à profiter de cette publication ; ce serait la meilleure pièce justificative delsi Satyre Ménippée, » Mais le recueil des Procès-verbaux ne répondit' pas, du moins dans la pensée de l'éditeur, à cette dernière promesse. Selon M. Auguste Bernard, en effet, ces registres, qui paraissaient si tardivement au jour et qui encore ne paraissaient que mutilés, loin de venir comme pièce à Tappui de la Ménippée , en étaient bien plutôt une sorte de réfutation et de démenti perpétuel. M. Bernard accordait à ces pauvres États tant conspués beaucoup plus de crédit qu'on n'avait fuit jusqu'alors, et il y avait dans ce penchant de sa part autre chose que de la prévention d'éditeur : il s'y mêlait des vues plus réfléchies. Une note de sa préface (2) recommandait expressément le pamphlet du Maheustre et du Manant, testament de la Ligue à Tagonie et dernier mot du parti des Seize, Ce pesant écrit était bien en tout le contrepied de la Satyre Ménippée; des deux pamphlets, c'était le rival et le vaincu dans ce combat du frelon et de Tabuille. Mais M. Bernard y voyait, non sans raison , un précis

(0 Page 158.

(2) Page XXXIV.

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historique très-net de la naissance, dés progrès et des différentes péripéties de la Ligue; il y voyait, d*un coup d'œii moins juste à mon sens, la ligne principale et comme la grande route de Tbistoire à ce moment; ce n'en était plus au con* traire qu*un sentier escarpé et perdu, qui menait au précipice. Bn général» l'éditeur des Procès-verbaux de 1593 accordait à rassemblée des États de la Ligue un caractère national et in^ eantêêtéf foit pour surprendre ceux qui avaient été nourris de la vieille tradition française. Les accusations de vénalité, qui sont restées attachées aux noms des principaux meneurs, lui paraissaient sans base, faute apparemment d'être consignées aux procès*verbaux. Ces opinions de l'éditeur, qui se décelaient déjà dans l'introduction mise en tête du Recueil, éclatèrent surtout dans un article critique fort rude qu'il lança peu après (I) contre là Satyre Ménippée et contre la Notice qu'y avait jointe Gbarles Labitte.

Ce dernier, sans répondre à ce qui lui était personnel, reprit en main la discussion et la mena vigoureusement dans un article de cette Revue , intitulé Une Assemblée parlementaire en i595 (2). Moi-même, longtemps préoccupé de cette question de la Ménippée, j'ai besoin d'ajouter ici dans l'intérêt de notre ami quelques raisons subsidiaires qu'il eût pu donner pour se défendre. Le cas que je fais de M. Auguste Bernard et l'autorité qu'il s'est acquise sur le sujet me serviront d'excase, si je me prends directement à son opinion, qui rallierait au besoin plus d'un partisan. Et puis il s'agit de la Ménippée^ du rot des pamphlets, comme on Ta nommée ; il s'agit de savoir si ce brillant exploit de l'esprit français a usurpé son renom et sa victoire.

Je ne puis m'empêcher d'abord de remarquer l'espèce de superstition ou de pédanterie (ou l'appellera comme on voudra) qui devient une des manies de ce temps-ci : c'est de vou-

(1) Dans la Bévue de la Province ei de Paris, SO septembre 1842.

(2) Uvniioii da 16 octobre 1842.

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loir tout traiter et tout remettre en question à Taide de pièces dites positives, de documents et de procès-verbaux. En réalité pourtant^ on a beau chercher à se le dissimuler, plus on s'éloigne des choses, et moins on en a connaissance, j'entends la connaissance intime et vive ; tous ces je ne sais quoi que les contemporains possédaient et qui composaient la vraie physionomie s'évanouissent; on perd la tradition pour la lettre écrite. On se met alors à attacher une importance extrême, disproportionnée , à certaines pièces matérielles que le hasard fait retrouver , à y; croire d'une foi robuste, à en tirer parti et à les étaler avec une sorte de pédanterie (c'est bien le mot) ; moins on en sait désormais , et plus on a la prétention d'y mieux voir. Je prie qu'on veuille bien ne pas se méprendre sur ma pensée et n'y rien lire de plus que je ne dis : ce ne sont pas le moins du monde les estimables recherches en elles-mêmes que je viens blâmer; personne au contraire ne les prise plus que moi quand l'esprit s'y contient à son objet; je parle simplement des conclusions exagérées qu'on y rattache. Or, il n'y a qu'une manière de se tenir en garde contre Tabus, c'est de faire toujours entrer la tradition pour une grande part dans ses considérations, et de ne pas la supprimer d'un trait sous prétexte qu'on n'a plus de moyen direct et matériel d'en vérifier tous les éléments. L'éditeur des Pfocès-verhaux c26l595 s'étonne de ne pas les trouver d'accord avec la parodie de la Satyre Ménippée : s'il s'attendait à cette conformité dans le sens réel et légale il avait là une prévention par trop naïve. La Satyre Ménippée nous rend Vesprit môme des États, leur rôle turbulent et burlesque ; elle simule une sorte de séance idéale qui les résume tout entiers. Certainement cette séance-là, qu'Aristophane aurait volontiers signée comme greffier, n'a pu être relatée au procès-verbal ; il n'y a donc rien de surprenant qu'on ne l'y trouve pas. Pour des séances plus précises et définies, ne sait-on pas d'ailleurs combien les procès- verbaux, en leur enregistrement authentique et sous leur sérieux impassible , ont une manière d'être inexacts

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et, dans un certain sens, de mentir? Assistez à telle séance de la Chambre des députés» ou écoutez celui qui en sort tout animé de Tesprit des orateurs et vous en exprimant Témotion, les péripéties, les jeux de scène, et puis lisez le lendemain le procès-verbal de cette séance : cela fait-il TefiFet d'être la même chose ? lequel des deux a menti ?

Mais la Satyre Ménippée ne vint qu*après les États ; elle ne parut (sauf la petite brochure du Catholicon qu'on met en tête et qDl a précédé en date), elle ne parut, objecte-t-on, qu'aussitôt après l'entrée de Henri IV à Paris, après le 22 mars 1594; on achevait de Timprimer à Tours quand cette entrée eut lieu, elle partit sur le temps; ce fut une pièce du lendefTuun, les hommes de la Ménippée sont des hommes du lendemain. Que dirait-on de quelqu'un qui viendrait confondre la Parisienne avec la Marseillaise? Et voilà ce qu'on a fait pourtant au profit du trop célèbre pamphlet, lorsqu'on a com • plaisamment répété la phrase du président Hénault : « Peutêtre la Satyre Ménippée ne fut guère moins utile à Henri IV que la bataille d'Ivry ; le ridicule a plus de force qu'on ne croit. »

Je résume les objections que M. Auguste Bernard opposait à Charles Labitte. Sans entrer ici dans une discussion de dates qui avait déjà été très-bien éclaircie par Vigneul-Marville , et que semblent avoir réglée définitivement MM. Leber et Brunet, on peut répondre sans hésiter : Non, les hommes de la Satyre Ménippée n'étaient point des hommes du lendemain (i), et cette œuvre de leur part ne fut point une attaque tardive, ni le coup de pied à ce qui était à terre. Et d'abord il parait

(1) Voir ce qui est dit dans la Satyre même, ou du moins dans le Discours de IHmprimeur, contre les gens du lendemain : « J'en vois d'autres qui n'ont bougé de leurs maisons et de leurs aises, à déchirer le nom du roy et des princes du sang de France tant qu'ils ont pu, et qui, ne pouvant plus résister à la nécessité qui les pressoit, pour avoir eu deux ou trois jours devant la réduction de leur ville quelque bon soupir et senUment de mieux faire, sont aujourd'hui néanmoins ceux qui parlent plus haut, etc., etc. »

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constant, nonobstant chicanes, que le premier petit éciH dont se compose cette satire farcie (1* écrit intitulé la Fertu du Catholicon) fut imprimé réellement en 1593, avant la chute de la Ligue ; il n'est pas moins certain, pour peu qu*oa veuille réfléchir, que tous ces quatrains railleurs, ces pUàsa/tUa riréo^, épitres et complaintes, que la Ménippée porte avec elle, coururent imprimées ou manuscrites, et durent être placardées, colportées au temps même des événements qui y sont tournés en ridicule. La Satyre Ménippée ne fit que ramasser et enchâsser ces petites pièces qui étaient en circulation ; elle rallia en un gros ces tioupes légères qui avaient donné 96ip%r rément.

Il y a plus : je me suis amusé à parcourir les historiens contemporains et auteurs de mémoires, de Thou, d'AuUgné, Cheverny, Le Grain (1) ; tous, au moment où ils parlent de la tenue des États de 1895 et durant cette tenue môme, mentionnent la gaie satyre et farce piquante qu*en firent ces bons et gentils esprits et ces plumes gaillardes ^ Thonûeur de la France. Je n'irai pas jusqu'à conjecturer d'après cette entière concordance qu'il y eut dès lors, et dans les derniers mois de 1593, des copies manuscrites qui coururent (ce qui n'aurait rien d'ailleurs que d'assez vraisemblable) ; j'admets tout à fait que, de la part de ces historiens si bien informés, c'est là un léger anachronisme résultant d'une association d'idées involontaire. Qu'en conclure? Si, quand l'imprimé parut, tout le monde se récria de la sorte avec transport et adopta par aoûlamation l'amusante parodie comme vérité, en l'antidatant légèrement et lui attribuant un effet rétroactif, c'est que les honnêtes gens étaient si las de ces horreurs et de ces calamités prolongées, étaient si heureux de retrouver exprimé avec éclat et vigueur ce qu'ils pensaient et se disaient k l'oreille depuis longtemps, qu'ils se prirent à n'en faire qu'un

(1) ^oir de Thou, HUiolre, livre cv, année 1593 ; — d'AubIgné, HU~ toire universelle, tome 111, livre ni, chapitre 13; — Cheverny, Mémoires d'ÉUii, à l'année 1693 ; — Le Grain, Décade^ mêoie année.

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seul écho, en le reportant tant soit peu en arrière par une confusion irrésistible : glorieux et légitime anachronismet qui prouve d'autant plus pour Teffet moral de la Ménippéei^ Les contemporains eux-mêmes antidatent et font la faute : quel plus bel hommage ! Tout atteste que Taction de Theureux pamphlet fut immense sur Topinion à travers la France encore soulevée. Si de nos jours , à propos d'un autre pamphlet royaliste bien différent, qui n'exprimait que Tétincelante colère et les représailles d*un écrivain de génie, un moment homme de parti avant d*être Thomme de la France, — si Louis XVIII pourtant a pu dire de la brochure intitulée De Buonaparte et des Bourbons^ apparue sur la fin de mars 1814, qu'elle lut avait valu une armée, Henri IV n'auraitil pas pu dire plus justement la même chose de sa bonne satyre nationale? La phrase du président Hénault ne signifie que cela;, c'est un de ces mots spirituels qui rendent avec vivacité un résultat et qui font aisément fortune en France. On ne prend de tels mots au pied de la lettre que quand on y met peu de bonne volonté. En résumé, tous les procès-verbaux du monde publiés ou inédits ne prouveront jamais : !<" que les Étals de 1593 n'aient pas été la cour du roi Petaud; 2<> que la Satyre Jiiénippée n'ait pas été bien et dûment comparée ( toute proportion gardée) à la bataille d'Ivry, non pas si vous voulez à la troupe d'avant-garde, mais à cette cavalerie qui, survenant toute fraîche le soir d'une victoire, achève l'ennemi qui fuyait.

Au moment où Henri IV fit son entrée en ce Paris longtemps rebelle, à ce beau jour du printemps de 1594, il y eut tin essaim de grosses abeilles qui sortit on ne sait pas bien d'où, et peut-être, comme on croit, d'un coin de la Cité, d'auprès le jardin de M. le Premier Président; elles marchaient et voletaient devant les lis (1), donnant au visage et dans les yeux

(1} Et si l'on trouTait que Je Tais bien loin, en appliquant cette gracieuse image à une producUon quelque peu rabelaisienne, qu'on se rappelle, entre autres, ce riant et beau passage : c Le Hojr que nous deman-

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des ligueurs fuyards : ce fut la Ménippée même. Les lis alor^ étaient d'accord avec Thonneur et avec Tespoir de la France, Depuis, quand ils méritèrent d'être rejetés, un autre gros d'abeilles se vit, qui piqua en sens inverse et les harcela longtemps avec gloire : à deux siècles de distance, le rôle national est le même ; la Ménippée et la chanson de Béranger sont deux sœurs.

Viendra-t-on maintenant nous préconiser le Dialogue du Maheustre et du Manant^ Topposer rationnellement, comme on dit, à la Ménippée^ lui subordonner celle-ci, en insinuant qu'elle ne devrait reparaître qu'à la suite et dans le cortège de l'autre ? En France, tant qu'il y aura du bon sens, de telles énormités ne se sauraient souffrir. Ce pamphlet du Maheustre et du Manant (i), très-curieux à titre de renseignement historique, est lourd, assommant, sans aucun sel. Le Manant est un ergoteur, un procureur fanatique comme Crucé; ce ifonant n'a rien du véritable esprit français, rien de notre paysan, de notre Jacques Bonhomme, ni de notre badaud de Paris malin et mobile. Il raisonne avec une idée fixe, avec cette logique opiniâtre qui mène à l'absurde, qui aboutirait en deux temps à l'Inquisition et à 93. Il n'est, après tout, que l'organe des Seize; ce pamphlet a tout l'air d'une vengeance sournoise décochée par les Seize in extremis contre les faux frères du parti et contre Mayenne. C'est comme qui dirait une apologie de la portion la plus exagérée et la plus pure de la Commune

dons est déjà fait par la nature, né au vrai parterre des fleurs de lys de France, rejeton droit et verdoyant du tige de saint Louis. Ceux qui parlent d'en faire un autre se trompent et ne sauroienten venir à bout ; on peut faire des sceptres et des couronnes, mais non pas des roys pour les porter; on peut faire une maison, non pas un arbre ou un rameau verd... »

(1) Le maheustre, ainsi nommé par une sorte de sobriquet, représente l'homme d'armes ou le noble sans conviction bien profonde et passé sous les drapeaux du roi de Navarre ; le manant représente le franc paroissien de Paris, le ligueur-u/(rà, et qui serait, au besoin, plus catholique que le pape.

CHABLSS LABITTE. 377

de Paris, qui aurait paru à la veille du 9 thermidor. En ce qui est du sentiment démocratique avancé dont on serait par mo* ments tenté de faire honneur à l'auteur et à sa faction, prenez bien garde toutefois et ne vous y fiez guère : il y a quelque chose qui falsifie à tout instant cette inspiration de bon sens démocratique, qui le renfonce dans le passé et qui Topprime, c'est ridée catholique fanatique, l'idée romaine-espagnole (1). Non, dans Tordre naturel, la Satyre Ménippée ne saurait venir (comme parait le désirer M. Bernard) à la queue du Maheustre et du Manant; ce Manant reste une excentricité par rapport à Tesprit de la France, tandis que la Ménippée est bien au cœur de cet esprit : c'est elle qui mène le triomphe.

Quant aux noms des auteurs anonymes du généreux pamphlet, M. Bernard ne chercha pas moins querelle à notre ami, qui n'était coupable que d'avoir suivi, dans le partage des rôles, les données constamment transmises, et de s'y être joué, comme on fait en lieu sûr, avec quelque complaisance. — Mais qui nous prouve que Pithou a réellement écrit la harangue de d'Aubray, que Passerai et Nicolas Rapin ont fait les vers, que Florent Chrestien...? Oh! pour le coup, il y a le témoignage universel, la tradition consacrée. Que si M. Auguste Bernard exige absolument qu'on lui produise, après plus de deux siècles, un acte notarié et un procès-verbal authentique en faveur de ces noms, il peut se flatter d'avoir gain de cause; mais, faute de ce certificat, auprès de tous ceux qui entendent le mot pour rire, et qui savent encore saisir au vol la voix de la Renommée, cette chose jadis réputée divine et légère, la gloire de Pithou, de Rapin et de Passerat, n'y perdra rien.

C'est assez insister sur ce principal épisode de la vie littéraire de notre ami. Ainsi Charles Labitte trouvait moyen vers

(I) Voir notamment les pages 556, 557 (au tome III, édition de la Minippée de Le Duchat, ] 709), dans lesquelles quelques bonnes vérités sur la noblesse sont contre-pesées tout à côté par les plus senriles soumissions au clergé : les unes ne s'y peuvent séparer des autres.

n$ DBBlflBBS POBTBAITS.

le même temps de faire excursion jusque par delà les souircsèi mystiques de Dante, et de se rabattre en pleine Beauce, aa cœur de nos glèbes gauloises. Pourtant cette Yie de Rennes, loin de Paris, et malgré tous les dédommagements des amitiés qu'il s'était formées, coûtait à ses goûts : il ne tarda pas à désirer de nous revenir. Je trouve dans une lettre de lui, datée des derniers temps de son séjour à Rennes (fin de février 1842) et adressée à ce même ami d'enfance, M. Jules Macqu*ron, un touchant tableau de sa disposition intérieure. On en aimera la sincérité parfaite du ton, rien d*exagéré, une tristesse tempérée, si j'ose dire, de bonne humeur et de résignation : à vingt-six ans, cette tristesse-là compte plus que btsii des violents désespoirs à vingt. On n'y sera pas moins frappé des nobles croyances qui subsistaient debout en lui, môme êù ses jours d'abattement :

« Quelques inâulgentes et illustres amitiés qui me restent fidèles, écrivait-il à son ami en songeant sans doute à MM. Yillemifn et Cousin qui lui témoignaient un attachement véritable, — un peu de persévérance et d'amour des lettres, voilà les éléments de mon mince avenir. Quoi qu'il arrive d'ailleurs, mon cher Jules, mon ambiUoo ne sera jamais déçue. Ce que j'en ai n'est pour moi qu'un moyen facUce d'occuper les heures et de distraire le dégoût de toutes choses par l'activité. Il y a un mot de Bossuet (ou de Fénelon) qui dit : « L'homme s'agite, et Dieu le mène. » Tout le secret de la vie est là ; il faut s'étourdir par l'action. De Jour en jour, d'ailleurs, j'ai moins la peur d'être détrompé, et ma philosophie se fait toute seule. Je me sais aperçu que le honheut , comme il faut l'entendre, n'est autre chose, quand on n'en est plus aux idylles, que le parti pris de s'attendre à tout et de croire tout possible* La vie n'est qu'une auberge où il faut toujours avoir sa malle prête. Cette théorie, qui est triste au fond, n'altère en rien ma bonne humeur. Elle me donne le droit de ne plus croire qu'à très-peu de choses, de me ûer aux idées plutôt qu'aux hommes, de rire des sots, de mépriser les fripons de toute nuance, de me réfugier plus que jamais dans l'idéale sphère du vrai, du beau, du bien, et d'avoir à cœur encore les bonnes, les vieilles, les

GHABLBS LABITIE. 879

tieellentas amitiés de quelques fidèles. La beauté dans l'art, la monllté en politique, ridéalisme en philosophie, raffection au foyer.... Il n'y a rieo après. Je ne donnerais pas une panse d'à de tout la leste. •

On YOit qjfen foisant bon marché de bien des choses et en jetant à la mer une partie de son bagage, au moment où il entrait dans ce détroit de la seconde jeunesse, la noble nature de notre ami ne se dépouillait pourtant qu*autant qu'il le fiUlait : il savait garder au moral le plus essentiel du Yiatique.

M. Tissot, qui avait connu Charles Labitte chez M. de Pongenrille et qui, sans préjugé d'école, sachant aimer le talent et la jeunesse, avait été gagné à cette vivacité gracieuse, lui ménagea un honorable motif de retour et de séjour à Paris, en Tadoptant pour son suppléant au Collège de France. C'est dans cette position que Charles Labitte a passé les deux ou trois dernières années. Des fonctions si nouvelles le rejetèrent à Finstant dans l'étude de l'antiquité ; et comme il ne faisait rien à demi, comme il portait eu toute veine son insatiable besoin de recherches et de lectures complètes, il devint en très-peu de temps un érudit classique des plus distingués ; mais s'étonnera-t-on que la vie se consume à cette succession rapide de coups de collier imprévus, à ces entrées en campagne avant l'heure et à ces marches forcées de l'intelligence?

Que sera-ce si l'on ajoute qu'une fois présent à Paris, il redevint le plus utile et le plus fréquent à cette Ret>ue, la resr source habituelle en toute rencontre, d'une plume toujours prête à chaque à-propos, innocemment malicieuse, et tout égayée et légère au sortir des doctes élucubrations?

Son ardeur d'application à l'antiquité et à la poésie latine marque l'heure de la maturité de son talent, et elle contribua sans nul doute à la déterminer. Le génie romain en particulicr, grave et sobre, était bien propre, par sou commerce» à

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perfectionner cette heureuse nature, à raffermir et à la codt tenir, à lui com muniquer quelque chose de sa trempe, et à lui imprimer de sa discipline. Dans les derniers temps de son enseignement, Charles Lahitte avait fini par triompher d'une certaine timidité qui lui restait en présence du publie, et le succès, de plus en plus sensible, qu'il recueillait autour de lui, Texcitaitdans cette voie où le conviaient d'ailleurs tant de sérieux attraits. On a imprimé plusieurs des discours d'ouverture prononcés par lui, et dans lesquels, pour le tour des idées et la forme de l'érudition, il semblait d'abord marcher sur la trace de cet autre agréable maître M. Patin; puis, bientôt, par des articles approfondis sur des auteurs de son choix, il dégagea sa propre originalité, il la porta dans ces sujets anciens, en combinant, autant qu'il était possible à cette distance, la biographie et la critique, en poussant l'une en mille sens à travers l'autre. Les érudits, en définitive, étaient satisfaits, les gens instruits trouvaient à y apprendre, et tout esprit sérieux avait de quoi s'y plaire ; la conciliation était à point. Les deux articles sur Varron et sur Lucile (1) résolvaient entièrement la question du genre ; l'auteur n'avait plus qu'à poursuivre et à en varier les applications. El que n'eût-il pas fait en peu d'années à travers ce fonds toujours renaissant, que n'en eût-il pas tiré avec son talent dispos, sa facilité d'excursion et son abondance d'aperçus? Ses papiers nous révèlent l'étendue de ses plans ; les titres seuls en sont ingénieux, et attestent l'invention critique : il avait préparé un article sur les Femmes de la Comédie latine^ particulièrement sur celles de Térence, et un autre intitulé la Tristesse de Lucrèce, Ce dernier projet nous touche surtout, en ce que notre ami s'y montre à nous comme ayant sondé plus avant qu'il ne lui semblait habituel les dégoûts amers de la vie et le problème de la mort. Il voyait dans le poète romain, non pas un aride représentant de l'épicurcisme, mais une victime superbe

(1) Livraisons de la Revue du l*"^ août et du 1" octobre 1846.

CHABLES LàBITT£« SSl

de Tanxiété : « Fièvre du génie, disâit-il, désordonnée, mais géométrique ; ne vous y liez pas : sous ces lignes sévères, il y a du trouble. » Il disait encore : m C'est le dernier cri de la poésie du passé. A la veille du Calvaire, elle prophétise le oui par le non; elle prouve le trouble, l'attente, le désir d'une solution. C'est un Colomb qui se noie avant d'arriver, ou plutôt qui s'en relourne. — Ajax en révolte s'écriait : Je me sauverai malgré les Dieux; et Lucrèce : Je m'abîmerai à Vinsu des Dieux. » n s'attachait, dans la lecture du livre, à dessiner l'âme du poète, à ressaisir les plaintes émues que le philosophe mettait dans la bouche des adversaires, et qui trahissaient peut-être ses sentiments propres; il relevait avec soin les affections et les expressions modernes, cet ennui qui revient souvent, ce vetemuSy qui sera plus tard Yacedia des solitaires chrétiens, le même qui engendrera, à certain jour, Vétre invisible après lequel courra Hamlet, et qui deviendra enfin la mélancolie de René. Ce suicide final qu'on mconte de Lucrèce ne lui semblait peut-être qu'un retour d'accès d'un mal ancien : « L'air d'autorité, écrivait-il, ne suffit pas à déguiser ses terreurs; voyez, il s'en revient pâle comme Dante ; l'armure déguise mal l'émotion du guerrier. » Il croyait discerner, sous cet athéisme dogmatique, comme sous la foi de Pascal, le démon de la peur. Je n'oserais affirmer que toutes ces vues soient parfaitement exactes et conformes à la réalité : en général, on est tenté de s'exagérer les angoisses des philosophes qui se passent des croyances que nous avons; on les plaint souvent bien plus qu'ils ne sont malheureux. Quiconque a traversé, dans son existence intellectuelle, l'une de ces phases d'incrédulité stoîque et d'épicuréisme élevé, sait à quoi s'en tenir sur ces monstres que de loin on s'en figure. Si Lucrèce nous rend avec une saveur amère les angoisses des mortels, nul aussi n'a peint plus fermement et plus fièrement que lui la majesté sacrée de la nature, le calme et la sérénité du sage ; à ce titre auguste, le pieux Virgile lui-même, en un passage célèbre, le proclame heureux : Félix quipotuit rerum, etc... Quoi qu'il

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en soit cependant de Ténigme que le poète nous propose, et si tant est qu*il y ait vraiment énigme dans son œuvre, c*était aux expressions de trouble et de douleur que s^attacbait surtout notre ami ; le livre m, où il est traité à fond de T&me humaine et de la mort, avait attiré particulièrement son attention ; dans son exemplaire, chaque trait saillant des ad* mirables peintures de la fin est surchargé de coups de crayon et de notes marginales, et il s'arrêtait avec réflexion sur cette dernière et futaie pensée, comme devant Tinévitable perqiective : «Que nous ayons vécu peu de jours, ou que nous ayons poussé au delà d'un siècle, une fois morts, nous n*en sommes pas moins morts pour une éternité ; et celui-là ne sera pas couché moins longtemps désormais, qui a terminé sa vie aujourd'hui même, et celui qui est tombé depuis bien des mois et bien des ans :

Mon sterna tamen nihilominns illa manebit ; Née minus llle dia ]am non erit, ex hodiemo Lnmine qui flnem vitaî feelt, et ille Mensibus atque annis qui multis occidit ante. •

Notre ami était donc eu train d'attacher ses travaux à des sujets et à des noms déjà éprouvés, et les moins périssables de tous sur cette terre fragile ; il voguait à plein courant dans la vie de Tintelligence ; des pensées plus douces de cœur et d'avenir s'y ajoutaient tout bas, lorsque tout d'un coup il fut saisi d'une indisposition violente, sans siège local bien déterminé, et c'est alors, durant une fièvre orageuse, qu'en deux jours» sans que la science et l'amitié consternées pussent se rendre compte ni avoir prévu, sans aucune cause appréciable suffisante, la vie subitement lui fit faute ; et le vendredi 19 septembre 1S45, vers six heures du soir, il était mort quand il ne semblait qu'endormi.

« Il est mort, s'écriait Pline en pleurant un de ses jeunes c amis (1), et ce qui n'est pas seulement triste, mais lamen*

(1) Lettre iz du livre V,

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« table, il est mort loin d*uD frère bien-aimé, loin d'une mère, « loin ûessiens.^.fyrocmlafratreamanttssmo^proculamatre,,. « Que n*eût-il pas atteint, si ses qualités heureuses eussent « achevé de mûrir ! De quel amour ne brûlait-il pas pour les « lettres ! que n*ayait-il pas lu ! combien n Vt-il pas écrit ! Quo € iUe studiorum amore flagràbat ! quantum legit ! quantum etiam « scripsiti 9 Toutes ces paroles ne sont que rigoureusement justes appliquées à Charles Labitte, et celles-ci le sont encore (d), que je détourne à peine : « Fidèle à la tradition, re- « connaissant des aines et même des maîtres ( pour mieux le « devenir à son tour), qu*il ressemblait peu à nos autres € jeunes gens ! Ceux-ci savent tout du premier jour, ils ne « reconnaissent personne, ils sont à eux-mêmes leur propre € autorité: statim sapiunt, statim sciunt omnta,... tp^* sibi « exempla mnt; tel n'était point Avitus... m Nous pourrions continuer ainsi avec les paroles du plus ingénieux des anciens bien mieux qu'avec les nôtres, montrer cette ambition honorable que poursuivait notre ami, non point Védilité comme Julius Avitus, mais la pure gloire littéraire qu'il avait tout fait pour mériter, et dont il était sur le point d'être investi... et honor quem meruit tantum. Pourtant nous nous garderions d*ajouter que tous ces fruits de tant d'espérance s'en sont allés avec lui, quœ nunc omnia cum ipso sine fructu posteritatis aruerunt. Non, tout de lui ne périra point; quelques-uns de ses écrits laisseront trace et marqueront son passage. Oh! que du moins les Lettres qu'il a tint aimées le sauvent! Et tâchons nous-mêmes, nous qui l'avons si bien connu, de les cultiver assez pour mériter d'arriver jusqu'au rivage, et pour y déposer en lieu sûr ce que nous portons de plus cher avec Dous, la mémoire de l'ami mort dans la traversée et enseveli à bord du navire !

l«r mai 1846.

(1) Utire xun do llm YlII.

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