PARALYSIE DE L'ACCOMMODATION
Daus la seconde période d'intoxication, période de dépression, les troubles visuels acquièrent peu à peu les caractères d'anesthésie et de dépression de la faculté visuelle, ce qui concorde complètement avec les phénomènes anesthésiques de tout le corps.
Tantôt, en effet, on voit apparaître des amblyopies avec anesthésie de la rétine, tantôt ce ne sont que des simples phénomènes de parésie du muscle accommodateur.
La paralysie de l'accommodation se traduit d'abord par des phénomènes de fatigue plus ou moins marquée pour le travail. I Cette fatigue est accompagnée de douleurs périorbitaires, d'une ' photophobie intense et d'un larmoiement. Au bout de quelque : temps tout travail d'application devient impossible, les malades ; ne peuvent plus rien distinguer de près, la lecture et l'écriture i deviennent impossibles à cause de l'impossibilité qu'il y a de déchiffrer les caractères.
A l'examen ophthalmoscopique, que j'ai eu l'occasion de pra-
• tiquer plus d'une fois dans le service du D"" Delpech, je n'ai pas
• pu découvrir la moindre altération ; la vision à distance est : pourtant assez bonne chez ces individus, et ils n'accusent
qu'un léger brouillard, comme cela avait lieu chez un malade de M. Huguin.
Si on examine alors leur vision avec le verre convexe n" 4D « on s'assure facilement qu'ils n'ont qu'une simple paralysie de ; l'accommodation.
Avec la paralysie de l'accommodation on trouve assez sou- ^ vent des paralysies de sensibilité des membranes oculaires. I Bemhardt (1) avait signalé l'anesthésie de la cornée, ce qui a été observé aussi par Bergeron.
(i) Bemhardt, Schmitsdorf-lahrhuch, 1872.
86 • DES AMBLYOPIES ET DES AMAUBOSES TOXIQUES.
L'instillation du collyre à l'esérine une ou deux fois par jour dans l'œil peut combattre d'une manière efficace le trouble qui jj résulte de la paralysie de l'accommodation. Il sera utile de \ prescrire l'usage des lunettes convexes n° 4D, qui permettront de lire et d'écrire pendant tout le temps que durera la paralysie du muscle accommodateur.
ARTICLE V
AMBLYOPIE CARBO-SULFUREUSB.
Lorsqu'on analyse attentivement toutes les observations qui se trouvent rapportées dans les divers mémoires sur l'intoxication qui nous occupe, on se convainc qu'il existe un certain nombre de malades qui présentent des phénomènes d'amblyopie marquée, qui ne dépendent pas de paralysie d'accommodation, et chez lesquels les membranes internes des yeux sont parfaitement saines, ou bien qui ont présenté des simples congestions papillaires sans importance.
A l'appui je vais citer les deux faits suivants, dont j'emprunte les extraits à la thèse de Huguin et au mémoire de Delpech.
Observation de M. Delpech. — M. D..., âgé de 34 ans, a travaillé pendant 5 ans dans une fabrique de caoutchouc souflé, ensuite pendant 4 ans, il a travaillé pour son propre compte. Il devient irascible, agité; à deux reprises il a été frappé d'accidents nerveux, caractérisés par un état analogue à une attaque hystérique. Fréquemment il éprouva des éblouissements, des vertiges, des maux de tête et des vomissements. Les membres étaient le siège de douleurs.
Au milieu de ces accidents, D... qui avait une vue excellente et très-puissante, l'avait conservée pendant les trois premières années. Puis, sous l'influence d'uû travail plus prolongé et de fortes contrariétés, il s'était aperçu qu'il ne pouvait pas lire.
AMBLYOPIE GARBO-SULFUREUSE. 87
Tout ce qui l'entoure lui semble, dit-il, couvert d'un léger brouillard; il ne voit pas les petits objets distinctement, il ne peut apprécier les détails d'une feuille d'arbre qu'on lui présente; toutefois, sa pupille est mobile. Lorsqu'il se présenta à la consultation du D"" Desmarres, celui-ci diagnostiqua une amblyopie (par conséquent sans lésion). Soumis au traitement par le D"" Delpech, il se trouva sensiblement amélioré.
Le I*' octobre 1861, Desmaares l'examine de nouveau et voici le résultat de son examen : l'aspect du malade est celui des amaurotiques par albuminurie. lia l'air étonné etflxe; il a tous les caractèr-es extérieurs de l'anémie. L'œil est physiologiquement conformé, à l'extérieur, d'une pâleur prononcée; les pupilles sont mobiles, mais dilatées, le champ de vision est complet et les phosphènes normaux. M. D... ne peut lire, et cela avec peine, que des caractères d'imprimerie trèsforts, n» 10 de l'échelle. A l'examen ophthalmoscopique, on constate que la papille du nerf optique est très-pâle et déjà trèsprofondément excavée; elle est moins transparente qu'à l'état normal. Il a toujours très-peu fumé.
Au mois de janvier 1862, D..., d'après les conseils de Desmarres, cessa absolument de fumer ; toutefois, au movs de mai, aucune amélioration ne s'est produite dans l'état de s;», vue ; il se trouve, au contraire, moins bien. Mais, à cette époque, il cesse presque complètement d'aller à l'atelier de sulfure. Depuis, sa vue tend à s'améliorer et il commence à pouvoir lire une lettre au commencement de juillet 1862. Nous voyons D... dans le courant de janvier 1874, il pai-aît très-bien portant, quoiqu'il ait continué de travailler et de fumer. Sa vue s'est améliorée, elle futencore très-affectée jusqu'en 1866; aujourd'hui, D... peut lire un journal, toutefois il ne peut s'appliquer longtemps, les caractères dansent, ou paraissent colorés.
Il résulte de cette observation, que l'affaiblissement de la vuedans cette intoxication ressemble complètement à celle des fumeurs, au point que Desmarres a cru nécessaire de défendre à ce malade l'usage du tabac. L'amblyopie, comme on a pu juger par les détails de la maladie, est trôs-tenacQ, elle a duré plus
de -i ans, et n'a cédé que lorsque le malade cessa complètemen d'aller à la fabrique et qu'il a, par conséquent, cessé de respirer l'air imprégné des vapeurs de sulfure ds carbone.
Nous extrayons l'observation suivante de l'excellente thèse du D'' Huguin.
Observation. — H..., d'une forte constitution, n'a jamais été malade. Depuis environ vingt ans il travaille dans le sulfurage à frnid. Les cinq ou six premières années, il n'éprouva aucun malaise, puis il eut des douleurs de tête à la nuque. Au mois de juillet 1873, il remarque que sa marche devient lourde, et qu'il monte difficilement les escaliers, il a des fourmillements et des crampes dans les jambes ; les mains deviennent tellement faibles, qu'il peut à peine tenir le couteau. En octobre, sa mémoire faiblit, la nuit il a des hallucinations, et, pendant quelques jours, il était même devenu complètement sourd.
La vue alors commença à faiblir et vers la fin de novembre, il ne reconnaissait plus rien ; les objets lui appai-aissaient comme à travers un nuage épais.
Nous voyons, dit M. Huguin, quelque temps après son entrée à l'hôpital Necker, il nous dit qu'il est beaucoup mieux.
La vue s'améliore sensiblement, il voit bien ce qui se passe autour de lui, mais il ne peut pas encore lire. M. Delpech ordonne du phosphore à la dose de l^jO; puis quelques jours après, à la dose de 2'",0 et puis 5",0.
C'est ce dernier traitement qu'il convient en effet de prescrire, dans tous les troubles nerveux occasionnés par le sulfure de carbone, car d'après les expériences de M. Delpech, le phosphore est un antidote puissant du poison sulfureux.
ARTICLE VI
PÉRINÉVRITE OPTIQUE.
Les poisons introduits dans le sang peuvent, dans certaines conditions, déterminer des accidents inflammatoires dans le
PÉRINÈVRITE OPTIQUE. 89
système nerveux eu géuéral, ainsi que dans les nerfs optiques.
L'intoxication de sulfure de carbone amène ces désordres, comme on peut en juger par l'observation suivante que j'ai recueillie à ma clinique sur un malade qui travaillait dans une fabrique de caoutchouc souflé. Le trouble de la vue s'est déclaré chez cet individu d'une manière rapide, et resta ensuite stationnaire pendant un temps assez long. La maladie n'a présenté rien de particulier, ni dans sa forme, ni dans son évolution. Voici cette observation.
Observation. — M. B..., âgé de 4-3 ans, vint me consulter le 26 janvier 1874, pour un affaiblissement de la vue. Il raconte qu'il entra dans une fabrique de caoutchouc en -1872 à Paris et y resta jusqu'à la guerre sans éprouver le moindre inconvénient, si ce n'est quelques maux de tête passagers qui venaien presque toujours vers 3 ou 4 heures de l'après-midi, auxquels il ne faisait aucune attention.
Mais ce n'est qu'un an après la guerre qu'il a commencé à éprouver des accidents d'intoxication de plus en plus sérieux. Vomissements avec douleurs de l'estomac, douleurs et crampes dans les bras et les jambes, puis une faiblesse telle, que par moment il lui était impossible de se tenir sur ses jambes. Ces accidents le forçaient de prendre de temps en temps quelques jours de repos, mais dès qu'il revenait à l'atelier, les accidents recommençaient.
C'est vers le mois de septembre 1873 qu'il s'était aperçu de l'affaiblissement de la Vue; il n'y faisait pas attention, jusqu'au moment où le trouble de la vue lui rendait tout travail impossible.
Il se présenta à ce moment-là à notre clinique et dans l'état suivant : l'acuité visuelle des deux yeux était sensiblement diminuée, de l'œil droit il lisait difficilement le n° 6 et de l'œil
gauche le n» 3 de l'échelle typographique; S = ^
Le champ visuel était normal et le malade distinguait bien les couleuEs. Il se plaignait de voir constamment des éclairs et des mouches devant les yeux ; la lumière vive Téblouissait. A
l'examen ophlhalmoscopique, fait en présence du D"' Daguenel Fernandez et Remy, nous avons constaté une périnévrite optique; la papille était pâle, surtout dans sa moitié externe, et les contours très-diffus. Nous avons forcé le malade de quitter la fabrique de caoutchouc et nous l'avons soumis au traitement par le phosphore, d'après la méthode de M. Delpech. Pendant plus de deux mois, il est resté en observation en suivant le traitement que nous lui avons prescrit. Il se trouva sensiblement soulagé, l'acuité visuelle s'était améliorée très-notablement, puis nous l'avons perdu de vue. A notre dernier examen ophthalmoscopique, nous avons pu reconnaître ime diminution de l'infiltration péripapillaire, mais le nerf optique est devenu blanc. Evidemment, ce dernier avait subi une atrophie partielle dans quelques-unes de ses fibres.
ARTICLE VIL