CHAPITRE INÉDIT D'ANTYLLUS
vrysme {i) ; l'autre résulte de la déchirure de l'artère et du passage du sang dans la chair environnante. L'anévrysme par dilatation de l'artère est plus allongé ; celui qui est par déchirure est plus arrondi et a une plus largo base que l'autre. Dans l'anévrysme par déchirure , lorsqu'on applique les doigts sur la tumeur, on entend une sorte de bruit ( littéralement : comme un certain bruit) , tandis qu'on n'entend aucun bruit dans l'autre espèce d'ancvrysmes.
« Il n'est pas raisonnable d'abandonner à eux-mêmes tous les anévrysmes, comme l'enseignaient les anciens chirurgiens; mais il serait extrêmement dangereux de les opérer tous. Ainsi, nous nous gardons bien de toucher aux anévrysmes de l'aisselle, de l'aine et du cou , tant à cause de la grosseur des vaisseaux que de l'impossibilité ou do la difficulté extrême d'en faire la ligature. Nous abandonnons aussi les anévrysmes très-volumineux, quel que soit le lieu où ils se développent. Pour les anévrysmes qui se rencontrent aux extrémités, aux membres et à la tète, nous les opérons de la manière suivante :
« § 2. Quand il s'agit d'un anévrysme par dilatation, nous faisons à la peau une incision droite suivant la longueur du vaisseau. Ensuite, écartant avec des crochets les lèvres de la plaie, nous incisons avec précaution toutes les membranes placées entre la peau et l'artère. Rejetant sur le côté avec des crochets la veine située à côté de l'artère, nous dénudons de toutes parts la partie anévrysmatique du vaisseau. Introduisant au-dessous de celui-ci, à la partie inférieure, le bouton de la sonde, et le reportant vers le haut, nous enfonçons une aiguille garnie d'un fil double, de manière à la faire parvenir sous l'artère. Nous coupons avec des ciseaux le fil près de son anse, de manière à avoir deux fils et quatre chefs. Ensuite , prenant les deux chefs du premier fil , nous les tirons doucement en haut vers l'extrémité opposée de l'anévrysme, et nous les lions exactement. Nous tirons de même le second fil vers l'autre extrémité de la tumeur, et nous lions en ce point l'artère ; en
(1) -h uhi -yàf a.ùrôyi -jtvc-rat T'a; y.y.-:à. tottov àpTVipîa; àvcûp'JaôeîarjÇ • IvTeùOsv xal to ôvOfAa ETs'ô/î Tto àveûpucp-art. Je cite cette phrase pour établir, d'après les témoignages irrécusables d'AntylIus et d'Oribase , rétymologie et l'ortbograplie du mot anévrysme. Lisfranc, théorisant une erreur due aux l)arbiers illettrés qui mirent pour la première fois la chirurgie en langue vulgaire, a écrit anévrisme avec uni, a nié que ce mot désignât la dilatation des artères, et a prétendn que Rufus , Aniyllus et Aéiius avaient constamment écrit avE'jpiaaa [Quelques rcclicrclics sur ritistoire cliina'gicale des anciirismes. Paris, 1833, in-8°, p. 15 ). Je me suis assuré d'ailleurs qu'Aétius a suivi la même orthographe qu'Antyllus. Je ne connais aucune édition grecque du chapitre de r Anévrysme d'Aétius, mais le mot àvEJsucrij.a se trouve dans le chapitre XVIII du livre III imprimé en grec à Venise en 1526 ( Alde , in-fol., fo!. 50 , verso ). J'ai retrouvé la même orthographe dans le manuscrit grec d'Aétius, qui existe à la bibliothèque de la Faculté, et qui paraît dater du XV^ siècle. Le chapitre LI du Tctralibloii IV, scrmo 11 du même manuscrit, est tiré de Kufus, et on y lit encore àvsûpua|7.a.
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sorte que tout l'anévrysme se trouve compris entre deux ligatures. Apres cela, nous pratiquons sur le milieu de l'anévrysme une petite incision. Tout le contenu de l'anévrysme est ainsi évacué sans danger d'hémorrhagie.
« Ceux qui lient bien comme nous l'artère des deux côtés, mais qui extirpent le milieu de l'anévrysme , agissent témérairement, car souvent les fils sont repoussés par la force et la distension du pneuma.
« § 3. Si l'anévrysme a lieu par déchirure de l'artère, il faut saisir avec les doigts , en môme temps que le derme , tout ce qu'il est possible d'embrasser de l'anévrysme ; ensuite passer au-dessous de ce qui reste une aiguille garnie d'un fil double do lin ou de corde à boyau ; puis, après son passage, couper l'anse avec des ciseaux , de manière à avoir deux fils ; prendre alors les deux chefs de l'un des fils, — les lier sur le côté droit en ayant soin de bien serrer le nœud pour que le fil ne glisse pas, et lier de même les deux autres chefs sur le côté gauche au point opposé. S'il y a à craindre le glissement des fils, il faut passer une autre aiguille, également garnie d'un fil double et croisant la première dans le même endroit en forme de X, couper de même le fil avec des ciseaux et l'atlachei- comme le premier ; de sorte que la ligature soit opérée par quatre fils. — Ensuite, il faut ouvrir do la même manière la tumeur à son sommet, et, ;iprès l'évacuation de son contenu , retrancher la peau superflue, en laissant celle sur laquelle les fils sont noués. De cette manière, l'opération est sans hémorrhagie. »
Si on compare ce chapitre remarquable aux informes descriptions de Rufus d'Éphèse et de Galien, on est conduit à dire qu'Antyllus a créé non-seulement la médecine opératoire, mais encore la pathologie des anévrysmes. A chaque ligne, on reconnaît l'écrivain qui parle de ce qu'il a vu , de ce qu'il a fait. C'est Antyllus qui a distingué cliniquement l'anévrysme par dilatation de l'anévrysme faux ou par épanchement. Paul d'Égine, trois ou quatre siècles plus tard, n'a fait que le piller; je me trompe , car le plagiaire n'a pas compris tout ce qu'il copiait; il a omis les détails les plus importants , et a même une fois défiguré la pensée d'Antyllus. Celui-ci, parlant de cette sorte de bruit qu'on entend avec le doigt, et que nous nommons aujourd'hui le frémissement vibratoire , avait dit que ce bruit n'existait pas dans les anévrystnes par dilatation, et qu'on l'observait seulement dans les anévrysmes par rupture. Or, dès cette époque, comme encore de nos jours, la saignée du bras était la cause la plus commune des anévrysmes traumatiques , et on sait que les anévrysmes faux du pli du bras sont très-souvent variqueux. Sans coimaître la dis-
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tinclion des anévrysmes artériels et des anévrysmes variqueux , Antyllas avait parfaitement observé le frémissement vibratoire de la phlébartérie , et avait , avec juste raison , donné ce caractère comme l'un des signes de l'anévrysme faux. On ne peut lui reprocher que d'avoir accordé à tous les anévrysmes faux un symptôme qui appartient seulement à quelques-uns d'entre eux. Paul d'Égine, copiant des choses qu'il ne comprenait point, transposa deux mots , peut-être sans s'en apercevoir, attribua le frémissement vibratoire aux anévrysmes par dilatation, et prétendit que ce symptôme manquait dans tous les anévrysmes par déchirure. 11 n'en faut pas davantage pour prouver que dans ce chapitre de l'anévrysme , comme au reste dans beaucoup d'autres , Paul d'Égine n'a été qu'un copiste inintehigent.
Quoi qu'il en soit, Antyllus parle de trois méthodes ou procédés opératoires. 11 ne mentionne que pour la blâmer Yexlirpation de la tumeur , pratiquée dès cette époque par quelques chirurgiens, précurseurs de Purmann. Puis il décrit avec une précision et une clarté étonnantes Vopération par l'ouverture du sac qui porte bien à tort le nom de méthode d'Aétius, et propose enfin de traiter par la ligature en masse les anévrysmes par rupture ou par épanchement.
Ce dernier procédé, qui nous semble aujourd'hui barbare, mérite peut-être quelque indulgence si on se reporte à l'époque où il a été imaginé. Le tourniquet n'étant pas encore inventé , le danger imminent, dans l'opération de l'anévrysme, était l'hémorrhagie. Pour éviter cet accident, Antyllus conseillait de disséquer attentivement le sac des anévrysmes par dilatation , de lier l'artère au-dessus et au-dessous , et de n'ouvrir la poche qu'après avoir ainsi rendu l'hémorrhagie impossible. Mais cette méthode n'était évidemment applicable qu'aux anévrysmes pouiTus de sac. Or, les anévrysmes consécutifs à la rupture des artères ne possèdent souvent aucune enveloppe. Antyllus ne l'ignorait point, puisque , suivant lui , dans l'anévrysme par déchirure il y avait passage du sang dans la chair environnante. Il ne pouvait donc pas avoir la prétention d'arriver sur le vaisseau sans ouvrir la ca\ité qui renfermait le sang, et il fut ainsi conduit à prévenir l'hémorrhagie au moyen de la ligature en masse , avant d'inciser les anévrysmes par épanchement. Puis, cette ligature en masse
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condamnant inévitablement à la gangrène les parties qu'elle étranglait, Antyllus conseilla de retrancher la peau superflue, c'est-à-dire de remplacer l'incision simple par l'excision d'une partie des téguments.
En réalité, par conséquent, Antyllus n'avait qu'un but dans le ti'aitement de l'anévrysme, c'était d'évacuer le sang contenu dans la tumeur. Cette idée fondamentale le conduisit à instituer la grande méthode de l'ouverture du sac. Une double ligature , appliquée au-dessus et au-dessous de l'anévrysme, lui parut indispensable pour conjurer le danger imminent de l'hémorrhagie. Quant au procédé opératoire , il variait suivant les cas. Antyllus ne liait que l'artère lorsqu'il le jugeait possible ; sinon, il se résignait à lier en même temps toutes les parties qui recouvraient ce vaisseau.
Des deux opérations créées par Antyllus, l'une, celle de la ligature en masse, parut sans doute trop cruelle, et il est permis de croire, d'ailleurs, qu'elle devait souvent manquer son but; l'autre, celle de la ligature isolée, était d'une exécution tellement difficile, demandait une dissection tellement délicate que les successeurs d' Antyllus, moins hardis et moins habiles que lui, ne tardèrent pas à l'abandonner. Ils ne renoncèrent cependant pas à l'idée d'ouvrir le sac pour évacuer le sang anévrysmal. L'un d'eux eut une inspiration bien remarquable pour cette époque où on ne se doutait même pas de l'existence de la circulation. Il chercha l'artère au-dessus de l'anévrysme , la mit à découvert au moyen d'une incision, et la lia. Puis, délivré de la crainte d'une hémorrhagie immédiate, il ouvrit largement la tumeur, la vida et, pour prévenir rhémorrhagie ultérieure , il apphqua deux nouvelles ligatures, l'une immédiatement au-dessus, l'autre immédiatement au-dessous du sac.
Ce nouveau procédé ne tarda pas à supplanter les deux procédés d' Antyllus, A toute autre époque , il eût pu avoir des conséquences capitales, conduire à la découverte de la méthode d'Anel, et même à la découverte de la circulation du sang. Mais on commençait déjà à perdre l'habitude de penser. Cette innovation, qui eût pu être si féconde , n'eut d'autre résultat que de rétrécir considérablement le cadre de la médecine opératoire. Antyllus opérait tous les anévrysmes, excepté ceux du cou, de l'aine et de l'ais-