II. — IMAGE CORRECTE DE l’ IMMACULÉE CONCEPTION
La figure de Marie, debout, vêtue du soleil; — position calmeet modeste ; — dans la clarté; — ses pieds touchant la lune et le globe terrestre, et le serpent infernal qui a la tète écrasée; — Marie paraît dans sa première adolescence, avec les traits de la modestie, de l’innocence, de la candeur et de la beauté; — figure douce et aimable; — taille ordinaire ; — les yeux modestement baissés ; ou, ce qui vaut mieux, les regards doucement élevés vers le ciel ; — les mains dans l’attitude de la prière, ou croisées sur la poitrine, ou plutôt jointes ensemble ou mo- *
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(lestement élevées vers le ciel * ; — rien dans les mains, pas même l’Enfant-Jésus ; — le pied droit chaussé d’une sandale, posé sur la tête du serpent pour l’écraser ; — le pied gauche caché sous les vêtements; — une robe blanche un peu large et un manteau bleu hyacinthe assez vaste, qui lui couvrent tout le corps et en dissimulent les formes ; modestie et simplicité dans les habits comme dans la personne; — rien qui attire les regards d’une manière spéciale dans les habits;— la tête couverte d’un voile léger, et, si l’on veut, transparent, ornée de l’auréole et «lu nimbe, et couronnée de douze étoiles ; — au-dessus de la tête Dieu le Père, seul, comme Créateur qui l’a créée en état de grâce, élevant la main pour bénit 1 sa créature; — trois anges, ou neuf anges, dans l’attitude de l’admiration et de la joie, placés autour de ses pieds et, en tout cas, plus bas que ses mains ; — une espèce de soleil en forme d’auréole autour de son corps, comme un vêtement ajouté, ou rayons partant de son corps pour l’entourer de lumière;— la demi-lune sous ses pieds qui reposent dans la conca vité ; — une couronne de douze étoiles qui ceignent son front en forme de nimbe ; — le serpent infernal, noir ou vert, enlaçant le monde de ses plis au moment où Marie lui écrase la tête, — la pomme fatale dans sa gueule écumante, — lès regards du serpent hideux et désespérés; — Marie placée dans la lumière, — le monde et l’espace dans les ténèbres ; — autour de la sainte Vierge, avec ordre et symétrie, les principaux symboles de l’immaculée Conception, et les inscriptions les plus précises et les plus naturelles qui la rappellent.
* C'est ici que l'Evêque est en contradiction avec le Pape, qui a voulu que la statue érigée en mémoire de la proclamation du dogme eût une main (laissée et l'autre leve'c.
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Ce programme étonnera sans doute ceux de nos lecteurs qui n’auraient jamais examiné une image de la Vierge Immaculée et rappellera à d’autres quelques détails, inexplicables pour eux, des tableaux de Murillo ou autres peintres. En tous cas, nous défions qui que ce soit, voyant pour la première fois une pareille figure sans être prévenu, de deviner qu’elle signifie ceci : « Dès avant sa « naissance, dès le premier moment de son exis- « tence, Marie a été exempte du péché originel, « et parfaitement sainte. » C’est cependant la donnée qu’il s’agissait de réaliser, et l’on ne saurait nier que le but ne soit manqué, pour peu qu’on veuille appliquer ici une règle posée par M. Malou lui-même (p. 8) : a Une bonne image doit « réunir les qualités d’une bonne définition ; elle « doit représenter le mystère d’une manière com- « plète et ne représenter que cela. »
Pourquoi, demandent tous les spectateurs non initiés, pourquoi le croissant de la lune est-il sous les pieds de la Vierge ? Voici : Voulant représenter un sujet impossible, on a pris pour type un passage de l’Apocalypse qui n’y a aucune espèce de rapport. C’est ce verset (XII, 1) :
« Il parut aussi un grandsignedans le ciel, savoir : une femme revêtue du soleil, et qui avait la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles. »
• 11 faut isoler ces paroles de ce qui les entoure
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et surtout se garder de lire les versets suivants, si l’on ne veut rendre impossible toute espèce de rapprochement, toute apparence de relation, entre ce trait et l’immaculée Conception.
Selon saint Augustin, cette femme représente l’Église, la cité de Dieu. Mais ce grand docteur canonisé a nié l’immaculée Conception en termes d’une crudité telle, que nous n’osons les répéter. Qui donc a vu, le premier, sous cette figure symbolique de l’Apocalypse, la Conception Immaculée? C’est saint Bernard, si connu cependant comme ennemi de ce dogme, saint Bernard qui en a retardé de plusieurs siècles la proclamation et la célébration officielles. Cet illustre docteur avait du reste une si grande dévotion à Marie que les peintres l’ont souvent représenté nourri pai elle de son propre lait; et c’est un des chefs-d’œuvre de Murillo que d’avoir traité presque décemment ce sujet au moins étrange. Non-seulement ce saint a imaginé d’appliquer à Marie le fameux verset de l’Apocalypse, mais il s’est livré aux excentricités d’interprétation les plus compliquées et les plus creuses, en expliquant ce soleil, cette lune et ces douze étoiles.
Ainsi la lune lui rappelle le prince de toute sottise (le diable), qui est aussi changeant que la lune, et que Marie foule aux pieds ( totius stuititiœ princeps qui vere mutatur ut luna).
Les 12 étoiles représentent pour lui 12 préro-
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gatives de la Vierge, dont h pour le ciel, h pour la chair, h pour le coeur. Toutes sont fort singulières, surtout celles de la seconde catégorie. *
Quant au soleil, ne sachant comment en revêtir une femme, les peintres le remplacent par une lumière jaune et fort éclatante qui rayonne autour de la Vierge.
Sous le prétexte très-futile de ce verset, ces symboles sont demeurés les signes conventionnels de la Conception Immaculée, et sans eux il serait impossible aux artistes de se faire, je ne dis pas comprendre, mais deviner, quand ils veulent représenter, non l’Assomption, ou simplement la Vierge, mais son Immaculée Conception.
Cet abus de l’Écriture n’est pas le seul, tant
* En l’honneur de ces 12 étoiles on répandit en Espagne une dévotion qui consistait à dire 12 Ave, interrompus par trois Pater : cela s’appelait le Stellarium. « Cette « pieuse invention, dit l’évêque de Bruges, alarma l’or- « dre de Saint-Dominique, qui propageait avec zèle la « dévotion du rosaire. Urbain VIII, par décret du 19 jano vier 1640, supprima toutes les confréries du Stella - « rium. » Innocent X confirma ce décret : entre autres motifs, il allégua que « l’on faisait entendre que le mystère de l’immaculée Conception de la sainte Vierge a été révélé à saint Jean dans l’Apocalypse. » C’était l’interprétation, aujourd’hui admise du verset. Nous avons cité quelques phrases où VUniSers, par la plume de M. Claudius Lavergne, tombe précisément dans l’erreur signalée par le pape Urbain.
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s’en faut, chez les écrivains ou les artistes qui se sont occupés de ce dogme. Tantôt on a recours à des images empruntées au Cantique des Cantiques (5, 7 ; 6, 9; 8, 5), ce qui était assurément un infaillible moyen de tomber dans les contresens les plus flagrants et les plus choquants ; tantôt on applique à Marie, seule exempte du péché originel parmi les enfants d’Adam, ce verset qu’on met dans la bouche de Dieu même : Cette loi a été faite pour tous, mais non pour toi. Voilà au moins un texte qui s’accorde admirablement avec le dogme. Mais de quelle loi s’agit-il ? A qui s’adressent ces paroles ? Qui les a prononcées? Il s’agit de la loi qui défend de se présenter devant un roi d’Asie sans y être appelé ; et c’est le roi Assuérus qui exempte sa femme Esther de cette formalité de l’étiquette orientale. (Additions apocryphes au livre d’Esther, 15, 13.) Voilà assurément une allégorie à laquelle on ne s’attendait pas.*
* Pour des Espagnols, rien u’est si ordinaire. Leurs livres de théologie sont remplis en ce genre, d’applications tout aussi étranges, ou plus encore. Leur dogme favori a donné lieu à une multitude d’incomparables extravagances, qui peut-être ont contribué à sa popularité ; aussi la satire s’est-elle attaquée avec succès, dans la patrie de Cervantes , sinon à ce dogme ( nul ne l’aurait osé), au moins à la manie d’interpréter allégoriquement l’Écriture.
Nous possédons une curieuse et rare brochure qui mon-
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Nous croyons avoir constaté qu’en dépit du symbolisme le plus exagéré et le moins scrupuleux, lesujetque l’Eglise catholique impose aujourd’hui à une multitude de peintres, de graveurs et de sculp-
tre que le bon sens et la conscience protestèrent parfois même en Espagne, contre cet abus qui avait dépassé toutes les bornes. C’est un pamphlet fort spirituel, mordant et hardi, mais qui n’a rien d’irréligieux. Pour montrer qu’on peut trouver partout des symboles, l’auteur choisit un texte insignifiant du livre de Tobie et l’allégorise gravement de mille et mille façons morales et dogmatiques: ce texte est celui où le chien' de Tobie, au moment du retour du jeune homme, court en avant avec joie, et en remuant la queue ( procurrit canis, quasi nuntius ; blandimento suæ caudtæ gaudebat. Tob. 11, 9).
Le titre est celui-ci :
Memorial en que el perro de Tobias représenta sus derechos, y los de su pobre cola à los Sabios, expressando sus quejas, con los que han desestimado las expressiones que de èt haze la Sagrada Historia, descubriendo sus misteriosas significaciones en el senlido Alegorico y Moral. — Con licencia de los superiores. En Barcelona, 1731, 12 p. petit in-ù".
« Mémoire où le chien de Tobie représente aux sages ses droits et ceux de sa pauvre queue, exprimant ses plaintes contre ceux qui ont méprisé les mentions que fait de lui l’Histoire sacrée, découvrant ses mystérieuses significations au sens allégorique et moral. »
Ce Mémoire, accompagné d’un commentaire perpétuel, est signé ainsi : *« Et, le suppliant ne sachant écrire, a signé pour lui avec la proteslaliun et soumission due par un humble catholique,
« Don Luis Antonio de Mergelina y Munos.
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teurs, est aussi absurde entre leurs mains qu’en dogmatique, et de plus, que le lourd patronage du clergé réduit l’art en servitude, tue toute initiative, enchaîne ou glace le génie, et réduit les artistes au rôle de manœuvres. Cette intention arrêtée de réglementer les beaux-arts n’est pas particulière à M. Malou ou au cardinal Sterckx : le clergé éprouve partout le désir d’imposer aux . artistes des règles rigoureuses ; c’est une des formes de l’envahissement ecclésiastique en notre temps. En voici un exemple significatif :
u L' Association pour l'art chrétien, qui doit u son origine à la grande Société de Pie IX, a « tenu ses premières séances générales à Cologne «les 9, 10 et 11 septembre. » (Voir X Univers du 16 et du 21 octobre.) S. Em. le cardinal-archevêque de Cologne et deux évêques dirigeaient les délibérations. Le discours d’ouverture fut prononcé par Mgr Baudri. « L’éloquent prélat, dit « l’ Univers , rappela le but de l’Association, qui est « de resserrer les liens entre les arts et la religion « dont ils doivent être l’expression, et de réagir « contre les aberrations où ils sont tombés, en « combattant l’influence délétère exercée depuis « trois siècles par l’irruption du paganisme classi- « que. » Le prélat termine ainsi son allocution :
« In necessariis unitas, in dubiis libertas , in « omnibus charitas. L’unité nécessaire dans les « arts; c’est que la forme soit digne de l’objet sa-
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« cré qu’elle doit exprimer, tout en demeurant « dans les bornes infranchissables des prescripo fions de l’Eglise et des saines traditions. Liberté « donc pour tout ce qui, dans ces limites , consti- « tue l’individualité de l’artiste, et honneur aux « tendances qu 'inspire et dirige l’Eglise. »
Cette liberté ressemble assez à celle du prisonnier de Chillon ; il était parfaitement libre de faire, en tous sens, autour du pilier où sa chaîne était rivée, autant de pas que le permettait la longueur de cette chaîne. Mais qu’est-ce que le génie tenu à lachaîne, l’imagination sous lejoug,l’artenfermé entre les bornes infranchissables de l’Église et de la tradition ?
Le cardinal de Geissel termina les séances de cette Société par un discours où il avoue que depuis longtemps l’art catholique a perdu sa beauté et sa force ; mais il espère les lui rendre par l’obéissance aux lois traditionnelles de l’Église. Voici quelques passages de ce discours, trèsmodéré dans la forme, mais très-significatif :
« On a commencé à voir qu’au milieu de tant « de prétendues richesses, on était bien pauvre en « productions véritablement artistiques ; et ce mal « une fois senti, on a cherché le remède.
« Mais notre intention n'est pas, comme on « pourrait nous le reprocher, de ressusciter l’anti- « quité catholique telle qu’elle fut, de reproduire « purement et simplement ses chefs-d’œuvre, de
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« copier servilement. Ce que nous voulons, c’est « que l'art quitte les voies du paganisme dans les- « quelles il s’est engagé, et qu’il ne lui soit plus « permis d’entrer dans le sanctuaire avant d’avoir « opéré sa conversion. Nous voulons revenir aux « saines traditions des âges de foi, nous en appro- « prier les principes dans ce qu’ils avaient de plus « élevé ; nous voulons développer ces principes et « produire de nouvelles créations selon l’esprit des « anciens...
« L’art alors, dans l’humilité de son recueille- « ment, avait la conscience que, si grand qu’il soit, « il doit servir et non pas commander, etc. »
Servir, remplir un programme où tout est fixé jusqu’au moindre détail, s’inspirer delivres dont la précision rappelle ces petits volumes de théorie qui enseignent les .manœuvres militaires , où arrivera l’art sous ce régime ?
Demandez -le à la Russie, et agenouillez-vous devant ces bogs, hideux produits de l’art grec, que l’on nous a rapportés de Crimée, ou bien lisez à la quatrième page de Y Univers, parmi les annonces industrielles, celles que publient tous les jours les Maisons de gros qui vendent en quantités prodigieuses les images sacrées, tableaux de toutes dimensions, statues, groupes, bas-reliefs, Chemins de la Croix, crucifix, madones, Bons Pasteurs , saints, saintes, Immaculée Conception, etc., etc., vous y verrez en toutes lettres que
DK L'IMMACULÉE CONCEPTION.
la « maison est à même de garantir une exécution parfaite et artistique aux prix les plus modérés. * »
Voilà le dernier mot des services que le catholicisme rend aux beaux-arts. Il est facile de comprendre où ceci nous reporte : aux œuvres du moyen âge, sans l’esprit naïf, mais ardent, qui les a créées. L’art catholique ne retrouvera ni cette ferveur spontanée, ni cette gaucherie quelquefois éloquente ou touchante malgré sa roideur, qui le caractérisaient alors; mais il retombera dans toutes les puérilités et le faux goût d’autrefois. M. Malou aime les tableaux où la tunique blanche et le manteau bleu de Marie sont semés de fleurs d’or. 11 blâme que Satan soit représenta fier et beau (tel que l’a conçu Milton, tel que l’a peint Ary Schefler, deux protestants !) ; il exige qu’on fasse apparaître le démon sous une forme hideuse , avec une difformité corporelle sensible. Le serpent doit être vert, rouge, ou ce qui vaut mieux encore, noir. Nous voilà revenus, par ordre supérieur, aux peintures où l'or mussif brillait autour des personnages divins et sur leurs vêtements,
* Univers du 30 septembre 1856, etc., etc. : Matériellement, ces prospectus tiennent parole. Quant à Kart, pour ne rien dire de l’édification, on peut imaginer ce qu’il devient quand il est breveté s. g. d. g ., assuré par le fabricant, vendu en gros ou en détail et à meilleur marché que chez tous les concurrents.
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taudis que le diable, effrayant et burlesque, grimaçait à leurs pieds.
C’est réduire l’art à l’enfance ; mais on ne peut ramener personne à cette première enfance, naïve et charmante , à laquelle appartenait l’avenir et dont chaque pas était un progrès nouveau, chaque essai une conquête. L’enfance factice n’est que la sénilité, la décrépitude; c’est cette puérilité servile qui est l’effet de l’épuisement, qui survit à la pensée, à la volonté, et nous rend esclaves de ceux mêmes auxquels nous étions supérieurs.