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CHAPITRE xv

Injections coagulantes

( MÉTHODE DE MONTEGGIA ).

La méthode des injections coagulantes , conçue par Monteggia au commencement de ce siècle , n'est entrée dans la pratique qu'il y a trois ans. Elle donna d'abord trois succès qui lui valurent dans le inonde chirurgical un accueil extrêmement favorable. On put croire un instant qu'elle allait du premier coup supplanter toutes les autres méthodes; mais une série de revers ne tarda pas à détruire cette première impression et la réaction fut si rapide, si complète, que la méthode nouvelle disparut presque subitement de la pratique , un an à peine après son apparition.

Les injections coagulantes n'étaient dignes ni de cet excès de

faveur, ni de cet excès de dédain. Je pense que , pour les rejeter comme pour les admettre, on a agi avec beaucoup trop de précipitation. Il n'est pas possible encore d'en apprécier rigoureusement la valeur; les faits publiés jusqu'à ce jour ne sont pas assez nombreux pour cela; mais ils suffisent, à mon avis, pour autoriser les chirurgiens à faire sur l'homme de nouvelles tentatives , et surtout pour engager les expérimentateurs à reprendre leurs recherches sur les animaux.

L'invention de cette méthode appartient incontestablement à Monteggia qui, à trois reprises différentes dans ses Institutions de chirurgie , a proposé de pousser dans le sac anévrysmal des injections d'alcool , d'acétate de plomb , de tannin ou de toute autre substance coagulante. Pour établir catégoriquement les droits de priorité du chirurgien italien, je crois devoir citer textuellement les passages où il a consigné cette idée importante. Après avoir parlé de l'action topique des astringents Monteggia ajoute :

« Peut-être que, dans quelques cas, avant d'entreprendre « l'opération ordinaire de l'anévrysme, il conviendrait de tenter « l'injection des astringents dans l'intérieur du sac anévrysmal « ponctionné avec un trocart : si , par ce moyen , on obtenait un « caillot prompt et solide, on pourrait éviter l'opération (1). »

Plus loin, l'auteur s'occupe du cas où le siège de l'anévrysme ne permet pas de lier l'artère au-dessus du sac. Sans paraître avoir connaissance des travaux de Brasdor, de Desault et de Deschamps, il propose d'appliquer la ligature entre la tumeur et les capillaires, mais il craint que cette opération ne soit suivie de la rupture du sac anévrysmal : a Peut-être, dit-il, ajouterait-on quelques « chances de succès à cette tentative extrême en injectant dans «l'anévrysme, avant de lier l'artère inférieurement, un liquide « coagulant quelconque, pour y faire former plus proinptement les « caillots. Pour pratiquer cette injection, on introduirait la canule a à travers une ouverture faite aux parois de l'artère, immédiate- « ment au-dessous de l'anévrysme, dans le point où ce vaisseau « doit être lié , en prenant les précautions usitées par les anato- « mistes pour empêcher le reflux des injections (2). »

(1) Monteggia. Istituzîoni chirxirgiehe. Milano, 1813, vol. II, p. 68, % (XII.

(2) Loc. cit., p. 82-83, § CXCIII.

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Enfin, dans un troisième passage, Monteggia parle des effets de la compression indirecte appliquée au-dessus du sac, méthode qui a pour but de faire coaguler le sang dans l'anévrysme , en y ralentissant la circulation. « Et qui sait , dit-il , si en appliquant a ainsi sur l'artère principale un tourniquet ou tout autre com- « presseur qui laisserait libre le plus possible de la circonférence « du membre, on ne pourrait pas réussir à intercepter totalement « ou presque totalement la circulation pendant quelques heures ? « on verrait si le sang ne se coagulerait pas dans l'anévrysme, « ou même on provoquerait cette coagulation en injectant dans « le sac , à l'aide d'un trocart , quelque liquide coagulant comme <( l'alcool, l'acétate de plomb ou le tannin. Si ce projet réussissait « dans les cas où les autres moyens plus doux auraient échoué « et où il ne resterait d'autre ressource que l'opération, ce serait « un progrès qui ne serait pas à dédaigner (1). »

Il résulte clairement de ces trois citations que l'idée de pousser dans les anévrysmes des injections coagulantes n'était pas pour Monteggia un projet conçu à la légère, et que ce chirurgien, convaincu de la nécessité de faire coaguler le sang dans les anévrysmes, proposait d'avoir recours à cette méthode soit en l'employant seule, soit en l'associant avec la compression indirecte et avec la méthode de Brasdor.

Gela suffit sans doute pour m'autoriser à décrire les injections coagulantes sous le nom de méthode de Monteggia.

Après Monteggia , il se fit un long silence. Ce fut seulement en 1835 que M. Leroy (d'Étiolles) aborda de nouveau cette question intéressante.

M. Leroy ne s'occupait pas spécialement des anévrysmes. Il cherchait des moyens propres à suspendre le cours du sang dans les artères sans le secours de la ligature, et se demandait s'il ne serait pas possible de faire coaguler dans ces vaisseaux une petite colonne sanguine emprisonnée entre deux compressions (2).

« Je cherchai donc à faciliter, dit-il, la coagulation de cette « portion de sang ainsi isolée. Des injections alcooliques faites

(1) Loc. cit., p. m , § CCLXXXI1I.

(2) Li-poy ( d'Étiolles ), Acad. des sciences, 23 mars 1835. Le mémoire n'a été publié in extenso qu'en 18W dans le Recueil de mémoires de l'auteur, in-8", p. 280 ( Sur tes moyens de suspendre le cours du sang dans les artères).

<( dans l'artère au moyen du tube capillaire de la seringue d'Anel « s'offrirent d'abord à ma pensée. En effet , elles produisirent « assez promptement la formation des caillots, mais comment arec river jusqu'à l'artère et pénétrer sûrement dans sa cavité, sans « la mettre au moins un peu à découvert? Alors je songeai à l'é- « lectro-puncture.... »

Un peu plus loin, M. Leroy parle des expériences qu'il a faites comparativement sur les carotides d'un cheval au moyen des injections d'alcool et de la galvano-puncture. Dans les deux cas, il a obtenu la formation d'un caillot , mais le caillot produit par l'alcool était beaucoup moins solide que le caillot galvanique (1). Cette expérience aurait pu avoir des conséquences importantes. Malheureusement, M. Leroy s'était servi d'un liquide insuffisant, et, peu satisfait des résultats, il ne persévéra pas dans cette voie.

Il s'agissait donc de trouver une substance liquide plus coagulante que l'alcool. M. Wardrop, après avoir cité avec éloge la proposition faite par Monteggia, se demande quel est le liquide le plus propre à réaliser les espérances du chirurgien italien , et donne la préférence à Y acide acétique. « Ce liquide, dit-il, pource rait être aisément injecté dans le sac anévrysmal, au moyen de « la seringue d'Anel, à travers une petite ponction faite avec une « aiguille. Je conseillerais, avant d'entreprendre l'opération, d'arec rêter la circulation dans l'artère malade au moyen d'une coince pression exercée à la fois au-dessus et au-dessous de la « tumeur (2). »

On notera que M. Wardrop, en réfléchissant à la question , était arrivé à imaginer un procédé opératoire qui se rapprochait beaucoup du procédé institué plus tard par Pravaz.

M. Bouchut songea à son tour à utiliser l'acide sulfurique qui, comme on le sait, coagule très-rapidement l'albumine.

On lit dans le premier fascicule du deuxième volume du Compendium de chirurgie : « M. Bouchut, chef de clinique à la Face culté, a proposé d'injecter dans l'intérieur d'un sac anévrysmal « une certaine quantité d'acide sulfurique , dont l'action sur le

(2) Wardrop, article Aneurism, dans The Cyclopedia of Praclical Surgery, conciucted by Costello. Lond., 1841, vol. I, p. 218.

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(( sang est si prompte et si énergique, pour en produire la coagu- « lation (t). » Cette idée ne fut pas mise à exécution.

Enfin-, pour ne commettre aucune omission, je dois parler d'un article publié en 1868 par M. Rambaud, élève de M. Pétrequin (2). Il s'agit, dans cet article, de certaines tumeurs sanguines , qui résultent de l'extravasation du sang veineux dans le tissu cellulaire sous-cutané ou dans les bourses muqueuses. L'incision, l'évacuation du liquide suivie ou non d'injections irritantes, étant susceptibles de provoquer des inflammations inquiétantes, M. Pétrequin se demanda si l'injection à petites doses d'un liquide coagulant ne serait pas cle nature à obtenir la guérison sans irriter violemment la poche. « Cette considération que, toujours •« et partout, le sang se coagule quand les parois qui le contiena nent, vaisseau ou tumeur, viennent à s'enflammer, lui fit pen- (( ser que le contraire pourrait bien être vrai, à savoir que, le « sang se coagulant dans une cavité , les parois devraient s'en- « flammer. S'il en était ainsi, cette inflammation, toute physiolo- « gique, devrait, selon toute probabilité, rester dans les limites « convenables, etc. (3). » Ce raisonnement conduisit M. Pétrequin à injecter un liquide acide dans la poche sanguine. Les acides minéraux lui parurent trop dangereux; il donna la préférence aux acides végétaux, et, après avoir fait une tentative avec l'acide acétique, il fixa sou choix sur l'acide citrique.

On remarquera que M. Pétrequin agissait ainsi sur des tumeurs qui n'offraient avec les anévrysmes aucune ressemblance. L'idée de pousser des injections dans les sacs anévrysmaux ne lui était pas encore venue ; rien du moins ne permet de le supposer.

Tels étaient les documents très-incomplets qui existaient dans la science lorsque Pravaz, de Lyon, poursuivant ses recherches sur la coagulation du sang dans les anévrysmes, donna à la question un essor inattendu. On a vu, dans le chapitre précédent, que, dès 1830, cet ingénieux expérimentateur s'était occupé avec M. Alph. Guérard des propriétés coagulantes de l'électricité.

(1) A. Bërard, Denonvilliers et Gosselin. Compendium cle chirurgie, T. II , p. 105. Le volume porte le millésime de 1851, mais le 1er fascicule, où se trouve l'article Anèvrysme^ a paru en décembre 1845, avant la mort d'Aug. Bérard.

(2) Bulletin de thérapeutique. Paris, 1848, T. XXXV, p. 66.

(3) Loc. cit., p. 70,

Lorsqu'en 1846, grâce aux efforts de M. Pétrequin, la galvanopuncture pénétra dans la pratique commune, Pravaz ne tarda pas à reconnaître que ce moyen ne possédait pas une efficacité suffisante, et il fut conduit à chercher un coagulant plus énergique.

Des expériences de laboratoire lui ayant montré les propriétés remarquables du perchlorure de fer, il songea à injecter dans les vaisseaux une solution de ce sel pour y solidifier le sang. Il reprit donc les expériences de M. Leroy, mais il les reprit avec un liquide incomparablement plus actif, et, cette fois, ses efforts furent couronnés d'un plein succès.

Il s'agissait d'abord de se procurer un instrument convenable. Pour cela Pravaz vint à Paris, et fit construire par M. Charrière, au mois de mars 1852, la petite seringue qui porte aujourd'hui le nom de ce fabricant. Muni de cet instrument délicat, Pravaz revint à Lyon et commença ses expériences.

Il essaya d'abord de coaguler le sang dans la carotide d'un lapin; mais il ne put réussir à introduire par simple ponction la canule dans ce vaisseau. Il se disposait à recommencer sur des animaux de plus forte taille, lorsqu'une grave maladie vint interrompre le cours de ses recherches. Peut-être cet ajournement eût-il été indéfini, si le professeur Lallemand, malade lui-même, ne fût venu, au mois de novembre 1852, se faire soigner dans la maison de santé de Pravaz. En entendant parler des injections coagulantes, Lallemand comprit tout de suite la portée de cette idée, et engagea vivement Pravaz à poursuivre et à compléter ses expériences.

En conséquence, Pravaz et Lallemand, après avoir invité M. Pétrequin àparticiper à leurs essais, se transportèrent à l'École vétérinaire de Lyon, et là, en présence de M. Lecocq, directeur de cette école, ils firent des injections de perchlorure de fer dans les carotides, sur un mouton et sur deux chevaux. Le résultat fut si satisfaisant que Lallemand écrivit aussitôt à l'Académie des sciences, pour faire connaître à ses collègues la précieuse découverte de Pravaz. Un extrait de cette lettre fut inséré, à la date du 10 janvier 1853, dans les Comptes rendus de l'Institut (i).

(1) Sur un nouveau moyen d'opérer la coagulation du sang dans les artères, applicable à la guérison des anévrysmes, dans Comptes rendus de VAcad.des sciences, 10 janvier 1853, T. XXXVI , p. 88,

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M. Pétrequin lut comme tout le monde cette lettre où son nom n'était pas prononcé et ne songea pas à réclamer la priorité de l'invention. Il ne réclama pas davantage lorsque Pravaz , quatre mois après , écrivant pour la Société de chirurgie l'histoire des idées qui l'avaient conduit à instituer la méthode nouvelle, publia la phrase suivante : « M. Pétrequin, invité à participer à nos « essais, tenta d'abord de produire un anévrysme traumatique « sur la carotide d'un mouton ; mais son opération, répétée deux «fois, n'eut pas le succès qu'il en attendait (1). » Ainsi, il est bien entendu qu'à cette époque, M. Pétrequin reconnaissait sans hésitation les droits de Pravaz.

Mais il ne tarda pas à prendre une attitude toute différente. Pravaz mourut à la fin de juin 1853, et au mois de septembre suivant, M. Pétrequin publia ce qui suit dans la Presse médicale belge :

« En 1852, M. Pravaz, qui savait que je continuais toujours mes re- « cherches sur la coagulation du sang, me proposa d'entreprendre avec lui « une série d'expériences sur un nouvel hémostatique qu'il jugeait préférablé « à tous les autres. Il s'agissait du perchlorure de fer liquide. Après plu- « sieurs opérations et expériences faites ensemble sur les animaux, M. Pravaz, « sans m'en prévenir, prit le parti de publier le tout en son nom. J'en fus « surpris; mais au lieu de réclamer sur ce qu'il n'avait pas fait la part de « ma collaboration , bien que le travail expérimental eût été fait en commun « et que les principes de la méthode fassent mon œuvre, je me bornai à « continuer mes recherches sans lui , comme je les avais commencées sans « lui (2). »

M. Pravaz fils, dans une lettre adressée à plusieurs journaux de médecine, s'empressa de rétablir les faits , pour réhabiliter la mémoire de son père (3). Cela n'était vraiment pas nécessaire. Mais il est utile pour nous, qui écrivons l'histoire des injections coagulantes, de chercher jusqu'à quel point les principes de cette méthode sont l'œuvre de M. Pétrequin. Et, d'abord, de quels principes s'agit-il? Est-ce du principe pur et simple des injections coagulantes? Il est vrai qu'en 1848, en vertu d'un principe plus

(1) Bulletins de la Soc. de chirurgie, h mai 1853, T. III, p. 529.

(2) Presse médicale belge, et Revue médico-chirurgicale, oct. 1853, T. XIV, p. 235.

(3) Gazette médicale de Paris, 1853 , p. 7^8. — Revue mèd. chir., T. XIV, p. 256, et Gazette mèd. de Lyon , oct. 1853, T. V, p. 170.

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