PREMIÈRE PARTIE
DES
MIGRATIONS ANTÈHISTORIQUES.
Il y a sur ces migrations antéhistoriques une opinion généralement reçue, et devenue aujourd'hui en quelque sorte de convention , celle que , dans les premiers temps du monde , l'Europe a été peuplée par des habitants venus de FAsie.
Tout a contribué, du reste, à l'accréditer dans les esprits : d'une part, le sens donné « à ces traditions orientales qui ont servi < de fondement à nos premières études; de * l'autre, l'impression encore subsistante de l'effroi des peuples , lorsqu'aux temps du moyen âge l'Asie ébranlée semblait vouloir se jeter sur l'Europe; enfin le mouvement réel de la civilisation qui s'est portée de l'Orient vers l'Occident a fait penser aussi qu'il en avait été de même de la po- < pulation, et le penchant des esprits joint à l'obscurité naturelle du sujet favorisant à cet égard l'imagination des écrivains, les différents systèmes qù'ils ont émis pour expliquer ces migrations ont achevé de faire regarder leur existence comme, entièrement hors de doute.
Cependant, si l'on veut examiner avec impartialité les motifs sur lesquels cette i opinion est appuyée, on verra qu'ils sont
loin d'être à l'abri de toute contestation.
D'abord, le seul document qu'on puisse invoquer, non pas même expressément, mais par une simple induction, sont les traditions orientales que nous venons de citer. Or , ces traditions parlent bien , en effet , de l'univers comme ayant été peuplé par une seule race venue de l'un des points de l'Asie; mais ce mot d'univers doit être entendu ici, comme dans toutes les traditions et les histoires anciennes, dans le sens de la seule portion du globe alors connue : le développement du récit et les descriptions géographiques qui s'y rapportent le prouvent suffisamment, et il est impossible de supposer , s'il y avait eu encore d'autres terres destinées à être peupléespar la même race, qu'elles ne l'eussent pas déclacé expressément.
Au reste, dès longtemps tous les auteurs qui se sont occupés de ces questions sous
le point de vue de la science physiologique, ont, quoique sans le dire expressé- ^ ment, abandonné cette interprétation et ; l'opinion d'un centre unique de population * qui en est la conséquence. Il est, en effet , contraire à tous les principes, et même aux plus simples éléments de cette science, de pouvoir faire sortir d'une même sou- • che cette foule de races diverses qui couvrent la surface du globe.
Comment, par exemple, expliquer par { une transmigration réciproque ou étrangère, la commune origine du nègre et du Lapon ? Chacun d'eux a des caractères qui lui sont propres, et le Lapon, transporté sous la zone torride , ne prendra pas les j caractères qui appartiennent au nègre, pas plus que le nègre, transporté dans la Laponie, ne prendra ceux des habitants de ces climats. ; Aussi , ces auteurs se sont-ils accordés \
reconnaître sur la surface du globe un certain nombre de races primitives et originaires des lieux mêmes où on les a trouvées ; les uns en ont admis trois, les autres cinq , d'autres un plus grand nombre , et chacun a cherché ensuite à les classer par filiations et par familles, suivant les rapports qu'il trouvait entre ces différentes races, pour le langage et pour la conformation physique.
Du reste, toujours dominé par cette idée, que l'Europe avait été peuplée par des habitants venus de l'Asie, on a surtout dirigé les conjectures de ce côté. Ainsi , la plupart ont voulu faire descendre les Lapons des Finnois (nord de l'Asie), les peuples du centre de l'Europe de ceux de l'Asie moyenne; enfin les peuples du midi des-* cendraient d'une certaine race de Pélasges venue de l'Asie Mineure et de l'Arménie ( 1 ).
(1) Jardot, Révolutions de l'Asie centrale; de Bro^
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Mais, outre que ces systèmes divers ont tous contre eux leur divergence même et l'incertitude qui en résulte, les rapports de races sur lesquels ils sont fondés ne sont rien moins qu'à l'abri de toute objection. Je vois bien , en effet, entre ces races des rapports de ressemblance, mais il s'y trouve aussi des différences profondes; et si les Lapons sont difformes aussi bien que les Samoièdes et les Finnois, cette difformité n'est nullement la même pour les uns et pour les autres.
Et surtout que de difficultés matérielles à opposer 9 ces migrations : comment ces peuples venus de l'Asie ont-ils pu, avec leurs femmes , leurs enfants et sans doute aussi les troupeaux qui les accompagnaient, franchir les montagnes et ces immenses
tonne, Histoire de lu filiation et des migrations des peuples; Mokc, Histoire des Francs, etc.
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forêts aujourd'hui détruites, mais qui couvraient alors la surface de l'Europe ?
Avaient-ils donc, pour passer les fleuves rapides, des barques ou des radeaux? et où prenaient-ils les outils dont ils se servaient pour les construire ?
Comment , d'ailleurs , a pu se former cette population immense, nécessaire pour remplir les diverses contrées de l'Europe?
Comment a-t-elle pu se réunir et vivre réunie, puis se disperser de nouveau , de manière à être partout répandue?
Que si l'Europe entière était formée d'un pays également riche et fertile, je pourrais à la rigueur le concevoir; mais il a fallu que les nouveaux habitants soient passés des plaines dans les montagnes. Or, quel instinct a pu les pousser parmi ces pics arides qui ne semblent destinés qu'à montrer la puissance et la variété delà nature?
En vérité, une pareille migration est bien
la DES MIGRATIONS
peu dans la nature de l'homme , et je ne sache pas qu il soit jamais venu à l'idée des conquérants de l'Inde d'aller habiter les montagnes de l'Himalaya.
Comment, enfin, sont-ils arrivés dans ces îles séparées du continent par la profonde mer? 11 fallait pour cela qu'ils eussent des vaisseaux garnis de rames et de voiles , qu'ils eussent étudié et suivi la direction des vents, qu'ils fussent,en un mot, civilisés; mais alors comment la trace de cette civilisation s'est-elle perdue , et pourquoi , en découvrant ces îles, les a-t-on trouvées dans l'état de la plus complète barbarie?
D'ailleurs, si ces migrations vers l'Europe avaient réellement existé, on en trouverait le souvenir dans les traditions des peuples de ces contrées, tandis qu'il suffit d'ouvrir les auteurs anciens pour voir que toutes les nations du continent européen se regardaient comme autochthones , c'est-à-dire ,
comme enfantées par la terre même qu'elles habitaient.
* L'intérieur de la Bretagne, dit César, « est habité par des peuples qui se prétena dent nés dans l'île même.* (Liv. V, ch. 4.) «Je crois, dit Tacite, que les Germains « sont indigènes, et n'ont point été mêlés « avec d'autres peuples.» (DeMor.Germ., « ch. 2. )
11 en est de même des Gaules, de l'Ibérie, de la Grèce, de l'Italie ; et Strabon, qui les a décrites avec un merveilleux talent, parle sans cesse des indigènes et des pre-* miers habitants de ces contrées, en les opposant aux envahisseurs venus du dehors.
Ces peuples, j'en conviens, sont restés plus longtemps barbares que ceux de l'Orient; cependant, au dire de Tacite, « les « Germains célébraient dans des chants « antiques , qui leur servaient d'histoire
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« et d annales, leurs dieux et leurs héros.»
Les druides de la Gaule avaient d'anciens récits, consignés dans des vers qu'ils faisaient apprendre par cœur à leurs élèves ( Gés., liv. III); et nous voyons dans Strabon que, dans ribérie, « les Turditans c (habitants de la Bétique) possédaient des « livres d'histoire très-anciens, des poèmes « et des livres écrits en vers depuis six « mille ans. » (Liv. III, p. 137.)
Ainsi, ces migrations venues de la haute Asie sont repoussées par la tradition des peuples de l'Occident, aussi bien que par les obstacles naturels qui devaient les arrêter.
Ont-elles du moins pour elles l'analogie des faits postérieurs, et trouve-t-on dans la suite de l'histoire des mouvements de peuples semblables à ceux dont on a admis l'existence aux premiers âges du monde ?
Pour répondre à cette question, nous remarquerons d abord que le passage des peuples d'Asie en Europe n'a pu s effectuer que par la seule voie ouverte entre ces deux parties du monde , c'est-à-dire, par les contrées qui séparent le mont Oùral des rivages de la mer Noire.
Or, il est prouvé d'abord par les récits d'Hérodote et les poésies d'Homère (i) quelesCimmériens habitaient ces contrées dès le onzième ou le douzième siècle avant Jésus-Christ ; ils y sont restés sans trouble jusqu'au milieu du sixième siècle avant notre ère, époque où les Scythes, venus du bords de la mer Caspienne, les expulsèrent et se mirent à leur place , mais sans chercher à aller plus loin. Plus tard, vers la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, ces derniers ayant repris la route de la mer
(i) Voir Fréret, Acad. des inscr., t. XIX.
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Caspienne (i), deux peuples indigènes de ces contrées, les Bastarnes et lesSarmates, les remplacèrent, puis les Goths, venus des bords de la Baltique. Les Huns vinrent à leur tour au cinquième siècle de notre ère. Ce dernier peuple sortait de l'Asie, mais seulement, comme M. Klaproth me paraît l'avoir démontré, des versants orientaux de l'Oural ; en sorte que pour trouver une grande invasion des peuples de l'Asie moyenne en Europe, telle qu'on la suppose aux premiers temps du monde, on est obligé d'arriver aux règnes de Gengis-Kan et de Tamerlan, c'est-à-dire, aux douzième et quinzième siècles de notre ère.
Et si même on veut examiner ces dernières invasions, on verra qu'elles n'étaient nullement dirigées par un esprit d'établissement : ces conquérants ne se sont en effet
(i) Fin' rot, ibid.
ANTÉBISTORIQUES. 17
portés vers l'Europe, qu'après avoir épuisé la soumission de toute l'Asie, entraînés par l'exigence toujours croissante des conquêtes, et par la nécessité d'occuper leurs généraux et leurs soldats. Arrivé au pied des monts Krapacks, le flot de ce torrent s'est arrêté , non par la résistance qu'on lui offrait, mais parce qu'il avait achevé sa course , et que rien ne le pous-
sait plus au delà de ces contrées.
Ce n'est pas , en effet , sur l'Europe que la nature des choses porte les invasions des peuples de l'Asie moyenne, mais sur les riches provinces de la Chine, de l'Inde, de la Perse : les histoires anciennes et modernes prouvent assez cette tendance, et les poèmes héroïques des Chinois et des Persans, aussi bien que leurs annales récentes, ne sont que le récit de cette lutte perpétuelle.
Mais s'il en a été ainsi pendant toute la
période des temps historiques, pourquoi en eût-il été autrement dans les temps antérieurs? Il y a même à cet égard un motif de plus : pendant l'époque de l'empire romain et celle du moyen âge , les richesses acquises à l'Europe par la civilisation , et dont la renommée avait pu se répandre par les relations commerciales , pouvaient tenter l'avidité de peuples conquérants; mais dans ces temps reculés, qui leur avait appris l'existence des contrées de l'Europe ?
et , en admettant même qu'ils en fussent instruits, qu'avaient d'attrayant pour eux les contrées sans arbres du midi de la Russie, les marais du Danube et de la Pologne, et les sables des bords de la Baltique (i), et quelle comparaison pouvaient-elles faire avec les vastes et magnifiques contrées de la Chine, de l'Inde, de la Perse et de l'Asie Mineure?
(1) Voir ci-après pag. 92 et 104.
Jusqu'ici nous n'avons point parlé d'un autre argument, dont on s'est beaucoup servi dans ces derniers temps, pour appuyer les migrations des anciens peuples :
c'est l'examen de leurs diverses langues.
MM. Klaprothet de Humboldt, auxquels leurs conquêtes en ce genre peuvent à juste titre mériter le surnom de polyglottes, ont pris la peine de comparer sous ce point de vue toutes les langues de l'univers.
Ecartant les mots composés dont il était impossible d'apprécier l'origine, et qui pouvaient, par la nature des choses qu'ils exprimaient, provenir de rapports postérieurs entre deux peuples différents, ils ont essayé d'isoler les radicaux propres à chaque langue , en prenant surtout ceux qui expriment les objets matériels, le ciel , la mer, la terre et les diverses parties du corps humain.
Cette recherche les a amenés à recon-
ao DES MIGRATIONS
naître pour certains mots, chez des peuples absolument étrangers les uns aux autres, une ressemblance frappante qui n'existait nullement chez d'autres peuples, entre lesquels les rapports de races ou de voisinage semblaient devoir établir le plus d'analogie.
Ils ont conclu de là (i) deux sortes d'affinités entre les langues, l'une qu'ils ont désignée sous le nom d'affinité primitive, et qui existe entre toutes les langues du monde ; l'autre qu'ils nomment affinité par familles, et qui n'appartient qu'à un certain nombre de peuples.
Cette ressemblance générale des langues n'était pas, au reste , de nature à faire cesser les divergences entre les divers systèmes , et chacun y a trouvé des appuis pour celui qu'il soutenait. Rien , on le sait, n'est
(i) M. Klaproth, Encycl. moderne, au mot Langue.
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si élastique que les étymologies , surtout quand il s agit de satisfaire aux exigences d'un système préconçu ; et il est facile , en forçant un peu les ressemblances produites par l'affinité commune, d'en faire sortir des affinités par familles , et par suite telle ou telle migration de peuples.
Au reste , cette question des langues non plus que celle des races ne me paraissent pas avoir été envisagées sous leur véritable point de vue ; et je vais essayer de présenter à cet égard quelques considérations nouvelles , en m'appuyant , plus qu'on ne l'a fait jusqu'ici , sur la nature des choses, éclairées par les sciences modernes de la physiologie et de la géologie.
Il est reconnu aujourd'hui par les géologues que notre globe a été le théâtre d'une série de grandes révolutions ou cataclysmes qui en ont changé la surface , et les savants ne sont plus en dissidence que sur le nombre de ces cataclysmes.
Il est également reconnu que ces révo-
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lutions successives ont été marquées par des espèces différentes, organiques et inorganiques, qui semblent avoir été en se perfectionnant, et que la plupart des animaux aujourd'hui existants , et l'homme à leur tête, appartiennent au dernier de ces cataclysmes, dont l'époque semble pouvoir être assignée de deux à trois mille ans avant l'ère chrétienne.
Or, ces diverses espèces d'animaux et dé végétaux ne sont , matériellement parlant, que l'agrégation chimique d'un certain nombre de substances élémentaires , réunies entre elles suivant la nature que Dieu leur a donnée, et les circonstances extérieures dont il les a environnées; sa volonté créatrice a ensuite animé ces assemblages en leur donnant une intelligence plus ou moins développée , et elle a attribué à l'homme, sa créature privilégiée, cette âme immatérielle qui lui permet, seul
dans la nature, de s'élever à la connaissance de lui-même et de la Divinité.
Toutefois, il faut bien le remarquer, aucun des êtres animés n'a pu prendre naissance et subsister qu'autant qu'il était en harmonie avec la nature environnante.
Et, d'un autre côté, l'on conçoit qu'ils ont pu prendre naissance et se développer partout où ils se trouvaient en harmonie avec le milieu qui les environnait.
Mais si ce second point est vrai, qui empêche d'admettre qu'ils aient pris naissance en effet, au moment du dernier cataclysme, partout où les circonstances extérieures se trouvaient en rapport avec leur formation?
C'est ce qu'on a admis , de tout temps, pour les animaux : ayant trouvé dans l'Europe etdans l'Asie des espèces semblables de bœufs, de chiens, de chevaux, on les a regardées sans difficulté comme nées dans le lieu même où on les trouvait, et il n'est
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venu à l'idée de personne de les f aire passer par migration de l'orient vers l'occident, et de prétendre que les chevaux du Turkestan fussent venus en masse peupler les forêts de la Pologne ou celles de la Gaule et de Tlbérie.
On a rencontré, de plus, dans un même continent, des espèces analogues placées à des zones différentes de température, et l'on a admiré à cet égard la sagesse de la Providence , qui leur avait donné à tous une organisation conforme à leur climat, qui n'a couvert les animaux de la zone torride que d'un cuir poreux et d'une soie légère, et qui a donné, au contraire, aux animaux du Nord cette longue fourrure dont ils sont revêtus.
Or, toutes ces considérations, tous ces résultats sont également applicables à l'homme : l'homme conserve, il est vrai, sous toutes les températures, ce même as-
pect qui semble révéler à l'univers la grandeur de sa destinée; mais il n'en porte pas moins dans sa conformation intérieure et jusque dans ses traits, le caractère et comme le cachet de cette destination à des climats différents.
Ainsi, de même que les animaux du Nord sont pourvus dune épaisse fourrure, l'habitant des climats voisins du pôle porte sous sa peau une large couche de graisse qui le garantit de l'excès du froid, tandis que l'habitant de la zone torride sécrète constamment à la surface de son corps une substance huileuse qui empêche l'action trop active de la transpiration.
Ces caractères sont moins saillants sans doute chez les peuples plus éloignés de ces extrémités de température , mais ils n'en subsistent pas moins parmi eux, et l'on trouve toujours chez l'homme , à mesure qu'on s'avance vers le Nord, une sécrétion
3o DES RACES HUMAINES.
graisseuse de plus en plus abondante, qui, placée entre la peau et les muscles, empêche la perte de la chaleur propre du corps par le froid extérieur; et cette chaleur propre du corps est elle-même constamment entretenue par une nourriture plus forte et plus abondante, que l'estomac de l'homme du Nord est aussi plus propre à digérer.
La médecine et la physiologie nous ont révélé dans l'homme cette différence d'organisation ; mais elle se manifeste aussi à l'extérieur par ces formes arrondies et ce teint blanc des peuples du Nord, tandis que les peuples du Midi nous offrent des muscles saillants et un teint basané; et il n'est personne qui, sans aucune science et par le seul instinct d'observation, ne sache d'avance à quel climat assigner telle ou telle espèce d'hommes qu'on lui présentera.
DES RACES HUMAINES. 3i
Et cet instinct même a dominé à leur insu les auteurs des anciennes migrations de peuples, car ils se sont crus obligés de les faire marcher exactement d'orient en occident, selon les degrés de longitude, comme aurait pu le faire un géographe expert, et sans égard à la nature de l'homme qui le porte , non vers un occident de convention, mais vers des climats plus doux et plus heureux, c'est-à-dire presque toujours vers le Midi.
Mais s'il en est ainsi, si l'instinct naturel de l'homme, aussi bien que sa conformation, ne nous permet pas de méconnaître la destination des différentes espèces d'hommes à des climats différents, pourquoi ne pas admettre aussi que la sagesse divine les ait fait naître, en effet, dans ces climats divers, auxquels elle les avait destinés, et dès lors qu'elle ait créé des espèces d'hommes semblables pour des climats
semblables, comme des espèces d'hommes différentes pour des climats divers?
Et remarquons même à cet égard, que les auteurs qui ont fondé des systèmes de migrations sur la ressemblance entre certaines races , ont manqué eux-mêmes à leur propre principe, car il est clair que la même cause, quelle qu'elle fût, qui a produit les dissemblances, avait pu produire aussi les ressemblances , indépendamment de toute migration et de toute origine commune, et que dès lors elles ne pouvaient rien prouver à cet égard.
Aussi rejetterons-nous complètement ce système d'appréciation fondé sur la ressemblance des races, et si nous nous servons des rapports entre les races pour éclairer les migrations des anciens peuples, ce sera non pas seulement en les examinant entre elles, mais encore eu égard
au climat auquel elles étaient destinées.
Si , par exemple , nous trouvons deux races semblables dans le même climat ou dans des climats semblables, si ce climat est d'ailleurs celui auquel elles appartiennent naturellement, nous n'admettrons de commune origine entre ces peuples qu'au tant qu'elle sera constatée par l'histoire; si, au contraire, nous trouvons une race quelconque dans un climat auquel sa nature ne l'avait pas destinée, nous serons porté par cela même à la regarder comme venue du dehors.
Et en cela, du reste, nous ne ferons que ce qui a été pratiqué dans tous les temps.
Ainsi Hérodote, remarquant les cheveux noirs et le teint basané des Colchidiens , et les comparant au teint blanc et à la chevelure blonde des habitants du Caucase f est conduit par là à rechercher s'ils n'étaient pas venus du Midi, et trouve, en
effet, qu'ils étaient une colonie d'Égyptiens fondée par Sésostris.
De même Tacite, trouvant un semblable caractère dans le peuple des Silures, placé sur la côte occidentale de l'île de Bretagne, est amené par là à lui reconnaître une origine phénicienne ou espagnole.
Et de même, enfin, quand on trouve parmi le type naturel aux Espagnols, des types appartenant aux peuples des climats septentrionaux, l'esprit se reporte invo- j lontairement à cette grande invasion des Suèves et des Vandales du cinquième siècle de notre ère.
' mmm
Venons maintenant à la question da langues : après l'intelligence, le plus beau présent que Dieu ait fait à l'homme est, sans contredit, la faculté d'exprimer sa pensée par la parole : c'est par elle que la société se forme et s'établit , et que lei connaissances se transmettent de génération en génération, en s'accroissant sans relâche des expériences et des découvertes nouvelles.
Les peuples, dans leur enfance , n'ont à exprimer qu'un petit nombre d'objets, et j leur instinct les porte à choisir pour cela les sons les plus simples et les plus faciles à prononcer.
Il y a, à cet égard, entre les sons, une différence sensible; pour peu qu'on veuille y faire attention, on reconnaîtra aisément que les syllabes dans lesquelles les lettres b, d,k y m 9 n,p, entrent comme radicales, s'énoncent bien plus facilement que celles où entrent les autres consonnes, et l'on peut d'ailleurs faire à cet égard une expérience journalière par la facilité que les enfants , dans leurs premiers essais de langage , éprouvent à les apprendre.
Il y a un auteur qui fonde tout un système de migrations de peuples sur la ressemblance du nom de mère , mater, pjmp (mèter\entre les langues de divers peuples ; \ or, cette ressemblance tient tout simple-
DES LANGUES. 3g
ment à ce que la syllabe ma et me étant de toutes les plus faciles, et les premières , par conséquent , qu'un enfant puisse prononcer, il est tout simple que la tendresse des mères, qui est partout la même, ait partout attaché son nom à ces premiers sons venus de la bouche de leur enfant.
Sortant des mains du Créateur, l'homme est un véritable enfant que son instinct dirige, et cet instinct le porte toujours vers les moyens les plus simples et les plus faciles ; la seule chose qu'il cherche alors , c'est à faire comprendre les objets qu'il désigne. C'est pour cela qu'on voit, dans les noms donnés aux choses matérielles qui forment le premier objet de la langue d'un peuple, dominer toujours les sons dont nous venons de parler.
Cette cause de choix dans la désignation des objets est la plus générale, mais elle est cependant modifiée par detfx autres : la
4o DES LANGUES.
première est le désir de représenter certains objets par la parole, par exemple, d'imiter les sons; la seconde, bien plus importante, c'est le penchant naturel de l'oreille. Ce penchant varie, en effet, avec les températures du globe, à peu près de même que les races , et par suite de la même cause; autant l'oreille délicate des peuples du Midi recherche les sons accentués, mais doux, autant les peuples du Nord choisissent des sons rudes et résonnants: à ceuxci appartiennent les consonnes entassées les unes sur les autres; aux premiers, au contraire, l'usage des voyelles et des diphthongues ; les consonnes n'y servent plus que de lien , et tout semble tendre parmi eux à faire de la langue une sorte de musique naturelle.
Pour peu maintenant que l'on réfléchisse à ces observations, on s'expliquera aisément la ressemblance frappante qu'on a
remarquée entre certains radicaux de deux langues , lorsque les peuples qui les parlent étaient absolument étrangers les uns aux autres, et qu'on a désignée, comme nous l'avons dit, sous le nom d'affinité primitive des langues.
Et, en effet, le cercle dans lequel se trouve renfermé le choix des mots étant restreint par les trois conditions dont nous venons de parler, il n'y a rien d'étonnant que des peuples fort distincts les uns des autres aient pu se rencontrer d'une manière même identique pour un certain nombre d'entre eux.
Ces premiers éléments des langues une fois commencés, de nouvelles connaissances, ou des rapports nouveaux amenés par les relations avec les autres peuples , introduisent des idées nouvelles et des mots nouveaux. Quelquefois , ces mots sont imaginés par le peuple même, qui éprouve
ces sensations; mais il arrive bien plus souvent qu'ils soient importés du dehors avec la connaissance qui s'y rattache , et c'est ce qui arrive surtout quand l'un des peuples est civilisé et l'autre sauvage.
Ainsi, en général , les objets d'échange pour le commerce prennent, chez les peuples barbares , le nom que leur donne le peuple commerçant , et il en est de même aussi de toutes les instructions données par ce dernier, en ce qui concerne les arts et l'agriculture.
Quant aux rapports des peuples sauvages entre eux , ils font naître peu d'idées nouvelles , étant presque toujours réduits à la guerre, ou à des ligues offensives et défensives. Ce qu'ils amènent le plus souvent, c est l'anéantissement d'une langue ou sa transplantation dans une, autre contrée , par la destruction ou l'expulsion du peupie qui la parlait.
C'est une erreur très-commune de croire que dans ces transformations des langues, les radicaux, ceux surtout qui expriment les objets les plus simples , tels que le corps , le front , le nez , la tête , etc. , continuent à subsister ; et cette erreur a donné lieu à bien des systèmes inexacts.
En effet , lorsque les autres mots d'une langue deviennent communs entre deux peuples, par suite des rapports qui s'établissent, il faut nécessairement que ceuxlà suivent également, car on ne pourrait pas s'entendre ; il arrive alors que le hasard, le goût, la supériorité d'un peuple sur l'autre , l'autorité d'un chef, d'autres circonstances encore, dont il est impossible détenir compte, déterminent le changement.
Ce changement, d'ailleurs, n'est presque jamais complet , et c'est même plutôt un rapprochement qu'un changement qui
s'opère en pareil cas. 11 se produit alors ce qu'on a appelé les divers dialectes d'une même langue : ce sont des langages assez rapprochés pour qu'on puisse s'entendre , mais conservant toujours leur caractère et leur cachet particulier.
Il est, d'ailleurs, dans la nature des choses, qu'un de ces dialectes devienne prédominant sur tous les autres , et serve ensuite, soit pour les relations internationales, et, par conséquent, aux familles éminentes qui en sont chargées, soit pour la religion et la littérature; et ces influences réunies finissent par fixer une langue nationale et la déterminer.
On s est demandé souvent ce que c'était que le sanskrit: c'est un des anciens dialecte* de l'Inde , passé à l'état de langue fixe par le gouvernement, la littérature et la religion. Appartenait-il aux populations indigènes ou à une invasion venue de la Perse
c'est ce qu'on ignore; quoique la seconde Version soit la plus probable.
Depuis lors, une nouvelle invasion est venue de la part d'un peuple qui a apporté et imposé sa langue, et le sanskrit, tout en restant à l'état de langue fixée et écrite , a cessé d'être la langue parlée des Indiens.
Et ce que nous disons de la langue sanscrite peut s'appliquer également au parsi des anciens Perses adorateurs du feu, à l'ancienne langue des Egyptiens, celle probablement dont on se servait dans les hiéroglyphes , et, en général, à toutes les langues qu'on désigne sous le nom de mortes.
Les nations sauvages de l'Europe n'avaient pas, sans doute, une langue de la littérature et des arts, comme les Perses et les Indiens; mais, avant même que la littérature fût développée chez ces derniers peuples , les besoins du gouvernement et de la religion , comme aussi les effets de la
guerre , avaient dû amener parmi eux la prédominance d'un de leurs dialectes, et c'est là aussi ce qui existait chez nos ancêtres. •
Au reste , ces diverses observations trouveront leur développement dans l'application que nous aurons l'occasion d'en faire dans la seconde partie , celle qui se rapporte aux migrations des temps histo* riques. Là , du moins , nous pourrons nous avancer sur un terrain solide, sans être exposés, comme auparavant, à nous perdre dans le vague des inductions et des conjeo tures; nous verrons, au reste, que les mêmes causes que nous avons signalées jusqu'à présent , régissent encore ces nouvelles migrations; nous verrons qu'elles ont été inspirées dans tousses temps par ce même instinct des peuples, qui les porte à chercher un sort meilleur, en se modifiant toutefois suivant la nature des lieux
et les obstacles naturels dont nous avons parlé ; et cette seconde partie, en devenant ainsi l'application des principes que nous avons posés dans la première, servira en même temps, par les exemples qu'elle nous fournira , à les justifier et à répandre sur eux une vive lumière»
SECONDE PARTIE