OBSERVATION XIX
Madame L..., marchande de pommes de terre frites, est depuis quelques temps sujette à des absences, au grand
(1) Archives de neurologie 1896.
amusement des gamins du quartier. Elle prisait des cendres et jetait sa tabatière dans le feu, ou servait ses clients tout de travers. Hier matin, comme d’habitude, elle vint s’installer à sa place. Peu d’instants après, des cris perçants, une forte odeur de roussi attiraient les passants. Ils trouvent la pauvre femme, les robes relevées, assise dessus son poëlon, sous lequel brillait un feu très vif. C’est avec peine qu'on put la dégager. Les agents la conduisirent dans une pharmacie et de là chez le commissaire de police à qui elle expliqua : « que n'ayant pas de graisse pour préparer ses pommes de terre et se trouvant un peu grosse, elle avait résolu dese faire fondre.» Sur ces explications, le magistrat la dirigea sur linfirmerie du dépôt (Tiré du ‘Petit Troyen, 13 décembre).
Nous avons vu (article Paralysie générale) quelles étaient les bases physiques de la memoire, de la conservation et de la reproduction des souvenirs. Nous avons dit, d’après M. Ribot, qu’elles consistaient dans : 1° une certaine modification des éléments nerveux (cellules fibres); 2° la formation entre eux d’associations déterminées pour chaque événement particuler, l'établissement de certaines associations dynamiques qui, par la répétition, deviennent aussi stables que les conditions anatomiques primitives. Or, au début de la démence, il se produit une lésion anatomique grave, un commencement de dégénèrescence des cellules nerveuses. La conséquence, c’est que celles-ci deviennent incapables de fixer des impressions nouvelles, de fournir de nouvelles associaclations dynamiques ; c’est que si le fait n’est qu’une répétition d'expériences antérieures, le malade le rejette dans le passé. Cependant cette atrophie se
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généralise; elle envahit peu à peu l’écorce du cerveau, puis la substance blanche, produisant une dégénérescence graisseuse et athéromateuse des cellules, des tubes et des capillaires. Parallèlement les associations dynamiques se rompent, le nombre des associations dynamiques subsistantes diminue de jour en jour, en raison directe de l’extension de lPatrophie; les états de conscience (souvenirs) disparaissent suivant la loi de régression. Supposons que l’idée d’une mutilation germe dans l’esprit du dément (le mécanisme importe peu en l'espèce), telles associations dynamiques pourront être rompues, parallèlement tels états de conscience dont elles sont la condition sine qua non ne seront pas réveillés, ils ne pourront surgir sur le champ de la conscience au moment de la détermination volontaire et, s’il y a heu, l’arrêter sur la pente de l’absurde, de lautomutilation. Le dément se déterminera à l’acte, parce qu’il ignore telles circonstances, tels faits, qui auraient modifié sa décision.
Cependant il est des actes qui s’accompagnent normalement d’une grande douleur. On ne conçoit œuère qu'il soit possible de S'enfoncer des aiguilles dans la peau, de pratiquer lPablation d’un ongle sans provoquer une certaine souffrance. Comment se fait-1l que le dément ne soit pas toujours arrête dés le début par la douleur, qu’il mène sa mutilation jusqu’au bout? Nous avons vu que la cellule nerveuse dégénerée ne peut fixer des impressions nouvelles ou du moins les garder d’une façon durable. Si l’on suppose une impression nerveuse partie, par
LRO e exemple, de l’ongle de notre malade, cette impression nerveuse se dirigera vers les centres nerveux, et si la cellule est entièrement atrophiée, elle ne pourra amener de modification cellulaire; il n’y aura pas d’état de conscience correspondant, point de sensation et, s’il y a lieu, point de sensation de douleur. Si, au contraire, la cellule nerveuse n’est pas entièrement atrophiée, 1l se pourra qu’il y ait sensation, mais sensation amoindrie, diminution de la sensibilité à la douleur.