M. RODOLPHE TOPFFER
Cinq ans à peine s'étaient écoulés depuis que, dans la Revue des Deux Mondes, nous annoncions, pour la première fois, M. Topffer alors peu connu en France (1), et, dans le Journal des Débats du 13 juin 1846, nous avions à écrire les lignes suivantes :
« M. Rodolphe Topffer, ce romancier sensible et spirituel, ce dessinateur plein de naturel et d'originalité, dont les Nouveîles et les Foyages avaient obtenu, dans ces dernières années, tant de succès parmi nous, vient de mourir à Genève, après une longue et cruelle maladie, le 8 juin, à l'âge de quarante-sept ans... » Et, après quelques détails biographiques rapides, nous ajoutions : « Pendant assez longtemps le nom de M. Topffer et sa vogue n'avaient pas franchi le bassin de son cher Léman; sans ambition, vivant de la vie domestique, dirigeant une institution qui ne faisait qu'élargir pour lui le cercle de la famille, il ne voyait dans ses écrits, comme dans ses croquis, que des jeux et des délassements avec lesquels il se contentait de charmer ou d'amuser ce qui Tentourait. Pourtant sa réputation s'était étendue insensiblement; les belles éditions qu'avait données ici M. Dubochet, et pour lesquelles l'éditeur s'était procuré le concours d'habiles artistes et particulièrement de l'excellent paysagiste genevois Calame, avaient
(1) Voir au tome II des Portraits contemporains^
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nationalisé en France le nom de Fauteur. M. Topffer, sans rien changer à sa vie modeste, avait fini par percer, par obtenir son rang, et il jouissait avec douceur des suffrages de cette estime publique qui, même de loin, ne séparait pas en lui l'homme de l'artiste et de l'écrivain . C'est à ce moment de satisfaction légitime et de plénitude, comme il arrive trop souvent , que sa destinée est venue se rompre : une maladie cruelle a, durant des mois, épuisé ses forces et usé son organisation avant l'heure, mais sans altérer en rien la sérénité de ses pensées et la vivacité de ses affections. La douleur profonde qu'il laisse à ses amis de Genève sera ressentie ici de tous ceux qui l'ont connu, et elle trouvera accès et sympathie auprès de ces lecteurs nombreux en qui il a éveillé si souvent un sourire à la fois et une larme. »
Mais c'est trop peu dire, et ceux qui l'ont lu, qui l'ont suivi tant de fois dans ces excursions alpestres dont il savait si bien rendre la saine allégresse et l'âpre fraîcheur, ceux qui le suivront encore avec un intérêt ému dans les productions dernières où se jouait jusqu'au sein de la mort son talent de plus en plus mûr et fécond, ont droit à quelques particularités intimes sur l'écrivain ami et sur l'homme excellent. L'exemple d'une telle destinée d'artiste est d'ailleurs trop rare, et, malgré la terminaison précoce, trop enviable, en effet, pour qu'on n'y insiste pas un peu. Avoir vécu, dès l'enfance et durant la jeunesse, de la vie de famille, de la vie de devoir, de la vie naturelle ; avoir eu des années pénibles et contrariées sans doute, comme il en est dans toute existence humaine, mais avoir souffert sans les irritations factices et les sèches amertumes ; puis s'être assis de bonne heure dans la félicité domestique à côté d'une compagne qui ne vous quittera plus, et qui partagera même vos courses hardies et vos généreux plaisirs à travers l'immense nature ; ne pas se douter qu'on est artiste, ou du moins se résigner en se disant qu'on ne peut pas Fêtre, qu'on ne l'est plus ; mais le soir, et les devoirs remplis, dans le cercle du foyer, entouré d'enfants et d'écoliers joyeux,
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laisser aller son crayon comme au hasard, au gré de Tobservation du moment ou du souvenir ; les amuser tous, s^amuser avec eux; se sentir l'esprit toujours dispos, toiyours en verve; lancer mille saillies originales comme d'une source perpétuelle ; n'avoir jamais besoin de solitude pour s'appliquer à cette chose qu'on appelle un art ; et, aprte des années ainsi passées, apprendre un matin que ces cahiers échappés de vos mains et qu'on croyait perdus sont ailés réjouir la vieillesse de Goethe, qu'il en réclame d'autres de vous, et qu'aussi, en lisant quelques-unes de vos pages, l'humble Xavier de Bfaistre se fait votre parrain et vous désigne pour son héritier : voilà quelle fut la première, la plus grande moitié de l'existence de Topffer. La seconde moitié n'est pas moins heureuse ni moins simple : quand la célébrité fut venue, il resta le même; rien ne fut changé à ses habitudes , à ses pensées. Si l'étude réfléchie s'y mêla un peu plus peut-être, s'il surveilla un peu plus du coin de l'œil ce qui avait d'abord ressemblé à de pures distractions, on ne s'en aperçut pas auprès de lui. Il demeura rhomme du foyer, de rinstitution domestique, le maître et l'ami de ses élèves. On me dit, à propos de ces élèves, qu'ils ne voulaient jamais aller en vacances, tant il les attachait et les captivait par cette éducation vive, libre , naturelle , pourtant solide , sans mollesse ni gâterie. Ce merveilleux talent d'artiste ne se réservait en rien pour le public, et il continuait de se dépenser en nature autour de lui. Lui, de son côté, il y trouvait son compte en expérience continuelle, en observation naïve. Quand on est moraliste et qu'on n'observe que des hommes faits, on court risque de tourner au La Rochefoucauld et au La Bruyère ; si le regard se reporte au contraire sur une jeunesse honnête et chaque jour renouvelée, on garde la fraîcheur du cœur jusque dans la connaissance du fond, la consolation dans les mécomptes, une vue plus juste de la nature morale dans ses ressources et dans son ensemble. Je ne sais qui a dit que l'expérience dans certains esprits ressemble à Teau amassée d'une citerne : elle ne tarde pas à se corrompre.
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Pour TopfiTer, l'expérience ressemblait plutôt à une source courante et sans cesse variée sous le soleil.
Ainsi, heureux et sage, la célébrité n'avait introduit aucune agitation étrangère dans sa vie, aucune ambition dans son âme. Au dernier jour, comme il y a vingt ans, voué tout entier à ce qu'il appelait le charme obscur des affections so^ lidesy on l'eût vu accoudé, le soir, entre son vénérable père, sa digne compagne, ses nombreux enfants et quelques amis de choix, confondre le sérieux dans la gaieté, et faire éclore la leçon en passe-temps. Il continuait de vivre et de jouer sous ces mille formes que lui dictait un secret instinct; le crayon jouait sous ses doigts, et la saillie accompagnait le crayon, comme un air qu'on sait suit naturellement les paroles. Aussi, malgré ses souffrances des derniers temps, malgré les douleurs si légitimes et si inconsolables qu'il laisse en des cœurs fidèles, pourrait-on se risquer à trouver que cette fin même est heureuse, et que sa destinée tranchée avant l'heure a pourtant été complète, si un père octogénaire ne lui survivait : les funérailles des fils, on Ta dit, sont toujours contre la nature quand les parents y assistent.
Depuis quelques années, la santé de Topfier, longtemps florissante, paraissait décliner sans qu'il en sût la cause. Il n'accusait que ses yeux, dont l'état de douleur s'aggravait et ne laissait pas de l'alarmer. En 1842, il fit avec son pensionnat son dernier grand voyage alpestre au mont Blanc et au Grimsel. Nous en avons sous les yeux le récit et les dessins , que M. Dubochet se propose de publier comme un tome second des Voyages en zigzag. Jamais, selon nous, Topfier n'a mieux fait et n'a été davantage lui-même. 11 semblait, dès le jour du départ, se dire que ce voyage serait le dernier; il embrassait, pour ainsi dire, d'une dernière et plus vivifiante étreinte cette grande nature dont il comprenait si bien les moindres accidents, les sévérités ou les sourires, Vàjpreté d'un roCy comme il dit, la grâce d'une brousscUUe. Son triple talent d'observateur de caractères, de paysagiste expressif
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et d'humoriste folâtre, s'y croise et s'y combine presque à chaque page; le pressentiment fatal à demi voilé s'y fait jour aussi : «Cette fois, en déposant le bâton de voyageur, nous dit-il, celui qui écrit ces lignes se doute tristement qu'il ne sera pas appelé à le reprendre de sitôt... Pour voyager avec plaisir, il faut pouvoir tout au moins regarder autour de soi sans précautions gênantes, et affronter sans souffrance le joyeux éclat du soleil. Tel n'est pas son partage pour Theure. Que si, par un bienfait de Dieu, cette infirmité de vue n'est que passagère, alors, belles montagnes, fraîches vallées, bois ombreux, alors, rempli d'enchantement et de gratitude, jusqu'aux confins de rarrière-vieillesse il ira vous redemander cet annuel tribut de vive et sûre jouissance que, depuis tantôt vingt ans (1), vous n'avez pas cessé une seule fois de lui payer ! »
En novembre 1843, il écrivait à une personne de Paris, et pourquoi ne le dirais-je pas tout simplement? il m'écrivait à moi-même ces lignes aimables et famihères, dans lesquelles il s'exagérait beaucoup trop sans doute la nature du service dont il parlait; mais, même à ce titre, elles me sont précieuses, elles m'honorent, elles me vengeraient au besoin de certains reproches qu'on me fait parfois de m'aller prendre d'abord à des talents moins en vue; elles le peignent enfin dans sa modestie sincère et dans sa façon allègre de porter ses maux:
<(Bonjour,... monsieur, vous ne me reconnaissez point! Je suis cet enfant de Genève dont vous voulûtes bien être parrain dans le temps. J'étais bien petit alors, et je ne suis pas plus grand aujourd'hui; néanmoins je ne vous ai point oublié, et c'est pourquoi, bien que je n'aie rien à vous dire, je
(1) C'est, en effet, de 1823 que datait la première excursion pédestre de Topffer. Lorsqu'on aura publié ce dernier voyage de 1842, on aura Rous les yeux la série de toutes ses courses depiiis 1H37. Il resli^ra encore à publier quelques-unes de celles d'auparavant, qu'il avait rgalement disposées pour l'impression.