CHAPITRE X
llétiiode de Fergu«i$«on
(malaxation).
Je désigne sous ce nom une méthode imaginée par M. Fergusson, et consistant en une sorte de massage des caillots contenus dans la tumeur. Elle n'est applicable qu'aux anévrysmes incomplètement réductibles et déjà tapissés d'une couche épaisse de feuillets fibrineux.
Voici quel est, suivant M. Fergusson, le mode d'action de cette méthode : le massage brise les caillots fibrineux et en détache des fragments, que la colonne sanguine entraîne dans le bout inférieur de l'artère. Trop volumineux pour franchir ce vaisseau, ils s'y arrêtent et en déterminent l'oblitération. Dès lors la tumeur se trouve dans les mêmes conditions que si on avait appliqué une hgature entre le sac et les capillaires , suivant la méthode de Brasdor. En définitive, par conséquent, la malaxation agirait sur les anévrysmes comme la méthode de Brasdor, dont le mode d'action sera étudié plus loin.
La malaxation ne peut atteindre ce but que par hasard. Il faut en premier lieu que les couches fibrineuses soient suffisamment friables , chose qu'on ne peut jamais prévoir ; ces couches ont souvent une densité telle qu'avant d'en détacher des fragments on aurait déjà rompu la tumeur. Puis il faut que les morceaux de fibrine mis en liberté par la malaxation aient précisément le volume du bout inférieur de l'artère; plus gros, ils resteraient dans le sac ; plus petits , ils seraient entraînés au loin et iraient déterminer une oblitération incapable d'agir avec efficacité sur l'anévrysme. La méthode de M. Fergusson est donc toujours fort incertaine dans ses résultats ; lorsqu'elle remplit complètement son but, elle partage encore toutes les incertitudes de la méthode de Brasdor. Enfin, et surtout, elle expose à deux accidents fort graves : la rupture de l'anévrysme pendant la
MALAXATION. 243
dui'ée des manipulations, et l'inflammation provoquée par le froissement de la tumeur.
On pourrait se mettre en garde, jusqu'à mi certain point, contre ces deux accidents, en remplaçant la malaxation par une manœuvre moins dangereuse. On pourrait introduire dans le sac un trocart explorateur; puis, retirant à demi le poinçon, faire mouvoir la canule en tous sens , de manière à labourer les couches fibrineuses les plus internes et à en détacher quelques fragments. Ce serait là une sorte de broiement sous-cutané, bien plus inoffensif que la méthode primitive et agissant même avec plus de certitude qu'elle. On préviendrait ensuite le développement de l'inflammation par des applications de glace. Peut-être ce procédé serait-il de nature à rendre quelques services dans le traitement de certains anévrysmes très - rapprochés du tronc; mais l'expérience n'a pas encore prononcé.
Quoi qu'il en soit, je crois utile de faire connaître les deux cas où M. Fergusson a eu recours à la méthode de la malaxation :
s* Observation (Fergusson). — Anévrysme de la sous-clavière. — Traitement par la malaxation. — Amélioration passagère. — Mort.
Je transcris textuellement d'abord, d'après un journal anglais, la première partie de l'observation CI) :
« Nous avons suivi avec intérêt , depuis quelques semaines, dit le rédac- « teur du Médical Times and Gazette , un cas d'anévrysme de la sous-cla- « vière, dans le service de M. Fergusson, qui a mis en usage une méthode « nouvelle et ingénieuse. En manipulant la tumeur, il a détaché une partie « des couches fibrineuses, et cela a eu pour résultat immédiat et instantané « d'arrêter les pulsations dans le membre thoracique correspondant. Au « bout de quatre jours, on pouvait sentir de faibles battements au poignet , « mais on n'en sentait pas à l'artère axillaire. La tumeur elle-même, qui avait « d'abord le volume d'un petit œuf de poule, avait beaucoup diminué et les « battements y étaient un peu moins prononcés que dans la sous-clavière a opposée. En même temps, elle était devenue plus ferme, plus dure au « toucher.
« Ceux qui connaissent la pathologie et le traitement des anévrysmes , et « en particulier les funestes résultats des opérations qu'on a jusqu'ici tentées « sur la partie de la sous-clavière située en dedans des scalènes, compren-
(1) Médical Times and Gazette, marcb 6lh 1852, n" 88, vol. I, p. 255.
'2li!\ MÉTHODE DE FERGUSSON.
« dront sans peine l'importance et l'intérêt du cas qui est actuelle7nent sous « les soins de M. Fergiisson. »
L'observation publiée s'arrête là. J'ai tenu à savoir ce qu'était devenu le malade, et j'ai prié M. Costello de recueillir auprès de M. Fergusson luimême de plus amples renseignements. J'extrais ce qui suit d'une lettre que M. Fergusson a bien voulu me faire parvenir à la date du 23 mai 1855 :
« Le malade sur lequel vous me questionnez alla bien pendant quelque « temps ; la tumeur décroissait graduellement , mais vers le quatrième mois M après les manipulations, il survint tout à coup , à la partie moyenne de la a tumeur, une douleur tellement vive, que le malade y succomba au bout de « trois jours. A l'autopsie, on trouva que la tumeur s'était subitement accrue « du côté du plexus brachial , et je présume que la douleur subite et pro- « longée éprouvée par le malade avait été la conséquence de la pression « exercée sur ces nerfs. »
M. Fergusson annonce à la fin de sa lettre que, depuis lors, il a eu l'occasion d'appliquer une deuxième fois la malaxation au traitement d'un autre anévrysme de la sous-clavière, et que le résultat avait été très -satisfaisant, la tumeur ayant presque entièrerement disparu au bout de dix-huit mois.
Ce deuxième fait n'a pas encore été publié. Le malade , après avoir séjourné à King's-College Hospital , retourna chez lui à la campagne ; il revint à Londres au commencement d'août 1855 , et M. Fergusson saisit cette occasion pour le montrer à ses élèves.
Le journal The Lancet fit mention de ce fait d'une manière assez vague dans les termes suivants (1) : « M. Fergusson a pré- « sente à ses élèves un malade fort intéressant , sur lequel il a :i guéri un anévrysme très-prononcé de l'artère sous-clavière, au « moyen d'une nouvelle méthode. Nous avons déjà vu cet homme (( il y a environ dix-huit mois , pendant qu'il était encore en traite temenl... D'après les phénomènes qui se montrèrent à la suite « des manipulations , il nous paraît que le but de M. Fergusson (( avait été atteint, c'est-à-dire que les caillots fibrineux de l'ané- (( vrysme avaient été déplacés, et que, passant de la sous-clavière « dans l'axillaire , ils avaient oblitéré ce vaisseau ainsi que l'hu- « mérale, comme par une nouvelle espèce d'opération de Bras- Ci) Tlic Lancet, 1R55, vol. II, p. 197(1" sept.).
MÉTHODE D'ÉVERARO HOME. 245
<( dor 11 y eut en effet disparition complète et passagère du
« pouls radial avec des symptômes de paralysie du bras ; ces « phénomènes dépendaient du déplacement des caillots fibrineux. « L'anévrysme occupait la sous-clavière entre les scalènes. » Le rédacteur annonce, un peu plus loin, qu'il s'abstient de donner de plus amples détails, parce que M. Fergusson se propose de présenter l'observation à la Medico-Chirurgical Society. Nous ne pouvons savoir par conséquent quels ont été les effets précis de la malaxation sur la tumeur.
Malgré ce succès remarquable , je ne puis cacher que la méthode de M. Fergusson ne m'inspire aucune confiance. Je crois en avoir dit assez pour prouver qu'elle est très-incertaine et trèsdangereuse; d'autant plus dangereuse qu'à cause de son incertitude même , elle s'adresse seulement aux anévrysmes trop rapprochés du tronc pour être accessibles à la méthode d'Anel. Or, la rupture immédiate et l'inflammation consécutive des anévrysmes de cette catégorie seraient tellement redoutables, que je donnerais toujours la préférence, en pareil cas , à l'une des méthodes qui ont déjà fait leurs preuves, telles que la galvano-puncture ou les injections coagulantes , ou même à la méthode de Brasdor, dont la malaxation n'est qu'une dangereuse modification.