V. DU CHOIX DES APPAREILS DE COMPRESSION
J'ai déjà, chemin faisant, décrit ou fait représenter un grand nombre d'appareils, ce qui me permettra d'abréger beaucoup l'étude générale que je dois en faire ici.
La meilleure compression est celle qui [agit seulement sur l'ar-
tère comme le fait le doigt d'un aide pendant une amputation. Cette compression est la plus efficace et la moins douloureuse de toutes. Elle permet de n'agir que sur l'artère , en respectant les nerfs et les veines voisines, et en ménageant la peau; mais elle est fort difficile à exécuter; elle exige le concours dévoué d'un grand nombre de personnes éclairées , et elle est plus fatigante pour ceux qui l'appliquent que pour celui qui la subit.
La compression digitale n'en constitue pas moins une ressource fort précieuse, qu'il faut connaître, et qu'on doit réserver pour les cas suivants : 1° lorsque la déviation du membre ne permet pas d'agir avec efficacité sur l'artère au moyen des appareils mécaniques, ainsi que cela a eu lieu dans un casque j'ai déjà cité (1) ; 2° lorsque l'irritabilité excessive de la peau s'oppose à toute autre espèce de compression.
La compression digitale a été conseillée et exécutée depuis longtemps dans le traitement des plaies artérielles et des hémorrhagies consécutives. On avait même proposé d'y avoir recours pour exercer la compression directe sur les anévrysmes (2) ; mais il y a seulement une dizaine d'années que ce moyen a été appliqué au traitement des anévrysmes par la compression indirecte. M. Greatrex y eut recours pour la première fois en 1845 (n° 59 du
(1) Voy. plus haut, p. 766, obs. 45.
(2) Morel, chirurgien de l'hôpital de la Charité , parla en 1681 de la compression exercée directement avec les doigts par des aides sur les tumeurs anévrysmales, et n'approuva pas l'usage de ce moyen : Digiti autem appositionem non minus gravem esse œgris quam molestem illis qui apprimunt [Zodiacus medico-gallicus, février 1681, observ. III. Genève, 1682, in-4°, p. 26). La compression digitale fut ensuite appliquée avec succès dans un cas où Saviard , en opérant un anévrysme du pli du coude, avait été obligé, à cause de l'indocilité du malade, d'interrompre l'opération avant d'avoir lié le bout inférieur de l'artère. Pour prévenir l'hémorrhagie, qu'il jugeait imminente, Saviard laissa auprès du malade deux aides qui, pendant vingt-quatre heures, comprimèrent sans interruption l'artère numérale le long du bras. Le sang ne coula pas et le malade guérit ( Saviard , Observ. chirurg. Paris , 1702, in-12 , obs. 33, p. 156 ). — Parmi les divers moyens propres à arrêter les hémorrhagies artérielles traumatiques et récentes, Lancisi donna la préférence à la compression digitale exercée directement et d'une manière continue dans le fond de la plaie ( Lancisi, De motu cordis et Ancurysmatibus. Leyde, 1740, in-4°, p. 214 ). — La compression digitale fut encore conseillée par Sue le jeune, pour prévenir les hémorrhagies après l'opération de l'ouverture du sac et de la double ligature. C'était dans le fond de la plaie, et sur les deux bouts de l'artère liée, que Sue proposait d'appliquer les doigts pour empêcher les fils de se déplacer ( Journal de Vandermonde, 1776, T. XLVI , p. 177 ). — On voit que la compression digitale est loin d'être nouvelle. J'ajoute que, plus récemment, M. Phil. Crampton y a eu recours avec succès dans un cas d'hémorrhagie consécutive à la ligature de l'artère fémorale. Pendant quarante heures, sept personnes se succédèrent auprès du malade pour comprimer directement , avec le bout du doigt, l'artère ulcérée par le fil. Cela suffit pour arrêter définitivement l'hémorrhagie ( Dublin Quarterly Journal, 1846, vol. II, p. 119).
2* tableau), sur un malade dont j'ai déjà parlé , et chez lequel la compression, commencée vingt et un jours auparavant, avait été interrompue pendant la durée d'une varioloïde ; lorsque cette maladie intercurrente fut guérie, M. Greatrex résolut d'appliquer la compression totale. Il n'avait qu'un seul tourniquet qu'il plaça au-dessous du pli de l'aine, en un point qui n'est pas précisé. Il laissa au malade la clef de l'appareil, en lui recommandant de comprimer avec ses doigts l'artère sur le pubis lorsque la douleur le forcerait à relâcher la pelote. Cette prescription fut exécutée, et l'anévrysme cessa de battre au bout de vingt-quatre heures.
Deux ans plus tard , M. Tufnell eut recours au même moyen (n° l/i6) sur un malade qu'il avait traité pendant deux jours par le procédé de Belmas. On employait la compression totale. Le troisième jour on trouva que les glandes inguinales s'étaient engorgées sous la pelote supérieure; on enleva cette pelote, et on la remplaça par une compression que le malade lui-même et un de ses voisins exerçaient avec leurs pouces sur la branche du pubis. Du reste, la pression digitale alternait toujours avec l'action d'un tourniquet placé plus bas sur la cuisse. Cela ne dura que vingtquatre heures. Le quatrième jour, on appliqua le poids inguinal, et le matin du septième jour on trouva que l'anévrysme était oblitéré.
La compression digitale n'avait jusqu'alors joué qu'un rôle tout à fait accessoire. Il était réservé aux chirurgiens américains de l'ériger en procédé régulier.
En 1848, M. Knight (de New-Haven) essaya successivement plusieurs tourniquets sur un mulâtre très-irritable , qui ne put jamais réussir à tolérer la compression plus d'une heure de suite (n° 93). Avant de se décider à l'opération sanglante, M. Knight imagina de faire comprimer avec les doigts la fémorale sur le pubis. L'anévrysme fut ainsi oblitéré au bout de 40 heures (1). Peu de temps après, M. Fox (de Pennsylvanie) , ayant affaire à un anévrysme inguinal , fit exécuter la compression digitale sur l'artère iliaque externe (n° 58). Cela alla bien pendant quatre jours et quatre nuits. La tumeur était déjà grandement améliorée : mais les aides,
(1) Voy. plus haut, p. 742.
comme on le devine , se fatiguèrent. On dut les remplacer par un tourniquet. La pelote de cet instrument produisit une eschare , et il fallut renoncer à la compression au moment où tout annonçait que l'anévrysme allait guérir. On lia plus tard l'iliaque externe, et le malade , après avoir éprouvé divers accidents , finit par se rétablir tout à fait.
L'année suivante, M. Parker (de New-York) lit exécuter la compression digitale , pendant soixante-douze heures , pour un anévrysme diffus de l'artère fémorale consécutif à une ligature de ce vaisseau. On crut d'abord que la tumeur était solidifiée; mais, les battements ayant reparu, on maintint pendant sept jours un poids sur le pli de l'aine. Guérison (n° 119).
Enfin, en 1850, M. Wood (de New-York) guérit deux anévrysmes poplités , en faisant alterner la compression digitale appliquée au pli de l'aine, avec la compression exercée un peu plus bas par le compresseur dit de Dupuytren. Au bout de quarantehuit heures dans le premier cas (n°160), de seize heures seulement dans le second (n° 161), les pulsations disparurent pour toujours.
Ainsi , nonobstant les deux essais de MM. Greatrex et Tufnell , on peut dire que la compression digitale est un procédé américain, et le principal mérite en revient incontestablement à M. Knight (de New-Haven).
Depuis cette époque , la perfection toujours croissante des appareils a rendu fort rares les cas où la compression digitale est indiquée. Ce moyen n'a été mis en usage qu'un très-petit nombre de fois. Sur le malade n° 86, on y eut recours seulement pendant quatre heures, après quoi on y renonça pour la compression intermittente. Sur len°113, on essaya la compression digitale pendant un jour, après avoir fait pendant cinq jours des tentatives inutiles avec un mauvais compresseur; sur le n° 110 la compression digitale fut faite pendant trois jours par des convalescents qui se relayaient, et, grâce à elle, on habitua peu à peu le malade à supporter l'action des pelotes , qui était d'abord intolérable.
Somme toute , la compression digitale n'avait été employée qu'une seule fois, comme moyen unique, par M. Knight (de New- Haven), lorsque , il y a deux ans , un ingénieux malade y eut recours sur lui-même et de lui-même avec un plein succès. Le fait est assez original pour mériter d'être raconté :
49e Observation (Colles). — Anévrysme diffus de l'artère poplitêe.— Compression digitale intermittente imaginée et pratiquée par le malade. • — Guérison en sept jours (n° 34 du 2e tableau).
Un robuste commissionnaire de Dublin, nommé Donohue, entra le 6 mars 1854, à Steevens' Hospital , dans le service de M. Colles , pour un énorme anévrysme diffus du jarret et du mollet , accompagné de douleurs très-vives. Cet homme fut examiné avec soin ; on explora sa tumeur de toutes les manières , et notamment on étudia les effets produits sur le volume et les battements de l'anévrysme par la compression de la fémorale au pli de l'aine.
Le cas fut jugé propre à être traité par la compression ; mais on voulut attendre quelques jours pour permettre à la douleur de se dissiper par le repos.
Cependant le malade avait remarqué, pendant qu'on l'examinait, que la compression de la fémorale au pli de l'aine calmait subitement les souffrances provoquées par l'anévrysme. Il répéta l'expérience; il appliqua son pouce sur le môme point , et se trouva soulagé. La fatigue l'obligeait souvent à lâcher prise, mais lorsque la douleur reparaissait, il recommençait la même manœuvre. Cette compression intermittente dura pendant sept jours, depuis le 8 mars jusqu'au 15. Dans la soirée de ce jour, il survint une douleur extrême, mais qui cette fois résista à la compression de la fémorale. La nuit fut trèspénible. Le malade, qui n'avait parlé, à personne de son procédé de compression digitale , fut effrayé de ce qu'il avait fait, et interrompit ce traitement empirique.
Or, le surlendemain, 17 mars, la douleur étant tout à fait apaisée, et l'appareil étant préparé, M. Colles se disposa à commencer le traitement par la compression. Quelle fut sa surprise de trouver que la tumeur était solide, sans souffle , sans pulsations, et qu'une collatérale battait sur le côté externe du genou ! I! annonça au malade qu'il était guéri , et celui-ci, transporté de joie, avoua alors pour la première fois son histoire. La guérison, depuis lors, ne s'est pas démentie.
Cette curieuse observation peut être comparée à celle du malade de Lassus et à celle du charpentier Robert Hoey (1). On dirait que le hasard s'est plu à réaliser trois fois , et de trois manières différentes, la fable du serrurier de Boyer! Ce fait est remarquable encore sous plusieurs rapports : il offre un bel exemple de compression intermittente suivie de succès; j'appelle en outre l'attention sur la douleur excessive qui se produisit au moment de la solidification de l'anévrysme. Ce phénomène , sur lequel je reviendrai, a été observé plusieurs fois.
(1) Voy. plus haut , p. 734.