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PÉRIODE FRANÇAISE. — FORD ET HUNTER

interne de la cuisse droite. Hémorrhagie abondante. La plaie se cicatrise. Formation ultérieure d'une tumeur pulsatile qui s'accroît sans cesse. On finit par se résoudre à l'opération , qui est pratiquée suivant la méthode de l'incision. Après avoir évacué les caillots , au lieu de lier l'artère au-dessus et au-dessous de l'ouverture , on applique sur cette ouverture une compression immédiate et directe avec des morceaux d'agaric recouverts d'une pyramide de compresses.

Jusqu'ici l'opération n'avait présenté rien de bien insolite , si ce n'est qu'avant d'inciser le sac , on s'était mis en garde contre Thémorrhagie , avec deux tourniquets analogues à celui de J.-L. Petit. L'un de ces tourniquets comprimait le vaisseàu dans le pli de l'aine, et l'autre un peu audessous.

« Le malade remis dans son lit , je fis relâcher les deux tourniquets avec a l'intention d'en conserver un médiocrement serré. Les tourniquets étoicnt « relâchés l'un après l'autre, pour que la compression que j'exerçois sur le « trajet de l'artère ne se fît pas continuellement sur le même point. Malgré « cette attention, il se forma au-dessous du second une eschare qui m'obligea « d'y renoncer de bonne heure. »

Le malade eut quelques petites hémorrhagies , ce qui ne l'empêcha point d'être guéri au bout de deux mois.

Tout permet de croire que ce fait, resté comme un souvenir confus dans la mémoire de Pelletan, s'y mélangea avec les souvenirs plus confus encore qu'y laissèrent, quelques années plus tard, la compression indirecte et la ligature. Ainsi s'expliqueraient à la fois l'origine de l'observation que Pelletan attribue à Sabatier, et l'incohérence des réflexions qui l'accompagnent.

J'ai dû insister longuement sur cette discussion, afin de ne commettre aucune injustice dans la recherche d'une priorité qui vient d'acquérir depuis quelques années une grande importance. Or, la personne de Sabatier étant mise hors de cause, Desault reste le légitime inventeur de la compression indirecte appliquée au traitement des anévrysmes proprement dits.

Plus de sept mois après Desault, le 2U septembre 1785, huit chirurgiens de Londres , réunis en consultation par Ford , firent une seconde tentative dont j'ai déjà parlé (1). Ils prescrivirent la compression de la fémorale dans l'aine, au-dessus d'un anévrysme crural, mais ils furent bientôt obligés d'y renoncer, le malade ne

(1) Voy. plus haut, p. 455,

pouvant la supporter. La tumeur commença à s'oblitérer spontanément six mois plus tard. La guérison fut complète; mais cet heureux résultat ne peut être attribué à la compression.

La date de cette observation est bonne à noter. On croit généralement que la compression indirecte est fille de la méthode dite de Hunter : c'est une erreur ; car, en Angleterre comme en France, Desault et Hunter ont comprimé l'artère avant de la lier. John Hunter, en effet, était au nombre des huit consultants réunis auprès du malade de Ford. Ce fut seulement en décembre 1785, c'est-à-dire environ trois mois après cette tentative de compression indirecte , que John Hunter lia pour la première fois l'artère fémorale sur un malade atteint d'an évr y sme poplité. Jusqu'à quel point avait-il influé sur la direction donnée au traitement chez le malade de Ford ? et jusqu'à quel point le souvenir de ce malade le guida-t-il plus tard dans le choix de son procédé ? C'est ce qu'il est bien difficile de dire. Quoi qu'il en soit, J. Hunter ne tarda pas à trouver une nouvelle occasion d'essayer la compression indirecte. Un cocher, âgé de 35 ans, était atteint d'anévrysme poplité. La compression de l'artère fémorale fut d'abord tentée suivant un procédé qui n'est pas indiqué. La douleur qui en résulta fut si vive , que la compression ne put être continuée. Hunter se décida alors à lier l'artère fémorale (1).

M. Bellingham prétend (2) que Hunter traita ainsi deux de ses opérés, et cite ensuite l'observation de Ford. Il porte ainsi à trois le nombre des malades sur lesquels la compression indirecte fut essayée à cette époque en Angleterre ; mais il a fait double emploi d'un fait unique. On n'a pas oublié que Hunter avait vu le malade de Ford. Il est naturel , par conséquent , que ce malade ait été mentionné par Ev. Home dans son mémoire sur l'anévrysme poplité (3). Faute d'y avoir regardé d'assez près , M. Bellingham n'a pas reconnu que le premier cas de Hunter était le même que celui de Ford , et nous devons rendre à cette observation son unité et son indivisibilité.

La compression indirecte n'avait eu que des insuccès en Angleterre. Or, précisément à la même époque, la chirurgie anglaise

(1) Œuvres de John Hunter, tr. fr. Paris, 1843, T. III, p. 666.

(2) Bellingham. Observ. on Ancnrism. Lond. 1847, p. 28.

(3) OEuvres de John Hunier, éclit. cit., T. III, p. 664.

PÉRIODE FRANÇAISE. — THILLAYE. 677

entrait en possession d'une opération très-efficace contre Fâriévrysme, et il était naturel qu'on ne donnât aucune suite à ces deux essais infructueux. Il est probable, par conséquent , que la compression eût été entièrement oubliée , si les chirurgiens français ne l'eussent étudiée , perfectionnée et érigée en méthode.

Roux nous apprend que Ghopart, l'ami et le collaborateur de Desault, chercha à guérir un anévrysme du membre inférieur en comprimant la fémorale sur le pubis. La douleur fut telle qu'il fallut renoncer à l'usage de ce moyen (1). La date n'est pas indiquée. Chopart mourut en 1795, quelques jours après Desault (2) ; il serait donc possible que ce fait fût postérieur à celui de Thillaye.

22e Observation (Thillaye) (3). — Anévrysme poplité. — Compression de l'artère fémorale au pli de Vaine. — Insuccès. — Guérison spontanée un an plus tard.

Morel, imprimeur, entra en 1793 à l'hospice de l'École de médecine pour un anévrysme vrai de l'artère poplitée. Pendant quatre mois, on se contenta de la méthode de Valsalva.

Au bout de ce temps, « la tumeur étant toujours dans le même état, on « tenta la compression au pli inguinal avec le tourniquet monté sur un « brayer. Cette compression lui occasionna des douleurs si cruelles qu'il ne « ne put la supporter. »

Alors il quitta l'hôpital , et s'en alla chez lui où il garda le repos au lit. Au bout de six mois , les battements et le volume de la tumeur diminuèrent. Six mois plus tard , le malade commença à marcher avec un bâton , et bientôt il reprit sa profession d'imprimeur ; il se porta bien pendant six ans , et vécut jusqu'en 1799, époque où il succomba à une fluxion de poitrine.

Cette observation n'est pas sans analogie avec celle des huit chirurgiens de Londres. Trois ou quatre ans après , vers le commencement de 1797, un chirurgien inconm fit à Paris une nouvelle tentative , aussi infructueuse que les précédentes.

23e Observation (Cailliot) (4). — Anévrysme fémoral. — Compression de V artère dans Vaine. — Insuccès.

« J'ai eu l'occasion de voir il y a deux ans un homme qui était venu à

(1) Roux. Mèd. opérât. Paris, 1813, in-8°, T. II, p. 547.

(2) Chopart et Desault. Maladies chirurgicales. Paris, an IV, in-8°. Voy. la note de la page 5 de la notice sur Desault, placée par Bichat en tête de cet ouvrage.

(3) Hybobd. Dissertation sur V anévrysme de l'artère poplitée. Paris, an X, th. in-8°, p. 30. (ft) Cailliot. Thèse citée, p. 89 et 90.

« Paris pour y consulter sur une tumeur anévrysmale qu'il portait à la par- « tie supérieure et interne de la cuisse. Cette tumeur commençait à environ « quatre à cinq travers de doigt au-dessous du pubis. Le malade consulta « successivement trois praticiens des plus distingués de la capitale.

« Le premier conseilla d'exercer une compression continuelle sur la partie « supérieure de l'artère fémorale, à l'endroit où elle appuie sur le corps du « pubis. Le malade suivit ce conseil , et il employa pour faire la compression « une espèce de brayer dont la pelote pouvait être relâchée par un méca- « nisme analogue à celui du tourniquet ordinaire ; mais il s'en trouva si in- « commodé qu'il fut bientôt obligé d'y renoncer; il remarqua surtout que le « membre s'était sensiblement tumétié pendant le peu de temps qu'il en avait « fait usage. »

Les deux autres consultants conseillèrent autre chose. On ne dit pas ce que le malade devint.

La thèse de Cailliot ayant été soutenue au mois de février 1799, c'est à la fin de 1796 ou au commencement de 1797 que l'observation précédente paraît avoir été recueillie. Il est fâcheux que l'auteur ait cru devoir taire le nom du chirurgien.

On peut rapprocher des faits qui précèdent une observation tirée de la pratique de Vernet , chirurgien-major des armées de la République. On sait que Brasdor et Desault avaient conseillé , pour les anévrysmes trop rapprochés du tronc, de lier l'artère au-dessous de la tumeur. Cette idée n'avait pas encore été mise à exécution.

24e Observation (Vernet) (1). — Anévrysme inguinal. — Compression de la fémorale au-dessous de la tumeur. — Insuccès.

Vernet, ayant à traiter un anévrysme de la partie supérieure de la cuisse, essaya de comprimer la fémorale au-dessous de la tumeur, espérant quo cet obstacle empêcherait le sang de se renouveler dans l'anévrysme , et lui permettrait de s'y coaguler. Son attente fut trompée, la tumeur s'accrut rapidement; les battements devinrent plus forls, et l'extrémité inférieure commença à s'engorger. Il fallut donc renoncer à ce moyen, « la maladie fut abandonnée à la nature, » ce qui veut dire sans doute que le malade mourut.

La date est encore incertaine. Tout ce que nous savons , c'est que cette tentative fut antérieure à la première opération pratiquée par Deschamps suivant la méthode de Brasdor, le 6 octobre 1798.

(1) Cailliot. Essai sur l'anévrysme, th. in-8°. Paris, an VII, n° 4, pt 79, et Boyer, Malad. chirurg., V« édit. (1814), T. II, p. m.

Déjà, comme on le voit, la compression indirecte avait la prétention de remplacer la ligature des artères.

Jusqu'alors la compression indirecte avait été mise au moins sept fois en usage par des praticiens habiles , et elle ne leur avait donné que des insuccès. Ce résultat était propre à jeter du discrédit sur la nouvelle méthode , et il est même permis de croire que les chirurgiens se seraient plus tôt découragés , sans une circonstance assez curieuse et qui n'est pas sans exemple dans l'histoire de l'art. Cette méthode de la compression indirecte , à laquelle la science n'était arrivée que graduellement, par des transitions presque insensibles , une sorte de hasard la fit sortir de toutes pièces de l'imagination empirique d'un malade ignorant ; et , chose plus remarquable encore , là où les Desault et les Hunter avaient échoué , la persévérance obstinée d'un homme désireux de guérir réussit d'une manière complète , tant est grande la puissance de la volonté !

Ce fait d'un nouveau genre ne fut publié qu'en 1795 ; mais la plupart des chirurgiens de Paris le connaissaient déjà depuis plusieurs années. Je le transcris presque textuellement :

25e Observation (Lassus) (1). — Anévrysme poplité. — Compression de l'artère fémorale. — Guérison.

Un homme âgé d'environ 30 ans fut examiné en 1789 par Lassus et par plusieurs de ses confrères , lesquels trouvèrent sur lui , dans le creux poplité, une tumeur anévrysmale très-évidente et grosse comme un œuf d'oie. « Cet homme , ayant essayé plusieurs fois de faire cesser les battements de « sa tumeur par une compression faite avec la main , s'aperçut que les pula sations de l'artère en étaient augmentées le long de la cuisse, et il apprit à « connaître par là le trajet de l'artère fémorale et son rapport avec la tumeur « du jarret. Il conçut de lui-même le projet de ra'entir le cours du sang dans « la tumeur par une compression méthodique faite sur- un point de l'artère « fémorale. Pour cet effet , il remplit de cendre un sachet de toile de la forme « d'un carré long , aux angles duquel étaient cousues quatre bandes de toile, a Cette espèce de pelote fut appliquée sur l'artère vers la partie supérieure « et moyenne de la cuisse, et retenue par les bandes qui entouraient plu- « sieurs fois le membre. A cette compression, le malade ajouta l'application « d'un sachet de sel marin sur sa tumeur anévrysmale. »

Le malade , grand théoricien , à ce qu'il paraît , attachait sans doute quel-

(1) LASSUS. Mèd, opérât., lr« édit, Paris, an III de la République, T. II, p. 452.

que importance à cette application de sel marin. Déplus, il s'imagina qu'il guérirait mieux en faisant beaucoup d'exercice. Après avoir serré son appareil jusqu'au point d'éprouver un léger engourdissement dans le membre , il se mit à marcher chaque jour bien plus qu'il ne le faisait avant sa maladie. « L'événement fut si heureux, que le malade fut radicalement guéri dans « l'espace de huit mois. »

Cette guérison fut constatée par Lassus et plusieurs autres professeurs de l'École. Le creux poplité était élargi et excavé. En l'explorant avec le doigt , on y rencontrait, vers le milieu du trajet ordinaire de l'artère poplitée , un noyau très-dur, de la grosseur du bout du doigt. L'artère poplitée elle-même était positivement oblitérée dans toute son étendue. La maigreur du sujet permit en effet de s'assurer qu'il n'y avait dans le creux du jarret aucun tronc vasculaire pulsatile. Le malade vécut encore quinze mois, se livrant impunément aux exercices les plus pénibles. Au bout de ce temps , il mourut d'une autre maladie. L'autopsie ne fut pas faite.

Après avoir cité le fait qui précède , Lassus se demande si la guérison a été due à la seule compression. Il répond que cela n'est nullement probable, et que ce serait plutôt un cas de guérison spontanée. Toutefois, il ne tarde pas à s'apercevoir que cette interprétation est tant soit peu arbitraire ; de telle sorte qu'un peu plus loin , en résumant le traitement de l'anévrysme, il propose, avant d'en venir à l'opération sanglante , de tenter la guérison par le repos , les saignées répétées et le régime antiphlogistique, en ayant soin « de faire avec le tourniquet, sur le trajet de l'artère fémorale, une compression modérée, mais capable de ralentir le cours du sang (1). »

La méthode se trouvait ainsi formulée pour la première fois. Pour la première fois, un auteur didactique conseillait de comprimer avec un tourniquet l'artère au-dessus de l'anévrysme, sans exercer de compression directe sur la tumeur. C'était déjà quelque chose; mais ce qui était important, ce qui était propre à faire réfléchir , malgré le peu de cas que Lassus avait paru en faire , c'était l'exemple à côté du précepte , et le fait de guérison à côté de l'énoncé du traitement. Désormais les chirurgiens avaient un jalon devant les yeux. Surtout , ils savaient une chose que la science n'avait pas devinée et que la patience d'un malade avait seule mise en lumière; ils savaient qu'il ne suffit pas de comprimer l'artère, que la compression, pour être efficace, doit

(1) Loc. cit., p. m.

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être employée avec persévérance , et que la guérison peut se faire attendre pendant plusieurs mois , sans qu'on doive pour cela perdre tout espoir.

Les choses en étaient là , lorsque , au commencement de ce siècle, un malade atteint d'anévrysme poplité réunît en consultation les principaux chirurgiens de Paris : Deschamps, Dubois, Pelletan et Boyer. La compression de l'artère fémorale fut conseillée. Eschards , chirurgien ordinaire du malade , dirigea le traitement avec habileté , et , après onze mois de persévérance , la guérison fut obtenue. Ce fait eut un très-grand retentissement, et c'était justice; car c'était le premier succès officiel de la nouvelle méthode. Mais ce qui est au moins étonnant , c'est que personne n'ait daigné en publier l'histoire complète. Il en est résulté que tout le monde en a parlé , les uns par souvenir , les autres par ouï-dire ; qu'il s'est glissé mainte contradiction dans ces narrations différentes, et que nous ne savons môme pas exactement en quelle année la chose a eu lieu. Ces reproches ne s'adressent pas à Eschards, qui avait donné à la Société de médecine de Paris l'observation détaillée de son malade. Malheureusement le comité de rédaction mit cle côté cette observation précieuse, et préféra publier à la place l'analyse plate et vague qu'en donna Deschamps dans un rapport dont j'ai déjà eu l'occasion de parler. Quelque insuffisante que soit cette analyse , c'est elle qu'on devra surtout consulter, parce qu'elle a du moins l'avantage d'avoir été rédigée d'après les documents écrits et par un homme qui avait lui-même vu le malade ; mais on pourra profiter aussi de quelques renseignements fournis par les autres auteurs. C'est ce que je me suis efforcé de faire, en puisant à toutes les sources, et en ayant soin d'éliminer plusieurs détails évidemment erronés. Je crois avoir ainsi réussi à rendre cette observation plus complète et plus exacte qu'elle ne l'était jusqu'ici.

26e Observation (Eschards) (1). — Anévrijsme poplité. — Compression de la fémorale avec un tourniquet. — Guérison en onze mois. Léonard, âgé de 38 ans, marchand épicier demeurant rue et île Saint- Ci) Rapport de Deschamps dans le Journal de Sêdillot, T. XVI, p. 375 (avril 1803). — Piet.

Essai sur l'emploi de la compression, etc., th. inaug. Paris, 1803, in-8°, p. i\2. — Richerand.

Nosogr. chirurgie., lreédit. Paris, 1806, T. Hl, p. 83. — Pelletan. Cliniq. chirurg., 1810,

T. I, p. 115, en note. — Boyer. Malad. chirurg. T. II (1814), p. 204. — Déguise, Dissert.

sur l'anévrysme, thèse de Paris. 1er messidor, an xn (1804), in-4°, p. 45.

Louis, bien constitué et bien portant. Une tumeur dont les premiers symptômes datent déjà d'un an , s'est développée sans cause connue dans le centre du creux poplité. Elle est grosse comme un petit œuf de poule; elle est le siège de fortes pulsations que l'on constate même à la vue. Il n'y a dans le membre correspondant ni lassitude", ni douleur, ni gonflement œdémateux.

Deschamps, Pelletan , Dubois et Boyer, appelés en consultation , constatèrent la maladie et conseillèrent la compression à V unanimité. On employa d'abord le bandage de Theden , mais on y renonça bientôt pour comprimer l'artère fémorale avec un tourniquet. « M. Eschards se servit à cet effet d'un « demi-cercle de fer dont une des extrémités portait un coussin destiné à « être placé à la partie diamétralement opposée à l'artère, et l'autre, appli- « quée immédiatement sur un point de l'extrémité inférieure de la crurale, « était surmontée d'un tourniquet semblable à celui de J.-L. Petit. Ce tour- « niquet agissait sur l'artère et la comprimait à volonté ; cependant la com- « pression n'était point constante , le malade la graduait suivant qu'il éprou- « vait plus ou moins de douleur et d'engourdissement ; souvent même , « quand elle devenait insupportable , il la suspendait entièrement pendant « quelques minutes. Pour remédier à cette difficulté de supporter la cornet pression , on tenta d'en changer le point, et de la porter à la partie supé- « rieure de la fémorale ; mais la pression au-dessus de la profonde gênant la « circulation, on y renonça aussitôt. »

Le traitement fut constamment dirigé par Eschards : le malade fut tenu au lit, on fit sur l'anévrysme de fréquentes applications froides. — Déguise vit plusieurs fois le malade en présence d'Eschards : « Le tourniquet, dit-il , « ne quittait point la cuisse , et , plusieurs fois dans la journée, le malade le « serrait assez pour suspendre les pulsations ; quand l'engourdissement deve- « nait fatigant, il relâchait le tourniquet. » — Au bout de onze mois les pulsations cessèrent , la tumeur commença à diminuer ; un mois plus tard elle était réduite au volume d'une noisette ; la guérison fut complète et se maintint. Les battements de l'artère fémorale étaient affaiblis, Deschamps supposa que ce vaisseau avait dû être oblitéré au niveau du point comprimé , c'est-à-dire au niveau de l'anneau du troisième adducteur.

Deschamps ne donne dans son rapport aucune indication quelconque sur la date de cette observation. Tous ses contemporains ont gardé la même réserve. Aujourd'hui il n'est possible d'établir cette date qu'approximativement. Ce qui est certain, c'est que l'observation d'Eschards fut déposée à la Société de médecine au plus tard le 15 floréal an x (28 avril 1802), puisqu'elle fut inscrite sous le n° 702 (1), et que la pièce n° 703 fut lue ce

(1) Journal de Sèdillot, T. XIV, p. m.

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jour-là par Cadet de Vaux (1). D'un autre côté, la durée du traitement avait été de douze mois. Nous arrivons donc à cette certitude que la cure fut entreprise au plus tard dans le premier trimestre de 1801. J'ai dû établir cette date, jusqu'ici négligée, parce que M. Bellingham a donné comme antérieure à la précédente une observation de Blizard , qui ne remonte pas plus haut que le mois de décembre 1801.

Quoi qu'il en soit, la compression indirecte venait d'acquérir droit de cité dans la science. Pour la première fois elle avait donné un succès réellement chirurgical. A partir de ce moment, tous ceux qui écrivirent sur l'anévrysme firent mention de cette méthode. La plupart d'entre eux parlèrent du malade cl'Lschards. Seulement, le vague de la description de Deschamps ouvrit la porte à plus d'une inexactitude et laissa le champ libre à l'imagination des chroniqueurs. Piet attribua tout le mérite de la cure à Dubois, qui, suivant lui, proposa la compression, et fournit au maladeVidée du bandage qui fut mis en usage. Déguise changea quelque peu la forme de l'appareil , dont il fit un cercle au lieu d'un demi-cercle. Richerand en fit un ressort élastique analogue aux bandages herniaires. Jusque-là c'était peu ; mais Richerand ne s'arrêta pas en si beau chemin : il fit intervenir la diète et onze saignées, dont personne avant lui n'avait parlé. Surtout, il prétendit que le malade s'était guéri lui-même sans le conseil de personne. Enfin, la modification la plus remarquable que cette histoire ait subie s'observe dans le livre de Boyer. Le fait y est tellement déliguré, que, si l'on se contentait de le comparer à l'observation originale, sans en rapprocher les descriptions intermédiaires qui jouent ici le rôle de trait d'union, on croirait qu'il s'agit de deux malades différents.

Boyer commence par supprimer tout à fait la personne d'Eschards. Cette élimination une fois faite , il raconte que, dans une consultation à laquelle il assista avec Deschamps, Pelletan et Dubois, on conseilla au malade la compression au-dessus de la tumeur. La suite de l'observation est trop précieuse pour être abrégée : « Le malade, ayant goûté nos conseils, devait être conafié à une personne de l'art, pour mettre à exécution le plan

(1) Journal de SèdiUot, T. XIV, p. 257.

« de traitement que nous venions de lui donner; mais un serru- « rier de sa connaissance lui ayant fait l'éloge d'une machine que « son père avait imaginée pour lui-même dans un cas semblable, « et qui lui avait parfaitement réussi , il voulut essayer lui-même « cet instrument, qui était une espèce de tourniquet assez ingé- « nieusement fait. Onze mois de compression suffirent pour obte- « nir la guérison radicale...» L'histoire se complique de plus en plus ! II. y a au moins trois malades qui ont concouru à la génération de cette fable. L'épicier Léonard n'a fourni que son anévrysme. Le père du serrurier, serrurier lui-même apparemment, ressemble fort à ce malade dont Lassus nous a transmis l'histoire, et qui inventa, comme on l'a vu, la méthode de la compression indirecte. Si grande est la ressemblance, qu'on est tenté de se demander si le malade de Lassus n'aurait pas, par hasard, été serrurier aussi. Cet homme, qui, en 1789, avait déjà trente ans, pouvait, à la rigueur, avoir un fils serrurier en 1801. Malheureusement, le sachet de cendres dont il s'était servi ne peut être comparé, ni de près, ni de loin, au tourniquet si pieusement conservé par le fils de son Sosie. En vérité, lorsqu'on cherche parmi les individus dont les observations ont été recueillies avant la publication du livre de Boyer, on n'en trouve qu'un seul qui offre quelque analogie avec l'ingénieux serrurier qui nous occupe: c'est le forgeron que Brtlckner guérit d'un anévrysme poplité, par la compression exécutée à l'aide d'un tourniquet. De serrurier à forgeron la distance est moindre que de Gotha à Paris, de l'allemand au français, et de 1797 à 18U. Ce vague souvenir d'une chose qu'on lui avait racontée, mêlé au souvenir tout aussi vague d'une autre histoire qu'il avait lue dans Lassus, s'était groupé dans la mémoire de l'honnête Boyer, autour d'un troisième fait qu'il avait vu lui-même en passant. Le tourniquet du premier malade, appliqué suivant les principes du second, avait guéri l'anévrysme du troisième! Si l'on cherchait bien , on trouverait dans l'histoire de l'art plus d'une légende analogue à celle-là.

J'ai dû insister longuement sur l'histoire des premiers tâtonnements de l'art et des nombreux échecs qui précédèrent le premier succès officiel de la compression indirecte. Je me suis efforcé de débrouiller ce que j'appellerai volontiers les temps fabuleux de la

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méthode, et de rétablir la vérité, altérée par la tradition. Il était nécessaire, pour cela, de reproduire les observations, de discuter les dates, et de soumettre à une critique sévère les assertions contradictoires. Cela m'a nécessairement entraîné dans des détails minutieux et peut-être fatigants ; j'ai lieu d'espérer, toutefois, que cette partie de mon travail ne sera pas sans utilité pour ceux qui écriront après moi.

Arrivé maintenant aune époque moins obscure, je pourrai donner à mon récit une marche plus rapide.

Quelques mois après Eschards , Will. Blizard fit , à Londres , une tentative analogue , mais infructueuse. Je reproduis son observation , qui devint le point de départ d'une nouvelle théorie :

27e Observation (Blizard) (1). — Anévrysme poplité. — Compression intolérable. — Ligature ultérieure. — Guérison.

Edw. Powell, 27 ans, cordier. Apparition de la tumeur en novembre 1801. Il continue à travailler pendant trois semaines. La tumeur s'accroît, devient pulsatile. Le malade entre alors àLondon Hospital,dans le service de Blizard.

Avant d'en venir à l'opération, Blizard appliqua un appareil ingénieux dans l'espérance d'oblitérer l'artère fémorale. Cet instrument prenait son point d'appui sur le condyle externe du fémur et sur le grand trochanter. Une barre d'acier, étendue de l'une à l'autre de ces saillies osseuses, supportait à sa partie moyenne un demi-anneau de fer qui arrivait jusque sur le devant de l'artère fémorale, et qui portait une pelote à vis. Il suffisait de tourner la vis pour arrêter les pulsations de l'anévrysme sans gêner le cours du sang dans les vaisseaux collatéraux.

Quoique le malade possédât une constance peu commune, et qu'il méprisât la douleur, il ne put supporter la pression plus de neuf heures, et quitta l'hôpital. Quelque temps après, le 7 avril 1802, il fut admis à Guy's Hospilal, dans le service d'A. Cooper. La ligature de la fémorale fut pratiquée; il survint plusieurs accidents, tels qu'une hémorrhag^e secondaire et la suppuration du sac anévrysmal. Finalement, le malade guérit.

Il est probable que Blizard ne se serait pas découragé au bout de neuf heures, s'il eût connu les observations de Lassus, de Brùckner et d'Eschards. Quoi qu'il en soit, j'ai cité cette observation parce que l'intention d'oblitérer l'artère au niveau du point comprimé s'y trouve manifestée pour la première fois.

(1) The Med. and Physical Journal. Lond. 1802, vol. VIII, July 1802, p. 1. L'observation est rédigée par Astley Cooper.

Parmi les chirurgiens qui avaient jusqu'alors employé la compression indirecte, les uns ne s'étaient pas expliqués sur le mode d'action de ce moyen thérapeutique, tous les autres avaient clairement posé l'indication de ralentir ou de modérer le cours du sang sans l'interrompre tout à fait. Ainsi avaient fait Genga, de Gouey, Guattani, Bruckner, Bourienne, Jussy, Lassus et Eschards. J'ai eu soin , en rapportant les observations de ces auteurs , de souligner les passages propres à mettre ce point en évidence. Personne encore n'avait cherché à oblitérer une artère saine en la comprimant à travers la peau. Cette prétention erronée se trouve exprimée pour la première fois dans l'observation de Blizard.

Faut-il faire peser sur Blizard lui-même la responsabilité d'une erreur qui nuisit longtemps au progrès? Ou faut-il l'attribuer à A. Cooper, qui rédigea l'observation ? Peu nous importe. Il nous suffit de savoir que cette idée inexacte se répandit assez promptement. Scarpa la développa bientôt dans son Traité de l'anévrysme. « Pour que la compression , dit-il , produise l'adhé- « sion mutuelle des parois opposées d'une artère, et tout à la fois « la cure radicale de l'anévrysme , il est nécessaire que la force « avec laquelle l'artère est comprimée soit telle, qu'elle main- « tienne les parois de l'artère dans un contact étroit, et qu'elle « excite en même temps l'inflammation adhésive de ses tuni- « ques (1). » Ailleurs, Scarpa déclare que l'oblitération des artères se fait par une adhésion exactement semblable à celle que l'inflammation établit entre les feuillets opposés des séreuses (2). Mais cette idée de l'oblitération au niveau du point comprimé était encore à l'état d'assertion pure et simple , et ce fut George Freer, de Birmingham , qui se chargea de l'établir sur des bases expérimentales.

Ce chirurgien, ayant tué un cheval quatre jours après lui avoir appliqué un tourniquet sur l'artère radiale , trouva le tissu cellulaire et les muscles très-enflammés sous la pelote; au même niveau l'artère était très-enflammée aussi. Autour d'elle , et dans l'épaisseur de ses tuniques , était épanchée une grande quantité de lymphe coagulable , et tel était le gonflement des parois artérielles, que le calibre du vaisseau était effacé dans l'étendue d'un

(1) Scarpa. De l'Anêvrysme, ir. fr, par Delpech. Paris, 1809, in-8°, chap. VJII, § 7, p. 232.

(2) Idem., p. 231.

pouce et demi (1). La même expérience, recommencée quelques jours après avec de légères modifications, donna des résultats analogues. Il est probable que Freer avait poussé la compression bien au delà du degré nécessaire pour arrêter le cours du sang, bien au delà surtout du degré où il est possible de l'exercer sur l'homme sans gangrener la peau. Nous connaissons aujourd'hui plusieurs observations propres à démontrer que l'action de la pelote peut sphacéler les téguments en peu de jours sans que le cours du sang soit pour cela suspendu dans l'artère. En tout cas , il est clair que la peau molle de l'homme ne peut supporter la compression aussi bien que le cuir résistant du cheval , et dès lors les deux expériences de Freer, dont j'accepte l'exactitude sans arrière-pensée, quoiqu'elles n'aient été répétées par personne, ne peuvent jeter aucun jour sur les effets de la compression des artères chez l'homme.

On s'en servit pourtant pour édifier une théorie. Ces deux expériences isolées, qu'on ne jugea pas même nécessaire de contrôler, parurent suffisantes pour établir une conclusion générale. On se laissa aller à croire que la compression indirecte ne pouvait guérir qu'en provoquant, comme la ligature, l'inflammation et l'oblitéralion du vaisseau. Cette opinion régna surtout en Angleterre , où *elle fut propagée quelques années plus tard par Joseph Hodgson. Cet auteur , qui avait assisté aux deux expériences de Freer son maître et son ami, s'exprima ainsi : « L'objet de la compression « exercée au-dessus de l'anévrysme est de placer les parois op- « posées de l'artère dans un état de contact , et en même temps « d'exciter dans ses membranes un degré d'inflammation tel que « leur adhérence en soit le résultat. Lorsque ce but est atteint, la « maladie se trouve dans la même condition qu'après l'opération « moderne de l'anévrysme (2). » Comme conséquence de cette théorie, il fallait exercer sur les artères une compression extrêmement forte qui devenait proinptement intolérable. Hodgson ne vit appliquer cette méthode qu'une seule fois. Au bout d'une heure, le malade souffrait tellement qu'il fallut enlever l'appareil. Deux

(1) George Freer. Observ. on Aneurism and some Diseuses of Artevial System. Birmingham, 1807, in-ft», p. la, and plate I. La planche a été dessinée par Joseph Hodgson.

(2) Jos. Hodgson. A Treatise on the Diseases of Arteries and Vcins. Lond., 1815, in-8°. Tr. franç. par Breschet. Paris, 1819, in-8, T, I, p. 2W.

autres observations furent communiquées à Hodgson par un de ses amis. L'un des malades , atteint d'anévrysme poplité, n'avait pu supporter la compression que pendant deux heures ; l'autre , atteint d'anévrysme du coude, la conserva jusqu'au lendemain, époque où il fallut y renoncer (1).

Ces résultats s'expliquent par la défectuosité des appareils compressifs usités alors en Angleterre. Freer avait conseillé l'emploi du compresseur de SenfT, et il suffira de jeter les yeux sur la fig. lfi pour comprendre qu'un appareil muni d'une aussi large pelote devait nécessairement comprimer avec l'artère une

Fig. 16.

Compresseur de SenfT.

Les quatre extrémités de l'instrument donnent attache à des courroies qui font le tour du membre.

grande masse de chairs, et que, pour être efficace, une semblable compression devait être très-considérable (2).

11 arrivait même parfois que les muscles supportaient toute la pression et qu'on ne réussissait pas à effacer le calibre de l'artère. C'est ainsi, qu'au mois de février 1815, Adrian ne put jamais réussir à arrêter les battements d'un anévrysme poplité en appli-

(1) Loc. cit., p. 2^i8 et note première.

(2) La fig. 16 représente le compresseur de Senff, modifié par Plenck, qui l'a rendu applicable à la compression de la plupart des artères en mobilisant les deux branches croisées en X qui constituent la charpente de l'instrument. Cette figure est extraite d'une édition italienne de la Chirurgie de Richter (Pavie, 1794, in-8°, T. I, p. 328, et pl. IV, fig. 7). L'instrument primitif de Senff ne pouvait s'appliquer qu'au coude, et, déplus, il portait une pelote bien plus grosse encore, destinée à comprimer directement les tumeurs auévry.-.males. Cet appareil est représenté par Zac. Platner {Instit. chirurg. Lipsise, 1758, in-8°, § 432, p. 228, tab. II, fig. 10 et 10 bis). Le texte concis de Platner a donné lieu à une étrange erreur : « Quant ab expertissimo Senffio, Berolinensi accepi, » avait dit Platner en renvoyant à la fig. 10. Ce mot Senffio ablatif du nom latinisé de Senff, fut pris pour un nom italien. Senffio's instrument, dit Freer {loc. cit., p. 112), et depuis lors on a altéré de diverses façons le nom de l'inventeur berlinois : on en a fait Seunffio, Senncfio, Suffio, sans cesser un seul instant de faire honneur à l'Italie de la naissance de ce personnage.

quant un appareil compressif sur la fémorale (1). L'impossibilité de comprimer l'artère résultait évidemment du volume trop grand de la pelote employée. Il n'est pas étonnant qu'avec des instruments construits sur ce modèle, avec l'idée de suspendre totalement le passage du sang, et avec la prétention de faire oblitérer l'artère par l'inflammation, il n'est pas étonnant qu'avec une telle théorie et une telle pratique les chirurgiens anglais contemporains de Freer et de Hodgson n'aient pu réussir à maintenir la compression appliquée au delà de quelques heures.

Il y avait une contradiction évidente entre le volume des pelotes employées et le but qu'on se proposait d'atteindre. Arch. Robertson , de Greenock , sentit cette contradiction , et s'efforça de la faire disparaître en se servant d'une très-petite pelote plate pour comprimer la fémorale sur le pubis (2). L'anévrysme, situé sur l'artère fémorale, très-près du ligament de Fallope, était trèsvolumineux et donnait lieu à de très-vives douleurs. Robertson fit construire l'appareil représenté sur la fig. 17. La fesse du malade reposant sur la planche, on fit descendre la pelote sur l'artère fémorale dans l'aine, c'est-à-dire immédiatement au-dessus de la tumeur. Celle-ci cessa aussitôt de battre, et la douleur disparut ; mais, au bout de quarante-huit heures , la pression exercée par la pelote provoqua une douleur intolérable, et l'on fut obligé m 0-

d'enlever l'appareil. Appareil de Robertson.

Deux jours plus tard, le 24 juillet 1817, Robertson lia l'artère iliaque externe, et le malade guérit.

Le cas était tout à fait défavorable; l'appareil était des plus défectueux, et cependant le résultat fut bien supérieur à tous ceux qu'on avait obtenus en suivant les indications posées par Freer. La compression fut tolérée pendant quarante-huit heures; elle

(1) Cas cI'Adrian, dans Med. Cliirurg. Transact., vol. VII. Lond., 1816, trad. par Maunoir dans ses 3Iêlanges de chirurgie étrangère. Genève, 1826, in-8°, T. III, p. 569.

(2) Edinburgli Med. and Surg. Journal, 1817, vol. XIII, p. 467.

commença même par soulager le malade, et il n'est pas douteux que cela était dû au peu de volume de la pelote.

Telles furent les tentatives faites en Angleterre par les successeurs de Blizard. Dominés par une théorie erronée, les chirurgiens anglais n'avaient eu que des insuccès. Ils avaient fait reculer la question, et retardé la solution du problème.

Cependant, la compression indirecte faisait son chemin en France , où on l'appliquait d'une manière moins vicieuse , et où elle donnait des résultats importants.

On a vu plus haut que Boyer n'était pas sans quelque souvenance du mémorable succès obtenu par Eschards. Quoique peu partisan des innovations chirurgicales en général, et de celles qui concernaient en particulier le traitement de l'anévrysme , le professeur de la Charité se décida pourtant à mettre la compression indirecte en usage sur quelques malades , et les résultats qu'il obtint ne sont nullement à dédaigner. Tout le monde a lu dans son livre l'histoire de son premier malade. Je la reproduis cependant en abrégé, parce que cela me permettra de la compléter :

28* Observation (Boyer) (1). — Anévrysme poplité droit. — Compression de la crurale, — Guérison en vingt et un mois.

Jean-Claude Michaud, manœuvre. Au mois d'octobre 1804, cet homme, âgé de 39 ans (2), vit survenir dans son jarret droit , à la suite d'une extension forcée , une tumeur pulsatile qui s'accrut assez promptement.

Le 1er février 1805, il entra à la Charité. Son anévrysme avait le volume d'un œuf. Il était mou, et s'affaissait quand on comprimait la fémorale. La jambe était œdémateuse. Quelques jours de repos suffirent pour dissiper cet engorgement.

Boyer comprima la fémorale au-dessus de l'anneau du ^troisième adducteur, à l'aide de la machine de limiter (sic), sans qu'on puisse savoir en quoi consistait cette machine. On comprima d'abord très-peu, seulement pour maintenir l'appareil en position. Tous les deux ou trois jours, on faisait avancer la vis d'un pas. Au bout de deux à trois mois , la peau était marbrée de rouge, le membre engorgé et douloureux , la tumeur ne battait plus. Le malade relâcha lui-même son appareil , et cessa dès lors de se soumettre exactement au traitement. La vis ayant été de nouveau serrée , il lui arriva

(1) Boyer. Malad. chirurg. Paris, 181i, T. II, p. 205.

(2) Boyer dit quarante-quatre ans ; mais les registres de Bicétre que j'ai consultés, portent que Michaud est né le 19 février 170G.

plusieurs fois de la relâcher encore. Bientôt il ne fut même plus possible de le tenir au lit. Sa tumeur grossit et diminua à plusieurs reprises. Cependant il finit à la longue par s'habituer à la compression, de telle sorte qu'en septembre 4806, époque où Boyer quitta Paris pour accompagner son empereur dans la campagne de Prusse , la tumeur était plus solide , moins grosse , moins pulsatile. îl y avait déjà vingt mois que la compression avait été entreprise. Deschamps, qui prit alors le service de Boyer, voulut lier la fémorale. Le malade demanda quelques jours de répit, quitta l'hôpital, marcha beaucoup pendant quinze jours, et rentra pour se faire opérer. Voyant que la tumeur était restée stationnaire , Deschamps changea d'avis, réappliqua le tourniquet, et il eut lieu de s'en féliciter, car dix jours plus tard les battements cessèrent. Au bout de huit jours encore, on enleva la compression. Le malade put marcher de nouveau. La tumeur durcit de plus en plus et diminua rapidement. Le 30 novembre 4 806, après vingt et un mois de traitement, la guérison était parfaite. Depuis lors, elle ne s'est pas démentie. Boyer revit souvent ce malade, qui avait conservé pour lui une inaltérable reconnaissance.

Bien longtemps après, en 4844, Michaud, devenu presque octogénaire, entra à l'Hôlel-Dieu, dans le service de M. Roux, pour une hydarthrose du genou gauche. On profita de la circonstance pour chercher dans le jarret droit les traces de l'anévrysme guéri. « Il reste , dit M. Figuière (4), au centre du creux « poplité, un petit noyau dur de la grosseur d'une noisette, sans aucun bat- « tement. On ne sent pas distinctement les battements de la pédieuse et de « la tibiaîe postérieure. Les articulaires du genou ne donnent même pas de « pulsations sensibles. Toutes les veines de ce membre sont variqueuses, et ï< ces varices, au dire du malade, n'ont apparu qu'à la suite de la compres- « sion. Les deux jambes ont un volume égal , et jamais le malade ne s'est « aperçu que l'une fût plus faible que l'autre. »

En 4 848, Michaud vivait encore; il occupait à Bicêtre le n° 47 de la troisième salle des octogénaires. Croyant sa fin prochaine, et voulant donner au fils de son chirurgien une marque suprême de sa reconnaissance , il demanda comme une faveur de venir mourir à l'Hôtel-Dieu, dans le service de M. Philippe Boyer. Les règlements administratifs ne le permirent pas. J'ai sous les yeux une curieuse lettre qu'il écrivit à cette occasion à M. Boyer pour lui léguer sa cuisse droite. Il survécut pendant quelques années encore. Il n'est mort que le 44 juin 4 853 dans sa quatre-vingt-huitième année. M. Desprès, chirurgien de l'hôpital de Bicêtre, a bien voulu me faire part des résultats de l'autopsie. L'artère poplitée était complètement oblitérée et transformée en un cordon ligamenteux dans une étendue de plus de quatre travers de doigt; une petite tumeur très-dure, comme fibrineuse, grosse comme une amande,

(1) Figuière. Recherches sur ï anèvrijsme popliiê , tli. de Paris , 18ft5, p, 59.

et située sur le trajet de ce cordon , représentait les restes de l'ancien anévrysme, guéri parla compression quarante-sept ans auparavant. Une énorme collatérale s'était développée dans l'épaisseur du nerf tciatique. La fémorale était perméable dans toute sa longueur; chose remarquable, et qu'on n'avait point soupçonnée pendant la vie, une tumeur fibrineuse grosse comme une petite noix, existait sur la partie moyenne de ce vaisseau. C'était un anévrysme fusiforme guéri spontanément sans oblitération de l'artère.

Pendant que Michaud était en traitement , Boyer essaya encore la compression sur une femme atteinte d'anévrysme poplité (1). La machine de Hunte7% appliquée à trois reprises successives, sur trois points différents de la fémorale, détermina chaque fois une eschare superficielle. On fut obligé d'y renoncer. La tumeur était déjà améliorée; mais la malade ayant menacé de se suicider si on ne l'opérait pas, Boyer finit par pratiquer avec succès l'opération par l'ouverture du sac.

La même machine de Hunier fut mise en usage une troisième fois, en février 1809, sur un charretier âgé de U9 ans, atteint d'anévrysme poplité (2). On l'appliqua et on l'enleva plusieurs fois de suite. Malgré ce défaut de persévérance, la tumeur, au bout de trois mois , était fort améliorée. On sentait battre une collatérale très-dilatée sur le côté interne du genou. La jambe, naguère en demi-flexion, avait recouvré ses mouvements. Ces résultats étaient favorables ; néanmoins , la compression fut abandonnée, on ne sait pourquoi, et Boyer en vint à l'opération par l'ouverture du sac. L'opération fut effrayante. On conçoit difficilement qu'après l'avoir pratiquée ce chirurgien n'ait pas ouvert les yeux à la lumière, et soit resté fidèle à la méthode ancienne. Le malade, du reste, mourut le cinquième jour.

A ces trois faits que Boyer a publiés dans son livre , on peut en joindre un quatrième qu'il a passé sous silence et que je rapporterai plus loin. Cette fois , la compression fut faite avec si peu de ménagements qu'une eschare très-épaisse se forma sous la pelote. L'artère fémorale ouverte par la chute de cette eschare donna lieu à une hémorrhagie qui se termina par la mort (3).

En résumé, sur les malades traités à la Charité, la compression

(1) Boyer. Malad. chirurg., T. II, p. 219 (1814).

(2) Boyer. Loc. cit., p. 236.

(3) Voy. plus loin , § II , obs. ft6.

produisit deux fois des eschares ; peut-être est-il permis d'en accuser les procédés vicieux qui furent mis en usage. Le troisième malade était sur le point de guérir, lorsqu'on pratiqua sur lui une opération inopportune; le quatrième, enfin, guérit complètement. On voit que les résultats obtenus par Boyer, interprétés avec les connaissances que nous possédons aujourd'hui sur les effets de la compression indirecte, sont loin d'être défavorables à cette méthode.

L'année 1810 est importante pour nous. C'est à cette année-là que se rapportent l'observation-d'Antoine Dubois et les premiers essais de Viricel, de Lyon.

Le 29 mars 1810 , Dubois présenta à la Société de la Faculté de médecine un homme qu'il venait de guérir d'un anévrysme poplité par la compression graduelle de la crurale :

29e Observation (Ant. Dubois) (4).— Anévrysme poplité. — Compression de la fémorale. — Guérîson en douze jours.

Charles Breton, robuste charretier, âgé de 27 3ns, éprouva dans le jarret gauche, vers la fin de décembre 4 809, une douleur légère qui ne tarda pas à s'accroître. Bientôt (janvier 4 810) une tumeur parut dans le creux poplité et s'accrut assez rapidement. Le 5 février, cette tumeur présentait les caractères de l'anévrysme ; elle était grosse comme un œuf de pigeon, et était assez douloureuse pour rendre impossibles la station debout et même le sommeil. Jusqu'au 24 février, on appliqua un simple « bandage préparatoire qui n'ap- « porta aucun changement dans la tumeur. »

Le 25 février, ou comprima la fémorale avec un tourniquet particulier. « Il « consiste en un demi-cercle de fer dont les deux extrémités sont terminées « par deux pelotes, l'une appuyée sur le côté externe de la cuisse, l'autre sur « le côté interne diamétralement opposé. A cette pelote, on adapte une vis « dépression avec laquelle la compression est exercée. Le reste du pourtour « de la cuisse est libre.

« Le 28 février, on augmenta la pression ; le 2 mars , on enleva le ban- « dage pour mettre sous la pelote interne une compresse fine : la tumeur et « les battements étaient notablement diminués. Le 7, la compression était « totale, c'est-à-dire faite de manière à empêcher l'arrivée du sang dans la « tumeur. Le soir, le malade ôta son bandage, parce qu'il souffrait trop à « l'endroit de la compression. 11 ne sentit plus de battements dans le creux du « jarret. On remit l'appareil. Le 4 2, plus de battements; la tumeur était dure

(1) Bulletins de la Faculté de médecine, 1810, n° 3, p. 45.

« et. d'un petit volume. Le 1 8, on a retiré le bandage compressif, et l'on a fait « garder le lit encore quelques jours au malade. Le 29 mars, cet homme a été « présenté à la Société parfaitement guéri. »

J'ai transcrit presque textuellement cette belle observation qui peut être mise en parallèle pour la précision des résultats avec les meilleures observations modernes. Gomme Eschards, comme Boyer, et beaucoup mieux qu'eux, Dubois avait eu pour but d'arrêter graduellement le passage du sang dans la fémorale; il avait resserré la vis le quatrième jour, et ce fut le douzième seulement qu'il poussa la compression jusqu'au degré nécessaire pour in-

T tercepter tout à fait la circulation. Cette sage manœuvre fut suivie d'un prompt succès, puisque dès le soir même de ce jour, le malade enleva son appareil et constata que la tumeur ne battait plus. Quant à l'instrument que Dubois mit en usage, on a pu voir qu'il ne différait réellement pas de celui d'Eschards, et l'on verra tout à l'heure qu'il ressemblait fort à celui dont se servit plus tard Dupuvtren. Pour éviter toute discussion de Tourniquet de James W^nté sur l'invention de cet instrument, je Moore. reproduis une figure que j'emprunte à B. Bell,

et qui représente le tourniquet inventé au xvnr siècle par James Moore (1). On pourra encore comparer ce tourniquet avec le clamp de Robert Hoey , dont il sera question plus loin (2).

Les efforts de Yiricel furent bien différents de ceux de Dubois. L'oblitération de l'artère au niveau du point comprimé, tel fut le but qu'il crut devoir poursuivre. C'était la première fois que cette idée était mise à exécution par un chirurgien français. Déjà, il est vrai, en 1804, Déguise avait dit: «La compression n'agit qu'autant qu'elle oppose au sang, un obstacte insurmontable (3), » et il avait ajouté que la compression indirecte devait tenir les parois de l'artère en contact, jusqu'à ce que l'oblitération fût parfaite. Richerand avait dit en outre que la compression serait

(1) Benj. Bell. A System of Surgery. Edinburgh, 1788, 2th éd., vol. VI, p. 439, plate 86. — Le tourniquet de Moore était destiné à comprimer les nerfs pour rendre les membres insensibles aux opérations chirurgicales.

(2) Voy. plus loin , p. 732, obs. 42.

(3) F. Déguise. Thèse inaug. Paris, an xu , iu-4°. Dissert, sur Vanèvrysmey^. 43 et 44.

PÉRIODE FRANÇAISE. — VIRICEL. 695

préférable à la ligature si elle n'était pas si douloureuse et si longue à oblitérer complètement V artère (1). C'était l'écho de la théorie de W. Blizard. La paix d'Amiens, en rétablissant pour quelques mois les communications entre la France et l'Angleterre, avait permis l'importation de cette doctrine erronée. Personne, toutefois, n'en avait encore fait l'application. Viricel l'entreprit et crut réussir; mais, comme on va le voir, il y eut une étrange contradiction entre la mauvaise théorie et l'excellente pratique du chirurgien de Lyon.

Les deux premières observations de Viricel remontent à 1810 , puisque nous savons qu'elles furent adressées à la Faculté de médecine de Paris le 22 novembre de cette année (2). Elles ne furent publiées qu'en 181 2, dans la thèse de Réné Morel. Les caillots, dit ce dernier auteur, n'oblitèrent jamais les artères d'une manière définitive. J.-L. Petit et Haller se sont trompés. Pour que l'oblitération soit complète, il faut que l'artère se change en un cordon ligamenteux. « Cette conversion est amenée par une irritation « quelconque qui procure l'inflammation adhésive de la surface « interne de l'artère. C'est dans le but d'obtenir cette inflamma- « tion que M. Viricel, en employant la compression, fait remar- « quer aux élèves, qu'il est impossible d'obtenir une cure solide a et vraiment radicale si on laisse pénétrer le moindre filet de « sang dans la tumeur (3). » Le succès obtenu par Ant. Dubois ne laissait pas que d'être embarrassant. Le plus simple était de le nier. Ainsi fut fait. « Afin de me trouver le plus possible d'accord a avec moi-même, » continue l'imprudent théoricien, «je me « demanderai si l'on doit considérer comme radicale cette «prompte guérison (k). »

Telle fut la doctrine, et il suffit, pour la renverser, d'examiner les propres observations de Viricel :

30e Observation (Viricel) (5). — Anévrysme poplité. — Compression indirecte. — Guérison en trois mois.

Antoine D..., âgée de 46 ans, écuyer. Son anévrysme, déjà ancien, est peu volumineux et indolent. On décide dans une grande consultation qu'on

(1) Richerand. Nosog. chir., lre édit. Paris, 1806, T. III, p. 83.

(2) Bull, de la Faculté, 1810, n° 10, p. 152.

(3) Réné Morel. Thèse de Strasbourg, 25 mars 1842, p. 34,

(4) Idem., p. U0. — (5) Idem., p. 35.

appliquera des réfrigérants sur la tumeur, et une pelote compressée sur l'ar tère. Ce fut à cette occasion que Yiricel imagina sa machine en forme de collier. « Le malade, ne pouvant continuellement supporter la pression du collier, « la relâchait de temps en temps, et l'exerçait ensuite lui-même. Enfin ces a moyens furent continués, sans beaucoup de sévérité, depuis le 25 juin jus- « qu'au 1er octobre, époque où la tumeur cessa complètement de battre... « Le malade a été radicalement guéri. »

34e Observation (Yiricel). — Anévrijsme fémoral. — Compression indirecte. — Guérison.

Jean-Claude Vincent, âgé de 38 ans. Anévrysme faux circonscrit, consécutif à une plaie, récent et peu volumineux, situé un peu au-dessus de l'anneau du troisième adducteur. Même traitement que dans le cas précédent. Le collier est appliqué un peu au-dessus delà lumeur. « Le malade, patient « et courageux, supportait pendant plusieurs heures de suite une forte prèsu sion. >> Il est permis d'en conclure qu'il y avait des moments où il ne la supportait pas. « La tumeur commença à durcir, les battements devinrent « obscurs. Enfin , après vingt-quatre jours de compression , la tumeur était « presque entièrement effacée , et la cure complète. »

En dépit de la théorie, il avait suffi sur ces deux malades d'une compression fréquemment interrompue , d'un traitement dirigé sans beaucoup de sévérité , pour obtenir une guérison solide , ce qui n'empêcha pas Viricel de dire et de répandre que la cure était impossible si on laissait pénétrer le moindre fdet de sang dans la tumeur.

Ce ne furent pas , au reste , les seuls succès obtenus à l' Hôtel- Dieu de Lyon par la compression indirecte. On lit dans la thèse de Réné Morel que vers 1811 un malade nommé Fayard fat guéri en deux mois d'un anévrysme poplité par l'application du collier. On y trouve encore l'observation suivante:

32e Observation (Viricel). — Anévrysme poplité. — Compression irrégulière et interrompue, puis compression bien faite suivie de guérison en trois jours.

Delphin , âgé de 64 ans, douanier. Anévrysme poplité paraissant dù à un coup de poing que le malade a reçu dans le jarret il y a quelque temps. On applique le collier un peu au-dessus de l'anneau du troisième adducteur (glace sur la tumeur). Quelques jours après, la tumeur est devenue plus dure et moins pulsatile; après quoi elle reste longtemps stationnaire. Au bout de deux mois, le malade, impatient de guérir, serre un jour son appareil avec

PÉRIODE FRANÇAISE. — VIRICEL. 697

beaucoup de force pendant plusieurs heures. Il en résulte un gonflement douloureux de tout le membre. On est obligé d'enlever tout à fait l'appareil. On ie réapplique plus tard pour l'enlever encore. « Les choses se passèrent entre les « alternatives de la compression et de la suspension, le membre s'engorgeant a de temps en temps. »

Enfin, Viricel pensa que l'appareil était sans doute insuffisant. Après avoir fait réparer les pelotes, « il réappliqua le collier, et le troisième jour après « cette application , le malade fut radicalement guéri. »

Parmi les observations modernes , on en trouvera beaucoup dans lesquelles les choses se sont passées comme dans le cas précédent , et il arrive en effet souvent qu'une compression exacte et complète oblitère en quelques heures un anévrysme , soumis en vain depuis longtemps à une compression imparfaite et irrégulière. Nous dirons plus tard comment il faut interpréter de pareils faits.

Enfin , d'après Lisfranc , qui ne dit pas à quelle source il a puisé , Viricel aurait obtenu une cinquième guérison. Je ne cite ce fait qu'avec la plus grande réserve. Il pourrait se faire, en effet , que ce fût l'écho de l'une des observations précédentes , altérée par la tradition. Voici le passage de Lisfranc :

« Pendant qu'il était chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Lyon, M. Viricel « vit survenir la récidive le trentièmejour sur un malade qui portait un ané- « vrysme vrai poplité. Les battements de la tumeur avaient déjà disparu dece puis vingt jours, et la tumeur avait été réduite du double environ de son « volume. On comprima de nouveau pendant cinquante jours, et le malade « fut parfaitement guéri (4). »

C'était peut-être le souvenir de ce malade qui avait porté Viricel à penser que la guérison obtenue par A. Dubois avait dû n'être que temporaire.

On trouve dans la thèse de Floret, soutenue en 1828, quelques détails sur un anévrysme poplité que Viricel avait guéri et traité par la compression indirecte (2). Le signalement du malade n'est pas donné , et quoique l'observation diffère à quelques égards des précédentes , je n'ose dire qu'il s'agisse d'un nouveau fait. Floret n'a point vu le malade ; les détails qu'il publie lui ont été communiqués verbalement par un tiers , et on sait qu'en passant

(1) Lisfranc. Thèse de concours sur l'oblitération des artères. Paris, 183?i, p. 38.

(2) Pu. Floret. Prop. mêdico-ctiir. sur l'anévrysyne, th. inaug. Paris, 1828, n° IU , p. 12.

ainsi de bouche en bouche les observations s'altèrent rapidement.

Les faits qui précèdent sont-ils les seuls qui se soient produits dans la pratique de Viricel? Il est permis de croire que non. Cinq succès sur cinq malades ou, en mettant les choses au pire, quatre succès sur quatre malades , c'était un résultat supérieur à tout ce qu'on connaissait jusqu'alors. Pour que la chirurgie lyonnaise ait malgré cela renoncé à la compression indirecte, il faut qu'elle ait été découragée par des insuccès plus nombreux encore. On ne peut comprendre autrement que cette méthode soit si promptement tombée en désuétude dans une villo où pourtant Viricel occupait la première position chirurgicale (1).

L'appareil compressif [dont Viricel se servait a été décrit de la manière suivante par un de ses élèves : « C'est une espèce de « collier de chien , qu'on peut ouvrir ou fermer à volonté , formé « par un cercle de fer très-épais , large de deux ou trois doigts , « présentant une circonférence d'un pouce plus large dans tous « les points que le membre sur lequel on l'applique. Deux vis a mobiles , montant et descendant à volonté , surmontées cha- « cune d'une pelote de grandeur et de forme diverses, situées en « deux sens diamétralement opposés l'une à l'autre, sont desti- « nées à exercer la compression. La pelote qu'on dirige sur l'arec tère est convexe, étroite et résistante. L'autre, moins convexe « et plus large, contribue à maintenir le collier immobile (2). » Cet appareil, fort efficace dans son action, présente quelque analogie avec le tourniquet annulaire de Brûckner , et ressemble surtout beaucoup aux compresseurs circulaires et aux ring tourniquets dont les chirurgiens irlandais se servent aujourd'hui.

(1) Monteggia raconte qu'au mois de juin 1810, Railliard présenta à la Société de médecine de Lyon un malade que la compression de la fémorale avait guéri d'un anévrysme poplité. Les battements de la tumeur avaient cessé le onzième jour. Je n'ai pu me procurer leCompte rendu des séances de la Société de Lyon pour l'année 1810 , et je ne connais pas d'autres détails sur cette observation. Il ne serait pas impossible que Railliard eût présenté à la Société un malade guéri par Viricel ( MOinteggia. Istituzioni cliirurgiclie. Milano, 1813, vol. II, p. 82, § 193). Monteggia cite encore (p. 83) un essai infructueux qu'il fit lui-même de la compression indirecte dans le traitement de l'anévrysme poplité. De deux choses l'une, dit-il , ou la compression était inefficace, ou elle était intolérable à cause de la douleur. Assalini, qui parle du même fait, en fixe la date à 1811 {Manuale di clùrurgia. Napoli, 1819, in-8°, p. 220). 11 ajoute, p. 21û, qu'il a vu à Rome un homme d'environ trente ans que Sisco avait guéri d'un anévrysme au moyen de la compression indirecte.

(2) Thèse de Réné Morel , p. 3ft.

C'est par erreur que Troccon en a attribué l'invention à Dubois (1). On a vu que le compresseur employé par Dubois était très-différent de celui-là.

Lorsque les faits de Viricel furent connus , on ne se demanda pas s'ils étaient bien d'accord avec sa doctrine; et sans y regarder de plus près , on admit qu'une théorie capable de conduire à de tels résultats était nécessairement très-bonne. On accepta donc généralement une erreur qui se propagea dans beaucoup de livres, et qui n'est même pas encore abandonnée par tout le monde, savoir : que la compression indirecte guérit l'anévrysme en oblitérant l'artère au niveau du point comprimé. Cette erreur, d'origine anglaise, avait prospéré en France ; mais ce fut en France aussi qu'elle reçut sa réfutation, ainsi qu'on va le voir.

Un premier pas fut fait, par Roux, en 1813. Après avoir décrit d'une manière didactique la compression indirecte graduelle, telle qu'on la pratiquait alors à Paris, Roux annonce , conformément aux idées de l'époque, que ce moyen réussit en oblitérant complètement le vaisseau depuis le point comprimé jusqu'au niveau de l'anévrysme, et même plus bas encore, jusqu'à la naissance des premières collatérales inférieures (2). Mais il ajoute que la compression ainsi pratiquée a de nombreux inconvénients , et il propose de l'appliquer d'une manière toute différente :

« Qu'on intercepte subitement , dit-il , le passage du sang dans l'artère , et « qu'on suspende entièrement l'abord de ce fluide dans la tumeur, ne pourra- « t-il pas arriver, qu'en vingt-quatre ou trente-six heures , le sang que la tu- « meur contient soit coagulé? Ne pourra-t-il pas se faire que, la compres- « sion étant suspendue après ce laps de temps très-court , le sang ne puisse « plus pénétrer dans la tumeur et qu'on voie se succéder les phénomènes or- « dinaires de la guérison spontanée ? Alors, sans doute, l'artère ne s'oblitére- « rait que dans la portion correspondante à la tumeur; alors aussi toutes les « branches collatérales seraient conservées (3). »

Cette idée de Roux , purement théorique lorsqu'elle fut émise, reçut , trois ans plus tard , une sanction inattendue. Dupuytren , ayant guéri en 1816 un anévrysme par la compression indirecte,

(1) Troccon. Abrégé de pathologie. Paris, 1817, in-8°, p. 145.

(2) Jos.-Ph. Roux. Nouveaux éléments de méd. opérât. Paris, 1813, T. I, 2e partie, p. 545.

(3) Idem., p. 718, 719.

ne fut pas peu surpris de voir que l'artère était restée perméable au-dessous du point comprimé.

Je cite en abrégé cette observation, qui a été publiée in extenso par Breschet , et par Arnoult avec quelques variantes :

33" Observation (Dupuytren) (1). — Anévrysme poplité. — Compression de la fémorale. — Guérison prompte. — Persistance des battements de la fémorale*

Lancelin, âgé de 36 ans, tourneur. Entré le 4 mars 1816 à l'Hôtel-Dieu , pour un anévrysme poplité gros comme un œuf de poule.

Dupuytren résolut de traiter cet anévrysme par la compression de la fémorale , et fit construire le compresseur qui porte aujourd'hui son nom.

L'instrument fut appliqué pour la première fois le 1 2 juin 1 81 6 sur la partie inférieure de la fémorale. On enleva l'appareil à plusieurs reprises pour corriger quelques imperfections. Il en résulta que la compression fut plusieurs fois interrompue. Cela dura dix-sept jours. Au bout de ce temps, les battements de la tumeur paraissaient déjà un peu moins forts.

Le 29 juin , le compresseur, définitivement perfectionné , fut appliqué le plus exactement possible de manière à arrêter tout à fait les battements de l'anévrysme. Le malade devait relâcher la vis si la douleur devenait trop forte ; mais la douleur fut supportable , et la chaleur du membre ne diminua pas d'une manière sensible.

La compression fut donccontinuée sans interruption pendant cinq jours suivant Breschet, pendant onze jours suivant Arnoult. Au bout de ce temps, Dupuytren relâcha la vis et s'aperçut que la tumeur ne battait plus. L'appareil fut encore , par prudence, maintenu pendant quelques jours.

Le malade quitta promptement l'hôpital (vers le 15 juillet). On le revit le 29 juillet. La tumeur poplitée était réduite à un noyau très-dur, profond, dont le volume diminuait à vue d œil.

Dès le lendemain du jour où l'on avait ôté l'appareil , on avait senti autour du genou les battements de plusieurs collatérales , et l'on avait reconnu que la fémorale n'était pas oblitérée au niveau du point comprimé.

Cette dernière circonstance parut très-singulière et fut constatée avec surprise. Je reproduis textuellement les réflexions faites à ce sujet par Arnoult : « Le lendemain, 10 juillet, à la visite , on eut un autre sujet d'étonnement : « on sentit, et je m'en suis assuré moi-même, des pulsations dans tout le « trajet de l'artère , jusqu'à la tumeur anévrysmatique. Elles étaient aussi « distinctes , aussi fortes au-dessous qu'au-dessus du point comprimé. L'obli- « tération de l'artère n'avait donc pas eu lieu , comme chacun l'avait pensé

(1) Breschet a publié cette observation dans une longue note de sa traduction de Hodgson, T. I, p. 2U9. Voy. encore Émile Arnoult, Thèse de Paris, 1820, n° 2M, p. 44.

« d'abord , et il était évident que le calibre artériel, un moment effacé par « l'action de la pelote compressive , avait permis la coagulation du sang con- « tenu dans le sac anévrysmal , et par suite , soit l'oblitération des parties de « l'artère les plus voisines de la tumeur, soit la formation d'un caillot dans « leur intérieur. »

Ce premier succès enhardit Dupuytren , et éloigna de lui la pensée de chercher à oblitérer les artères par la compression. Quelques mois après , un homme atteint d'anévrysme inguinal fut admis dans son service. La tumeur était énorme et probablement diffuse. — Dupuytren fit construire une machine fort compliquée qui embrassait tout le bassin, et qui supportait une pelote destinée à comprimer l'iliaque externe immédiatement au-dessus du ligament de Fallope. Cette machine, appliquée le 2 septembre 1816, resta en place pendant seize jours, mais ne put être tolérée plus longtemps. La tumeur cependant avait notablement diminué. On permit au malade de se lever et de se promener. On continua à comprimer l'iliaque externe au moyen d'une pelote supportée par un brayer. Tout allait au mieux; la tumeur était réduite d'un tiers et battait beaucoup moins fort qu'auparavant, môme lorsqu'on ôtait le bandage. Mais le malade, impatienté de la longueur du traitement, demanda, exigea presque l'opération, et Dupuytren lia l'artère iliaque externe le 16 octobre 1816 (1).

Ce cas ne pouvait être considéré comme un insuccès de la compression. Dupuytren ne fut pas découragé et continua ses tentatives. Le 19 novembre 1818, il présenta à la Société de la Faculté de médecine un nouveau malade qu'il avait guéri par l'application du tourniquet (2). L'observation, rédigée et commentée dès cette époque par Sanson aîné , n'a été publiée que bien plus tard dans les Leçons orales :

34e Observation (Dupuytren) (3). — Ânévrysme poplité. — Compression indirecte. — Guérison en trois semaines.

Ivanowitz, soldat polonais, âgé de trente ans, traité en ville au mois de septembre 4818. Tumeur du jarret ayant paru il y a deux ans à la suite d'une chute. Elle est actuellement grosse comme un œuf de dinde , et partout pulsatile. Genou immobile et étendu. Membre œdémateux et engourdi.

(1) Cas de Dupuytren, dan9 l'édit. franç. d<; Hodgson, Maladies des artères. Paris, 1819, in-8°, T. II, p. 219 en note. — J'ai déjà parlé de ce fait. Voy. plus haut, p. 558.

(2) Bulletins de la Faculté de mèd., 1818, T. VI, p. 2U2.

(3) Leçons orales de Dupuytren, 2e édit., par Marx et Paillard. Paris, 1839, T. III, p. 6.

On applique le compresseur de Dupuytren sur la fémorale. « Le malade « fut instruit à relâcher la compression toutes les fois qu'il éprouverait de « trop fortes douleurs soit dans la jambe, soit dans le lieu comprimé. » (Glace sur la tumeur.) Lorsqu'il souffrait trop , il desserrait effectivement la vis pendant quelques secondes. — Le cinquième jour, il n'y avait plus d'engourdissement. L'œdème était moindre , la tumeur moins grosse et moins pulsatile ; l'amélioration continua les jours suivants. Le vingtième jour, les battements disparurent ; le malade enleva son appareil et se mit à travailler.

Lorsqu'un mois plus tard Sanson rédigea l'observation, le membre avait recouvré toutes ses fonctions , et la tumeur réduite au volume d'un œuf de pigeon , continuait à décroître de jour en jour.

Ce qu'il y a de plus important pour nous, ce sont les remarques que Sanson ajoute à sa narration. Après avoir rappelé la première observation de Dupuytren , il se demande de quelle manière la guérison a eu lieu dans ces deux cas : « Est-ce par une « oblitération du calibre de Fartère fémorale, à la suite d'une ina flammation adhésive déterminée par la compression? Non , car <( chez tous deux on peut, en appliquant avec attention le doigt « sur l'artère fémorale, suivre ses battements jusqu'à son passage « à travers le tendon du troisième adducteur. Ce ne peut dxmc a être que par la coagulation du sang contenu dans la tumeur « anèvrysmale, coagulation déterminée par le repos produit du « défaut d'impulsion, et aidée par les applications soutenues de « glace sur la tumeur (1). »

Après ces deux brillants succès, Dupuytren fit plusieurs autres tentatives. Il lui arriva au moins deux fois, et peut-être trois, de rencontrer des malades qui ne purent tolérer la compression (2). Il réussit, il est vrai, à guérir encore un anévrysme traumatique de la fémorale sur un malade qui fut présenté à la Faculté de médecine, le 29 juillet 1819 (3); c'était un garçon de seize ans, nommé David, qui entra à F Hôtel-Dieu le 27 avril 1819, et sortit parfaitement guéri le 1er juin suivant (k). Dupuytren avait donc,

(1) Leçons orales, loc. cit., p. 10.

(2) Thèse d'Arnoult, Paris, 1820, p. U8. Cas de Broyard. — Thèse de Guillier Latouche, Strasbourg, 1825, p. 32.— Bullct. de la Faculté de méd., 1819, n° 7, T. VI, p. 433.

(3) Bullet. de la Faculté de méd., T..VI, p. Û33.

[U) Thèse d'Arnoult, 1820, p. 30. C'est dans la thèse d'Arnoult qu'on devra lire cette observation, en ayant soin de rectifier les dates. Arnoult a transporté ce fait à l'an 1820, et on est naturellement conduit à penser qu'il s'agit d'un malade différent de celui que Dupuytren présenta guéri à la Faculté en 1819. En compulsant les registres de l'Ilôtel-Dieu (1819, n° 2840), j'ai aisément reconnu l'identité des deux observations.

en quatre ans , obtenu la guérison de trois anévrysmes poplilës ou fémoraux par la compression , et certes , les deux ou trois échecs publiés ne seraient pas de nature à contre-balancer un pareil résultat. Pour que Dupuytren, à partir de cette époque, ait complètement renoncé à la compression indirecte et au plaisir d'appliquer le compresseur auquel il avait imposé son nom, il faut que ce moyen ait échoué entre ses mains un plus grand nombre de fois. Du reste, ce détail n'est qu'accessoire; l'essentiel, pour nous, est de constater le progrès réalisé par Dupuytren. Je ne parle pas de sa machine compressive , qui ressemble de point en point à celle qu'employait A. Dubois , et à celle que James Moore avait depuis longtemps imaginée (voy. fig. 18, p. 6%). Dupuytren a laissé , dans cette question de la compression indirecte, quelque chose de beaucoup plus sérieux que son tourniquet prétendu. Il a démontré que Blizard, Hodgson, Scarpa, Viricel et plusieurs autres, avaient méconnu le mode de guérison des anévrysmes traités par la compression, que l'artère comprimée ne s'oblitérait ni par adhésion, ni par coagulation du sang, et que, dès lors, il n'était pas indispensable de juxtaposer étroitement, et sans aucune interruption, les parois opposées de ce vaisseau. On était ainsi ramené vers l'idée ancienne du ralentissement simple de la circulation dans l'artère malade ; et, en effet, on y revint promptement, comme on va le voir. Mais on y revint avec un élément de succès qui avait manqué aux premiers chirurgiens. En poursuivant le but impossible de l'oblitération directe du vaisseau, on avait été conduit à imaginer des appareils de compression bien supérieurs aux tourniquets primitifs. On avait substitué des pelotes petites et dures aux pelotes larges et molles dont on se servait autrefois. L'empli des arcs métalliques, comme moyen de support des pelotes et des contre-pelotes permettait de n'exercer la compression que sur deux points opposés delà circonférence du membre, sans porter aucune atteinte à la circulation collatérale. Telle est la marche de l'esprit humain qu'il progresse même en courant après l'erreur. La théorie de l'oblitération directe avait eu du moins cet avantage de forcer les chirurgiens à apprendre comment on comprime exactement un vaisseau. La théorie était tombée; mais les procédés qu'elle avait enfantés devaient survivre. Pour établir définitivement les bases

de la méthode compressée , il ne s'agissait plus que de mettre à exécution l'idée ancienne à l'aide des procédés nouveaux. Todd, de Dublin, fit, dans ce sens, une tentative intéressante. Mais le mérite principal de cette dernière et capitale innovation revient incontestablement à un chirurgien français, dont la doctrine fut publiée, en 1825, dans la thèse de Guillier Latouche.

Les deux observations que Charles Todd publia , en 1822 , dans The Dublin Hospital Reports , ont acquis une grande importance depuis quelques années, à cause des discussions de priorité auxquelles elles ont donné lieu. Il est d'autant plus nécessaire de les reproduire, que le recueil où elles ont paru est rare aujourd'hui, surtout en France.

Le mémoire de Todd , principalement destiné à vulgariser le traitement des anévrysmes par la ligature , ne traite de la compression indirecte que d'une manière tout à fait accessoire. Après avoir relaté deux cas de ligature de l'iliaque externe , et avant de parler d'une malade à laquelle il lia l'artère numérale , l'auteur rapporte deux observations d'anévrysmes poplités guéris l'un et l'autre par la ligature après quelques tentatives infructueuses de compression. Il paraît ignorer les travaux de ses nombreux prédécesseurs sur le même sujet , ou peut-être son silence à cet égard vient-il seulement de ce que le traitement des anévrysmes par la compression indirecte était alors pour tous les chirurgiens une notion vulgaire. Dès la première phrase , il annonce que son mémoire est écrit pour les praticiens peu expérimentés ; quant aux chirurgiens habiles , ajoute-t-il , ils n'y trouveront pas grand'chose de nouveau (but Utile novelty). Ce n'est pas ainsi que parlent les novateurs. Ce préambule n'était pas de nature à flatter l'amour- propre du lecteur, et voilà pourquoi peut-être le travail de Todd passa presque inaperçu et resta ensuite oublié pendant vingt ans.

Voici d'abord le résumé des deux observations du chirurgien irlandais :

35e Observation (Todd) (1). — Anévnjsme poplité. — Compression essayée, puis abandonnée. — Ligature. — Guérison.

Will. Mackay, fermier, âgé de 30 ans, entré le 30 juin 1820 à Richmond

(1) Tlic Dublin Hospital Eeports and Communications in Medicine and Surgery. Dublin, 1822, vol. III, p. 121.

Surgical Hospital, pour un anévrysme du jarret droit, datant de cinq semaines, gros comme un œuf, et entièrement réductible. On se décide à essayer la compression de la fémorale.

Todd voulait d'abord se servir d'un tourniquet ordinaire ; mais , craignant de comprimer les petits vaisseaux par l'action des courroies il fit faire un appareil analogue au bandage herniaire crural, mais avec un ressort beaucoup plus fort et une pelote plus compliquée. La pelote se composait de deux plaques susceptibles de s'écarter ou de se rapprocher comme les deux valves d'un soufflet (fi g. 49).

On appliquait d'abord l'appareil comme un bandage herniaire , et on le fixait à l'aide de ses deux courroies ; il ne s'agissait plus, pour comprimer

Fig. 19.

Appareil de Ch. Todd [ tourniquet truss).

Oette figure est copiée dans le mémoire de Todd , p. 123.

l'artère, que de tourner une vis disposée de telle sorte qu'elle ouvrait le soufflet et poussait par conséquent du côté des chairs la face profonde de la pelote.

« Le mécanisme et le but de l'instrument furent expliqués au malade qui « les comprit aisément et qui put, d'après les sensations qu'il éprouvait, « régler lui-même le degré de pression employé. Toutefois , après un essai de « plusieurs semaines , on ne put le convaincre de l'utilité de ce traitement. « La tumeur avait évidemment diminué, et était devenue plus ferme; mais « le malade prétendit que l'instrument le faisait souffrir et que l'isolement et « le régime sévère altéraient sa santé et son courage. »

C'est pourquoi le 1er septembre 1820, Todd pratiqua la ligature de la fémorale. Le malade guérit.

36e Observation (4). — Anévrysme poplité. — Compression inefficace. — Ligature. — Guérison.

James M'Ovven, ouvrier, âgé de 27 ans, entré le 27 juillet 1820, à Richmond Hospital. C'est un individu athlétique , jouissant d'une santé de fer. Anévrysme du jarret gauche, datant de neuf à dix semaines, consécutif à un mouvement d'extension forcée de la jambe. La tumeur est plus grosse qu'un œuf de dinde, très-pulsatile , très douloureuse, on y sent un frémissement

Ci) Loc cit., p. 132.

semblable à celui de la varice anévrysmale. La peau est amincie , la jambe est gonflée et ne peut supporter la position verticale.

On essaya la compression de la fémorale exactement comme sur le malade précédent. Au bout de quelques semaines il n'y avait dans la tumeur aucun changement appréciable. Le malade s'impatientait. A la fin d'août la tumeur s'accrut beaucoup, devint conique ; la peau s'amincit au sommet de la partie la plus saillante. Le frémissement redoubla d'intensité.

Todd se décida alors à pratiquer la ligature de la fémorale. Guérison.

Ces deux insuccès s'expliquent très-bien par le trop grand volume de la pelote ; d'ailleurs le résultat obtenu sur le premier malade est digne d'attention. La tumeur était déjà devenue plus ferme , elle avait diminué d'une manière notable (obviously) , et je pense, comme M. Wilde, que la compression fut abandonnée , précisément au moment où la guérison allait s'effectuer (1).

Gela posé , il importe de préciser la part qui revient à Ch. Todd dans la question qui nous occupe. D'une part, en effet, M. Wilde, dans son Histoire de la compression appliquée au traitement des anévrysmes, lui attribue tout le mérite de la méthode compressive; et d'autre part, M. Bellingham, plaidant pro domo sua, lui refuse jusqu'à l'idée, jusqu'au projet, de guérir ainsi l'anévrysme.

M. Bellingham s'appuie sur un passage fort clair, d'où il résulte effectivement que Todd fut conduit à appliquer la compression par l'intention de faire dilater les collatérales avant d'en venir à la ligature (2) ; mais il perd entièrement de vue le passage suivant de la première observation de Todd , passage que M. Wilde avait pourtant mis en relief dans un article antérieur à la publication de M. Bellingham (3) :

« La tumeur, dit Todd, était si bien maîtrisée par la compression exercée « sur le pli de l'aine, que je ne désespérais pas d'obtenir la guérison sans « opération, en diminuant le passage du sang dans le tronc de l'artère, do « manière à favoriser la coagulation du contenu du sac. En tout cas, il était

(1) The Dublin Quarterly Journal. Aug. 1846, vol. II, p. 110 [Hislory of llie Cure of Popliteal Aneurism by Compression). L'article n'est pas signé, mais on trouve, p. 380 du mCme volume, la preuve que M. Wilde en est l'auteur.

(2) Bellingham. Obscrv. on Aneurism , édit. cit., p. 50. — Todd , dans Dublin Uospital Jlcports , vol. III , p. 93.

(3) The Dublin Quarterly Journal, 1846, vol. II, p. 108.

ce évident que ce moyen, en faisant dilater les collatérales , était de nature à « rendre ensuite moins incertain le résultat de l'opération (1). »

M. Bellingham a donc fermé les yeux à l'évidence. Ses adversaires ont donné dans l'excès opposé , et se sont efforcés de faire sortir du texte précédent plusieurs choses qui n'y sont pas. M. Wilde est même allé plus loin , et , passant sous silence les travaux des chirurgiens français , il a annoncé que le principe sur lequel repose aujourd'hui la méthode compressive avait été découvert pour la première fois , en 1820 , par Charles Todd. Cette assertion fait honneur à son patriotisme bien plus qu'à son érudition.

Todd, en effet, n'a rien fait de nouveau , et n'a rien dit qui ne fût déjà connu avant lui.

L'idée de comprimer l'artère , pour faire dilater les collatérales avant d'en venir à la ligature , était déjà fort ancienne ; elle remontait à William Hunter , et l'on n'a pas oublié qu'elle avait été longuement développée , avec toutes ses conséquences, dans la thèse de Piet, soutenue à Paris en 1803 (2).

Le principe du ralentissement pur et simple du cours du sang était tellement peu nouveau , que c'était lui qui avait, dès l'origine , servi de base à la méthode de la compression indirecte. Oublié ensuite par quelques auteurs qui avaient voulu faire jouer à la compression le même rôle qu'à la ligature , il n'avait jamais été entièrement abrogé ; on a vu que Viricel lui-même , le plus zélé champion de l'interception totale du sang dans l'artère comprimée, avait précisément guéri ses malades en suivant une pratique opposée à sa théorie. On a vu surtout qu'une foule de chirurgiens, à toutes les époques, avaient nettement annoncé que le but de leurs efforts était de dirrinuer , ou de modérer , ou de gêner le passage du sang , et non de le supprimer. Sous ce rapport, il ne peut rester aucune priorité à Todd ni à ses successeurs.

L'instrument compressif employé par Todd avait-il du moins le mérite de la nouveauté? Pas davantage. Thillaye avait déjà employé un tourniquet monté sur un bandage herniaire, et un

(1) Dublin Hospital Reports, vol. III, p. 122.

(2) Louis Piet. Essai sur la compression, considérée comme moyen préparatoire à l'opération de l'anévrysme, th. inaug. Paris, an XI, in-8°. Voy. surtout p. 39.

autre chirurgien, cité par Gailliot, avait eu recours au même moyen (1). Dupuytren, en 1819, avait fait construire un brayer pour comprimer l'iliaque externe ; enfin on verra tout à l'heure qu'en 1817, Verdier avait appliqué un appareil tout à fait semblable (voy. plus loin, fig. 21, p. 712) ; mais il est bon d'ajouter que son observation était encore inédite. L'instrument de Todd, constitué aussi par un ressort de bandage surmonté d'un tourniquet, ne différait des précédents que par la composition du tourniquet. Au lieu de deux plaques parallèles susceptibles de s'écarter ou de se rapprocher, par le moyen d'une vis, sans perdre leur parallélisme, Todd avait employé deux plaques articulées à angle comme les deux valves d'un soufflet. Or, plus de quarante ans auparavant, Ravaton avait imaginé une machine compressive {fig. 20) , exactement construite sur le même modèle, avec cette seule différence que l'écartement

anguleux des valves était obtenu par un ressort et non par une vis (2). Une semblable pelote était nécessairement très -large; elle était bonne pour comprimer directement les tumeurs anévrysmales, et c'était pour cela que Ravaton l'avait imaginée, mais elle ne pouvait, en aucune façon, convenir pour la compression permanente des troncs artériels, à cause de son volume et à cause surtout de l'obliquité de son action.

(1) Voy. plus haut, p. 677, observ. 22 (Thillaye), et observ. 23 (Cailliot).

(2) Ravaton. Pratique moderne de la chirurgie, publiée par Sue (le jeune). Paris, 1776, in-12, T. III, p. 518-522, pl. XVIII. — Voy. encore Heister. Institut, chirurgicœ. Amsterdam, 1739, in-i»° , T. I, p. 451, lab. XI, fig. 8 et 9. L'auteur a fait représenter une machine destinée à comprimer les anévi ysmes. La compression est obtenue par le jeu d'une pelote qui s'articule par charnière avec la plaque superficielle du tourniquet. C'est une vis qui ouvre et ferme la charnière, comme dans l'appareil de Todd.

La grande figure montre l'appareil complet avec ses courroies. L'autre dessin montre la pelote vue de profil.

Compresseur de Ravaton.

Fig. 20.

On le voit, il n'y avait rien d'original dans le travail de Todd, ainsi que l'auteur lui-même l'avait annoncé dès la première phrase de son mémoire. Idée ou instrument, tout avait déjà servi plus d'une fois. Il n'y a pas plus de raison pour rapporter à Todd l'invention de la méthode, que pour en attribuer l'honneur à M. Bellingham. Ils n'ont rien inventé ni l'un ni l'autre dans le sens propre du mot. La stérile et acerbe discussion de priorité qui s'agite actuellement en Irlande n'a véritablement aucune raison d'être, et ne se serait pas élevée si les deux parties avaient commencé par consulter l'histoire de l'art. Je ferai plus loin la part qui revient légitimement à M. Bellingham, je montrerai qu'elle est encore assez belle, et je serai dès lors en droit de regretter qu'il ait cru devoir accumuler les arguments les plus étranges pour prouver que Todd avait agi sans connaissance de cause et sans but déterminé.

Les deux tentatives de Todd avaient été infructueuses, et rien ne permettait de supposer que son appareil eût donné ultérieurement de meilleurs résultats, lorsque en 18^6, à l'occasion des premières polémiques irlandaises, deux observations posthumes virent le jour. Ces observations avaient pour but de démontrer que la compression avait réussi en Irlande longtemps avant 1842. La discussion prenait des proportions de plus en plus mesquines. On ne cherchait plus le nom de celui qui avait eu le mérite de créer et d'appliquer la méthode, mais de celui qui avait eu la chance d'obtenir le premier succès. Bien plus, on négligeait les guérisons obtenues dans le reste du monde, et l'on disputait pour savoir par qui avait été guéri le premier malade dans cet îlot qu'on appelle l'Irlande, — comme si le hasard pouvait donner un titre de gloire , comme si la science n'était pas de tous les pays ! Cette puérile discussion sur le premier succès obtenu en Irlande, fit surgir, ai-je dit, deux observations posthumes demeurées inédites pendant près de vingt ans. M. M'Coy retrouva l'une de ces observations dans les souvenirs de sa jeunesse, et M. Adams s'étant aussi souvenu du même fait, en esquissa à son tour l'histoire tardive. La version de M. Adams ne s'accordait pas tout à fait avec celle de M. M'Coy, mais l'une et l'autre établissaient que feu Duggan avait jadis guéri un anévrysme par la compression. — Les héritiers de Charles Todd ne restèrent pas en arrière. M. Colles

avait trouvé, dans les papiers de ce chirurgien, une observation semblable qu'il avait laissé dormir pendant longtemps. Il finit par la donner à M. Robert Todd, qui la transmit au rédacteur du Dublin Quarterly Journal, avec deux certificats en bonne forme délivrés quelques jours auparavant par M. Nunn et par M. Gonnor. Si quelque chose est capable de rendre un fait suspect, c'est certainement l'adjonction d'un cortège de certificats. Quoi qu'il en soit, je suis bien obligé de donner la substance de ces deux observations. Le monde chirurgical apprendra sans doute avec recueillement que le malade de feu Todd fut guéri après celui de feu Duggan, mais que feu Duggan s'était servi de l'appareil de feu Todd ! Much ado about nothing !

37e Observation (Duggan) (1). — Anévrysme fémoral sur un membre amputé six ans auparavant pour un anévrysme poplité. — Compression. — Guérison.

James Scarlett , âgé de 33 ans ; ancien douanier, subit en 1818 l'amputation de la cuisse gauche qui lui fut pratiquée par Duggan pour un anévrysme poplité. Dans le cours de 4824 , en mai ou en juillet , les narrateurs ne s'accordent pas sur ce point , il se forma un nouvel anévrysme sur la cuisse amputée , à un pouce et demi ou deux pouces au-dessous du ligament de Poupart. L'anévrysme était gros comme un œuf de poule ou comme un œuf de dinde. L'opération ayant été jugée impraticable , Duggan se décida à tenter la compression de la fémorale au pli de l'aine , et Todd eut la bonté de prêter à cette fin l'instrument dont il s'était déjà deux fois inutilement servi.

L'appareil de Todd fut donc appliqué et maintenu non sans difficulté, à cause de l'indocilité du malade. Enfin , au bout de trois semaines suivant M. M'Coy, ou de cinquante-quatre jours suivant une autre narration du même M. M'Coy, les pulsations cessèrent ; la tumeur, devenue solide, commença à diminuer , et enfin la guérison fut complète.

James Scarlett vécut encore longtemps, et ne mourut qu'en 1844.

38e Observation (Todd) (2). — Anévrysme poplité. — Compression au pli de l'aine. — Guérison en trois jours.

Patrick Murtagh , âgé de 36 ans , fort , athlétique , intempérant , ouvrier de brasserie , entre à Richmond-Hospital le 5 septembre 1 825 pour un ané-

(1) J'épargne au lecteur le spectacle des contradictions qui existent entre les diverses versions que nous possédons sur cette observation. On consultera les sources suivantes : Dublin Médical Press, 26th april 1843 ( première communication de M. M'Coy). — Dublin Quarterly Journal, 1846, vol. II, p. 110 (relation d'Adams). — Bellingham. Observ. on Aneurism, etc., 1847, p. 46 (deuxième relation de M. M'Coy, revue, corrigée et augmentée).

(2) Dublin Quarterly Journal, 1846, vol. II, p. 113.

vrysme du jarret droit. La tumeur , grosse comme un œuf de dinde , avait dilaté transversalement le creux poplité , de telle sorte qu'en regardant le genou par-devant , on la voyait battre de chaque côté de l'articulation. Elle était en partie réductible. Elle n'avait commencé à se développer que quatorze jours auparavant.

Le 17 septembre 1825 , application de l'appareil de Todd ou tourniquet truss. Cela arrête les battements de la tumeur , mais ils reparaissent deux heures après. Le soir, on serre davantage la vis. Les battements s'éteignent de nouveau , mais pour une heure seulement. Le lendemain matin , on enlève l'instrument pour le faire arranger.

Le 21 , l'appareil, modifié, est appliqué avec précision. Le soir, à huit heures , le malade souffrant beaucoup , on enlève le bandage , et l'on remarque que la tumeur bat déjà moins fort.

Le 22 , à midi , après seize heures de répit , on recommence la compression , et cette fois on la continue sans interruption jusqu'au samedi 24 septembre 1825, jour où la tumeur ayant complètement cessé de battre, on enlève le tourniquet.

Les battements ne reparurent plus. Bientôt la tumeur commença à décroître, et le malade guérit parfaitement.

Pour ne pas interrompre la série des quatre observations relatives aux malades traités par le tourniquet truss de Todd, j'ai abandonné un instant l'ordre chronologique, et j'ai ainsi négligé une observation très-remarquable publiée en 1823 par le bandagiste Verdier. Pour réparer cette omission, j'extrais l'observation suivante d'une brochure aujourd'hui assez rare, quoique son auteur l'ait, dans le temps, répandue à profusion dans Paris :

39e Observation (Verdier) (1). — Anévrysme inguinal. — Compression de l'iliaque externe. — Guèrison presque complète. — Autopsie ultérieure.

Choult (Claude) , âgé de 33 ans , suisse du mi nistère de la marine. Apparition au mois d'octobre 1815 d'une tumeur dans le jarret gauche. On reconnut un anévrysme , et l'on était sur le point de l'opérer , lorsqu'on trouva dans l'aine du même côté une deuxième tumeur anévrysmale qui fit renoncer à ce projet. Cependant la tumeur poplitée fit des progrès , et il survint une gangrène de la jambe correspondante. Le malade entra à la Charité, où Boyer fut

(1) Verdier. Mémoire sur un appareil compressif de l'iliaque externe dans le cas d' anévrysme inguinal. Paris, 1823, br. in-8° de 28 pag. avec pl. Une partie de ce travail fut lue à ¥ Académie de médecine le 22 février 1822. La première moitié de l'observation sera consultée avec plus de fruit dans la deuxième édition de Boyer, Maladies chirurgicales, 1818, T, lj, p. 276. Je n'en donne qu'un résumé très-succinct.

obligé de lui couper la cuisse le 29 juillet 1816. Malgré l'existence de l'anévrysme inguinal , cette amputation fut suivie de succès.

Mais l'anévrysme du pli de l'aine continua à croître. Le malade sortit de l'hôpital. Il consulta successivement Boyer et Dupuytren qui conseillèrent le séjour au lit , la diète et les applications de glace. Ces moyens furent infructeux. La tumeur avait acquis un diamètre de trois à quatre pouces , et faisait une saillie d'environ un pouce et demi. On la voyait battre à travers les vêtements. Enfin Boyer et Dupuytren conseillèrent comme dernière ressource d'essayer la compression de l'iliaque externe , et adressèrent pour cela le malade au bandagisteVerdier.

Verdier construisit un appareil dont il n'a pas laissé la description , mais le dessin qu'il en a donné nous suffit parfaitement. C'est une épaisse ceinture

renfermant un fort ressort d'acier , lequel se termine en avant comme le bandage crural ordinaire , et supporte de plus une pelote à tourniquet. Lorsque l'appareil est en place, il déprime la paroi abdominale au-dessus du ligament de Fallope , et finit par atteindre l'extrémité inférieure de l'iliaque externe. La pression est graduée à l'aide d'une vis qui supporte la pelote, et qui est mise en mouvement à l'aide d'une clef.

L'appareil ne fut définitivement construit qu'après des tâtonnements successifs. L'embonpoint du malade gênait beaucoup l'action de la pelote. Ce fut au mois de février 1817 que le bandage fut appliqué pour la première fois. A partir de cette époque , il resta en place sans interruption pendant cinq ans. Le 11 mars 1818 , un an après le début de la compression , Boyer examina le malade, et trouva que la tumeur , devenue beaucoup moins volumineuse , n'offrait presque plus de'battements. Au mois de février 1822, après cinq ans de compression, le malade fut présenté à l'Académie de médecine par Verdier qui le considérait comme guéri. « Il est curieux , disait Verdier « dans sa note , de voir aujourd'hui la dépression profonde qui existe « au-dessus de l'arcade crurale, à l'endroit où porte le bandage. En le

Fig. 21.

Appareil compressif de Verdier pour l'artère iliaque externe.

« retirant , on comprime avec le doigt l'artère iliaque externe aussi facile- « ment qu'on le fait pour la crurale à la partie supérieure de la cuisse. » L'Académie crut donc que le malade était guéri ; mais le bandage ayant été enlevé pendant quarante-huit heures, les pulsations se manifestèrent de nouveau et s'accrurent rapidement. On réappliqua la compression et la tumeur dès lors redevint stationnaire , mais un anévrysme de la crosse de l'aorte donna bientôt lieu à des symptômes inquiétants , et emporta le malade le 6 décembre 1822.

L'autopsie montra que la tumeur anévrysmale de l'aine était presque entièrement oblitérée par des caillots fîbrineux. Je le rapporterai plus loin avec quelques détails de plus (voy. § II, cinquième autopsie, p. 749).

Cette observation , émanée de la plume d'un bandagisîe, pèche sous plusieurs rapports, et, quoique je me sois efforcé de faire disparaître en partie le désordre et les singularités delà rédaction originale, il reste encore plus d'un point qui pourrait être sujet à controverse. Malgré cela , l'observation de Verdier est très-importante, parce qu'elle met en lumière un phénomène tout à fait exceptionnel. La compression , sans guérir entièrement l'anévrysme, avait réussi à le maintenir pendant près de six ans stationnaire et dans un état voisin de laguérison. Il est hors de doute qu'au niveau du sac, l'énergie delà circulation était considérablement diminuée, par cette double raison que l'artère, comprimée un peu plus haut, était oblitérée un peu plus bas. Et cependant, la coagulation du sang dans le sac ne s'était effectuée que d'une manière incomplète , à ce point qu'il suffisait d'enlever pendant deux jours l'appareil , pour voir reparaître les battements de la tumeur et sa tendance à l'accroissement. La diminution de l'impulsion sanguine ne suffit donc pas toujours pour guérir les anévrysmes , et ceci semble déposer contre le principe qui sert de base à toute la méthode. J'ai voulu mettre en relief cette exception, mais je m'empresse d'ajouter qu'elle est assez rare. — 11 y a très-peu de méthodes thérapeutiques qui puissent se vanter de guérir infailliblement. La compression directe obéit à la loi commune et manque parfois son effet. — Peut-on s'en étonner, lorsqu'on sait que, sur bon nombre de malades, la ligature, pratiquée selon la méthode d'Anel , n'a pas suffi pour arrêter les progrès de l' anévrysme?

Mais j'arrive à l'époque la plus importante de l'histoire de la

compression indirecte. Le 25 février 1825, Guillier Latouche soutint à Strasbourg une thèse inaugurale intitulée : Nouvelle manière d'exercer la compression médiate prolongée sur les principales artères des membres.

« L'idée d'une nouvelle manière de comprimer, dit Fauteur « dans la première page de son introduction, m'a été suggérée « par un jeune chirurgien attaché à cette école. » — 11 parle de nouveau de ce chirurgien, page 35 de sa thèse, mais toujours sans le nommer : « Le chirurgien , dit-il , qui me rend l'interprète de « sa pensée. » Il est certain, par conséquent, que l'auteur n'a fait que reproduire les idées d'un autre.

Je crois devoir donner une analyse détaillée de cette thèse importante, dont les écrivains qui ont traité de la compression indirecte n'ont pas parlé jusqu'ici. Il y a dans ce travail deux choses : une doctrine relative au mode de guérison des anévrysmes, et un procédé spécial de compression supérieur aux autres procédés employés jusqu'alors. Ce procédé ne consiste pas dans l'invention d'un instrument nouveau, mais dans la manière d'employer les instruments déjà connus. L'auteur se contente très-bien du tourniquet dit de Dupuytren , et cette sobriété instrumentale est déjà d'assez bon augure.

La doctrine est presque irréprochable. Après avoir rejeté (p. 13) l'opinion de ceux qui croient que la compression agit en oblitérant l'artère au niveau du point comprimé, l'auteur ajoute : « La force du sang en circulation et poussé dans le sac est la «cause de son accroissement et de sa rupture ultérieure, en <( même temps que la rapidité du cours de ce liquide s'oppose au « dépôt de la fibrine; Yindication curative est donc de diminuer

« la force de la circulation dans le sac Il est probable (p. iU)

« que la compression agit en empêchant le sang d'arriver dans le « sac anévrysmal avec assez de force pour le traverser et pour « entretenir la fluidité de celui qu'il contient , en favorisant , au « contraire, la coagulation de ce dernier, et en déterminant ainsi « l'oblitération de l'artère dans l'endroit même où elle est ma- « lade. » Gomme conséquence de cette doctrine, l'auteur ajoute que, pour guérir les anévrysmes par la compression au-dessus de la tumeur, il n'est pas nécessaire de serrer le tourniquet jusqu'au point de supprimer le passage du sang et d'arrêter tout à

PÉRIODE FRANÇAISE. — BELMAS. 715

fait les battements. Une compression moins forte peut suffire , et les pulsations, après avoir été simplement affaiblies, finissent par cesser tout à fait. Lorsque la guérison est obtenue, l'artère continue à battre, non-seulement au niveau du point comprimé, mais encore entre ce point et la tumeur.

Ce ne sont point là des hypothèses gratuites, car on lit (p. 37) que l'auteur y a été conduit par l'étude de ce qui se passe après la ligature.

L'arrivée d'un peu de sang dans la tumeur, dit-il , n'empêche pas la guérison d'avoir lieu. « Lorsqu'on a fait la ligature selon « la méthode d'Anel , le sang très-souvent revient par les collaté- « raies et par le bout inférieur. Quelques battements apparaissent; mais, comme l'effort du sang est très-peu considérable, « les caillots peuvent se former, les pulsations cessent et l'ané- « vrysme guérit. »

On ne raisonne pas mieux aujourd'hui; mais une objection se présente : si la théorie précédente est vraie, d'où vient que la compression a si souvent échoué ? L'auteur résout immédiatement cette difficulté. Si la compression échoue si souvent , c'est qu'elle produit une douleur intolérable qui ne permet pas d'employer ce moyen d'une manière continue. Pour assurer le succès de la compression que faut-il donc faire ? Il faut trouver le moyen de porter remède à cette douleur. Il y a un remède très-simple qui consiste à relâcher le tourniquet. L'expérience, répétée plusieurs fois sur un malade de Dupuytren, a prouvé qu'en pareil cas la douleur disparaît instantanément (p. 31 et p. 36) ; mais agir ainsi, c'est laisser passer le sang et perdre le bénéfice du traitement commencé. Pour résoudre le problème , il faut trouver le moyen de relâcher le tourniquet, dont l'action ȧt douloureuse, sans interrompre la compression.

Ce moyen consiste à appliquer plusieurs tourniquets, disposés de telle sorte qu'on puisse, avant de relâcher l'un d'eux , comprimer l'artère avec un autre.

Notre auteur avoue que l'idée d'exécuter ainsi la compression avec plusieurs tourniquets alternativement serrés et relâchés appartient à Sabatier. J'ai déjà cité (1) l'observation du malade sur

(1) Voy. plus haut , p. 674 , obscrv. 21.

lequel Sabatier avait ainsi fait placer deux tourniquets comme moyen préventif d'une hémorrhagie consécutive. Cette idée, personne encore n'avait songé à l'appliquer au traitement des anévrysmes par la compression indirecte, et sous ce rapport, l'auteur , ou plutôt l'instigateur anonyme de la thèse de Guillier Latouche, possède une incontestable priorité.

Cela posé, voici les règles pratiques relatives au traitement des anévrysmes par la compression exécutée d'après la nouvelle doctrine de l'auteur. Supposons, par exemple, qu'il s'agisse d'un anévrysme poplité. Je cite textuellement (1) :

« 1° On devra fléchir légèrement le membre en le couchant sur son côté « externe.

« 2° On placera un tourniquet sur l'artère, au milieu de l'espace qui sépare « l'épine iliaque antérieure du pubis. Les pelotes de ce premier tourniquet « devront être disposées de la manière suivante : celle qui doit porter sur « l'artère ne présentera qu'un volume médiocre et sera arrondie: celle au « contraire qui devra appuyer sur la fesse devra être très-mince et médiocre- « ment concave.

« 3° Un second tourniquet sera placé près du sommet de l'espace inguino- « crural: la pelote compressive devra être légèrement allongée et étroite.

« 4° Un troisième tourniquet devra correspondre au milieu de la cuisse « dans l'endroit où l'artère est couverte par le couturier.

« 5° Enfin un dernier tourniquet comprimera l'artère au niveau du point « où elle s'engage dans le canal fibreux du troisième adducteur.

« 6° Les tourniquets convenablement placés seront tous serrés médiocre- « ment. L'action du dernier sera portée jusqu'au point défaire cesser les bat- « tements de la tumeur.

« 7° Lorsque les douleurs résultant de la compression seront devenues « assez vives , ce qui varie suivant la constitution nerveuse des individus, on « serrera le tourniquet qui se trouve au-dessus du précédent, et on relâchera « celui-ci.

« Le même genre de douleur reparaissant, on serrera l'instrument qui est « au niveau de l'espace inguino-crural , puis enfin on procédera à la constric- « tion de celui qui correspond à l'aine.

« Quand l'action de ce dernier ne pourra plus être supportée, on redescen- « dra à l'inférieur, et, remontant de proche en proche au supérieur pour re- « descendre ensuite, on changera les lieux de la compression toutes les fois

(1) Guillier Latouche. Nouvelle manière d'exercer la compression médiate prolongée sur les principales artères des membres, th. inaug. Strasbourg, 25 fév. 1825, n° 72U, p. 33.

PÉRIODE FRANÇAISE. — BELMAS. 717

« que les douleurs réveillées par elle l'exigeront. Et ainsi on pourra la conti- « nuer tout le temps nécessaire pour assurer son action.

« J'avais cru qu'il serait avantageux, pour mieux fixer cette série de tour- « niquets, de réunir toutes les pelotes en arrière , mais j'ai vu dans quelques « essais que la compression ne pouvait pas être ainsi exacte dans chacun des « points; et d'ailleurs il peut bien arriver que l'on soit forcé, ou de changer la « position d'un tourniquet, ou bien de l'enlever, ce qui serait impossible avec « cette modification »

L'auteur propose d'employer le compresseur dit de Dupuytren. Il donne toutefois quelques indications sur la disposition particulière des pelotes du compresseur inguinal : la pelote postérieure doit être large et mince , et avoir la forme d'une plaque concave sur laquelle le bassin puisse reposer; la pelote antérieure, au contraire, doit être petite et conique, afin de ne comprimer ni le nerf crural qui est en dehors , ni les ganglions lymphatiques qui sont surtout en dedans de l'artère (p. 36).

Enfin, au lieu de quatre tourniquets, on peut se contenter d'en employer deux, ce qui est plus commode (p. 38). Il suffit, pour sauvegarder la peau, de changer chaque fois de place le tourniquet qu'on est sur le point de serrer.

Pourquoi faut-il que nous ayons à signaler, au milieu des choses remarquables contenues dans cette thèse, un défaut qui a eu pour résultat de neutraliser l'influence qu'elle aurait dû exercer sur les développements ultérieurs de la compression indirecte ? — Après avoir merveilleusement prouvé que la compression de l'artère n'a pas besoin d'être complète , et qu'il suffit de diminuer la force du courant sanguin pour obtenir la guérison , l'auteur, arrivé à l'application pratique, s'est laissé aller à dire, dans sa sixième proposition : « L'action du dernie^ tourniquet sera por- « tée jusqu'au point de faire cesser les battements de la tu- « meur. » — C'était perdre d'un seul coup tous les bénéfices d'une excellente théorie. — Aussi la méthode nouvelle donna-t-elle un résultat peu satisfaisant dans le seul cas où elle fut mise en pratique.

Un homme atteint d'anévrysme poplité était entré depuis quelque temps déjà à l'hôpital militaire de Strasbourg, dans le service de M. Gama. L'inventeur du nouveau procédé obtint de M. Gama la permission de traiter cet anévrysme par la compression indi-

recte. Trois tourniquets (1) furent disposés le long de l'artère fémorale dans les points indiqués plus haut ; on les serra et on les relâcha alternativement, en cherchant toujours à intercepter le cours du sang d'une manière complète. On continua ainsi pendant trois jours et trois nuits; malheureusement les battements persistèrent; la tumeur, déjà douloureuse auparavant, devint plus douloureuse encore, et le malade, fatigué, demanda l'opération , qui fut pratiquée avec le plus grand succès par M. Gama.

On ne peut savoir ce qui serait arrivé si l'on n'avait pas épuisé la patience du malade, en lui meurtrissant les chairs au milieu de la cuisse , sous le deuxième et le troisième tourniquet, dans le but de comprimer complètement l'artère fémorale et d'arrêter les battements de la tumeur. Malgré ces conditions fâcheuses , le succès n'était pas impossible; il est arrivé bien des fois que, dans des cas analogues, la compression, et même la compression mal faite , a réussi à amener la guérison ; mais une sorte de fatalité fit échouer dans sa première application le meilleur procédé que nous connaissions jusqu'ici. Il n'en fallut pas davantage pour décourager l'expérimentateur, et pour condamner à trente ans de complet oubli l'œuvre remarquable dont on vient de lire l'analyse.

Ce fut un malheur sans doute; mais aujourd'hui, enfin, le moment est venu de réparer une longue injustice. L'histoire s'inquiète assez peu d'un succès ou d'un revers; ce qu'elle estime, avant tout, c'est la découverte d'un principe, ou la création d'une doctrine.

Eh bien, j'ose dire que les chirurgiens modernes n'ont ajouté aucune innovation, aucune idée de quelque importance, à la doctrine exposée dans la thèse de Guillier Latouche. Le mécanisme de la guérison, la non-oblitération de l'artère au niveau du point comprimé, le principe du ralentissement pur et simple de la circulation, tout cela était déjà connu avant 1825 ; mais personne n'avait groupé ces éléments en corps de doctrine ; personne ne les avait présentés d'une manière dogmatique, en les appuyant de raisonnements et de preuves. Il y avait beaucoup de procédés; mais , à proprement parler, la méthode n'était pas encore défîni-

(1) Guillier Latouche parle de quatre tourniquets, maison verra tout à l'heure qu'il n'y en avait que trois.

PÉRIODE FRANÇAISE. — BELMAS. 719

tivement constituée. Elle le fut le jour où parut la thèse de Guillier Latouche. Surtout, l'auteur de cette thèse exposa une idée inconnue avant lui, idée féconde en résultats pratiques, et devenue le point de départ de la plupart des succès modernes. Le principe de la compression permanente avec plusieurs tourniquets , alternativement serrés ou relâchés , fut le couronnement d'une œuvre à laquelle nos contemporains n'ont rien ajouté.

Chose singulière ! Dans une profession où la renommée mène à la fortune, dans un siècle où le moindre procéduncule , la moindre vétille instrumentale donne lieu à d'amères discussions de priorité , le véritable auteur de ce progrès important semble avoir tenu à garder l'anonyme, et il ne s'est même pas fait connaître plus tard lorsque le procédé, je dirai presque la méthode qu'il a créée , a pris rang parmi les plus utiles découvertes de la chirurgie.

Le premier devoir que m'imposait mon rôle d'historien était de chercher les traces de cet inventeur modeste, et de percer le voile dont il avait entouré son nom. J'ai vainement parcouru les thèses et les journaux, du temps; j'ai vainement fait appel aux souvenirs des chirurgiens qui ont vécu à cette époque : tout cela ne m'a rien appris. Espérant que la thèse mystérieuse de Guillier Latouche aurait laissé quelque empreinte dans l'école de Strasbourg, j'ai écrit à mon collègue et ami, M. le docteur Wieger, qui a ouvert sur ce point une véritable enquête, dont le résultat a été nul. Enfin , comme ressource dernière, je me suis directement adressé à M. Gama. J'ai pénétré dans la retraite où ce professeur, devenu philosophe, oublie l'injustice des hommes. Il m'a répondu qu'effectivement, en 1825 , peu de temps avant de quitter Strasbourg, il avait mis à l'essai , sur un des malades de l'hôpital militaire , à la sollicitation d'un jeune médecin étranger au service, une certaine méthode de compression avec plusieurs tourniquets, mais que, l'essai ayant été peu encourageant, il n'avait pas été tenlé de recommencer, et qu'il avait complètement oublié le nom de l'inventeur.

Tous mes efforts n'ayant abouti à rien, j'avais fini par renoncer à cette recherche. J'avais donc proposé, dans la première édition de ce travail, de donner à la méthode en question, à défaut. du

nom de son auteur inconnu , le nom du pays où elle avait pris

naissance, et de l'appeler méthode alsacienne.

Mais, il y a quelques mois, M. Gama me fit l'honneur de m'écrire qu'il avait trouvé, en fouillant dans ses vieux papiers, l'observation détaillée de son malade de 1825. Il voulut bien me confier ce précieux manuscrit , que j'ai montré et lu à la Société de chirurgie. Ce manuscrit, entièrement écrit de la main de M. Gama, sur un papier que le temps a jauni, présente toutes les garanties désirables d'authenticité et d'exactitude. Je crois utile de le transcrire ici :

40e Observation (Gama et Belmas). — Anévrysme poplité. — Compression de l'artère crurale avec trois tourniquets, puis ligature et guérison.

« Guiranton, âgé de 26 ans, sergent-major au 13e régiment d'infanterie légère, était doué d'un tempérament sanguin et éminemment nerveux. Aucune maladie antécédente, et surtout aucune affection vénérienne, ne paraissait avoir dérangé sa santé, lorsque vers la fin de juin 1 824 , il éprouva tout à coup quelque difficulté en marchant, principalement à la partie postérieure de l'articulation tibio-fémorale droite. En portant la main sur ce point, il s'aperçut qu'il existait une tumeur ayant la grosseur d'une petite noix. La gêne dans les mouvemens et le volume de la tumeur augmentant sensiblement , le malade se décida à entrer à l'hôpital militaire de Strasbourg le 10 août 1824.

« La tumeur, dont la présence n'avait été reconnue par le malade qu'environ un mois avant son entrée à l'hôpital , avait déjà à cette époque le volume et la forme d'un petit œuf de poule, dont le grand diamètre était parallèle à l'axe du membre Cette tumeur était indolente, régulièrement circonscrite, compressible et élastique ; elle était accompagnée de battemens isochrones à ceux du pouls; son volume paraissait diminuer lorsqu'on comprimait l'artère crurale au-dessus , tout enfin annonçait qu'on avait affaire à un anévrysme vrai de l'artère poplitée.

« Le malade ayant été tenu dans le repos , et soumis à une diète végétale modérée, aucun changement notable ne s'opéra dans la tumeur pendant le mois d'août et les premiers jours de septembre.

« A cette époque, et sans aucune cause accidentelle connue, des douleurs assez vives se firent sentir de temps en temps dans la tumeur; peu à peu son volume augmentait vers la fin du mois, elle s'était accrue d'un tiers. Elle était alors médiocrement dure, inégale, et s'étendait en largeur. Déjà les battemens étaient peu marqués vers sa circonférence; ils étaient aussi plus obscurs, plus profonds vers son centre, ils disparaissaient par la compression au-dessus, sans que l'anévrysme diminuât de volume. La peau était légèrement dis-

PÉRIODE FRANÇAISE. — BELMAS. 721

tendue, et le tissu cellulaire environnant paraissait avoir acquis de la densité. La jambe du côté malade vers laquelle les douleurs se prolongeaient prit une légère teinte bleuâtre due à l'obstacle apporté à la circulation veineuse.

« Au commencement d'octobre, tant dans le but d'empêcher le développement plus considérable de l'anévrysme, que dans l'intention de favoriser la dilatation des artères collatérales, on exerça une médiocre compression sur la tumeur. Le volume de cette dernière diminua sensiblement dans l'espace de quelques jours. On se décida ensuite à recourir à la compression exercée sur le trajet de la crurale, pour essayer si par ce moyen on n'obtiendrait pas la guérison de la maladie.

« En conséquence, le 8 octobre, le malade, paraissant dans les dispositions les plus favorables , fut mis à la diète ; on plaça la cuisse demi-fléchie dans une aussi grande supination que possible , et on procéda à la compression de la manière suivante :

« A. On appliqua un tourniquet sur la crurale au milieu de l'espace qui sépare l'épine iliaque antérieure du pubis. Les pelotes de ce premier tourniquet étaient construites de manière que celle qui portait sur l'artère présentait un volume médiocre, et une forme arrondie pour n'avoir d'effet que sur l'artère et nullement sur le nerf crural, en dehors, ni en dedans sur les lymphatiques, tandis qu'au contraire on donna une grande largeur et une légère concavité à la pelote sur laquelle la fesse devait reposer. Par cette disposition, les effets de la compression devaient être moins douloureux et la position du tourniquet plus fixe. Ce tourniquet comme ceux dont nous allons parler était construit d'après les idées de M. le professeur Dupuytren.

« B. Un second tourniquet fut placé près le sommet de l'espace inguinocrural , dans l'endroit où l'artère , superficiellement située , s'engage sous le muscle couturier. La pelote antérieure de ce tourniquet avait la forme d'un coin pour qu'elle pût s'interposer entre les muscles, et porter son action plus efficacement sur l'artère qui , dans ce point , se trouve séparée du fémur par une assez grande quantité de tissu cellulaire.

« C. Enfin on appliqua un dernier instrument compressif à l'endroit où l'artère s'engage dans une espèce de canal formé par l'aponévrose du troisième adducteur. Les pelotes de celui-ci ressemblaient assez à celles des tourniquets ordinaires.

« Tous les tourniquets, se trouvant convenablement placés, furent médiocrement serrés, afin d'assurer leur position. On exerça ensuite , et seulement avec le plus inférieur, une compression énergique , telle que- l'on put croire le cours du sang intercepté. Lorsqu'au bout de trois heures les douleurs qui résultaient de cette compression devinrent insupportables , on serra le tourniquet qui se trouvait au-dessus du précédent, après quoi celui-ci fut relâché modérément. Bientôt des douleurs du même genre résultant de la pression

exercée par le second tourniquet, firent serrer le troisième ou le supérieur qui ne pouvant à son tour plus être supporté fut remplacé par celui serré en premier lieu. On continua ainsi , avec la plus grande surveillance, ce mode de compression pendant trois jours. Nous allons exposer les réflexions qu'il nous a suggérées et les phénomènes qui sont résultés de nos tentatives.

« 11 est reconnu que si l'on comprime pendant un certain temps et avec force une partie , les douleurs qui naissent de cette compression deviennent intolérables; mais si l'on relâche le moyen mécanique dont on se sert, on sait aussi que l'on peut revenir de nouveau à la compression dans le même point, et même en augmenter la violence. Ce fait de pratique nous a donné l'idée d'appliquer plusieurs tourniquets sur le trajet de l'artère pour que la compression pût être renouvelée successivement, et exercée de telle sorte que la circulation fût interrompue d'une manière continue dans la tumeur. C'est pour cette dernière raison que , dans le cas qui nous occupe, on ne relâchait un tourniquet qu'après avoir serré celui qui devait le remplacer. La précaution de ne jamais desserrer complètement un tourniquet ne paraîtra pas inutile ; en effet, à l'aide de cette précaution, les instruments ?ont moins exposés à se déranger et, d'ailleurs, il est d'une sage pratique de ne jamais soustraire brusquement à la compression les parties qui en ont éprouvé les effets.

« Ces idées sur les effets de la compression et la manière dont elle a été conduite chez notre malade , appartiennent à M. Belmas, chef des travaux anatomiques de la Faculté de médecine de Strasbourg, qui a eu la constance de rester pendant trois jours à l'hôpital pour être à portée de noter exactement les phénomènes qui se succédaient.

« Par l'application du premier tourniquet, les battements de la tumeur cessèrent; celle du second ne fit que les diminuer; celle du troisième les suspendit pendant toute la durée des tentatives ; mais les deux premiers n'apportèrent plus dans la suite qu'une légère diminution dans la force des pulsations, quoiqu'on en eût porté la compression plus loin par l'augmentation de l'épaisseur des pelotes , les vis s'étant trouvées trop courtes. Cependant la persistance des battements n'aurait pas été une raison pour abandonner le mode de compression employé, mais malheureusement la tumeur devenait plus douloureuse, accident qui pouvait tenir à l'action du tourniquet placé contre elle ; l'extrémité inférieure était œdémateuse , les veines se gonflaient , le genou devenait chaud et douloureux , les battements des artères annonçaient un trouble marqué dans la circulation , la patience du malade s'épuisait : il demanda l'opération , et elle fut décidée. »

La ligature fut pratiquée par M. Gama le 4 1 octobre 1824. Le fil tomba le trente-cinquième jour. Il ne survint aucun accident grave; le 4 5 décembre 4 824, le malade put sortir de l'hôpital. La tumeur, déjà réduite au volume d'une petite noix, était dure et indolente.

Il est donc hors de doute que la compression indirecte multiple et alternative et les principes sur lesquels elle repose sont dus à M. Belmas. Je n'accuserai pas les Irlandais d'avoir cherché à le dépouiller. Il s'était dépouillé lui-même , et il était bien permis aux chirurgiens de Dublin de ne pas connaître, en 1843, une obscure thèse soutenue à Strasbourg en 1825.

En tout cas , il est juste , maintenant que la vérité est connue , de désigner la compression multiple et alternative sous le nom de Procédé de Belmas (1).

Depuis 1825 jusqu'à 1843, la science resta stationnaire , ou plutôt elle recula réellement; car les cas où l'on jugea convenable de recourir à la méthode compressée devinrent de plus en plus rares , et il y eut un moment où ce précieux moyen de traitement fut presque généralement oublié. On pourrait citer plus d'un traité moderne où il n'en est fait aucune mention. La cause de ce discrédit n'est pas facile à donner. Il est vraisemblable que de nombreux insuccès avaient découragé les chirurgiens; mais ces insuccès eux-mêmes , à quoi les attribuer? Il serait possible qu'ils fussent dus à la renaissance ou plutôt à la ^persistance d'une erreur que les observations de Dupuytren , de Todd , de Guillier Latouche, n'avaient sans doute pas réussi à renverser. On croyait, sans savoir pourquoi , que pour que la guérison de l'anévrysme fût possible, la compression indirecte devait commencer par oblitérer l'artère au niveau du point comprimé. Ainsi pensaient les auteurs de l'article Anévrysme du Dictionnaire en 30 volumes (2) ; ainsi pensait surtout Lisfranc, qui consacra à la compression indirecte un assez long chapitre de sa thèse sur l'oblitération des artères. Suivant lui, la compression d'une artère aurait pour résultat de faire former un caillot entre le point comprimé et le niveau de la première collatérale supérieure, et, pour faciliter la formation de ce caillot, il faudrait appliquer la pelote à un pouce au moins au-dessous des collatérales (3); précepte qui rendrait tout simplement la méthode inapplicable sur les seules artères où on l'ait appliquée jusqu'ici. Cette théorie de

(1) M. Belmas, connu par plusieurs autres inventions ingénieuses, a depuis longtemps abandonné la carrière médicale oti ses brillants débuts devaient lui présager un bel avenir.

(2) Dict. en trente vol., T. III, p. 37, 1833.

(3) Lisfranc. Des diverses méthodes pour l'oblitération des artères. Thèse de concours, 1834, p. 37.

72k COMPRESSION INDfRECTE.

l'oblitération par un caillot avait conduit M. Malgaigne à une idée que M. Leroy (d'Étiolles) lui disputa bientôt. Il s'agissait de comprimer l'artère en deux points, de manière à emprisonner, entre ces deux compressions voisines, un cylindre de sang que le repos ferait coaguler peu à peu (1). Je ne sache pas que cette idée théorique ait été mise à exécution. Dans sa note, M. Leroy parle, il est vrai , d'expériences faites sur les animaux ; mais la nature de ces expériences n'est pas indiquée , et il est difficile de se contenter d'une énonciation aussi vague. J'ai cité ces particularités pour prouver combien on s'était éloigné des principes si lentement et si laborieusement édifiés depuis le commencement du siècle. S'étonnera-t-on, dès lors, d'apprendre que la compression indirecte ait eu si peu de partisans et ait été si rarement appliquée jusqu'en 18Zi2?

Je n'ai trouvé dans les recueils qu'un très-petit nombre d'observations se rapportant à la période de 1825-18Zi2. 11 est permis de croire que ces faits n'ont pas été les seuls, et, par exemple, M. Cruveilhier m'a plusieurs fois parlé de son confrère et ami Belivier , ancien chirurgien des Quinze-Vingts, lequel, étant atteint d'anévrysme poplité, fut guéri par la compression de la fémorale. Le traitement fut très-long; le malade resta tout le temps au lit. L'instrument employé était le compresseur dit de Dupuytren, et de temps en temps on le changeait de place pour ménager la peau. Ce fait, qui s'est passé vers 1825 , est entièrement inédit , et , malgré l'absence de détails , j'ai cru devoir en dire quelques mots avant de parler des documents publiés.

On lit dans les Annales d'Omodei (2) que Gumano guérit en huit jours un anévrysme poplité par la compression de la fémorale. Le chirurgien italien s'était servi d'un compresseur analogue à celui de Dupuytren.

Peu de temps après , en 1829, M. Briggs obtint un succès plus remarquable encore. La ligature de la fémorale n'avait pas empêché un anévrysme poplité de récidiver au bout de six mois. Deux mois de compression indirecte conduisirent le malade à la guéri-

(1) Lisfranc. Thèse citée, p.59. — Acad. des sciences, 23 mars 1835. — Gaz. médicale de Paris, 1835, p. 202.

(2) Paolo Cimano. Storia d'an aneurisma popliteo guarito col mezzo délia compilessione. — Annali universali di meUicina. Milano, 1828, vil. Ll, p.'/û.

son (1). Ce fait, qui montrait à la fois l'impuissance de la ligature et l'efficacité de la méthode compressive, aurait dû faire une impression profonde ; on n'y fit pas même attention.

M. Bellingham a extrait d'un journal que je n'ai pu me procurer l'observation d'un malade atteint d'anévrysme fémoral , et guéri par la compression; mais cette compression fut surtout directe, c'est-à-dire appliquée sur la tumeur anévrysmale (2). La chose se serait passée en 1829. En 1830, M. Guthrie publia un fait tiré de la pratique de White , et relatif à une femme que la compression directe guérit d'un anévrysme poplité , après lui avoir fait courir d'assez graves dangers. Cinq jours après le début de la compression , les parties comprimées s'étaient gangrenées profondément (3). Malgré le résultat définitif, qui fut la guérison, M. Guthrie pensait que ce fait déposait contre la méthode compressive.

On voit que la compression indirecte perdait chaque jour du terrain. Deux ans plus tard , en 1832 , M. Cusack, chirurgien de Stevens' Hospital, à Dublin, la rejetait tout à fait, en se déclarant, au contraire, partisan delà compression directe (U).

Je passe sous silence une observation de Lynn, publiée £3ulement en 1846 , quoiqu'elle fût relative à un malade guéri en 1832. La compression avait été exercée sur tout le membre, puis sur la tumeur , et aussi sur l'artère. Quel avait été l'agent de la guérison? On ne pouvait le savoir (5). Même incertitude à l'égard de deux malades que Breschet et M. Nîchet soumirent à la fois à la compression directe , à la compression indirecte, à la réfrigération, etc., et, quoique dans les deux cas la guérison ait été obtenue, on n'en peut rien conclure relativement à la compression indirecte (6). M. Tyrrel, qui obtint la guérison de plusieurs anévrysmes traumatiques du pli du coude, associa également la compression directe avec la compression indirecte (7). Parlerai-je de ce malade qui eut le bonheur d'être guéri, par la méthode de

(1) Cas de Briggs, voy. plus haut, p. 569 et p. 577.

(2) Bellingham. On Ancuvism, etc. Lond., 18Y7, p. GU. — Prov. Med. Gaz., 1820, n* tth.

(3) Guthrie. On Discases of Art cries. Lond., 1830, in-8°, p. 142. [h) Bellingham. Loc. cit., p. 52. — Dublin Journal, 1832, vol. 1.

l5) Crisp. A Trcatisc on Discases of tke Blootl-Vessels. Lond., 1847, in-8°, p. 181.

(6) J'ai déjà parlé de ces deux faits dans le chapitre de la méthode d'Anel. Voy. plus haut pour le cas de Nichet, p. 55a et p. 563, et pour le cas de Breschet, p. 566 en note et p. 577.

(7) Dublin Journal, 1836, vol. VIII, p. 553-55'4.

Valsalva, d'un anévrysme de la partie supérieure de la crurale, et sur lequel , quelques mois avant , M. Faulcon avait comprimé l'aorte abdominale aussi souvent qu'il avait pu (1) ? Il me paraît certain que, dans ce cas, la compression de l'aorte avait été tout à fait étrangère à la guérison. Je me garderai bien d'ajouter à l'énumération précédente deux cas de guérison que Lisfranc dit avoir suivis (2). D'après la manière dont cet auteur s'exprime, il est clair* que ce n'est pas lui qui a donné des soins à ces deux malades, et il est plus clair encore qu'il ne parle que d'après des souvenirs éloignés. Je ne serais pas étonné, par conséquent, que Lisfranc eût fait allusion à quelques-uns des faits publiés à Paris avant 1820.

C'est-à-dire qu'en laissant de côté le fait inédit dont M. Cruveilhier m'a dit quelques mots , je n'ai pu trouver, dans la période de 1825 à 18^2, que deux observations tout à fait favorables à la compression indirecte: ce sont celles de Briggs et de Gumano. Pendant ce long espace de temps , les chirurgiens de notre pays semblent n'avoir guéri aucun malade. Plus on allait , et plus on devenait indifférent pour une méthode que les Français avaient créée, développée, perfectionnée, puis abandonnée un jour sans qu'on pût savoir pourquoi. Après l'indifférence vint l'oubli , et un oubli tellement profond , que le savant Dezeimeris , écrivant en 1837 un article, fort remarquable du reste, sur la compression des artères comme moyen thérapeutique , parla d'une foule d'affections où cette compression lui paraissait utile , sans faire de près ou de loin la moindre allusion aux anévrysmes (3). L'humanité était donc depuis longtemps privée des bienfaits de la compression indirecte , lorsque les chirurgiens irlandais reprirent et appliquèrent avec une heureuse habileté les préceptes que nos compatriotes avaient eu le tort de laisser tomber en désuétude. Grâce à eux cette utile méthode a définitivement pris racine dans la pratique , et l'on peut dire que si , dans cette question des anévrysmes , la chirurgie française a bien mérité de la science , la chirurgie irlandaise a bien mérité de l'humanité.

(1) Gaz. mêd. de Paris, 1836, p. 313.

(2) Lisfranc. Thèse de concours sur Y oblitération des artères, 1834, p. 38 et 40.

(3) Dezeimeris. Sur la compression des artères comme moyen thérapeutique dans l'Expérience, 25 nov. 1837, T. I, p. 67.

3° Période d'application ou période irlandaise.

Vingt ans s'étaient écoulés depuis l'époque où Charles Todd avait publié son mémoire sur le traitement des anévrysmes , et la compression indirecte n'était connue en Irlande que par les deux tentatives infructueuses que j'ai rapportées dans l'article précédent (1). Les deux succès posthumes obtenus par Duggan et par Todd lui-même n'étaient pas encore divulgués; les heureux résultats que la méthode compressive avait fournis sur le continent, déjà oubliés ou dédaignés en France, étaient entièrement ignorés de l'autre côté du détroit, de telle sorte que les chirurgiens de l'hôpital Richmond , à Dublin , traitaient invariablement par la ligature tous les anévrysmes externes.

Les choses en étaient là lorsqu'un malade, nommé Michel Duncan, atteint d'anévrysme poplité, fut admis, le 3 octobre 1842, à Richmond Surgical Hospital , dans le service de M. Edward Hutton (2). La tumeur, un peu plus grosse qu'un œuf de poule, s'accroissait assez rapidement, et il était nécessaire d'agir sans retard. La ligature de la fémorale fut [proposée ; le malade s'y refusa. Il fallut se résigner à n'employer que des moyens palliatifs : le membre fut placé dans la position horizontale; on appliqua sur la tumeur une compression directe. Mais l'anévrysme continua à croître, la compression devint douloureuse, et, au bout d'un mois , il fallut y renoncer. M. Hutton insista de nouveau pour décider le malade à se soumettre à la ligature. Il ne put y réussir.

L'obstination inintelligente de cet homme devint le point de départ de l'heureuse révolution que les chirurgiens irlandais ont accomplie. M. Hutton fit part de son embarras à ses collègues. Il songeait à la compression indirecte. Mais cette méthode ne lui était connue que par des insuccès , et il hésitait.

Or, on a vu plus haut que M. Adams avait gardé le souvenir d'un malade que Duggan avait guéri, en 1824, d'un anévrysme fémoral, en comprimant l'artère au-dessus de la tumeur à l'aide de l'appareil de Todd. Cet homme vivait encore : M. Adams , qui avait eu l'occasion de le voir plusieurs fois depuis sa guéri-

(1) Voy. plus haut, p. 704 et 705, obs. 35 et 36.

(2) Dublin Journal of Med. Science, may 1843, vol. 23, p. 36G. — Dublin Médical Press, may 3rd 1843. — Joliffe Tufnell. Practical Remarks on Oie Trealrncnl of Aneurism by Compression, Dublin, 1851, iu-8°, p. 27, and Plate II, fig. 2.

son (1), en parla à M. Hutton, et celui-ci résolut d'essayer sur son indocile malade la méthode qui avait fourni ce succès jusqu'alors inédit.

M. Hutton se servit d'un compresseur qu'il avait déjà employé pour comprimer l'artère fémorale dans le cas d'hémorrhagie secondaire. C'était un cercle de fer de 7 pouces de circonférence , faisant le tour de la cuisse, muni d'une contre-pelote large et fixe, et d'une pelote mobile et étroite (fig. 22). Cet instrument présentait, comme on voit, quelque ressemblance avec le collier de chien imaginé par Viricel, et avec le compresseur annulaire de Brûckner.

On essaya, pendant les premiers jours, de comprimer l'artère au tiers moyen de Fig> 22. la cuisse ; mais cette manœuvre ne put

compresseur annulaire être supportée. Après plusieurs tentatives de îiutton. , infructueuses , on se décida à appliquer la

( Ring Artery Compressor.) . , ., , „ . ,

compression sur le pli de l ame, et pour cela il fut nécessaire de modifier la pelote de l'appareil (2). Grâce à ce changement, la compression devint moins pénible; le malade put la supporter plusieurs heures de suite, tantôt trois heures, tantôt quatre, tantôt six. Chaque fois qu'on relâchait la vis, les pulsations reparaissaient; mais bientôt la tumeur devint plus ferme, moins volumineuse, et enfin elle cessa de battre tout à fait. Le traitement avait été commencé le 12 novembre 18^2; les pulsations disparurent définitivement le 28 ; la guérison avait donc été obtenue en seize jours.

Ce succès était des plus encourageants; et, quelques semaines après, M. Cusack, chirurgien de Stevens' Hospital, se décida à employer le même traitement sur un de ses malades.

41e Observation (Cusack) (3). — Anévrysme poplité. — Compression

indirecte. — Guérison.

John Lynch , âgé de 55 ans; anévrysmo poplité du côté gauche, traité au mois de janvier 1843. On appliqua d'abord pendant treize jours une compres-

(1/ Dublin Quarterly Journal, 1846, vol II, p. 111.

(2) Pour la description minutieuse de cet appareil et de sa pelote compliquée, voy. Tuf.nell, On tlie Treatment of Aneurism bij Compression. Dublin, 1851, in-8°, p. 28 et 29.

(S) Dublin Journal of MecU Science , ma y 1843, vol. XXUI, p. 366. — Dublin Mcd. Press, ma y 3s d 1843.

PÉRIODE IRLANDAISE. — GUSACK.

sion uniforme sur tout le membre ; puis , pendant dix-huit jours encore , on exerça sur la tumeur une compression directe. Ce fut très-douloureux et entièrement inutile. Le 22 février , un mois après le début de ce traitement , la tumeur ne présentait aucune amélioration. Alors M. Cusack , qui s'était depuis longtemps déclaré l'adversaire de la compression indirecte, ainsi qu'on l'a vu plus haut (4), invita M. Hutton à appliquer lui-même son instrument sur le malade. Cette application fut faite effectivement avec le plus grand soin; mais le malade souffrit beaucoup , il ne put supporter la pression plus d'une heure et demie. Le troisième jour on fit une innovation importante ; au lieu de serrer la vis jusqu'à cessation complète des battements de la tumeur , on se contenta d'une compression moins forte destinée à diminuer seulement la force des pulsations. Le malade cessa de souffrir ; mais trois jours après, la tumeur n'ayant encore subi aucun changement appréciable , le chirurgien se découragea , et remplaça l'appareil de M. Hutton par un simple bandage roulé.

Néanmoins la compression indirecte fut reprise le 4 6 mars. Cette fois, le traitement fut dirigé avec plus de persévérance et de précision. On commença par débarrasser le membre du bandage roulé qui était resté appliqué pendant toute la durée de la première tentative. A l'appareil insuffisant de M. Hutton , on substitua un appareil imaginé par M. Philip Crampton pour la compression spéciale de la fémorale au pli de l'aine dans un cas d'hémorrhagie consécutive à la ligature ; cet appareil, décrit en détail par M. Tufnell , à qui j'emprunte la fig. 23 , était sans doute très-analogue à celui dont M. Crampton s'était servi en 4 830 , dans un cas d'anévrysme fémoral , pour

exercer la compression immédiate sur l'artère fémorale dénudée par une incision (2]. M. Cusack l'appliqua avec soin , de manière à diminuer simplement la force des pulsations dans la tumeur (so as merely to lessen the impulse in the aneurism j , précaution sage qui permit au malade de supporter la compression sans trop de douleur , et de la conserver constamment. Le sixième jour , la tumeur était déjà plus dure , plus petite , et beaucoup moins pulsa-

Compresseur de Philip Crampton.

Fig. 25.

(1) Voy. plus haut, p. 725.

(2) Voy. plus haut, p. U98, observ. xm, l'observation du caporal Coulson, guéri par M. Ph. Crampton au moyen de la compression immédiate.

tile. Le lendemain , les pulsations disparurent pour toujours ; la compression, néanmoins, ne fut enlevée que deux jours plus tard. Les collatérales se développèrent promptement , et la guérison fut définitive.

M. Cusack avait ajouté à la compression indirecte un moyen qu'il est bon de noter ici. Il avait administré à son malade des préparations de digitale pendant toute la durée du traitement. Il se proposait simplement par là de remédier à quelques accidents qui existaient du côté du cœur ; mais plus tard on eut recours à la même médication, pendant l'application des moyens compressifs, dans le but raisonné de diminuer l'énergie des pulsations artérielles.

Le compresseur, dans le cas qui précède, avait été définitivement enlevé le 25 mars 18^3. Ce jour-là , précisément, un autre malade, nommé James Hayden, atteint d'un anévrysme poplité, fut admis à Saint- Vincent's Hospital, et placé dans le service de M. O'Bryen Bellingham. La compression indirecte fut encore employée ici , et donna un des résultats les plus remarquables qui aient jamais été obtenus (1).

M. Bellingham se servit d'un instrument semblable à celui de M. Grampton. La compression fut commencée le 3 avril, et enlevée le lendemain; elle fut appliquée de nouveau le 6 avril; le 7 , les pulsations s'arrêtèrent. Néanmoins on n'ôta l'appareil que quatre jours plus tard. Lorsque la tumeur cessa de battre, on calcula que l'application de la pelote n'avait pas duré, en tout, quarante-huit heures. Mais il n'en faut pas conclure, avec M. Tufnell, que la guérison ait eut lieu en moins de deux jours. Il est bien démontré aujourd'hui que la guérison a lieu par le dépôt graduel de couches fibrineuse* clans le sac ; ce dépôt, une fois commencé sous l'influence de la compression, peut très-bien continuer à s'effectuer quoique la compression soit enlevée. — En réalité, par conséquent, il faut dire que sur le malade de M. Bellingham la guérison a été obtenue en quatre jours. Béduit à ces proportions, le succès est encore assez éclatant , et ce [brillant résultat n'a pas été sans influence sur le triomphe de la méthode compressive.

Quelques jours plus tard, le 22 avril 1843, les trois observations

(1) Tufnell, toc. cit., p. 30. — Dublin Mcd. Press, may 3rd It&'ô. — Dublin Journal of Mcd. Se, july 1843, vol. XX11I, p. ft5£|.

de MM. Hutlon , Gusack et Bellingham furent communiquées à la Société chirurgicale d'Irlande. Une importante discussion s'ensuivit; les faits tirés de la pratique de Todd furent rappelés, et l'on peut dire que, depuis ce jour, le traitement des anévrysmes par la compression indirecte a définitivement prévalu à Dublin. La grande fréquence des anévrysmes en Irlande fournit des occasions multipliées d'appliquer cette précieuse méthode. En quelques années, il y eut un nombre imposant de succès, qui ne furent pendant longtemps contre-balancés par aucun revers. La compression indirecte triompha donc, en Irlande du moins, sans coup férir. Il n'y eut aucune résistance, et, si l'on discuta, ce ne fut pas sur la valeur de la méthode, ce fut sur la question de priorité. Je m'efforcerai tout à l'heure de faire à cet égard , la part de chacun ; mais je dois parler auparavant des modifications importantes qui s'introduisirent bientôt soit dans la pratique, soit dans les doctrines des chirurgiens irlandais.

La relation des trois premiers succès avait été faite à la Société chirurgicale d'Irlande le 22 avril 18^3, et le 3 mai suivant , le Dublin Médical Press en avait rendu compte. Quelques jours à peine s'étaient écoulés depuis cette époque, lorsqu'un charpentier, nommé Robert Hoey, entra à Jarvis-Street Hospital , le 9 mai 18^3, pour y être traité d'un anévrysme poplité dont la présence avait été reconnue un mois auparavant.

42e Observation (Harrison et Robert Hoey) (1). — Anévrysme poplité. — Invention du clamp. — Compression double et alternative. — Guérison.

Le cas était favorable pour l'emploi de la compression , et M. Harrison , chirurgien du service , n'hésita pas à faire profiter son malade des bienfaits de la nouvelle méthode. Malheureusement , — pe^t-être faut-il dire heureusement , — les résultats furent loin de répondre à son attente. La compression, poussée jusqu'au point d'arrêter les battements , ne put jamais être tolérée plus d'une heure de suite. Il fallait sans cesse relâcher le tourniquet pour lo serrer de nouveau quelques minutes plus tard. Obligé de manier lui-même son appareil , le malade , qui était du reste fort intelligent , reçut des instructions précises auxquelles il se conforma inutilement. Le dixième jour , une érosion des téguments parut sous la pelote , qui jusqu'alors avait été constamment placée au niveau de l'aine : pour sauvegarder la peau , il fallut

(1) Dublin Quarlerly Journal, IMG, vol, II, p. 121.

Fig. 2k.

Tourniquet de L'Estrange.

appliquer l'appareil à quatre pouces plus bas environ. Malgré cela , la tumeur s'accrut pendant les quatre jours suivants ; l'état général du malade s'altéra. M. Harrison prit le parti de consulter ses collègues , et il fut décidé qu'on lierait le lendemain l'artère fémorale.

Le résultat fourni jusqu'alors par la compression indirecte était fort peu encourageant , et cet échec , survenu dès le début de la méthode , en eût peut-être compromis la viabilité ; mais il advint qu'au jour fixé pour l'opération , le malade allait un peu mieux ; on renonça à la ligature; on reprit la compression ; l'anévrysme ne s'améliora point. On crut que cela dépendait de l'appareil. On le changea. On appliqua un instrument assez compliqué imaginé en 1 826 par M. L'Estrange pour comprimer la fémorale sur le pubis pendant la désarticulation coxo-fémorale {fig. 24), instrument bien moins gênant , mais en revanche bien moins précis que celui de M. Crampton.

Trente-cinq jours s'écoulèrent encore sans résultat. Le 4 juillet , après des tentatives qui avaient duré près de deux mois , la tumeur ne présentait aucune tendance à la guérison ; le chirurgien était découragé , et le malade, qui avait son idée, demanda sa sortie et l'obtint sans difficulté.

Rentré chez lui , Robert Hoey réfléchit sur son anévrysme , sur les phénomènes de la compression , et sur les inconvénients qu'il avait eu à subir.

Il commença par imaginer un instrument fort simple construit sur le même principe que l'étau des charpentiers. Il le construisit lui-même , et lui donna toute la précision désirable. Cet instrument , généralement connu aujourd'hui sous le nom de clamp , ce qui veut dire étau, n'était pas aussi nouveau qu'on a bien voulu le dire. Il ne différait guère du compresseur de Dupuytren , ni des instruments employés par Dubois et par Eschards ; il ressemblait surtout beaucoup au tourniquet anesthésique de James Moore (cornas- 25- parez la fig. 25 avec la fig. 48, p. 694). En tout Clamp de Bobevt Hoey. cas j Robert Hoey , le charpentier, ne peut être accusé de plagiat , et l'on ne saurait lui faire un reproche de son ignorance bibliographique. Il ne fit d'ailleurs que transporter dans l'arsenal chi-

rurgical un instrument dès longtemps usité dans sa profession. Par sa simplicité, sa légèreté , sa précision , par la facilité avec laquelle on pouvait, suivant les besoins , l'appliquer successivement sur les divers points de l'artère fémorale , le clamp était évidemment supérieur aux appareils usités jusqu'alors en Irlande. Il avait de plus l'avantage, et l'avantage très-grand, de pouvoir servir indistinctement pour tous les malades , pour le côté droit , comme pour le côté gauche , tandis que les autres appareils demandaient presque tous à être modifiés pour pouvoir s'adapter aux formes particulières de chaque individu. En faisant connaître cet utile instrument , Robert Hoey rendit donc un véritable service; mais il lui était réservé de rendre un service plus grand encore; il lui était réservé de laisser à la science autre chose qu'un instrument. Vaguement éclairé par les renseignements que son chirurgien lui avait fournis , et pressé par le désir de guérir sans affronter les douleurs et les dangers de la ligature , cet intelligent ouvrier découvrit le principe de la compression double et alternative de l'artère , exécutée avec deux instruments distincts.

Il construisit donc deux clamps et les appliqua lui-même sur sa cuisse à deux hauteurs différentes. Le supérieur fut placé à trois pouces au-dessous du ligament de Poupart , et l'inférieur au milieu de la cuisse. Chacun d'eux pouvait être changé de place quand le point comprimé devenait douloureux. Dès que la pression exercée avec l'un des instruments était trop pénible , ce qui arrivait environ au bout d'une heure , le malade serrait le second clamp et relâchait le premier. En alternant ainsi , il réussit , chose impossible pour lui auparavant , à maîtriser sans interruption le cours du sang. Une guérison complète , dont la chirurgie officielle avait dû désespérer , fut la récompense de ses ingénieux efforts (4).

Le charpentier Robert Hoey, personnage très-authentique, que la plupart des chirurgiens de Dublin ont pu voir et interroger depuis sa guérison , présente plus d'une analogie avec le serrurier apocryphe qui, au dire de Boyer, aurait inventé et le tourniquet d'Eschards, instrument si analogue au clamp, et sans doute aussi la méthode compressée tout entière. Singulière coïncidence entre une fable ancienne et une réalité récente ! Il y a ceci d'étrange dans l'histoire de la compression appliquée au traitement des anévrysmes, qu'un premier malade, l'abbé Bourdelot, cet agréable ignorant, comme disait la reine Christine, imagina pour luimême , au xvir siècle, une machine compressive devenue célèbre sous le nom de ponton , et réussit ainsi à se guérir par la com-

(1) Dublin Quarierly Journal, 18U6, vol. II, p. VA,

pression directe, d'un anévrysme traumatique du coude (1) ; qu'un second malade , celui de Lassus, inventa, de lui-même et pour lui-même, la méthode de la compression indirecte, à laquelle il dut la guérison d'un énorme anévrysme poplité, guérison constatée, en 1789, par Lassus et par ses collègues de l'École de médecine (2); et qu'un troisième malade, Robert Hoey, fabriqua le clamp et découvrit le principe de la compression double et alternative !

Disons enfin , par anticipation, qu'un quatrième malade, qu'un commissionnaire nommé Donohue, devait douze ans plus tard imaginer la compression digitale, et se guérir ainsi d'un anévrysme poplité à l'insu de son chirurgien (3).

Pour être juste, il faut dire que tout le monde n'a pas raconté de la même manière l'histoire de Robert Hoey. Jusqu'ici j'ai suivi la version de Xénophon : il y a encore la version d'Hérodote.

M. Rellingham, qui a quelque prétention à la priorité de la plupart des idées sur lesquelles repose actuellement la méthode de la compression indirecte, conteste que Robert Hoey ait eu recours à l'application simultanée de deux appareils de compression. Il se base sur un passage fort court du compte rendu de British Association. L'histoire du charpentier fut présentée à cette Société au mois d'août 18^3 , très-peu de temps après la guérison, et le procès-verbal de la séance ne fit pas mention des deux clamps (U). Ce procès-verbal, très-écourté, annonçait simplement, en trois lignes, que, le tourniquet de l'Estrange étant devenu insupportable, on avait appliqué une sorte de clamp inventé par le malade , et que la guérison s'en était suivie. Or, il est clair qu'une narration aussi abrégée devait être nécessairement fort incomplète, et que c'était abuser de l'interprétation, de nier tous les détails qui ne s'y trouvaient pas. D'un autre côté , M. Wilde, à qui j'ai emprunté l'observation, rédacteur très-sérieux d'un des recueils médicaux les plus estimés, avait vu Robert Hoey; il l'avait examiné et interrogé avec soin. Gomment croire qu'il eût osé inventer, à propos

(1) Voy. plus haut, p. 272.

(2) Voy. plus haut , p. 679 , observ. 25.

(3) Voy. plus loin, § V, observ. U9.

(ù) Proceedings of tlie Médical Section of Britisli Association for the yeav 1843. — Bellingham. Obs. on Aneurism, etc. Lond., 18'»7, in-12, p. 70 and 95.

d'un fait récent et notoire, une fable si facile à réfuter? La réfutation indirecte donnée par M. Bellingham prouve qu'il n'avait pas jugé convenable de prendre sur ce point des informations directes, ce qui eût beaucoup mieux valu. Mais à quoi bon discuter plus longtemps là-dessus ? Laissons M. Wilde réclamer pour Robert Hoey, qui s'en inquiète sans doute assez peu, et M. Bellingham réclamer pour lui-même , une idée acquise à la science depuis 1825, idée logiquement déduite alors de la physiologie pathologique des anévrysmes , et développée avec tant de détails dans la thèse de Guillier Latouche. Le procédé en question ne portera dans l'histoire ni le nom de M. Bellingham, ni celui de son pays; et le seul nom qui lui convienne, ainsi que je l'ai déjà prouvé , est celui de procédé de Belrnas.

Mais reprenons notre narration , interrompue par cette discussion oiseuse. Une année entière s'écoula sans que les chirurgiens irlandais eussent l'occasion de faire de nouvelles tentatives et d'obtenir de nouveaux succès; mais déjà leur méthode avait trouvé, à Londres, un partisan des plus influents dans la personne de Liston. Ce chirurgien célèbre avait traité et guéri, dans son service à University Collège Hospîtal, au mois de juillet 1843 et au mois de janvier 1844, deux malades atteints l'un et l'autre d'anévrysme de l'artère fémorale. Sur le premier malade , la compression avait duré cinquante-six jours; sur le deuxième , les choses avaient marché un peu moins lentement, mais il s'était produit des eschares sous les pelotes et les contre-pelotes (1). Quoi qu'il en soit, la méthode compressive comptait deux succès de plus, ce qui faisait six succès consécutifs depuis sa résurrection ; elle se présentait, par conséquent, sous les auspices les plus favorables. Mais pour quiconque analysait ces six observations et les confrontait entre elles , il devenait évident que les chirurgiens avaient agi pour ainsi dire au hasard, sans doctrine fixe, en procédant par tâtonnements. En un mot, le traitement avait été jusqu'alors plus empirique que scientifique. Pour assurer l'avenir de la méthode , il fallait qu'un homme , à la fois de science et de pratique, se chargeât de comparer les procédés ; de choisir, parmi

(1) The Lancet, 18a3-18M, vol. I, p. 105. — Tlie Lancet, 18M, vol. I, p. 2U. Cette seconde observation est très-défectueuse.

les idées émises jusqu'alors ; celles qui étaient conformes à la vérité; de les grouper, de les coordonner, et d'en faire une doctrine régulière. Cet homme, je suis heureux de le reconnaître, ce fut M. Bellingham.

Déjà, en 18Zi3, en publiant l'observation de James Hayden, son premier malade, M. Bellingham avait cru devoir ajouter de courtes réflexions sur le mode d'action de la compression indirecte (1). Quelques recherches historiques, très-incomplètes encore, lui avaient appris, chose jusqu'alors fort peu soupçonnée en Irlande, que cette méthode thérapeutique avait, depuis longtemps déjà , pris naissance sur le continent, qu'elle y avait donné des succès, mais que, le plus souvent, elle y était demeurée inefficace. Cherchant la cause de ces nombreux revers, il crut reconnaître que ses prédécesseurs, ceux du moins dont il avait consulté les publications, avaient appliqué les appareils compressifs d'une manière vicieuse, avec l'intention de supprimer totalement le passage du sang dans l'artère. Les vives douleurs, les érosions de la peau, les eschares et autres accidents qui avaient si souvent découragé les malades et les chirurgiens , lui parurent susceptibles d'être évités ou du moins atténués à l'avenir, à la condition de comprimer l'artère avec moins de force. La simple diminution de l'énergie du courant sanguin dans l'anévrysme devait suffire pour y provoquer le dépôt graduel de la fibrine jusqu'à complète oblitération du sac, et M. Bellingham se demanda même si cette compression partielle, qui avait déjà sur la compression totale l'avantage d'être moins douloureuse et moins dangereuse , n'avait pas, en outre , l'avantage d'être plus certaine et plus rapide dans ses résultats (2).

Ce fut seulement au mois de juin \SUU que M. Bellingham eut l'occasion d'appliquer les principes auxquels l'avait conduit l'analyse raisonnée des faits parvenus à sa connaissance.

43e Observation (Bellingham) (3). — Anévrysme poplité. — Invention du poids compresseur. — Compression double et alternative. — Guérison très-prompte.

Le nommé James Hayden, ce même malade que M. Bellingham avait

(1) Dublin Journal of Med. Science , july 18£i3 , vol. XXill, p. &60.

^2) Dublin Journal of Med. Science , vol. XXUI, p. ^05.

(3) Dublin Journal of Med. Science, vol. XXVI, p. 2^8, nov. 1844.

guéri, quinze mois auparavant, d'un anévrysme du jarret droit, rentra à Saint Vincent's Hospital le 20 juin 1844, pour un nouvel anévrysme développé sur le tiers inférieur de l'artère fémorale gauche. La compression fut exercée d'abord sur le pli de l'aine , à l'aide de l'appareil de M. Crampton. On serrait et on relâchait alternativement la vis pour soulager le malade. Le troisième jour la vis se dérangea. C'était un dimanche : les ateliers étaient fermés , et il fallut imaginer un autre moyen compressif pour ne pas perdre le bénéfice obtenu pendant les jours précédents. M. Bellingham plaça sur l'artère , au pli de l'aine, la pelote d'un tourniquet ordinaire, et fit reposer sur cette pelote un poids de quatre livres. Le malade , couché sur le dos, maintenait lui-même ce poids pour l'empêcher de glisser, et, au besoin, il y joignait une pression légère exercée avec ses propres mains. Le lendemain on substitua un poids de sept livres au poids de quatre livres ; ce poids fut suspendu à une corde attachée au ciel du lit. Le malade, dont les mains étaient ainsi devenues libres, fut très-satisfait de cet appareil fort simple, et le trouva bien préférable à celui qu'on avait employé jusqu'alors. Telle fut l'origine du poids compresseur qui a, depuis lors, été souvent mis en usage.

Les jours suivants, il y eut quelque amélioration; mais la cure marchait fort lentement, parce que le poids se dérangeait souvent pendant que le malade dormait. Le 15 juillet on appliqua au-dessous de l'aine un clamp construit sur le modèle de celui de Robert Hoey ; mais on fut souvent obligé de relâcher cet instrument et de revenir à l'usage du poids compresseur.

Enfin, le 8 août (1), on se décida à appliquer la compression double et alternative. Le premier clamp étant mis en place, un second clamp, construit sur un plus grand modèle, vint comprimer l'artère sur le pubis. Les deux vis devaient être alternativement serrées et relâchées. Cette manœuvre fut commencée à trois heures de l'après-midi. A minuit, c'est-à-dire au bout de neuf heures seulement, le malade ayant relâché les deux vis à la fois , reconnut avec joie que les pulsations avaient cessé. Le lendemain, à la visite , on constata bien nettement cet heureux résultat. Les battements ne reparurent plus, la guérison fut définitive, et il fut bien démontré que , là où la compression simple, continuée pendant quarante-trois jours, n'avait obtenu qu'une amélioration légère , il avait suffi d'appliquer pendant neuf heures la compression double pour oblitérer complètement la tumeur anévrysmale.

La supériorité de la compression double et alternative fut ainsi mise en évidence , et, depuis lors, M. Bellingham s'en déclara

(1) Le tcxie du Dublin Journal dit le 3 août; mais c'est une faute d'impression, ainsi que cela résulte déjà d'une lecture attentive, et ainsi que le confirme la relation abrégée que M. Bellingham a donnée rie ce fait dans son livre [On Ancurism, p. 71). Je signale cette faute d'impression qui a fait croire à quelques personnes que la guérison n'avait été obtenue que six jours après l'application de la double compression. \

partisan pour tous les cas où la situation de l'anévrysme permettait de placer deux appareils entre la tumeur et la racine du membre.

Cette importante observation , jointe à de nouvelles études historiques, permit à M. Bellingham d'arriver à une théorie fort claire et réellement satisfaisante sur le mode d'action de la compression indirecte, sur les indications qu'elle était appelée à remplir et sur la physiologie pathologique des anévrysmes traités de la sorte. Plusieurs discussions qu'il soutint avec succès devant la Société chirurgicale d'Irlande , plusieurs articles insérés par lui dans les journaux de médecine de Dublin, et couronnés par la publication de son important ouvrage sur le traitement des anévrysmes par la compression, firent définitivement pénétrer dans l'esprit de tous ceux qui voulurent se donner la peine d'étudier la question, une doctrine fort simple, propre à guider désormais les chirurgiens dans l'application de la compression indirecte, et à leur éviter les tâtonnements et les fausses manœuvres, qui avaient si souvent, jusqu'alors, compromis le succès de la méthode. Faire triompher la vérité, la mettre à la portée de tout le monde, l'entourer de preuves saisissantes, assurer en un mot la stabilité d'un progrès important, ce sont là des titres réels à la reconnaissance des hommes. Ces titres, M. Bellingham les possède incontestablement, et son nom restera toujours attaché à l'histoire du traitement des anévrysmes. Pourquoi faut-il qu'il ait gâté une si belle cause, en refusant à ses prédécesseurs l'hommage dû à leurs efforts et à leurs découvertes ?

Déjà le rédacteur du Dublin Quarterly Journal (1) lui a reproché amèrement d'avoir méconnu la portée des travaux de Todd. Ces reproches étaient fondés ; mais combien ils seraient devenus plus graves, si le contradicteur cle M. Bellingham eût fait abstraction du sentiment national, et eût interrogé l'histoire de la chirurgie étrangère! Pour nous, qui avons suivi pas à pas l'origine et le développement des idées sur lesquelles repose aujourd'hui la méthode compressée, nous ne pouvons accorder à M. Bellingham d'autre invention que celle d'un appareil d'assez médiocre importance : nous voulons parler du poids compresseur. Briïckner,

(1) Dublin Quarterly Journal, 18'-i6, vol. II, p. 108.

Eschards, Dubois, Dupuytren, beaucoup d'autres encore, et, par-dessus tous, M. Belmas, dont Guillier Latouche nous a transmis la précieuse doctrine , ont devancé M. Bellingham. Le principe de la compression incomplète ou partielle, le mécanisme de la guérison par oblitération du sac sans oblitération de l'artère au niveau du point comprimé, enfin, le procédé, j'ose dire la méthode , de la compression exercée d'une manière continue avec plusieurs appareils alternativement serrés et relâchés , tout cela a pris naissance sur le continent avant 1825, et les détails dans lesquels je suis entré en traçant l'histoire de la période française, me dispensent d'insister ici sur ces questions de priorité.

La tâche historique que je me suis imposée touche à sa fin. Au mois de février 1845, la compression indirecte, appliquée au traitement des anévrysmes [Mplités ou 'fémoraux, avait déjà été employée 12 fois en deux années, et avait fourni 12 guérisons. Huit de ces guérisons avaient été obtenues par des chirurgiens de Dublin. Les 4 autres s'étaient produites en Angleterre, car déjà la méthode nouvelle avait gagné la métropole (1). — Au mois d'août 1846, le nombre des cas du même genre s'élevait à 23 (2), et, à l'exception d'un seul malade sur lequel M. Harrison, de Bristol, avait pratiqué la ligature après quinze jours de compression infructueuse (3) , tous les autres avaient dû à la seule compression l'oblitération de leur anévrysme. L'un d'entre eux , il est vrai, avait succombé, treize jours après le début de la compression, à un érysipèle développé sous la pelote du clamp; mais, même dans ce cas malheureux et jusqu'alors unique, l'autopsie avait prouvé que la cavité de l' anévrysme était presque entièrement effacée par de solides dépôts de fibrine (4). — Au mois de mars 1851, M. Tufnell publia le relevé de 39 cas traités par la compression , depuis 1842 , dans la seule ville de Dublin : 30 guérisons complètes , 1 cas où l'anévrysme avait été rendu définitivement stationnaire , 5 cas où la compression, reconnue insuffisante , avait cédé la place à une opération constamment curative,

(1) Dublin Journal of Médical Science, 18A7, vol. XXVII, p. 165.

(2) Dublin Quarlerly Journal, august 1846, vol. II, p. 129. — Vingt-neuf observations figurent sur ce tableau, mais six d'entre elles étant antérieures à la renaissance de la compression indirecte en Irlande, je n'ai pas cru devoir les faire entrer en ligne de compte.

(3) London Médical Gazette, ociober 3rd 1845, vol. XXXVI, p. 966.

{U) Cas de Bellingham, voy. Bellingham, On Compression in Aneurism, p. 81 and 130.

2 cas de mort par suite d'une affection du cœur antérieure au traitement, 1 seul cas, enfin, déjà mentionné plus haut, où la mort avait été la conséquence d'un érysipèle , tels étaient les magnifiques résultats de la pratique moderne. Ces chiffres parlaient d'eux-mêmes; et quelque incomplet, quelque imparfait même que fût le livre de M. Tufnell, il contribua beaucoup à vaincre la répugnance de quelques chirurgiens anglais restés jusqu'alors fidèles à la ligature.

Le méthode compressive ne rencontra d'opposition sérieuse qu'à Édimbourg. M. Syme , dès l'origine , se prononça énergiquement contre elle ; et quoiqu'il lui eût dû la guérison d'un anévrysme de la main, guérison.obtenue en vingt-quat7*e heures à l'aide d'un petit ressort appliqué sur l'artère radiale (1) , il continua à la déclarer très-inférieure à la ligature, à la qualifier de méthode infidèle, douloureuse, longue et dangereuse, et à prétendre que la ligature de l'artère fémorale ne donnait jamais lieu au moindre accident. — Cette aveugle résistance à l'évidence et au progrès ne réussit pas à donner le change aux autres chirurgiens écossais. M. Miller, dans un traité classique publié en 1850 à Édimbourg (2), se prononça ouvertement en faveur de la compression. — Aux arguments généraux de M. Syme, il répondit par des chiffres précis. Sur 29 cas d'anévrysmes fémoraux ou poplités traités dans la Grande-Bretagne pendant la seule année 18^6, et relevés par lui avec soin, M. Miller avait trouvé 25 guérisons complètes, et U cas où la compression, restée sans résultat, avait fait place à une autre opération. Mettre ces chiffres à côté des funèbres statistiques de la ligature, c'était porter le coup de mort à cette dernière méthode, et aujourd'hui, en effet, on peut dire que dans toute la Grande-Bretagne la compression indirecte est devenue la méthode générale dans le traitement des anévrysmes, tandis que la ligature est réservée seulement pour les cas où la compression échoue , et pour ceux où il est impossible de l'appliquer.

Pour s'en assurer, il suffit de parcourir les journaux anglais publiés pendant le dernier trimestre de 1853. En quelques semaines, le journal The Lancet et le Médical Times ont publié 25 observations d'anévrysmes, relatives à des malades traités

(1) Montlliy Journal, 1851. — Archives gén. de médecine, Ue série, 1851, T. XXVII, p. 268.

(2) Miller. Principles ofSurgcry. Edinburgh, 1850, in-8°, p. 582.

depuis peu ou encore en traitement dans les hôpitaux de Londres. Sur ces 25 cas, la compression a été employée 23 fois (1). Treize malades ont été complètement guéris. Un autre, dont la guérison était très-avancée , était encore en traitement à l'époque où l'observation a été publiée. Neuf fois la compression a été sans résultat , et l'on a fini par pratiquer la ligature. Parmi les malades de cette dernière catégorie, cinq ont parfaitement guéri; le sixième a eu une gangrène des orteils, et a guéri encore; le septième a survécu , mais son anévrysme a continué à battre ; les deux derniers , enfin , ont succombé par suite de l'opération.

Ces résultats sont moins brillants, sans aucun doute, que ceux dont la chirurgie irlandaise a doté la science. Est-ce parce que les journaux de Dublin, dans leur enthousiasme pour la compression, enregistrent plus volontiers les succès que les revers ? Ou ne serait-ce pas plutôt, ainsi que le prétend le Dublin Médical Press (2), parce que les chirurgiens anglais se découragent trop vite, et parce que beaucoup d'entre eux ne sont pas encore suffisamment habitués aux détails si délicats du traitement par la compression ? J'admets volontiers l'une et l'autre explication. Mais je reviendrai plus loin sur la question des résultats généraux de la méthode nouvelle. J'ai voulu seulement montrer ici que cette méthode avait réussi à supplanter la ligature dans toute la Grande- Bretagne.

La chirurgie américaine , malgré son attachement bien connu pour la ligature, a cédé, elle aussi, à l'évidence des faits. Je n'ai pu me procurer la collection de tous les journaux de médecine publiés aux États-Unis depuis dix ans; mais ceux que j'ai parcourus ont suffi pour me prouver que la compression a heureusement franchi l'Atlantique, et a déjà donné de nombreux succès dans le nouveau monde. Dès le commencement de 1847, M. Rodgers, chirurgien de New-York's Hospital, guérit sans accidents un nègre atteint d'anévrysme poplité (3). Un appareil à trois pelotes, placé sur le trajet de l'artère fémorale, suivant le procédé de Belmas, ne donna aucun résultat pendant trois semaines; mais on

(1) Médical Times and Gazette, november 12th. 1853, p. 501.

(2) Dublin Médical Press, 16 nov. 1853.

(3) Transactions of tfie American Med. Association, vol. 1, 1848, p. 160.

finit par s'apercevoir que le malade, inintelligent ou indocile, relâchait toutes les vis dès qu'on le laissait seul. On prit le parti de le garder à vue , et trois jours plus tard les pulsations avaient cessé. Au mois de septembre suivant, M. Watson, dans le même hôpital , guérit en soixante-huit heures , avec un appareil à deux pelotes, un énorme anévrysme fémoral (1) ; et, exactement à la môme époque, M. Mûtter, de Philadelphie, réussit par le même procédé' à oblitérer un anévrysme poplité (2). Les appareils usités en Amérique étaient loin cependant d'offrir la perfection de ceux que les chirurgiens irlandais mettaient en usage. Plus d'une fois il arriva que la compression devint intolérable pour les malades, et M. Knight, de New-Haven, dans un cas de ce genre, fut réduit à employer un expédient qui mérite d'être rapporté. 11 s'agissait d'un volumineux anévrysme poplité développé sur un mulâtre. Pendant dix jours, on essaya vainement tous les tourniquets et toutes les machines que l'on put se procurer. Jamais le malade ne put supporter leur action pendant plus d'une heure. Avant de se décider à employer la ligature, M. Knight voulut essayer la compression exécutée avec la main. Il convoqua un nombre suffisant de médecins qui consentirent de grand cœur à le seconder. La compression, exercée avec le pouce sur la branche du pubis, fut commencée un jour à trois heures de l'après-midi. Toutes les demi-heures , quand l'opérateur était fatigué, un autre chirurgien prenait sa place. Au bout de quarante heures, les pulsations avaient disparu ; on laissa le malade en repos, et la guérison fut définitive (3).

Un diminutif du procédé précédent fut mis en usage à deux reprises par M. I.-R. Wood, chirurgien de Bellevue Hospital, à New-York {U). Pour appliquer la compression double et alternative, ce chirurgien commença par placer le compresseur dit de Dupuytren sur le milieu de la cuisse. Un aide restait constamment auprès du malade. On serrait d'abord la vis du compresseur. Lorsque la douleur devenait trop vive, l'aide saisissait la fémorale sur le pubis et la comprimait avec le pouce. Le compresseur était alors relâché, le malade se reposait quelques instants, et bientôt après on serrait de nouveau la vis. Employé dans deux

(1) Loc. cit., p. 167. — (2) Loc. cit.. p. 168. — {5)' Loc. cit., p. 169.

(h) Transactions of Amer. Med. Association. Philadelphie, 1851, vol. IV, p. 236.

cas d'anévrysme poplité, ce mode de traitement donna deux succès, mais il est douteux qu'il puisse devenir usuel.

Je signale encore un anévrysme fémoral guéri en douze heures à l'aide de deux compresseurs, par M. Watson, de New-York Hospital. La compression avait été très-énergique et très-douloureuse ; pour soulager le malade, on lui avait, à plusieurs reprises, fait respirer de l'éther (1).

On le voit, l'Irlande, l'Écosse, l'Angleterre, l'Amérique, ont fourni depuis quelques années un large contingent à la méthode compressive. Par une opposition regrettable, une indifférence assez difficile à expliquer a accueilli jusqu'ici cette méthode sur le continent européen. Le Journal de chirurgie de M. Malgaigne avait pourtant publié, dès le mois de mars 1845, un mémoire de M. Giraldès, sur ce sujet (2). La relation des guérisons récemment obtenues en Irlande, et le résumé de quelques-uns des faits plus anciens dus à Dubois, Viricel, Dupuytren et Cumano réussit à peine à fixer l'attention de nos compatriotes. Plus d'un ouvrage classique, publié en France depuis cette époque, garda un silence complet ou presque complet sur la renaissance de la méthode compressive. En 1851 , on lut avec intérêt l'analyse intéressante et la sage critique que M. Follin inséra dans les Archives générales, sur les travaux récents des chirurgiens irlandais (3) ; mais personne, à ma connaissance, ne chercha à faire profiter les malades des avantages d'une méthode qui avait fourni à l'étranger des succès si nombreux et si authentiques : la France, qui avait pourtant créé cette méthode, devait être une des dernières à en ressentir les bienfaits.

Si l'on cherche les motifs d'une aussi fâcheuse indifférence, on les trouve peut-être dans cette tendance de l'esprit français qui nous porte si souvent à dédaigner les innovations d'origine étrangère ; on les trouve encore dans le mouvement d'idées qui a concentré, depuis une douzaine d'années, toute l'attention des chirurgiens sur le traitement des anévrysmes par la galvanopuncture d'abord, puis par les injections de perchlorure de fer.

(1) hoc. cit., vol. IV, p. 235.

(2) Giraldès. De la compression dans le traitement des anévrysmes poplités. — Dans Journal de chirurgie de Malgaigne, 1845, T. III, p. 65.

(3) Follin. Du traitement des anévrysmes par la compression. — Dans A rchives génc* raies de médecine, nov. 1851, fte série, T. XX VII, p. 257.

lUk COMPRESSION INDIRECTE.

Mais il y a une autre cause plus importante que les précédentes , cause par suite cle laquelle la chirurgie française a déjà , une première fois, failli perdre un de ses plus beaux titres de gloire, en laissant inscrire le nom de John Hunter à la place de celui d'Anel dans l'histoire de la ligature : je veux parler de la rareté des anévrysmes dans notre pays, de leur fréquence dans la Grande-Bretagne. Pour la compression indirecte comme pour la ligature pratiquée suivant la méthode d'Anel, il est arrivé que les idées françaises sont allées se développer et fructifier de l'autre côté du détroit, et qu'elles en sont revenues mûries par l'expérience et sanctionnées par les faits. Sachons donc recevoir aujourd'hui de l'Irlande la méthode compressive, comme nos devanciers ont reçu de l'Angleterre la méthode d'Anel. Oublions, dans l'intérêt des malades, que ce nouveau progrès nous vient d'une contrée étrangère; ou plutôt souvenons-nous, dans l'intérêt de la vérité, qu'il est réellement de création française.

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