PROCÉDÉ D'AÉTIUS
selle. Ses successeurs n'opérèrent plus que les anévrysmes du pli du coude. Désormais, en effet , l'opération était subordonnée à la possibilité de lier préalablement l'artère à une notable distance au-dessus du sac , et le défaut de connaissances anatomiques rendait très-difficile l'exécution de cette première ligature. Seule l'artère numérale, à cause de sa position superficielle le long du bras , parut accessible à des chirurgiens qui n'avaient d'autre guide que les pulsations artérielles. On se résigna donc à n'opérer que les anévrysmes du pli du coude, et voici comment Aétius , compilateur du ve siècle, décrivit cette opération (1) :
« Quant aux anévrysmes du pli du coude , nous les opérons ainsi : nous marquons d'abord supérieurement le trajet de l'artère à la partie interne du bras , entre l'aisselle et le coude , puis nous faisons une incision longitudinale à trois ou quatre travers de doigts au-dessous de l'aisselle , là où l'artère est le plus facile à sentir avec le doigt ; nous dénudons peu à peu ce vaisseau, nous l'isolons des parties environnantes, nous le soulevons avec un crochet mousse, nous le lions avec deux fils et nous le coupons entre les deux ligatures. Alors , n'ayant plus à craindre l'hémorrhagie , nous incisons la tumeur au pli du coude, nous évacuons les caillots, nous cherchons l'artère, d'où le sang est sorti; après l'avoir trouvée, nous la soulevons avec un crochet , nous la lions et nous la coupons comme la précédente. »
Ceux qui ont écrit jusqu'ici l'histoire des anévrysmes ne connaissaient pas les travaux d'Antyllus ; ils ont cru qu' Aétius était l'inventeur de la méthode de l'ouverture du sac , et l'ont désignée sous le nom de méthode d 'Aétius. J'espère qu'à l'avenir on ne commettra plus cette erreur. Aétius a tout au plus inventé le procédé qui consiste à lier l'artère au-dessous de l'aisselle avant d'ouvrir le sac, et cela même me semble fort douteux. Cet auteur, ou plutôt ce compilateur, n'a aucune originalité. Il écrivait au Ve siècle, en pleine décadence, et c'était un peu tard pour avoir une idée ; d'ailleurs, il ne se donne nulle part comme l'inventeur du procédé. Il dit : nous faisons, nous opérons , mais cela ne prouve rien : c'était le style descriptif de l'époque; et on retrouve ces mêmes expressions dans le chapitre de l'anévrysme que Paul d'Égine copia plus tard, à peu près textuellement, dans la chi-
(1) Aétius. Contractée ex veteribas medicinœ Tetrabiblos. Tetrab. IV , sermo III , cap. X. — Dans Artis medicœ Principes d'Henri Estienne. Paris? 1567, :n-fol., col. 7AG, C.
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rurgie d'Àntyllus ou dans la collection d'Oribase. Après ces réserves faites, je ne refuserai pas de donner au procédé qui précède le nom de procédé d'Aétius, parce qu'après tout c'est Aétius qui nous en a conservé la description (1).
Depuis le ve jusqu'au xvir siècle, l'opération de l'anévrysme ne fut l'objet d'aucune modification nouvelle; tout le monde, il est vrai, parle d'un progrès réalisé par Paul d'Égine, au commencement du vne siècle , comme si un progrès quelconque , comme si une idée bonne ou mauvaise avait pu naître à cette époque néfaste, où l'ignorance et la barbarie étendaient leurs voiles sur l'intelligence humaine. Paul d'Égine , simple plagiaire , ayant à choisir entre le texte d'Antyllus et celui d'Aétius , opta pour le premier, le copia presque mot pour mot , sans dire où il l'avait pris , et trouva toutefois le moyen de faire un contre-sens , ainsi qu'on l'a déjà vu (2). C'est pourquoi on a donné le nom de Paul d'Égine aux deux procédés qui appartiennent à Antyllus. On a dit qu' Aétius avait créé la méthode de l'ouverture du sac pour les anévrysmes du pli du coude ; que Paul d'Égine l'avait simplifiée, mûrie , développée ; qu'il l'avait rendue applicable aux autres anévrysmes de la tête et des membres. Ce sont là autant d'erreurs. L'opération de l'anévrysme, loin de se perfectionner à cette époque , subit le sort commun de toutes les choses de l'art et de la science : née la veille de la décadence , elle alla en se dégradant, en se rétrécissant de plus en plus; créée par Antyllus, pour être appliquée à un grand nombre d'anévrysmes , nous la trouvons déjà, au ve siècle, restreinte au seul cas particulier des anévrysmes du pli du coude. Il en fut ainsi pendant tout le moyen âge. Les Arabes, les Arabistes, suivirent le précepte d'Aétius, mais non son procédé; comme lui, ils ne s'occupèrent que des anévrysmes du pli du bras ; mais la ligature préalable de l'artère
(1) Sprengel , dans son déplorable chapitre de VAnèvrysme, attribue à Philagrius l'invention du procédé décrit par Aétius. Mais Philagrius est simplement l'auteur du chapitre du Ganglion, qui précède immédiatement dans les œuvres d'Aétius le chapitre de VAnèvrysme. Je m'empresse d'ajouter que Sprengel n'a pas compris le premier mot de l'opération qu'il attribue à Philagrius ( Sprengel. Histoire de la médecine, tr. fr. Paris, 1815, in-8°, T. VII, p. 335 ).
(2) Voy. plus haut, p. 205. Comparez le texle d'Antyllus avec Paul d'Égine, Dere medicâ, )ib. VI, cap. XXXVII. — Voy. la Chirurgie de Paul d'Égine, édit. gréco-française, par René Briau. Paris, 1855, in-8°, p. 181. Je me plais ici à citer cette belle édition ; M. Briau a rendu à la science un véritable service, en restituant et collai ionnant sur dix-neuf manuscrits le tPNte altéré de Paul d'Égine.
PROCÉDÉ DE GUILLEMEAU. 209
humérale était déjà trop difficile pour eux. Ils revinrent donc au premier procédé d'Antyllus, dit de Paul d'Égine, ou plutôt ils conseillèrent d'y revenir ; car, peu à peu , cette opération fut à son tour jugée trop difficile : elle tomba à peu près complètement en désuétude (1) , et il arriva même un moment où beaucoup d'auteurs de chirurgie cessèrent tout à fait d'en parler. Après la Renaissance, l'opération de l'anévrysme, toujours restreinte au cas particulier des anévrysmes du coude, rentra graduellement dans la pratique ; pendant tout le xvr siècle, on suivit le premier procédé d'Antyllus, c'est-à-dire l'incision précédée de la double ligature ; puis on secoua le joug de l'antiquité et on commença à chercher des procédés nouveaux.
Le signal fut donné par Guillemeau, qui crut pouvoir se dispenser de la ligature inférieure (2). Ce procédé est très-défectueux. Le bout inférieur, libre de toute étreinte , ouvre un large passage aux hémorrhagies consécutives. Cet accident, à ma connaissance, n'a été observé que deux fois (3); mais le procédé de Guillemeau, bien qu'accepté par Dionis, puis légèrement modifié par Keyslère, et appliqué par lui, en 17^4, au traitement des anévrysmes poplités, n'a été exécuté que très-rarement, et quelques succès isolés ne prouvent rien lorsqu'il s'agit d'une chose aussi capricieuse que l'hémorrhagie consécutive (4).
L'invention du tourniquet, faite par Morel en 1674, au siège de Besançon , donna lieu à une modification beaucoup plus importante, et permit à l'opération de l'anévrysme , inaccessible jusqu'alors à la plupart des chirurgiens , de pénétrer dans la pratique usuelle. Le tourniquet fournissait un moyen d'arrêter le cours du sang pendant la durée des opérations. On put dès lors prendre l'habitude d'ouvrir les tumeurs du premier coup, et cette manœuvre, devenue sans danger, facilita beaucoup la recherche
(1) Rhazès proscrivit même tout à fait l'opération de l'anévrysme. Après avoir décrit tant bien que mal l'opéraiion d'Antyllus, il ajouta : Dico ego jubeo quod non fiât hœc curatio omnino.
(2) Jacques Guillemeau. Œuvres de chirurgie. Rouen , 1649, in-fol., p. C99. Les opérations de chirurgie, chap. VI. La lre édit. est de 1594. Voy. plus loin , chap. XVII , § 2.
(3) Cas de Saviard, dans Observations de chirurgie. Paris, 1702, in-12, p. 157, à la suite de la 32« observ. — Cas de Guérin, de Bordeaux, en 1786, dans Journal dit de Sédillot, an V du la République, T. I , p. 196.
(4) Le procédé de Guillemeau fut encore appliqué avec succès par Briot, dans un cas d'uiiévrysme de l'artère radiale. Briot, Essai sur les tumeurs formées par le sang artériel Paris, sans date (entre 1801 et 1804), in-8°, p. 100, en note.
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ultérieure et la ligature des deux bouts de l'artère. A partir de ce moment, l'opération de l'ouverture du sac fut définitivement constituée : on avait enfin trouvé le procédé qui était appelé à survivre, et qui mériterait encore aujourd'hui de recevoir la préférence, si l'on se décidait à appliquer la méthode de l'ouverture du sac. Je le décrirai tout à l'heure; mais, auparavant, je dois faire connaître d'autres modifications qui n'ont joui que d'une vogue passagère.
Depuis la découverte de la circulation , les chirurgiens ne se décidaient qu'avec la plus vive répugnance à lier les artères. Ne connaissant pas encore les riches ressources de la circulation collatérale, ils craignaient toujours de produire la gangrène; et Heister encore, en plein xvme siècle, s'imaginait qu'une anomalie artérielle pouvait seule rendre compte des cas où la ligature de la fémorale, ou celle de l'humérale au milieu du bras, n'avait pas été suivie de la mortification du membre (1). Cette crainte incessante et exagérée de la gangrène fit naître l'espérance de guérir l'anévrysme sans oblitérer l'artère correspondante. De là naquirent trois procédés qui , comme on le devine , manquèrent tout à fait leur but.
Le premier de ces procédés consistait à fendre la tumeur après avoir comprimé l'artère à la racine du membre, puis à mettre sur le tronc de l'artère un petit bouton de vitriol gros comme un pois et enveloppé de coton ; on tamponnait la plaie et on soutenait le tout par un bandage. Ce procédé, au dire d'Etmuller, fut inventé en France (2) , et Lancisi le décrivit avec éloges sous le nom de méthode française (3). Ces auteurs ne disent pas si l'application du vitriol faisait ou non oblitérer l'artère. Il serait possible que ce procédé eût été surtout imaginé pour diminuer les chances de l'hémorrhagie consécutive ; mais les écrivains ultérieurs furent plus explicites, et Asman lui-même, en 1773, croyait encore que
(1) Widmann. De genuum structurel, eorumqae morbis , Diss. inaug. praes. Heislcr. Helmstadt, YJhh , dans Th. chirurg. fie Haller, T. IV, p. 529, \n-hn ($ 77).
(2) Michel Etmuller. Nouvelle chirurgie médicale et raisonuée , tr. fr. Lyon , 1631 , in-12, p. 148. L'usage du vitriol est bien antérieur au XVIIe siècle, car il en est question dans la Chirurgie de Pierre de Largelata (Cirurgia magistri Pétri de Largelata , lib. I, tract. IV, cap. XIII, de Emborismate. Venise, 1497, in-fol. goih. , p. 2&, verso, col. 2). Largelala conseille d'ouvrir le sac et de le remplir de poudre de ebaux et de vitriol.
(3) Lancisi. De Aneurysmalibus , prop. XIV, dans la collection de Lauth sur les anévrysmes. Strasbourg, 17S.r>, m-U°, p. 23.