TROISIEME SECTION
COMMOTIONS EPILEPTIQUES
En consacrant ici une section speciale aux commotions epileptiques, nous nous ecartons du plan general de notre oeuvre, plan en conformite duquel, dans chacun des trois genres, nous avons etudie les debuts des attaques avec toutes leurs varietes, puis la succession ulterieure de leurs symptomes jusqu'a la generalisation de Faeces, enfin les manifestations incompletes, crampes, spasmes ou preludes, acces,ou \erliges considered dans leur marche. Autant dans les debuts que nous avons examines jusqu'ici, la succession des phenomenes se pretait bien a cette etude graduee, autant il eut ete difficile de renfermer dans le meme ordre les commotions, en raison de la simultaneite de leurs principaux symptomes ; aussi eclaire par les notions que nous a fournies l'etude des autres varietes de debuts encephaliques, nous pourrons exposer l'histoire des commotions en suivant un ordre tout different, et cette exception y gagnera de la clarte et de la concision.
Nous examinerons les commotions a trois points de vue, en tant que preludes isoles, e'est-a-dire comme le degre le plus leger des acces qui offrent cette espece de debuts, comme debuts de vertiges, et, en dernier lieu, comme premiere periode d'attaque.
■ Vingt-sept cas nous ont servi a tracer l'histoire de la variete d'acces incomplets que nous appelons commotions.
COMMOTIONS EPILEPTIQUES. 163
Le type de cette variete de preludes est une secousse qui ebranle tout le corps, comme le ferait une commotion electrique ; ce terme de comparaison est reproduit par tous les malades qui savent, par experience, ce que c'est qu'une decharge electrique. Deux patients rapprochaient le phenomene d'un subit et violent frisson; une mere le comparait au soubresaut que produit une piqure inopinee. Les effets immediats de cette commotion dont la duree, disent quelques epileptiques, est celle d'un eclair, sont assez varies. Le plus souvent les mains s'ouvrent et laissent echapper ce qu'elles tiennent ; certains malades lancent involontairement l'objet, il en est au contraire qui le serrent, et en repandent ou projettent le contenu. L'impression est tellement irresistible, qu'une mere laissait quelquefois son jeune enfant tomber de ses bras. Tel patient frappe avec violence sur la table; un autre se choque contre un meuble, un troisieme en descendant un escalier frappe du pied la marche a en eprouver de la douleur. L'effet le plus frequent sur l'attitude est d'incliner le tronc en avant, de soulever le bras et de flechir les jambes ; cependant le tronc peut s'inflechir en arriere.
La secousse que nous venons de decrire comme generate peut etre partielle , se borner aux deux bras , a un seul, a une main, a un doigt, a la tete seule, a la partie superieure du corps, sans que les jambes y participent.
Le plus souvent il n'y a pas de chute, mais certains malades tombent presque toujours. Nous avons donne des soins a un enfant qui tombait ainsi si souvent, qu'on etait oblige de le tenir par l'avant-bras pendant tout le temps qu'il ne
ifi4 DEBUTS ENCEPIIALIQl'ES.
passait pas etendu sur son lit ou sur le parquet. Une petite fille, par la repetition de ces memes chutes, eut des thrombus tres-douloureux des fesses; nous avons vu des epileptiques de eetle meme categorie qui porlaient au front de tresnombreuses cicatrices. Un petit garcon de quatre ans, fort sujet a des commotions et a des degres divers d'acces, sans compter les attaques, flechissait en avant, etendait les bras, et dans le second degre de ses secousses recuiait sans tomber; dans le troisieme degre, la commotion enlrainait les memes mouvemenls, mais le faisaii tomber en arrier^ ; quand le prelude se reproduisait par series (ce qui etait chez lui tres-frequent), il suffisait, pour prevenir la chute, de l'appuyer debout le dos contre une porte; il la frappait du derriere a chaque commotion, c'est-a-dire cinq a dix fois par minute. La chute est tout aussi irresistible que les mouvements d'abandon ou de projection des objets tenus : un jeune homme tomba d'une echelle par le fait d'une commotion et se blessa assez grievement. Certains patients meme sont renverses d'un siege. Un petit garcon, qui elait quelquefois averti de 1'imminence de la chute (nous n'avons pu savoir de lui par quelle sensation), disait alors vivement : Je vais tomber; il se relevait immetliatement, un instant apres. Je vais encore tomber ; je ne le fais pas expres ; et c'etait vrai ; la chute a lieu le plus souvent en avant, surtout sur le front, quelquefois en arriere, rarement sur le cole. Elle est tres-brusque et produit assez frequemment des contusions, des plaies et meme des fractures de dents. Quelques epileptiques cependant tombent' seulement sur les genoux ou sur le derriere. Quand le temoignage des yeux ne montrerait pas que la chute a lieu, dans les com-
COM MOTIONS EPILEPTIQUES. 165
motions, par une contraction musculaire aussi vive que subite, il est une autre source d'observations qui le prouverait : chez trois enfants , tres-sujets de jour aux commotions avec chute en avant, ce phenomene se produisait quelquefois au lit ou sur le parquet : Feffet de la secousse etait alors d'entrainer brusquement le corps dans l'attitude assise; les parents qui donnaient aux commotions diurnes le nom de chutes, les appelaient la nuit tiraUlements ou contractions.
Mais la contraction musculaire subite, generalised ou parlielle, avec ses suites immediates, n'est pas le seul phenomene qui constitue la commotion. 11 est difficile, sans doute, de faire rendre aux malades un compte precis des di verses sensations qu'ils eprouvent pendant cet accident qui n'a que la duree d'un eclair; nous avons toulefois rencontre des epilepliques intelligents et observateurs dont l'attention excitee d'avance nous a permis de constater d'interessants phenomenes.
Deja des parents nous avaient quelquefois signale le fait que les yeux, au moment de la secousse, se renversaient en haut, et nous-meme nous avons constate ce phenomene ; sept patients nous ont affirme que, pendant la commotion, meme bornee a la partie superieure du corps, ils avaient la vue perdue ou tout au moins troublee : Je suis aveugle pendant une seconde, nous disait Yun;jesuis aveugle comme par un eclair , nous disait un autre.
Six autres malades mentionnaient un trouble de l'intelligence qu'ils qualifiaient pour la plupart d'etourdissement, et que les autres appelaient vertige ou trouble de l'esprit. Neuf patients perdaient evidemment connaissance, pendant
166 DEBUTS ENCEPHAMQIES.
la commotion, malgre sa brievete; on en pouvait juger par les donnees suivantes : Quelques-uns dont les secousses etaient accompagnees d'un cri et de chute, ne se rappelaient ni l'un ni l'autre; et cependant l'un d'eux savait qu'il avait eu une secousse. Plusieurs signalaient nettement une absence, une lacune dans le sentiment de 1'existence ; d'autres, apres la secousse, ne repondaient pas de suite ou ne savaient ou ils en etaient. La perte de la connaissance se rencontre meme chez des malades qui ne tombent pas.
Quatre epileptiques, au contraire, conservaient tous leurs sens pendant la commotion, qu'elle tut suivie ou non de chute; l'un d'eux n'inlerrompt pas sa phrase; un enfant pris, en ma presence, de commotion en riant, ne cesse pas un seul instant de rire. Un malade me disait que la secousse n'etait pas douloureuse.
Enfin il est des patients qui, suivant la force de la secousse, perdent, ou ne perdent pas connaissance.
Chez 5 malades la commotion etait presque toujours accompagnee du cri epileptique, mais moins prolonge qu'aux attaques. Ce phenomene etait complique ou non de chute. Une seule patiente s'apercevait du cri, mais elle etait en meme temps etourdie ; dans les premiers temps de sa maladie, elle s'ecria: Maman,je crie; qu'est-ce que c'est? ce riest rien, c 'est passe.
Com me accompagnement de la secousse convulsive dans la commotion, nous n'avons pas seulement a signaler le trouble et la perte des sens et de 1'intelligence ; sans parler du cri comitial qui separe la convulsion des muscles pectoraux et le spasme larynge, nous avons observe 4 patients qui, immediatement apres la commotion, avaient une dys-
COMMOTIONS EPILEPTIQUES. 167
pnee plus oumoins intense; chez 2 seulement de ces malades, la secousse s'accompagnait du cri. 2 epileptiques, dans la meme circonstance, se plaignaient un moment, l'un d'une constriction douloureuse de l'estomac, l'autre de nausees. Une petite fille signalait une vive douleur precordiale, accompagnee de palpitations. La commotion, dans son cours d'un instant, offre done, ou peut offrir les trois ordres essentiels de symptomes d'une attaque d'epilepsie; les convulsions externes, les spasmes visceraux, les perturbations sensorials et intellectuelles.
Si l'acces ne va pas au dela des phenomenes simultanes que nous venons successivement de decrire, e'est-a-dire s'il se borne a un prelude, le retour est aussi prompt que la commotion a ete subite. Les patients qui sont tombes se relevent aussitot et reprennent immediatement leur occupation , aussi bien que ceux qui ont eu la commotion sans chute ; cependant les premiers, surtout les enfants, en sont desagreablement impressionnes ; quelques-uns en ont dudepit, d'autres temoignent une vive impatience, plusieurs pleurent , un petit garcon se livrait a des acces de colere. Le petit epileptique qu'on tenait sans cesse par le bras quand il etait debout, redoutait beaucoup ces commotions; le moindre incident les provoquait chez lui; un bruit subit, un contact imprevu, la plus legere frayeur due a la cause la plus insignifiante : Ne me faites pas peur, disait-il souvent, ca me fera baisser la tete; apres la secousse, il s'ecriait parfois avec indignation : Vous m'avez fait peur !
En meme temps que le simple prelude, il n'est pas rare que la commotion se repete par series ; il peut n'y en avoir
168 , DEBUTS ENCKPIIALIQL'ES.
que deux ou trois ainsi rapprochees, leur nombre peut etre tres-considerable, de 40 par exemple en 5 minutes.
Nous avons toujours eu soin de faire connaitre, pour les autres varietes de preludes, les noms que les malades et surtout leurs parents donnaient a ces accidents de petit mal; ici les denominations etaientaussi tirees de la circonstance principale de ces fugitifs acces. Le plus grand nombre les apjti laient secousses, quelques-uns commotions, tirailkments, rebonds (un paysan), tremblements, eclairs ; en cas de scries, agitations, mouvements ; quand il n'y avait ni chute ni cri, quand il y avait chute et cri ou chute sans cri, la denomination habituelle etait chute. On appelait la commotion cri si le patient ne tombait pas. Chez l'enfant qui reculait on l'appelait read.
Avant de quitter ce sujet, revenons un instant sur la singularite de cette espece de preludes. Nous avons deja fait remarquer que dans toutes les varietes de debuts que nous avons etudiees jusqu'a present, les phenomenes sensoriaux, inlellectuels, spasmodiques, convulsifs, la chute, etc., se succedaient et s'etendaient, en suivant cerlaine marche bien determined, quoique variant avec la nature du debut. Ici dans le degre le plus fort, tout est simultane : chute, cri, convulsion generale, cecite, perle de connaissance, spasme meme; et le tout n'a que la duree d'un eclair. Cette rapidile justifie le litre de simple prelude que nous donnons a la commotion, quoiqu'on y retrouve en realile presque tous les phenomenes essentiels d'une attaque complete. Nous ferons remarquer en outre que la commotion peut etre tellement restreinte qu'elle n'atteigne qu'un doigt, et cet insignifiant symptome est cependant une manifestation epileptique,
COM MOTIONS EPILEPTIQUES. 169
c'est-a-dire un acces incomplet et une altaque, que nous avous observes chez le sujet qui nous a fourni le principal exemple de ces secousses localisees.
On comprend rnaintenant comment la simultaneity des phenomenes ne nous permettait pas de disperser l'histoire de la commotion dans les articles successifs consacres a l'etude de la symptomatologie des autres acces a debuts encephaliques.
Nous avons rnaintenant a envisager les commotions en tant que commencements devertiges. Les vertiges qui debutent ainsi offrent comme tous les autres des degres divers. Nous en signalons particulierement quatre.
Une petite fille apres des commotions les plus legeres sans cri ni chute, mais avec secousses generates, courait pendant quelques instants, sans savoir ou elie en etait. Trois autres enfants, apres la secousse, restaient pendant un instant dans un elat de defaillance et d'insouciance de leur etat. Deux petits garcons ne se relevaient pas immediatement ; on devait les remettre sur leurs pieds; ils ne repondaient pas et semblaient prives des sentiments, ils ne reprenaient leur jeu ou leur occupation que quelques moments apres.
On a vu que dans les commotions sans chute, l'effet de la secousse sur l'atlilude etait a l'ordinaire de relever les bras horizontalement et de flechir le tronc. Chez deux patients le bras et le haut du corps restaient contractures dans cette situation; les traits de la face etaient convulsives. La perception etait evidemment abolie. II en etait de meme chez un troisieme, mais le tronc se renversait en arriere ; leretour a L'etat normal etait assez prompt, comme dans les nuances legeres du vertigo.
170 DEBUTS ENCEPIIAI!QUES.
Dans deux cas l'attitude des bras etait seule modifiee dans la secousse generate, mais, immediatement apres, la tete et le buste s'inflechissaient assez lentement, et la moitie superieute du corps, fortement contracted, etait bientot en proie a de legeres secousses, il n'y avait pas de chute; toute perception cependant paraissait abolie.
Trois epileptiques nous ont otfert parfois des vertiges toniques debutant par une ou plusieurs commotions rapprochees et qui ne differaient d'une attaque complete que par l'absence de convulsions cloniques, la qualile non spumeuse de la salive rendue, des signes d'asphyxie plus caracterises.
Nous avons a nous entendre sur les attaques a debuts par commotion que nous avons reneontrees chez 25 epileptiques. ' Tantot la premiere commotion entraine la chute, tantot celle-ci est precedee de plusieurs secousses, le patient peut ne pas tomber a l'instant de la commotion, mais tres-vite apres dans la periode de rigidite. Le cri est plus fort et plus prolonge que dans la simple commotion. A part ces nuances de la premiere periode, l'attaque est identique a celles qui offrent tout autre debut encephalique.