CAUSTIQUES
Le 4ermars, l'eschare se sépara tout à fait, laissant une cavité large et profonde, au fond de laquelle on apercevait les tronçons des nerfs du plexus brachial. L'abondance de la suppuration , et la douleur provoquée par ces cautérisations innombrables, avaient tellement épuisé le malade, qu'il ne pouvait même plus se retourner dans son lit. Néanmoins, cette immense plaie se remplit de granulations. L'appétit, le sommeil et bientôt les forces revinrent. Le 24 mars, l'opéré put commencer à se lever, et le 26 avril , lorsqu'il quitta l'hôpital , la cicatrisation était presque achevée.
Le membre supérieur était paralysé ; les artères du bras et de l'avant-bras ne présentaient aucun battement.
Ce succès presque inespéré semble favorable à la méthode do la cautérisation; mais il ne faut pas en exagérer la signification. La guérison a été achetée au prix d'hémorrhàgies effrayantes, de douleurs énormes et d'une suppuration qui a failli emporter le malade. La paralysie du membre thoracique ne doit pas être attribuée à l'action du caustique; elle existait déjà le jour do l'accident, parce que le coup de couteau qui avait ouvert l'artère sous-clavière avait en même temps coupé les nerfs du plexus brachial; mais il est clair que l'action aveugle des caustiques ne peut pénétrer jusqu'à l'artère sans atteindre le nerf ou les nerfs qui l'accompagnent. Il est donc probable que si la paralysie n'avait pas existé préalablement, la cautérisation aurait suffi pour la produire. 11 faut tenir compte de cette circonstance, qui constitue un inconvénient très-sérieux toutes les fois que l'artère anévrysmatique a des connexions immédiates avec des troncs nerveux importants.
Le caustique dont MM. Girouard et Bonnet se sont servis est à peu près le seul auquel on puisse songer, parce qu'il possède des propriétés coagulantes très-énergiques. Il coagule en général le sang dans les vaisseaux au delà des limites de l'eschare, et, lorsque celle-ci se détache, il y a lieu d'espérer que l'hémorrhagie ne se produira pas. Toutefois, les partisans de la pâte de Canquoin et de ses nombreux dérivés ont eu tort de nier la possibilité des hémorrhagies. J'ai vu cet accident survenir le dixième jour, chez une femme que j'avais cautérisée avec la pâte de zinc, pour un encéphaloïde de la mamelle. L'une des malades que M. Landolfi a cautérisées à la Salpétrière, en présence d'une commission dont je faisais partie, a eu également à subir une
hémorrhagie (1). Si le chlorure de zinc ne s'oppose pas toujours à l'héinorrhagie lorsqu'il s'agii; d'une tumeur solide dont les vaisseaux n'ont qu'un calibre médiocre, il est à craindre qu'il soit bien plus inefficace encore dans le cas d'anévrysme, parce qu'alors l'artère qu'on cautérise est en général assez grosse. Cette crainte a été confirmée par l'expérience. Le premier opéré de M. Girouard a eu une hémorrhagie; celui de M. Bonnet en a eu six ; or, ces cas sont les seuls où la méthode de la cautérisation ait été appliquée dans toute sa pureté ; ils sont même les seuls où on ait cherché à oblitérer avec la pâte de zinc une artère de quelque importance ; de sorte que le caustique de Ganquoin, appliqué deux fois sur des tumeurs anévnjsmales, a chaque fois ouvert le sac avant d'oblitérer l'artère. Ce résultat est peu encourageant, et, quoique les deux malades aient été guéris, cela suffit pour jeter une grande défaveur sur la méthode de la cautérisation.
Les autres caustiques sont évidemment inférieurs au chlorure de zinc, puisqu'ils coagulent le sang avec moins de facilité.
La méthode infidèle de la cautérisation me semble devoir être à peu près bannie de la pratique; elle ne peut être appliquée avec quelque sécurité que sur les anévrysmes des très-petites artères, ou au moins sur ceux qu'on peut maîtriser d'une manière permanente, au moyen d'un tourniquet ou d'un garrot placés audessus du sac ; mais on possède pour les cas de ce genre beaucoup d'autres méthodes plus inofïensives. Quant aux anévrysmes des grosses artères, on ne peut les cautériser sans exposer les malades à de graves hémorrhagies, à une suppuration abondante, à des paralysies et à des gangrènes résultant de la destruction simultanée de l'artère, de la veine satellite et des troncs nerveux du voisinage. On doit donc donner la préférence à des méthodes moins dangereuses. Reste enfin le cas où Fanévrysme est très-rapproché du tronc, et où la méthode d'Anel est inapplicable, comme cela avait lieu chez le malade de M. Bonnet. La cautérisation trouvera-t-elle enfin ici son application ? Je n'ose pas me prononcer résolument pour la négative ; mais, pour ma
(1) Le caustique de M. Landolfi doit son odeur et sa couleur au chlorure de brôme, mais il doit ses propriétés caustiques aux chlorures de zinc et d'antimoine qui font la base de la pâte de Ganquoin.