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CHAPITRE VIII

Méthode de Velpeau

(acupuncture).

La méthode de l'acupuncture fut imaginée en 1830 par M. Velpeau (1). Deux ans après, M. Benj. Phillips, de Londres, conseilla également d'y avoir recours (2). Malgré ce double patronage, l'acupuncture n'a été appliquée qu'un très-petit nombre de fois au traitement des anévrysmes; elle se présente cependant sous des apparences théoriques qui la rendent très-digne d'intérêt.

Lorsqu'on laisse séjourner pendant quelque temps une aiguille à acupuncture dans' l'artère d'un animal, un caillot se forme autour de ce corps étranger et ne tarde pas à oblitérer le vaisseau. Il est permis de croire qu'on pourrait obtenir sur l'homme des résultats analogues; et M. Velpeau, le premier auteur de ces

(1) Acad. des sciences, 27 décembre 1830. — Archives générales de mèd. , sér. i , 1831 , f. XXV, p. 282. — Voy. encore Velpeau. Médecine opératoire, 2e édit. Paris, 1839, in-8°, T. II , p. 52.

(2) Benj. Phillips. A Séries of Expérimente sliowing (liât Arteries may bt obliterated without Ligature. Lond., 1832 (broch. in-8° ).

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expériences , a proposé de profiter des propriétés de l'acupuncture pour guérir les anévrysmes.

L'acupuncture peut être appliquée soit sur le sac anévrysnial , soit sur l'artère au-dessus de lui.

Appliquée sur l'artère , elle ne constitue qu'un procédé de la méthode d'Anel ; c'est une méthode indirecte dont je ne dois pas m'occuper ici.

Appliquée sur le sac anévrysmal, elle rentre au contraire dans la catégorie des méthodes directes , et mérite quelques instants d'attention. On me permettra de l'envisager surtout sous le point de vue théorique, parce que les faits cliniques font presque complètement défaut.

Une ou plusieurs aiguilles introduites et laissées à demeure pendant un ou deux jours dans le sac anévrysmal doivent, en leur qualité de corps étranger, provoquer la coagulation du sang, et chacune d'elles doit se recouvrir d'une couche plus ou moins épaisse de fibrine. Lorsqu'on retire les aiguilles , la fibrine reste dans la poche, et il est possible que, jouant à son tour le rôle d'un corps étranger, elle attire à elle et fasse précipiter sous forme solide une partie de la fibrine du sang en circulation. Enfin, il ne répugne pas d'admettre que cette coagulation fibrineuse puisse finir par oblitérer complètement l'anévrysme.

Voilà ce que dit la théorie , mais elle indique en même temps la possibilité de plusieurs autres terminaisons moins favorables. Les dépôts fibrineux provoqués par la présence des aiguilles ne constituent pas dans le sac une couche uniforme analogue à celles qui amènent l'oblitération naturelle des anévrysmes. Ce sont des prolongements irréguliers et flottants , et la fibrine , en continuant à se déposer à leur surface , doit donner lieu à des masses informes, peu ou point adhérentes, mobiles, et agitées par le sang. Le choc de ce liquide peut les briser et les entraîner, et si elles restent dans le sac, elles ne peuvent l'obstruer que très-irrégulièrement. Dans de pareilles conditions, il semble très-difficile que la poche anévrysmale se remplisse entièrement de caillots actifs. Qu'un bouchon fibrineux obstrue l'orifice , la tumeur cessera de battre , mais elle sera en grande partie comblée par des caillots passifs, mode d'oblitération que j'ai déjà étudié, et dont j'ai fait connaître les inconvénients.

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Ce n'est point tout. Le contact des aiguilles n'agit pas seulement sur le sang , il agit encore sur les parois du sac , les irrite et peut les enflammer. Je sais que les aiguilles sont par ellesmêmes des corps étrangers peu irritants, mais à condition qu'elles resteront en repos. Cette condition manque dans une tumeur qui, comme l'anévrysme, est agitée de mouvements incessants. On peut donc craindre de provoquer ainsi l'inflammation de la poche anévrysmale et les graves accidents qu'elle entraîne à sa suite. M. Gonzalez de Torres rapporte que l'acupuncture, pratiquée sur les deux carotides d'un chien, détermina des deux côtés, au bout de quatre jours, de la suppuration au niveau des piqûres artérielles. Cette expérience suffit amplement pour légitimer les craintes que je manifeste (1).

Il reste une dernière objection. Si on n'emploie qu'une ou deux aiguilles , et si on les laisse peu de temps dans l'anévrysme , on s'expose à ne produire aucun effet durable ; les dépôts fibrineux presque linéaires que l'on obtient ainsi n'offrent pas assez de résistance, et il est difficile que le choc du sang ne réussisse pas à les briser et à les entraîner. Si on emploie un plus grand nombre d'aiguilles, et si on les laisse plus de temps en place, cet inconvénient n'existe plus, mais on s'expose alors à produire une irritation trop forte. En un mot, les chances de l'inflammation s'accroissent en même temps que celles de la coagulation fibrineuse; et, quoique l'inflammation soit capable d'amener la guérison des anévrysmes , elle est capable aussi , comme on l'a vu plus haut, de déterminer des accidents redoutables. Cette objection , au surplus , ne s'adresse pas seulement à l'acupuncture , elle atteint tout aussi bien la plupart des autres méthodes directes. Considérée sous le point de vue théorique, l'acupuncture ne semble pas inférieure à celles-ci; elle paraît même supérieure à plusieurs d'entre elles.

Voilà ce que dit la théorie ; interrogeons maintenant les faits qui sont du reste très-peu nombreux.

Il paraît que M. Phillips a traité et guéri par l'acupuncture un anévrysme de la région parotidienne. Je n'ai pu me procurer

(1) Gonzalez de Torres. De la torsion des artères, Thèses de Paris, 1831, n" 233, p. 29, Ue expérience.

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cette observation que je connais seulement par la phrase suivante du livre de M. Velpeau : « M. B. Phillips, qui était à Paris en 1830, « et qui a répété mes expériences à Londres en 1831, m'a écrit « depuis qu'en agissant d'après ces principes , il avait guéri uno « tumeur anévrysmale de la région parotidienne (1). » Le laconisme du texte ne permet pas de savoir si M. Phillips a pratiqué l'acupuncture sur le tronc de l'artère ou sur la poche anévrysmale , lacune d'autant plus regretable que ce fait est probablement le seul qu'on puisse invoquer en faveur de la méthode do M. Velpeau.

Depuis lors l'acupuncture a été pratiquée trois fois sans succès; dans les trois cas, on a laissé les aiguilles à demeure dans le sac anévrysmal, et, afin de favoriser la coagulation, on a profité de la présence des aiguilles pour soumettre le sang à l'action directe de l'électricité. Je me bornerai à indiquer ici ces faits, dont je parlerai plus amplement dans le chapitre de la galvano-puncture. M. Clavel parle dans sa thèse, soutenue en 1837 (2), d'un anévrysme fémoral;, qui devait être bien volumineux , puisqu'on y enfonça plus de cinquante aiguilles longues de 5 pouces et grosses comme des aiguilles à tricoter. On mit ces aiguilles en rapport avec la machine électrique, puis on les laissa séjourner dans l'anévrysme pendant quelques jours. La tumeur s'accrut beaucoup sous l'influence de ce traitement, et lorsqu'on retira les aiguilles, chaque piqûre livra passage à un jet de sang artériel. La ligature de l'artère ne fut pas faite, et le malade mourut.

Le deuxième fait appartient à M. Pétrequin. Ce chirurgien , après avoir vainement pratiqué la galvano-puncture sur un anévrysme traumatique du coude , laissa les deux aiguilles à demeure dans la tumeur pendant trois jours. Le sang ne se coagula pas, et le malade, refusant de se soumettre à de nouvelles tentatives, quitta l'hôpital sans avoir obtenu aucune amélioration (3).

Le résultat fut beaucoup plus fâcheux dans un troisième cas tiré de la pratique de M. Velpeau. Un garde forestier âgé de 60 ans et atteint d'anévrysme poplité entra à la Charité. M. Vel-

(1) Velpeau. Médecine opératoire, 2e édit. Paris, 1839, in-8°, T. II, p. 55

(2) H.-P. Clavel. De l'électro-puncture, Th. inaug. Paris, 1837, p. US.

(S) Comptes rendus de l'Acad. des sciences, T. XXI , p. 992 et suiv. Paris, 1845, iii-W.

peau eut recours à la galvano-puncture, et laissa les aiguilles on place pendant huit jours , ce qui lui permit de revenir deux fois à la galvanisation. Il survint une inflammation violente, puis une hémorrhagie qui rendit nécessaire la ligature de l'artère crurale. Finalement le membre se gangrena, on coupa la cuisse, et le malade mourut. La pièce fut présentée par M. Debout à la Société de chirurgie : la poche anévrysmale paraissait enflammée et était oblitérée par un caillot sanguin; mais cette oblitération, selon toute probabilité, était due à la ligature et non au séjour des aiguilles dans le sac (l).

Tels sont les faits d'acupuncture que j'ai pu rassembler. Celui de M. Phillips est ambigu. Les trois autres sont peu favorables. Ils montrent que l'acupuncture possède fort peu d'efficacité. Deux fois sur trois les piqûres ont livré passage à de graves hémorrhagies, et contrairement aux prévisions de la théorie la coagulation du sang n'a été obtenue dans aucun cas. Cela ne peut raisonnablement être attribué à l'application simultanée ;de l'électricité , puisque cet agent , au contraire , est de nature à provoquer la coagulation. D'ailleurs, dans ie cas de M. Clavel, l'action de l'électricité a été vraiment illusoire. On a eu recours aux décharges électriques et non aux courants qui seuls agissent sur le sang avec quelque efficacité. En réalité, le sac anévrysmal n'a été soumis qu'à l'acupuncture, et si plus de cinquante grosses aiguilles, séjournant pendant plusieurs jours, n'ont pu réussir à faire précipiter la fibrine, il est permis d'en conclure que, chez l'homme, le sang , moins plastique sans doute que celui des animaux , n'a pas la propriété de se coaguler promptement au contact des aiguilles.

Devons-nous en conclure que l'acupuncture soit incapable de guérir les anévrysmes ? Non, assurément. S'il est douteux qu'elle soit propre à faire précipiter dans le sac des caillots actifs , il est certain qu'elle est de nature à provoquer l'inflammation de la tumeur. Or, l'inflammation anévrysmale, comme on le sait, peut être suivie de guérison. Mais c'est une éventualité toujours douteuse, largement compensée par de nombreuses chances défavorables. Le malade de M. Velpeau et celui dont parle M. Clavel

(1) Bulletins de ta Soc. de chirurgie, 22 novembre 1848, T. I , p. 131.

purent à subir les effets de cette inflammation dangereuse , et succombèrent tous les deux. D'autres pourront guérir. Il me paraît même certain que si l'acupuncture était fréquemment employée, elle donnerait quelques succès, surtout si on l'appliquait sur des tumeurs de petit volume; mais ce ne sont pas les petits anévrysmes qui réclament de nouvelles méthodes ; ils cèdent à un grand nombre de moyens qui ne laissent , pour ainsi dire , que l'embarras du choix. Ce que cherche la chirurgie, c'est un moyen capable de guérir sans danger les anévrysmes des grosses artères et l'expérience a déjà prouvé que, pour atteindre ce but, il ne faut pas compter sur l'acupuncture.

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