PREMIERS SUCCÈS
que contestable, dont il n'a plus été question depuis lors, M. Pétrequin a injecté de l'acide acétique et de l'acide citrique dans (les kystes sanguins tout à fait indépendants des artères; mais cela n'a aucun rapport avec le traitement des anévrysmes. D'ailleurs, MM. Bouclmt, Leroy (d'Étiolles), et, avant eux, Monteggia, avaient émis depuis longtemps le principe sur lequel repose la méthode des injections coagulantes, et M. Wardrop avait même fixé son choix sur Vacide acétique. — S'agit-il de l'idée d'utiliser les propriétés du perchlorure de fer? Mais M. Pétrequin luimême reconnaît qu'elle appartient à Pravaz. S'agit-il enfin du principe général de la coagulation directe? M. Pétrequin, et je l'en ai loué, a, il est vrai, pris une part active aux travaux qui ont perfectionné la méthode de la galvano^puncture ; mais c'est encore Pravaz qui lui a montré le chemin. En voilà bien assez sur les principes de M. Pétrequin. Des principes d'un autre ordre auraient dû l'empêcher de remuer la cendre à peine refroidie d'un homme qui l'avait honoré de sa confiance, qui avait bien voulu l'inviter à participer à ses expériences, et qui s'était empressé de faire connaître cette collaboration à la Société de chirurgie.
Revenons maintenant sur nos pas et parlons des résultats que produisit sur l'homme la méthode fécondée par l'ingénieux Pravaz.
Lallemand, de retour à Paris, communiqua à la Société de chirurgie les expériences auxquelles il avait assisté, en ajoutant que le nouveau moyen n'avait pas encore été employé sur l'homme (1). Par une coïncidence singulière, ce jour-là, précisément, M. Raoult Deslongchamps adressa à la même Société, par l'intermédiaire de M. Larrey, une observation d'anévrysme guéri par deux injections de perchlorure de fer (2).
Il s'agissait d'une tumeur du front, grosse comme un œuf de pigeon, pulsatile, consécutive à une contusion, et située sur le trajet de l'artère sus-orbitaire. Une première tentative, faite le U février 1853, ne produisit aucun changement manifeste; mais, l'extrémité de la canule ayant été trouvée bouchée par un caillot,
(1) Bull, de la Soc, de chirurgie, 23 mars 1853, T. m, p. ft52.
(2) Loc. cit., p. Ii55.
378 INJECTIONS COAGULANTES.
on pensa que rinicction n'avait pas pénétré dans la tumeur. Une seconde injection lut faite le 6 février avec plus de précaution ; on évalua à 10 ou 12 gouttes la quantité de percblorure injeclée. Au bout de 3 minutes, la tumeur devint dure , et les battements disparurent tout à fait. Le 7 février, il survint une inflammation assez vive; mais le 8, le malade put reprendre son travail. Puis la tumeur, toujours très-dure, diminua considérablement de volume, et , le 25 février, la guérison fat considérée comme complète.
Tel était le fait adressé par M. Raoult k la Société de chirurgie. Les détails de la symptoniatologie n'avaient peut-être pas toute la précision désirable, et cela permit à M. Robert d'émettre, sur l'exactitude du diagnostic, des doutes que parut confirmer, quelques semaines plus tard, la suite de l'observation (1). Mais des renseignements ultérieurs que j'ai reçus de M. Raoult, il y a quelques mois , par l'intermédiaire de M. Larrey, me portent à croire qu'il s'agissait réellement d'un anévrysme.
Quoi qu'il en soit, l'efficacité des injections de perclilorure de fer dans le traitement des anévrysmes, ne tarda pas à être démontrée par une deuxième observation plus concluante que M. Niepce adressa le 25 avril à l'Académie des sciences; Cette fois, l'anévrysme occupait le creux du jarret. Cinq minutes après l'injection, la tumeur paraissant très-dure, on cessa de comprimer l'artère crurale, et on put constater que le sac ne battait plus. Le lendemain et les jours suivants, une vive inflammation se manifesta. Le onzième jour, on trouva de la fluctuation au côté interne de la tumeur; une légère ponction donna issue à 10 grammes environ de sérosité purulente. Dès lors, tous les symptômes inflammatoires disparurent, et, le vingtième jour, on ne sentait plus, à la place de la tumeur anévrysmale, qu'un petit noyau dm- de la grosseur d'une noisette (2).
Un nouveau succès, plus chèrement acheté, fut communiqué le 9 mai i\ l'Académie des sciences par M. Serres (d'Alais). La tumeur était un anévrysme variqueux du pli du coude. La coagulation fut obtenue comme dans le cas précédent, et, lorsqu'on
(1) Loc. cil., p. 519 (fi mai 1853).
(2) Comptes rendus , 185S , 25 avril.
PREMIIÎRS REVERS. :579
cessa de comprimer Tarière humérale, on constata que l'anévrysme ne battait plus. Les pulsations de la radiale et de la cubitale existaient encore, mais elles disparurent plus tard, preuve que le caillot s'était consécutivement accru, et avait gagné le tronc de l'immérale. Une inflammation intense se développa; une ponction pratiquée sur un point iluctuant donna issue à une petite quantité de matière séro-purulente. Enfm, une cscbare se détacba, mais il n'y eut pas d'hémorrhagie, et la cicatrisation se fit ensuite sans accident.
Le Compte rendu de l'Académie des sciences ne donne pas d'autres détails ; mais un journal de Montpellier raconte qu'il survint, après l'injection, « des désordres inflammatoires extrê- « mement graves, et tels que la vie du membre et celle du malade « furent prochainement compromises (1). »
Les faits de MM. Raoult, Niepce, et Serres (d'Alais), ne laissaient pas de doute sur la puissance des injections de perchlorure de fer, et la nouvelle méthode fit une fortune si rapide que, pendant plusieurs mois, elle fit oublier les autres. Elle n'était cependant pas exempte de dangers, et les trois premières observations, bien que favorables par leurs résultats définitifs, étaient de nature à faire concevoir de vives inquiétudes. « Il est remar- « quable, dit M. Malgaigne, que les accidents suivaient une marche « ascendante. Dans le premier cas , inflammation simple ; dans « le deuxième, inflammation et suppuration du sac ; dans le troi- « sième, suppuration et gangrène limitée aux parois du sac. Il ne «restait plus à attendre que la gangrène du membre même, et « l'on va voir qu'elle n'a pas manqué (2).
En effet, peu de temps après M. Serres, et avant même que celui-ci n'eût publié son observation , un médecin de Paris, le docteur X., entreprit de traiter par les injections coagulantes un anévrysme traumatique du coude, consécutif à une saignée qu'il avoit pratiquée lui-même quinze jours auparavant. Il négligea de faire comprimer l'artère humérale , et cette imprudence fut la cause du premier revers de la nouvelle méthode. Il injecta d'abord cinq gouttes d'une solution à parties égales d'eau et de
(1) Comptes rendus, 9 mai 1853. — Annules cliniques de Montpellier, 10 octobre 1853, et Revue médico-cMrurgicale de Paris, 1853, T. XIV, p. 27Ji.
(2) Revue médico-cMrurgicale, mai 1853, T. XIU, p. 286,
380 INJECTIONS COAGULANTES,
perchlorure. La tumeur ballanl toujours, il y poussa cinq gouttes encore. A l'instant, le malade, qui n'avait rien dit jusqu'alors, se plaignit d'une douleur atroce dans tout le bras. L'anévrysme ne battait plus et l'artère humérale elle-même était oblitérée jusqu'à ti-ois travers de doigt au-dessus de l'anévrysme. Dix secondes après, l'oblitération de l'humérale remontait jusqu'à quatre travers de doigt. La main pâlit, devint froid^e et insensible au toucher. La douleur intérieure allait toujours eu croissant. Le lendemain, U mai 1853, le malade fut conduit à l'hôpital Saint- Louis dans le service de M. Malgaigne. Le pouce était déjà gangréné; le soir, la gangrène occupait toute la main et une partie de l'avant-bras; le 5 mai, elle remontait jusqu'au coude; quelques jours après, M. Malgaigne pratiqua l'amputation, et, finalement, le malade mourut (1).
Cet échec pouvait et devrait être attribué en grande partie au procédé suivi par le chirurgien, qui avait négligé de faire comprimer l'humérale pendant l'opération. Le perchlorure , affaibli par son mélange avec l'eau à parties égales, n'avait pas produit la coagulation instantanée, et avait été emporté dans les artères du membre. De là, cette douleur atroce, irradiée jusque dans la main, et cette gangrène presque foudroyante.
Mais de nouveaux insuccès, qu'on ne pourrait raisonnablement pas attribuer à l'imprudence des opérateurs, vinrent bientôt confirmer les craintes qu'il était permis de concevoir. Trois malades succombèrent encore; plusieurs autres furent atteints d'accidents qui rendirent la ligature nécessaire. M. Malgaigne s'émut de ces revers multipliés, et le 8 novembre 1853, il lut à l'Académie de médecine un mémoire accusateur qui fut suivi d'une discussion importante. Ce travail, remarquable à plus d'un titre, mais trop sévère peut-être, porta à la méthode nouvelle un coup dont elle n'a pu se relever jusqu'ici. Trois nouveaux succès, obtenus en quelques semaines par MM. Jobert, Lussana et Pavesi ne purent efïacer cette impression défavorable (2). On n'osa plus recourir
(1) Loc. cit., p. 287. Lorsque robscrvalion a été publiée, le malade vivait encore; mais il succomba peu de temps après. — Voy. Rcv. mid. chirurgicale, nov. 1853, ï. XTV, p. 275.
(2) Cas de Jobert, en janvier 185a (anév. variqueux du coude), Gazette des Hôpitaux, 185(1 p. 23a. - Cas de Lcssana , en janvier 185/» (anév. de la faciale ) , Acad. des sciences, 13 fé'v. 185a , et Gaz. des Hôpitaux, p. 92. - Cas de Pavesi ( anév. de la temporale ) , Gai. med. Lombarda, 13 mars 185a, et Gazette liebdomndaire, T. I, p. asi.
RÉSULTATS GÉNÉRAUX. •iSl
à un moyen que l'Académie de médecine avait condamné presque sans restriction. En un an, de février 1853 à février mk, la méthode de Pravaz avait été appliquée sur vingt malades, et dans les deux années qui se sont écoulées depuis cette époque, elle n'a été mise en usage qu'une seule fois, par M. Bourguet (d'Aix), qui lui a dû tout récemment la guérison d'un anévrysmé de l'artère oplithalmique (1).
Le relevé de ces vingt et une observations ne semble pas favorable aux injections coagulantes. En laissant de côté le cas d'anévrysme de l'aorte de M. Syme (2) et le cas d'anévrysme brachio-céphalique de M. Barrier (3) ; en négligeant de même le cas où M. Pétrequin associa les injections coagulantes avec la méthode de Brasdor, dans un cas d'anévrysme de la sous-clavière {à) , on trouve que sur les dix-huit autres tentatives , il y a eu neuf guérisons, quatre morts, et cinq cas où le malade n'a été guéri qu'après avoir subi une opération sanglante. Les cas de guérison sont même relatifs pour la plupart à des anévrysmes peu dangereux, que toute autre méthode aurait pu guérir : un anévrysmé de la temporale (5) , un de la faciale (6) , un de la sus-orbitaire (7) , un de l'ophthalmique (8) , un de la tibiale postérieure (9), trois de l'artère humérale au pli du coude (10), et un seul de l'artère poplitée (11). Plusieurs de ces malades ont eu à essuyer une inflammation assez intense; l'un d'eux a eu un abcès , et un autre a eu à la fois un abcès et une eschare dont la chute n'a heureusement pas été suivie d'hémorrhagie. Voilà pour les succès.
Qu'est-il arrivé maintenant dans les autres cas? Quatre fois, l'injection coagulante ne produisit qu'une coagulation partielle,
(1) Acad. des sciences, 19 nov. 1855 , et Archives yénévules, iaxwier 1856 , p. 108.
(2) Med. Times and Gazette, 1853, vol. H, p. 276.
(3) Giiz. médicale de Lyon, 30 iiov. 1853, T. V, p. 188. (U) Gaz. vMicale de Paris, 1853, p. 804.
(5) Cas de Pavesi , déjà cité.
(0) Cas de Lcssana , déjà cité.
(1) Cas de 1\aoult Deslongchamps, déjà cité.
(8) Cas de Bourguet, déjà cité.
(9) Cas de W. Adams, dans Oiiblin Médical l'ress , iU sept. 1853 , vol. XXX, p. 162 (anév. iraumatiqiie, chez un enfant à la mamelle ).
(10) CasdcJoDERT, déjà cilé. — Cas de Seiires (d'AUiis) , déjà cité. — Cas de Valette, de Lyon , dans Gaz. méd. de Lyon , 30 nov. 1853 , T. V, p. 105.
[M) Cas de NiEPCE, déjà cité,
niKCTlONS COAGULANTES.
laissa persister les battements, et provoqua dans la tumeur une inflammation inquiétante. Pour empcciier la rupture du sac et l'hémorrhagie, on lit la ligature suivant la méthode d'Anel, et les malades guérirent (1). Une autre fois, l'injection fut faite à travers une plaie non encore cicalrisée qui aboutissait à un petit anévrysme traumatique de la tibiale postérieure. Le résultat fut nul ; quelques jours après, on fendit la tumeur, on tamponna le sac et la plaie se cicatrisa sans accident (2). Quoique ces cas aient abouti à la guérison, ils fournissent contre le perchlorure de fer un argument fort sérieux. Ce liquide, en eû'et, est capable de provoquer de graves accidents, môme lorsqu'on l'emploie à faible dose, en quantité inférieure à celle qu'il faudrait injecter pour produii'e une coagulation complète. Que ne doit-on pas craindre lorsque l'injection est plus forte? J'apprécierai tout à l'iiem^e la valeur de cet argument.
Quatre malades enfin ont succombé. Deux étaient atteints d'anévrysme du coude ; l'injection fut suivie de la gangrène du membre. J'ai déjà cité l'un de ces faits,, provenant d'un chirurgien anonyme et observé dans le service de M. Malgaigne. L'autre appartient à M. Jobert. Il n'a pas été publié. Il se trouve simplement mentionné en trois lignes dans le mémoire de M. Malgaigne (3). Le troisième cas de mort s'est présenté dans la pratique de M. Dufour, de Lectoure (4). L'injection fut faite à deux reprises avec de mauvais instruments dans un anévrysme énorme et inopérable de l'artère carotide primitive. La seconde fois, on injecta 2 grammes de perchlorure de fer; le lendemain, il y avait
(1) Cas de Velpeau (anév. du coude. Deux injuciioiis. Iiiflamm. , persistance des baitemuits, ligature, abcès du sac suivi d'Iidniorrliagie. Large incision, tamponnement au percîiloiure de fer, guérison), dans /îcu. mcd. cldnirgicalc , T. XIV, p. 231, et dans Union médicale , 1853 , T. VU , p. 399. — Premier cas de Soulk ( anév. fémoral ; deux injections ; innamni., ligature de la fémorale , guérison ) , dans Gazette des Hôpitaux , 1853, p. Udi. — Cnsd'ALQUiK (anév. traumatique de la cubitale au poignet; injection dans le sac le trenlitme jour, h travers la plaie qui n'est pas encore cicalrisée; vive inflamm. , persistance des ballements ; ligature de la cubilale en deux points successifs de son trajet à l'avant-bras ; guérison lente ), dans la Tlièse inaug. de Gustave Uostan , .Montpellier, 1853, n" 89, p. 20 : Essai sur tes injections de percldorure de fer dans les anirrijsmcs. — Cas de Malgaigne ( anév. traumatique de rcxtrémité intérieure de l'bumCrale, par un éclat de verre; injection de U à 0 goulles; les ballemenls continuent ; inllaiinn. vive; rupture imminente; ligature de l'iiumérale; guérison apr(;s extraction des caillots) , dans Rcv. mùd. cliir., T. XIV, p. 278.
(2) Deuxième cas de Soulé, dans Gazelle des Hôpitaux, 1853, p. (|93 (anév. traumatique de la tibiale postérieure).
(8) Rev, méd. cliiriirg. de Paris, 1853, vol. XIV, p. 278.
{!*) Journal de viédccine et de clnrurgie pratiques, 1853, sér. il , T. XXIV, p. 290.
RÉSULTATS GÉ1NÉUA.UX, iiSS
une large eschare sur la Uimeui-. Quelques jours après, l'escliare se détacha. Hémorrhagle foudroyante, mort. Le cas était désespéré ; la tumeur s'étendait de la clavicule à la mûchoire, et 0]i ne pouvait appliquer ni la méthode d'Anel, ni la méthode de Brasdor. Ce lait ne peut donc servir à apprécier la valeur relative de la méthode de Monteggia; mais, considéré en lui-même, il est Tort inquiétant, car il montre que le perchlorure de fer peut produire la gangrène de l'anévrysme, sans môme faire coaguler le sang dans le sac.
Le quatrième cas de mort a été publié par M. Lenoir : Anévrysme popUté volumineux, déjà tapissé d'une couche épaisse de fibrine. Première séance, injection de dix gouttes le 19 mai 1853. Résultat nul. Tout permet de croire que la canule s'était arrêtée dans l'épaisseur du caillot et que le liquide n'avait pas pénétré dans la cavité de l'anévrysme. Seconde séance le 31 mai. On pratique successivement aux deux extrémités de la tumeur deux ponctions et deux injections dont la quantité s'élève en tout à seize gouttes. Résultat aussi nul que la première fois. Troisième et dernière séance le 18 juin. On pratique la ponction, on retire le trocart, et il s'écoule par la canule im peu de sang veineux. On pousse cette canule qui pénètre ainsi jusque dans la cavité de l'anévrysme. Un jet de sang artériel s'échappe à l'extérieur. Alors on fait comprmier l'artère, on injecte d'abord six gouttes de perchlorure, puis au bout de cinq minutes, la coagulation n'étant pas obtenue, on pousse six autres gouttes. Au bout de cinq minutes encore , on enlève le compresseur, on reconnaît que la tumeur bat comme auparavant, mais on constate, en examinant la seringue, que le piston a laissé refluer une petite quantité de liquide, et que, par conséquent , il n'est pas entré douze gouttes dans le sac. — Le 24 juin inflammation violente. Les battements deviennent moins forts. Ils disparaissent le surlendemain, mais les accidents continuent, et le malade succombe le 28 juin. A l'autopsie, on trouve que la tumeur est entièrement oblitérée par un magma sanguin , de couleur lie de vin , solide , et adhérent aux parois. La veine fémorale est remplie d'une saule couleur lie de Tin. Il n'y a pas d'abcès dans les viscères (1).
U) Gazeue liçOUomadaire , l'i oct, 1853, T. I , p. 15.
384 INJECTIONS COAGULANTES.
Cette observation malheureuse est une de celles qui ont fait le plus de tort à la méthode de Pravaz. L'habileté reconnue du chirurgien ne laisse prise à aucune objection, et les difficultés qui se sont présentées pendant l'opération prouvent que les anévrysmes pophtés ne se prêtent guère aux injections coagulantes. — Tout permet de croire que la veine poplitée a été traversée par la canule. Mais comment éviter cet accident? Ne sait-on pas que cette veine est presque toujours aplatie et comme étalée à la face postérieure des anévrysmes poplités, dans une situation qui n'a rien de fixe ? L'exploration la plus minutieuse ne permet pas d'en reconnaître la position et le hasard seul peut la soustraire à l'action irritante du perchlorure. Cette objection , présentée par Roux à M. Lenoir dans une des séances de la Société de chirurgie (1) , conserve encore aujourd'hui toute sa force.
Tels sont les résultats fournis jusqu'ici par la méthode de Monteggia. Elle a eu un nombre égal de succès et de revers ; la plupart des anévrysmes qu'elle a guéris étaient sans gravité ; elle s'est plusieurs fois montrée inefficace , et même alors elle a pu provoquer des accidents redoutables. Si je ne consultais que ce relevé, je serais amplement autorisé à porter sur cette méthode un jugement aussi sévère que celui de l'Académie (2). Mais ce n'est pas ainsi qu'il faut apprécier la valeur des innovations en chirurgie. Toute méthode naissante passe nécessairement par une période de tâtonnements et d'incertitudes, et les résultats qu'elle donne à son début ne permettent pas de savoir ce qu'elle vaudra dans l'avenir. La ligature elle-même a débuté en France par de nombreux désastres, qui pendant trente ans l'ont empêchée de se vulgariser. Trois ans à peine nous séparent de la première communication de Pravaz; les recherches que cette innovation a provoquées ont à peine duré une année et la science aurait tort de rejeter sans appel un moyen que des modifications ultérieures pourront rendre fort précieux. Si la chirurgie des anévrysmes était arrivée à la perfection, s'il y avait une seule méthode irréprochable, c'est-à-dire k la fois exempte de danger et exempte d'in-
(1) Bull. Soc. de cliirwg., T. IV, p. 178 (12 octobre 1853).
(2) Je dois dire que, dans la discussion de l'Académie, MM. Laugier et Vclpeau, moins alTumalirs que M. Malgaigne, ont fait remarquer que la question était posée d'une nianK're prémaiurcc, et que le moment de la juger n'était pas encore venu.
CHOIX DU LTQUIDli: COAGULANT. 38
corliliule, si la ligature élail moins meurtrière, si la compression iiidirecle était plus ciïicace, si l'une et l'autre étaient applicables à tous les anévrysnies, il y aurait lieu en effet de repousser l'idée (le Montcggia , fécondée par Pravaz. Il n'en est malheureusement pas ainsi. Les anévrysmes externes sont encore au nombre des affections les plus graves de la chirurgie. Toutes les méthodes connues exposent à des déceptions ou à des revers. — Dans un pareil état de choses, il faut être indulgent pour les innovalions.
La méthode des injections coagulantes ne pourra vraisemblablement jamais devenir tout à fait inoffensive; le caillot qu'elle fait précipiter dans les anévrysmes semble en effet devoir toujours participer aux propriétés nuisibles des caillots passifs; mais il me paraît certain que si elle est un jour régularisée et perfectionnée, elle perdra une grande partie de sa gravité. Je n'ai pas l'intention d'analyser et d'argumenter une à une toutes les observations qui ont été publiées jusqu'ici , mais je ne crains pas d'être contredit en disant que, dans beaucoup de cas, les chirurgiens ont agi sans règle fixe et se sont écartés des sages préceptes de Pravaz. Les uns n'avaient pas les instruments nécessaires, et ont dû se servir d'une seringue ordinaire qui ne leur permettait pas de doser l'injection; d'autres ont cru bien faire de pratiquer d'abord une incision avec le bistouri pour rendre l'opération plus facile. Celuici a négligé de faire comprimer l'artère au-dessus de la tumeur ; celui-là s'est servi d'un liquide mal préparé ou d'une solution non titrée, etc. En un mot, on a le plus souvent procédé en quelque sorte au hasard. La méthode mieux appliquée eût-elle donné de meilleurs résultats? Il est .possible que non , mais il est probable que oui.
Je pense que cette question a été trop vite abandonnée et qu'il faut l'étudier encore. 11 ne sera donc pas inutile de résumer ici les résultats expérimentaux et les préceptes pratiques que les chirurgiens ne peuvent se dispenser de connaître.
11 importe avant tout de choisir le liquide le plus convenable. Le perchlorure de fer, en effet, n'est pas la seule substance qui jouisse de la propriété de coaguler promptement le sang. — Le tannin, l'alcool , les acides minéraux ou végétaux, le chlorure de zinc et tous les sels de peroxyde de fer exercent une action rapide
386 INJECTIONS COAGULANTES.
sur les éléments du sang qn'ils solidificut d'une manière plus ou
moins complète.
Le meilleur liquide est celui qui réunit les conditions suivantes : 10 coagulation très-prompte; 2- caiUot très-solide; 3» action peu irritante sur les tissus. Malheureusement , la troisième condition s'est montrée jusqu'ici pe-u compatDjle avec les deux autres.
Le chlorure de zinc est très-kritant et même caustique ; il donne un magma crémeux plutôt qu'un caillot véritable (1).
Le tannin, l'alcool, la créosote, les acides végétaux sont beaucoup moins irritants, mais ne fournissent qu'un caillot sans consistance (2).
Les acides minéraux ont une action presque instantanée ; mais ils désorganisent ou carbonisent le sang, cautérisent les tissus, et le caillot qu'ils donnent est encore sans solidité. ...Jusqu'ici les sels de fer paraissent seuls capables de faire prendre le sang en une masse suffisamment dure. Les protosels ou sels de protoxyde n'ayant aucune action coagulante doivent être d'abord écartés. Les sesquisels valent beaucoup mieux, et le cèdent à peine aux persels ou sels de peroxydes qui prodmsent une coagulation vraiment surprenante.
Pravaz rencontra d'abord le perchlorure de fer et c'est avec cette substance qu'on a fait depuis lors presque toutes les expériences et presque toutes les opérations. Mais le persulfate et le perazotate de fer exercent sur le sang une action à peu près identique, et on n'a peut-être pas assez étudié leur action sur les tissus. Le sesquisulfate de fer essayé par M. Da Silva (3) n'est pas
W Voy. pour plus de détails le mémoire de M. Duria-Dubuisson , dans Gflzct/c médicaU
%?ré nS'ioio-tannique (solution d'iode et de tannin) , préparé par MM. Socquet et Gu iiein'ônd donne un caUlot assez consistant pou. intercepter la ci.culafon dans les .emes. M rr r q i7ie premier employé cet agent conm.e hémoplastique dans W f auemen d Lices ?est demandé s'il ne remplacerait pas avantageusement le perchlorure de fer dans le rini des anévrysmes (Gaz. méd. deiyou, 185a, T. YI, p. 19). Mais M. Desgranges aprils elp'^nces nombreuses , a prouvé que le nouveau Hcluide ne poss. le îne le tiers de la puissance coagulante du perchlorure ^Gaz.méd. de Lyon IS^^' 1- ^1, TrlTAi fait démon côté quelques expériences , j'ai pu m'assurer que le ca. ot d - ^' Z beaucoup moins résistant que le caillot du perchlorure. Au surplus, M. \alct e
lann.que « •^^J"^^^^^^^ joue aucun rôle dans la coagulation , et que le l.quMle
a parfaitement "Êmo^^l'-Î J"^ uoa ^,„e soIuUon de tannin ( p. 111 ).
TrT;pS:r;-'ï- .r,. n...... dos d..
G Jeta medica de mboa , T. IV, p. 389 (1- janvier 1850 ).
DOSAGES bu PERGHLORURE DE FER, .387
moins liëmoplastique que le perchlorure, et serait peut-âtre moins irritant.
M. Riispini, attribuant à la présence du chlore la plupart des propriétés irritantes du perclilorure , donne la préférence à l'acétate de sesquioxyde, sel tout aussi coagulant, peut-être même plus coagulant que les autres sels ferreux (1) ; mais c'est une vue de laboratoire, et quoique MM. Lussana et Pavesi aient guéri chacun un anévrysme au moyen de cet acétate, il faudrait faire des expériences régulières avant d'adopter l'opinion de M. Ruspini. M. Pétrequin enfin a substitué au perclilorure de fer pur et simple le perchlorure de fer et de manganèse, auquel il trouve des qualités supérieures. Mais M. Valette, de Lyon, très-expert dans la matière, n'approuve pas cette innovation (2). En résumé, on ne connaît bien que l'action du perchlorure , et il ne serait pas impossible qu'en multipliant les recherches, on trouvât un autre sel aussi actif et plus inoffénsif.
Ceci dit sur le choix du sel hémoplastique , je ne m'occuperai plus que du perchlorure et j'aurai à étudier successivement plusieurs questions également importantes. Les détails dans lesquels je vais entrer paraîtront peut-être minutieux , mais il est indispensable de les connaître pour appliquer convenablement la méthode de Monteggia et de Pravaz.
Il s'agit d'abord de mesurer la quantité de hquide injectée. Dans la pratique, cette quantité, toujours très-peu considérable, ne peut être pesée , c'est pourquoi on l'évalue d'après le nombre des gouttes employées.
Ici se présente une première difficulté, car rien ne varie comme le poids et le volume d'une goutte. Lorsqu'on fait sortir lentement un liquide à travers une petite canule, le volume des gouttes est proportionnel au diamètre extérieur de la canule Si on fait former les gouttes à l'extrémité d'un bûton de verre, leur volume peut varier de un à trois, suivant que le bâton est plus ou moins gros. Amsi s'expliquent les assertions con tradictoires des expérimentateurs. Par exemple, Pravaz et Lallemand ont évalué à
S 1'""' ''f ' <""< fràpilau.v, 1850, p. 02.
W udz. viâdicale de Lyon, 1853, T. V, p. 195,
INJECTFONS COAGULANTES.
trois gouUes la quanlilé de perchlorure nc^cessaire pour coaguler 1 cenlililre de sang; Pravaz élait même disposé à descendre audessous de celle limite (1), tandis que M. Burin-Dubuisson , se servant du même sel, au même degré déconcentration (^r>"de l'aréomètre), n'a obtenu la coagulation complète qu'en employant dix gouttes par centilitre (2).
Le seul moyen de sortir de ces incertitudes est de recourir à un procédé mécanique et invariable pour mesurer le liquide injecté, sans s'inquiéter du nombre de gouttes. Or, la seringue de Charrière et Pravaz permet d'atteindre ce but avec une précision
rigoureuse
Quelques mots d'abord sur la construction de cette seringue {fig. 15), car il est à désirer que tous les fabricants prennent
l'habitude de la graduer d'une manière uniforme.
Le corps de pompe primitif de la seringue de Pravaz était en platine; M. Lenoir l'a fait construire en verre, ce qui est bien préférable, car le chirurgien peut suivre de l'œil le mouvement du piston et voir si le liquide ne reflue pas (3).
Chacune des extrémités du corps de pompe est exactement embrassée par une armature de platine. L'armature inférieure se visse sur une canule trèslongue et presque capillaire. L'armature supérieure est creusée d'un écrou où chemine une longue vis. C'est cette vis qui sert de tige au piston. Celui-ci ne peut se mouvoir par conséquent que lorsqu'on tourne le volant qui termine la vis.
Cela posé, le corps de pompe contient exactement 1 gramme de perchlorure liquide à 30° de l'a-
Fig. 15.
Seringue de Charrikre el Pravaz.
A. La Fcringue.
B. La canule du tiocait.