‹ Des brevets d'imprimeur des certificats de capacité, et de la nécessité actuelle de donner a l'imprimerie les règlemens promis par les loisChapitre 7 sur 7 · SUR LA SITUATION CRITIQUE DES IMPRI3IERIES DE TOUTE LA FRANCE · texte numérisé non relu

SUR LA SITUATION CRITIQUE DES IMPRI3IERIES DE TOUTE LA FRANCE

Le chiffre clu nombre actuel des imprimeries en France mérite de fixer l’attention, non seulement de tous ceux qui seroient tentés de se faire imprimeurs, mais de l’administration, qui accorde si facilement le droit d’être misérable en vertu d’un brevet. Il n’y a pas là d’exagération : le nombre toujours croissant des imprimeurs, dans les départemens surtout, aggrave leur position de jour en jour; et personne ne paroît en apercevoir les conséquences déplorables, ni les solliciteurs de brevets eux-mêmes, ni les autorités locales qui les encouragent, ni les protecteurs qui les appuient, ni l’administration qui délivre ces brevets et qui pense contenter tout le monde. Il n’est pas douteux cependant que cet accroissement de trois cent trente-huit imprimeries, en dix années, n’est commandé ni justifié par aucune de ces causes qui veulent des agens de production plus nombreux, soit quand Futilité et le service du public les réclament, soit lorsque la production est inférieure à la consommation. Loin de là, pour la librairie, 1 excès contraire est le défaut capital de ce commerce,

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et l’une de ses nécessités : ses produits sont toujours dans une énorme disproportion avec la consommation , et pourtant c’est à peine si, dans les principales villes de France, aussi bien qu’à Paris, la fabrication des livres peut occuper, plus de six mois de l’année, la moitié seulement des presses qui sont à son service. Comment donc les presses dont on a muni tant de petites villes et de bourgs sans population , sans commerce, sans industrie, sans aucun élément de travaux typographiques , pourroient-elles assurer l’existence des familles ?

Quel besoin ont d’une imprimerie des localités telles queMarmagne, village de 3oo habitans, ignoré même deYosgien; ou de deux imprimeries un pauvre bourg de Champagne tel que Youziers; ou de trois imprimeries une petite ville telle que Saint-Amand, du Cher; ou de quatre imprimeries celle de Yalognes; ou de trois imprimeries un chef-lieu de préfecture tel que Gap, qui en avoit une seule en 1 8 1 o , ce qui étoit la moitié plus qu’elle ne pouvoit alimenter; ou bien encore de sept imprimeries un chef-lieu comme Saint-Brieuc , qui en comptoit deux en i 83o ! Et lorsque plus de quatre cents autres imprimeurs des départemens ne sont pas mieux approvisionnés de travaux, on peut juger quel triste service on leur a rendu en leur accordant des brevets,

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et quel triste et ingrat métier ils sont forcés d’exercer : car un brevet oblige à résidence , et à la possession de deux presses, avec tout le matériel nécessaire à leur exploitation dans les départemens. Il est vrai que beaucoup de ces imprimeries n’ont pas plus d’une presse , contrairement à la loi , parce que toutes les impressions de l’année peuvent à peine occuper un ouvrier et un apprenti. Aussi voit-on dans certains départemens des imprimeurs brevetés se livrer à de petits négoces d’épicerie et autres, ou à de petites fonctions, quand ils savent lire couramment, telles que celles de facteurs de la poste dans les communes rurales. Beaucoup d’autres (et c’est là ce qui excite le plus l’ambition des brevets) exploitent des feuilles d’annonces, qui, dans les conditions de succès les plus favorables , peuvent produire un bénéfice de i ,000 à 1 , 200 francs par an, c’est-à-dire un peu moins que ce que peut gagner à Paris un ouvrier ordinaire à la casse ou à la presse.

C’est à cette considération des feuilles d’annonces, et à l’entraînement de l’exemple d’une sous-préfecture à l’autre, qu’est due surtout la multiplication des imprimeries dans les départemens. Les petites vanités locales souffrent difficilement qu’une sous-préfecture voisine ait son imprimeur et sa feuille d’annonces, qui

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lui donnent une certaine importance; et la petite ville jalouse, aidée de son Sous-Préfet, qui transmet les voeux éclairés de ses administrés au Préfet, ne tarde pas à jouir des mêmes avantages que sa rivale. Le Député influent du département n’a pas à craindre un refus du Ministre de l’intérieur; une imprimerie de plus ou de moins ne tire pas à conséquence, cela ne coûte rien à l’État, et le Ministre s’est fait ou a dû se faire, de bon compte, cinq obligés : la petite ville d’abord, le malheureux nouveau titulaire, le Sous- Préfet, le Préfet, et le Député. Mais comme les conseilsgénéraux n’ont pas encore voté de fonds pour l’entretien des imprimeries, ni de traitement ou même de travaux pour les imprimeurs , leur subsistance n’est rien moins qu’assurée. Telle est la situation de la presque totalité des imprimeurs brevetés dans les départemens depuis i85o. Lorsqu’une ville comme Rouen, qui compte plus de 90,000 habilans, de nombreux établissemens scientifiques et littéraires, et quatorze imprimeries', n’a pas plus de seize presses

’ Le nombre effectif des imprimeurs titulaires à Rouen n’est à la vérité que de douze, mais il existe quatorze brevets à cette résidence. Et encore sur les douze imprimeurs , il y en a un qui n’a plus d’établissement.

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en activité; lorsque les dix-neuf imprimeries de Bordeaux, ville de près de 100,000 habitans, n’ont pas plus de vingt-deux presses en activité, sur les soixantequatorze qu’elles possèdent; lorsque Dijon, ville plus littéraire qu’aucune autre des départemens, ne peut entretenir plus de huit presses dans ses six imprimeries, ne seroit-il pas digne de la sollicitude d’une administration sage et éclairée de poser enfin une limite à la distribution des brevets, dans le double intérêt de ceux qui en sont actuellement pourvus, et de ceux qui en demandent de nouveaux, sans connoître le sort qu’ils se préparent'? Il appartient toujours à une administration prévoyante et paternelle de régler, de contenir ou de développer, selon les temps et les besoins, l’essor des industries; mais c’est un devoir lorsque la loi a limité l’exercice d’une profession.

J’ai mentionné particulièrement la ville de Rouen, comme exemple de la disproportion du nombre des

* 11 résulte des renseignemens que j’ai demandés dans les principales villes des départemens, et qui m’ont été donnés avec autant d’obligeance que d’empressement, que les travaux ordinaires et extraordinaires ne suffisent pas pour occuper en aucun temps le tiers des presses montées dans les différentes imprimeries, et de ce tiers plus de la moitié est entretenu seulement par les journaux et feuilles d’an¬

nonces.

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imprimeries avec la quantité de travail , parce qu’il rappelle les soins et la vigilance dont usoit autrefois l’autorité pour maintenir l’équilibre entre la production et la consommation des livres, et prévenir les conséquences fâcheuses d’une situation contraire. Ainsi le nombre des imprimeurs à Rouen avoit été fixé à dix-huit en 1704, comme il le fut dans les autres villes, selon leur importance, et d’après les motifs ainsi énoncés : « Sa Majesté reconnoissant qu'il est « important de faire un semblable Reglement pour « toutes les villes de son royaume dans lesquelles il «est nécessaire qu’il y ait des imprimeurs-libraires, « pour le bien de son service et l’utilité du public, et « dans lesquelles aussi il est dangereux qu il s’en « établisse un trop grand nombre , de crainte que, ne « trouvant pas assez d'ouvrages pour pouvoir subsister, « ils ne s’appliquent à des contrefaçons, ou à d’autres «impressions contraires au bon ordre; à quoi étant « nécessaire de pourvoir, etc. »

En 1759 on reconnut que le nombre de dix-huit imprimeurs à Rouen étoit trop considérable, ce qui étoit contraire à l’esprit et aux intentions des anciennes ordonnances; il fut donc réduit à douze, comme Lyon, qui en avoit seize, n’en eut plus aussi que douze; et Bordeaux et Toulouse, qui en avoient douze, furent réduites

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à dix. L’ordonnance de 1 769 expliquoit ainsi les motifs de cette réduction : « Sa Majesté auroit été informée « quune partie des imprimeurs ne peut se soutenir par « le produit de son travail, ce qui les expose à s’occuper « à contrefaire des ouvrages imprimés par d’autres « avec privilège, ou à en imprimer clandestinement « de mauvais : que d’ailleurs (et c’est aujourd’hui le «même abus qui cause le même mal) dans les villes «où il devoit y avoir des imprimeurs, suivant l’arrêt «de 1704 (lisez le décret de 1811), le nombre en a t< été porté au delà de celui qui étoit fixé par ledit « arrêt; et que dans plusieurs de celles où il ne pouvoit « y avoir aucunes imprimeries , selon le même arrêt , «les officiers de police ou autres, qui ont excédé les «bornes de leur pouvoir, en ont laissé établir : « Sa Majesté auroit jugé à propos de faire cesser des « abus également contraires à son autorité , au bien « public , aux intérêts et aux règlemens de la librairie; « à quoi voulant pourvoir, etc. »

U11 ne sauroit trop le répéter : c’est précipiter la ruine de la typographie que de multiplier, sans nécessité, le nombre des imprimeries sur tous les points de la France. C’est faire d’une profession honorable en elle-même, qui rend de si grands services à toutes les sciences, à tous les arts et à toutes les industries,

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et qui en est si peu payée de retour, la plus précaire et la plus misérable de toutes les conditions sociales; et il ne •faut pas trop accuser d’imprudence ceux qui cherchent, dans un temps où toutes les carrières sont encombrées de prétendans , à former de nouveaux établissemens ; car ils ont foi dans vos brevets : ils espèrent sans doute, à force de travail et d’économie, trouver des moyens d’existence sur le terrain qui leur est assigné ; mais ils 11e peuvent même y végéter, tout en causant la famine chez ceux qui les ont précédés.

C’est ainsi qu’à Darnetal , qui a une population de 6,000 habitans, et qu’on peut regarder comme un faubourg de Rouen, le titulaire d’un brevet d’imprimeur a été forcé de quitter la place; tandis que le peu de travail qu’il étoit parvenu à se procurer, à vil prix , étoit enlevé à l’imprimerie de Rouen. A Ingouville, autre faubourg du Havre, c’est un maître maçon qui exerce l’imprimerie en vertu d’un brevet, et au préjudice des imprimeurs de la ville. Du moins celui-là ne sauroit décliner un conseil d’architectes pour le règlement de ses mémoires d’impressions, comme il en est établi un près de notre Préfecture de la Seine. Quand, aux portes de la capitale, l’exemple a été une fois donné d’établir des imprimeries dans les villages, il étoit difficile de refuser à d’autres villes cet inap-

préciable avantage ; et , comme Rouen à Darnetal , le Havre à Ingouville , Lyon a des imprimeries à la Croix-Rousse et à La Guillotière !

Que l’autorité veuille bien l’entendre : tout en rendant justice à ses intentions libérales dans cette large concession de brevets, elle ne se préoccupe pas assez de ses déplorables conséquences; et les faits que j’ai recueillis de toutes les parties de la France présentent, à cet égard, le tableau le plus affligeant de la détresse et du découragement dont sont frappés les anciens comme les plus nouveaux brevetés. Je pourrois en donner de nombreuses preuves, écrites par les imprimeurs les plus recommandables de divers départemens; on y verroit qu’ils s’affligent moins encore du dommage qu’ils éprouvent dans leurs intérêts privés, que de l’avilissement de l’exercice de l’imprimerie, remis a tant de gens ignorans, incapables, et dénués des plus foibles moyens pécuniaires.

Les derniers renseignemens que j’ai reçus accusent partout la même disproportion entre le nombre de presses et la quantité de travail; et l’industrie même la plus active et la plus ingénieuse cà créer de l’occupation , reste de beaucoup au-dessous de ses moyens d’exécution. Sous ce rapport, je ne puis m’empêcher de faire eonnoitre les efforts d’un honorable confrère

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des départemens. L’administration appréciera sans doute d’aussi généreux sentimens : «Telle est, Mon- « sieur, la situation de notre ville : nous vivons, mais « sans pouvoir faire aucune épargne, sans aucun de « ces bénéfices que toute autre profession plus libérale « nous eut donnés. Aucun de nous n’a de fortune, et « plusieurs doivent. Cependant on fait des démarches « pour obtenir de nouveaux brevets dans notre ville. « Que le Gouvernement fasse une enquête, et il trou- « veraplus de vingt presses inoccupées, et toutes prêtes « à recevoir le labeur. Il trouvera les efforts les plus « désintéressés, je l’affirme, pour maintenir dans nos « ateliers plus d’ouvriers que nous n’avons d’occupa- « tion. Ainsi, c’est sans espoir d’aucun bénéfice. » Mon correspondant donne ensuite l’indication des ouvrages publiés par ses confrères et par lui -même, pour ne pas laisser leurs ouvriers manquer de travail. On jugera peut-être qu’une industrie qui possède encore des hommes animés de pareils sentimens mérite quelques égards et quelque protection.

Il est certain que si l’exercice des presses étoit entièrement libre, on ne verroit pas tant d’imprimeries dans certaines localités, parce que l’on n’aventureroit pas si facilement des capitaux , que l’on se procure sur un titre de brevet, sans autres informations. Au con-

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traire , si les brevets n’existoient pas , le bailleur île fonds , ou le possesseur d’un petit pécule, y regarderait à deux fois, et s’enquerroit avec soin des chances de réussite , là où il voudrait établir une nouvelle imprimerie ; et presque toujours les bons conseils et les renseignemens donnés le détourneraient de son projet. Mais comme il est également certain que la publicité est le besoin de notre époque, qu’elle est la vie du commerce et de l’industrie, qu’elle est une voie de communication pour tous les intérêts matériels aussi utile que les chemins vicinaux pour les populations, on ne pourrait, sans de graves inconvéniens, restreindre ni gêner cette publicité, dont toutes les communes de France apprécieront de plus en plus les avantages. Eh bien ! la lithographie est là', sœur cadette de la typographie, que la Providence semble avoir donnée pour servir les intérêts matériels de la société, comme elle a donné la typographie pour y répandre les trésors de !a science et de la sagesse de toutes les nations et de tous les âges. Donnez donc aux villes, aux bourgs, aux

3 On compte plus de six cent cinquante imprimeries lithographiques à Paris; et quoique cette industrie enlève à la typographie une grande partie des impressions du commerce, le dommage qu’elle lui cause n’est pas comparable à celui qui provient des imprimeries disséminées autour de Paris.

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villages, aux hameaux même, si c’est leur plaisir, des imprimeries lithographiques ' ; mais ne délivrez plus de brevets d’imprimeurs-typographes. Les unes et les autres sont régis par les mêmes lois; l’action de l’autorité sera donc la même. Seulement, pour quatre ou cinq cents francs on peut monter une imprimerie lithographique, et un établissement typographique compromet un capital de six à huit mille francs , dont la non-valeur et bientôt la perte totale se font toujours sentir dans la balance de la fortune publique 2. C’est ici

1 Les autorités départementales n’auront sans doute pas plus de prétention à cet égard que notre Préfecture de la Seine, qui fait un grand usage de la lithographie, sans se rendre compte probablement qu’il y a beaucoup d’impressions qu’elle paye plus cher par les procédés lithographiques que par ceux de l’imprimerie ; et que ses pièces, instructions, circulaires, listes électorales, etc., ne sont pas toujours faciles à lire; ce qui est une perte de temps et une fatigue que l’on pourroit éviter, sans prodigalité, aux contribuables d’une ville qui compte plus de cinquante millions de revenus.

1 En estimant la valeur du matériel de trois cent trente imprimeries établies, par concession de brevets depuis i85o, seulement à 6,000 fr. l’une dans l’autre, et à 5, 000 fr. le prix des brevets exploités, ou cédés immédiatement par les titulaires, ainsi que cela s’est pratiqué dans les départemens, on trouve un capital absorbé de 5, 600, 000 francs, auxquels vient se joindre le capital des pertes que ces nouveaux imprimeurs ont fait ou font éprouver à leurs fournisseurs, fondeurs,

marchands de papiers, et autres.

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une question d’économie politique, qui est liée à la question des brevets et du sort de la typographie française. L’administration jugera qu’ellesne peuvent rester long-temps encore indécises.

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