‹ Des causes des migrations des divers animaux et particulièrement des oiseaux et des poissonsChapitre 63 sur 117 · I. Des passages des reptiles · texte numérisé non relu

I. Des passages des reptiles

Au milieu des mouvements nombreux que les animaux vertébrés exécutent, soit dans les plaines des airs, soit dans le sein des eaux, soit sur les terres sèches et découvertes, un ordre entier de ces animaux semble prendre peu de part à cette agitation générale. Cet ordre est celui des reptiles, les moins favorisés sous le rapport de leurs organes de locomotion.

Les plus agiles de cette famille de vertébrés, ou les lézards proprement dits, ne paraissent guère se déplacer ni parcourir de grandes distances. Ils quittent bien leurs demeures lorsqu'ils sont poursuivis, mais ils y reviennent dès que le danger qui les leur avait fait abandonner vient à cesser. Ils retrouvent le trou qui les à vus naître, avec peut-être tout autant de bonheur qu’en ressentent les oiseaux, à l’époque de leurs voyages, à déiaisser le lieu de leur naissance.

Si les reptiles sont à peu près les seuls des vertébrés qui ne se livrent presque jamais à de longues excursions, et encore moins à de grands voyages, analogues

à ceux qu'exécutent les oiseaux et les poissons, cette circonstance peut tenir à leur genre de vie et à leur nourriture. Sous ce dernier rapport, ces animaux diffèrent beaucoup des espèces des autres classes des vertébrés. Comme les reptiles trouvent constamment dans les lieux de leur naissance la nourriture qui leur est nécessaire , ils ne sont pas obligés de se transporter ailleurs pour s’en procurer. Enfin, ils sont l'hiver dans un état de torpeur particulier, et cette circonstance les empêche encore de se déplacer. Du moins il en est de même des autres animaux qui s’engourdissent dès que la température s’abaisse; tels sont les ours et les marmottes.

Leur état stationnaire paraît dépendre du peu de développement que les organes du mouvement ont pris chez ces animaux, où ilsmanquent mêmeassezsouvent. On à en quelque sorte une confirmation de ces faits, relativement à ce qui se passe chez les autres vertébrés qui ne sont pas mieux traités que les reptiles sous le rapport de leurs organes locomoteurs. Du moins, les oiseaux qui, d’après leur conformation, ne peuvent ni voler, ni nager, ne se livrent pas plus à de longues migrations que les poissons privés de nageoires ou de tout autre moyen de progression. Sans doute la présence d'appareils locomoteurs n’est pas une circonstance déterminante des habitudes voyageuses des

. . 3° « 2 ° animaux; mais ce qu'il y a de certain, c est qu elles

n’ont presque jamais lieu dans les êtres qui, comme les reptiles, ne peuvent se livrer à des mouvements longtemps prolongés.

Les sauriens sont, sans contredit, de tous les animaux rampants, les plus agiles ; ils ne peuvent pas cependant prolonger leurs courses pendant des temps bien lonss. Lorsqu'on poursuit avec rapidité les lézards, on les voit bientôt, comme épuisés de fatigue, s’arrêter, vous regarder même, en tournant leur tête, et ne pouvoir continuer la vivacité des mouvements qu'ils avaient présentée au moment de leur départ. Leur mode de respiration peut bien en être, en partie, la cause; car elle est chez eux tout à fait incomplète. Le sang qui retourne au corps sans avoir respiré ne peut donner à la fibre motrice cette énergie et cette puissance d’action si remarquables chez les animaux qui ont une respiration double ou seulement complète (4).

A la vérité, les poissons qui respirent constamment par des branchies, et dont la quantité de respiration est peut - être moindre que chez les reptiles, se livrent pourtant à de longues et à de grandes migra-

(1) Les reptiles peuvent cependantsuspendre leur respiration pendant des temps souvent assez longs; aussi est-il fort difficile de les faire mourir par asphyxie. On peut s’en assurer en plongeant des espèces terrestres dans l’eau sans communication avec l’air.

tions. Mais ces animaux, qui n’éprouvent dans leur respiration d'autre action que celle de la portion d’oxysène dissoute, ou mêlée dans l’eau, sont sous l’influence de circonstances totalement différentes de celles que ressentent les sauriens. Ceux-ci vivent leplus généralement sur les terres sèches et découvertes, et par conséquent dans l'air. Par cela même, ils ont plus d'efforts à faire pour marcher, et surtout pour courir longtemps. Le peu de continuité d’énergie de leurs fibres musculaires et la briéveté de leurs pattes ne leur en donnent pas trop les moyens.

Une autre circonstance empêche les sauriens de faire de longues courses. Cette circonstance tient au grand écartement de leurs organes de mouvement, dans les espèces les plus favorisées sous ce rapport, c'est-à-dire dans celles qui ont quatre membres. Evidemment la course, ou plutôt des mouvements prolongés ne peut qu'être interdite aux reptiles qui n'ont que deux pieds, ou aux ophidiens qui n’en offrent pas de traces. Une autre disposition de l’organisme de ces animaux les rend peu propres à pouvoir soutenir, non pas seulement de grands voyages, mais même de longues excursions. Elle tient à ce que leurs membres sont le plus souvent si courts, que leur ventre traine à terre, disposition peu favorable à la continuité de leurs mouvements. |

Il est cependant quelques espèces de sauriens

qui, munies de quatre organes du mouvement n’en font pas cependant usage lorsqu'elles veulent courir. Tels sont les seps, dont les deux paires de pattes sont plus éloignées l’une de l’autre que celles des scinques, et chez lesquels les pieds sont encore plus petits. Ces reptiles, au moment où ils veulent courir, placent leurs pattes parallèlement à leur corps, dans de petits enfoncements qui s’y trouvent, et se roulent comme des serpents. Ils avancent à l’aide d’ondulations successives et trés-multipliées, analogues à celles employées par les ophidiens pour progresser. Au moyen de ces ondulations, ils reculent avec presque tout autant de facilité qu'ils marchent en avant, et leur course est si rapide qu'il est souvent difficile de les atteindre et de les saisir.

De pareilles habitudes sont également communes aux bipèdes ( bipes Lacépède ); ce qui est plus aisé à comprendre, ces reptiles n'ayant pour tout organe de mouvement visible que leurs pieds de derrière. Ces pattes, beaucoup trop courtes pour servir à ces animaux d'organes de progression, sont repliées par eux sur le côté de leur corps, lorsqu'ils veulent courir.

Ces reptiles, comme les seps, sont alors tout à fait semblables, sous le rapport de leurs appareils locomoteurs, aux ophidiens ; ils paraissent seulement pouvoir soutenir plus longtemps que ces derniers des mouvements vifs et continus.

D'un autre côté, leurs organes locomoteurs, au lieu d’être dirigés parallèlement à l’axe du corps, et de se mouvoir dans ce sens, se portent au contraire en général de côté, et se meuvent du dehors en dedans perpendiculairement au même axe. Aussi, soit par suite de cette position, soit par l’effet de leur grand écartement, les membres des reptiles sont aussi défavorablement placés que possible, pour la continuité des mouvements. Il en résulte que la plupart des espèces terrestres rampent plutôt qu'elles ne marchent; circonstance qui leur a fait donner le nom de reptiles.

L'organisation des animaux qui vivent sur les terres sèches et découvertes s’oppose donc à ce qu’ils puissent se livrer à des excursions un peu prolongées. Tout au plus de pareilles courses sont-elles possibles aux sauriens, aux chéloniens et aux ophidiens qui vivent dans l’eau. Il parait du moins que certaines espèces de crocodiles et de gavials, dont le séjour habituel est le sein des eaux courantes, s’en écartent parfois, et s’avancent fort loin dans le sein des mers. M. de Humboldt rapporte avoir vu, dans les mers de l'Amérique, de cesgrands sauriens, à plus detrente-six lieues des côtes; cette circonstance annonce que ces animaux, comme les autres vertébrés, se déplacent quelquefois (1). Mais, comme un petit nombre d'’in-

(4) I le paraîtrait encore si le fait mentionné dans une lettre datée

dividus de cet ordrese livrent à d’aussi longues excursions, ils peuvent tout au plus être comparés aux passages accidentels des oiseaux et des poissons, mais nullement à leurs migrations.

Il parait cependant que les caïmans ( alligator Cuvier) se livrent, sinon à des migrations, du moins à des passages plus où moins constants, et plus ou moins étendus à des époques assez régulières. Ainsi, lorsque les mers deviennent très-poissonneuses, ou que les lacs rapprochés des rivières qu'ils habitent abondent en poissons, ces reptiles abandonnent les eaux douces, dans lesquelles ils vivaient primitivement, pour aller ou dans les lacs, ou même jusque dans le bassin des mers, où ils sont assurés de pouvoir satisfaire leur voracité. Ces habitudes ont, il faut l'avouer, quelque chose d’analogue à celle des autres animaux, qui se déplacent aussi parfois dans l’espoir de trouver ailleurs une nourriture plus abondante et plus appropriée à leurs besoins.

Il est cependant quelques espèces de chéloniens, et même d’ophidiens, que l’on découvre parfois à de fort grandes distances, et dans des lieux très-diffé-

d'Astrakan, et qui se trouve insérée dans le n° 604 de l'Echo du monde savant (25 janvier 1841), était exact. On y assure qu'un crocodile a été aperçu sur les côtes sablonneuses de la mer Caspienne, mer où l’on n'avait

jamais aperçu cette grande espèce de saurien.

rents. On a cité sous ce rapport quelques reptiles qui vivent d’une manière constante dans le bassin des mers. Le nombre en est peu considérable ; on a uniquement signalé parmi ces animaux, deux genres de chéloniens, les chélonées et les sphargis ; car, pour les kydrus et les hydrophis de l'ordre des ophidiens, il est douteux que ces reptiles vivent d’une manière permanente dans les eaux des mers.

L'organisation des torlues marines correspond à leur mode d’existence essentiellement bornée à la vie aquatique; aussi les chéloniens ne peuvent abandonner que pendant peu de moments les eaux dans lesquelles ils se trouvent. D'un autre côté, comme on ne parait pas avoir Jamais rencontré des tortues de mer dans des eaux douces, leur station est par cela même bien fixée.

Ces animaux quittent pourtant le sein des eaux à l’époque de la ponte, et ils se trainent pendant la nuit sur les rivages de quelques iles désertes. On assure qu'ils gravissent parfois les bords des rochers isolés en pleine mer, pour y brouter les plantes marines , qu'ils recherchent beaucoup. Dans quelques parages tranquilles , même à sept ou huit cents lieues de toute terre, on apercoit, à la surface des flots, des tortues étalées et dans l’immobilité la plus absolue, comme si elles étaient privées de vie.

Si ces reptiles se trouvent à l’époque où ils doivent

opérer leur ponte à d'aussi grandes distances des côtes, ilest facile de saisir combien est grande la longueur du trajet que ces chéloniens ont à faire pour venir déposer leurs œufs. Il y a grande apparence que, quand les femelles ont à s'occuper de leur ponte, elles se rapprochent beaucoup plus des rivages. Cependant, d’après les observations les plus positives, les tortues ont souvent, à l’époque de l’incubation, plus de cent lieues à parcourir pour venir à terre. Les males suivent les femelles dans ces sortes de voyages ou d’émigrations; ils les accompagnent assez constamment.

Un instinct particulier porte la plupart des femelles des mêmes parages à se rendre à des époques à peu près fixes, sur le rivage sablonneux de quelques iles désertes. Elles sortent dela mer avec beaucoup de précautions après le coucher du soleil et pendant la nuit. Ces tendres mères préparent avec soin le nid où elles déposent jusqu'à cent œufs à la fois. Elles font ainsi jusqu’à trois pontes à deux ou trois semaines d’intervalle. Après avoir recouvert la nichée de sable léger, les tortues retournent à la mer, et les œufs éclosent par suite de Ja chaleur que leur donnent les rayons du soleil des climats équatoriaux.

Les chéloniens des genres chelonia et sphargis se rencontrent dans les mers des pays chauds, principalement vers la zone torride, dans l'Océan équinoxial.

Mais ce qui prouve que ces animaux se livrent aussi

à de longues excursions, c’est que l’on en découvre dans la Méditerranée et le Grand-Océan. Quoiqu’on n'ait voulu y voir que des individus égarés, se rencontrant le plus souvent isolés, ces individus n’annoncent pas moins l'étendue de mer qu’ils ont dû parcourir pour parvenir dans des parages si différents de ceux qu'ils habitaient primitivement.

Lorsqu'on compare les diverses contrées où les espèces des genres chelonia et sphargis ont été découvertes, il est difficile de ne pas présumer que les tortues marines doivent aussi se livrer à des excursions lointaines. Si aucun fait positif ne vient nous apprendre que ces tortues entreprennent des migrations constantes et périodiques , analogues à celles qu’exécutent les oiseaux, il suffit, ce semble, de porter son attention sur leur distribution pour être convaincus qu’elles doivent du moins exécuter des passages accidentels, et se transporter à de trèsgrandes distances. Il serait sans doute intéressant de faire connaître les motifs qui les y déterminent ; mais, faute de données suffisantes, nous n’oserons entreprendre la solution que ces faits soulèvent.

Nous ferons seulement observer que, s’il est quelques espèces de tortues marines qui paraïssent bornées dans leurs habitations, il en est d’autres qui ont été apercues dans les contrées les plus différentes et les plus éloignées. Ainsi la chélonée franche (chelonia

midas) semble restreinte à l'Océan Atlantique, comme la chélonée tachetée aux côtes de Malabar. D’un autre côté, la chélonée caouane (chelonia couana) se trouve à la fois dans la Méditerranée, l’Océan Atlantique et les mers du Brésil, et la chélonée vergetée (chelonia virgata) se découvre dans la mer Rouge, aux environs du cap de Bonne-Espérance, et en outre dans les mers des Indes, du Brésil et des Etats-Unis. Des habitations non moins variées sont également l’apanage de la chélonée imbriquée (chelonia imbricatai). On rencontre, en effet, cette espèce aussi bien dans l'Océan Indien qu’Américain, comme auprès des côtes de l’ile Bourbon, de l'ile d’Amboine, des iles Séchelles, et auprès de la Nouvelle-Guinée,

Il en est de même de la seule espèce qui nous soit connue dans le genre sphargis. Le luth (sphargis coriacea) a été pris à la fois dans l'Océan Atlantique, dans celui d'Europe et dans la Méditerranée. Du moins, d’après Rondelet et Amoreux, cette tortue a été pêchée à plusieurs reprises sur les côtes de la France, dans les environs du port de Cette. Delafont a également rapporté qu’un luth avait été pêché en France, vers l'embouchure de la Loire, et depuis lors Berlasse a fait mention d’un autre individu capturé en 1756 sur les côtes de Cornouailles, en Angleterre.

Après des habitations aussi variées, les chélonées marbrées et Dussumier paraissent des espèces tout

à fait sédentaires ; la première n’a été encore observée qu’auprès de l'ile de l’Ascension, et la seconde, uniquement sur les côtes de Malabar et dans les mers de la Chine.

Il est difficile, après de tels faits, de ne pas admettre que les tortues marines se livrent à des passages plus ou moins accidentels, déterminés par le besoin que ces animaux éprouvent de perpétuer leur race, et de déposer leurs œufs dans des positions convenables. Ce motif puissant les amène à terre ; car celui d'y trouver un genre de nourriture que le sein des mers ne peut leur fournir, ne paraît être pour ces animaux, qu'une circonstance tout à fait secondaire. Il n’est pas du moins présumable que l'espoir de rencontrer à terre des plantes qui peuvent leur convenir porte ces animaux à franchir cinquante ou même cent lieues qui les séparent souvent des rivages. On conçoit facilement qu'ils s’y rendent dans l'intérêt de leur postérité, mais non dans le but dechanger leur genre denourriture. Sans doute si la faim les pressait, on pourrait admettre un pareil motif; comme il n’en est point ainsi, les voyages des tortues de mer doivent avoir lieu par suite d’un besoin impérieux, auquel les reptiles, pas plus que tout autre animal, ne savent et ne peuvent résister.

Plusieurs ophidiens paraissent avoir des habitu-

des à peu près analogues à celles que nous venons

de reconnaitre aux tortues marines. Leur nombre est également peu considérable ; il ne s'étend pas au delà de deux genres, les Lydrus et les hydrophis. Le premier, composé d’une seule espèce, l’hydrus bicolor, décrit d’abord par Dandin, sous le nom de pelamis bicolor, est un petit serpent marin qui s’approche rarement des côtes. Il ne parait en effet se rendre auprès des rivages de l’ile des Pins, dans la mer Pacifique, que pour y déposer ses œufs, et dans le môment de la ponte.

Le second de ces genres, ou les kydrophis, sont des serpents des marais salants ou des eaux salées peu éloignées du bassin de l'Océan, comme sont souvent les grands fleuves auprès de leur embouchure. Ainsi, d’après Russel, on découvre un grand nombre d’individus de ce genre, dans les eaux salées d’une rivière de Calcutta, qui partage en deux la contrée du Bengale nommée en anglais le Sunders-Bund. La forme de la partie postérieure de leur corps, analogue à celle des hydres, ainsi que la disposition de leur queue trèscomprimée et très-élevée dans le sens vertical, annoncent assez les habitudes aquatiques de ces serpents.

D'un autre côté, comme ces animaux ne peuvent vivre longtemps lorsqu'on les met dans l’eau douce, ils doivent habiter uniquement les eaux salées, soit les étangs, soit les embouchures des fleuves et surtout le sein des mers. Il est du moins certain, et l’on pourrait

le présumer d’après leur organisation, que ces reptiles nagent avec une extrême agilité; mais nous ignorons s'ils peuvent franchir de grandes distances. Toujours est-il que, si on les met sur le sol, ils ne peuvent faire quelques mouvements, qu'avec les plus grands efforts et la plus grande difficulté.

D’après leur vie essentiellement aquatique, et qui se passe à peu près uniquement dans les eaux des mers, il se pourrait que ces serpents se transportassent à de grandes distances, comme le font les tortues marines, et peut-être par les mêmes motifs. Mais les faibles dimensions de ces ophidiens rendent leur observation difficile ; aussi est-il à peu près impossible de rien affirmer à cet égard. Tout ce que l’on sait, c’est que ces serpents sont fort communs à Otaïti, comme au Bengale et dans la mer des Indes. Il nous reste à savoir s'ils sont sédentaires dans ces divers parages, ou s’ils voyagent des uns aux autres, soit d’une manière accidentelle, soit d’une manière constante et périodique.

Si les reptiles ne se livrent pas comme les autres animaux à de grandes et de longues migrations, cette circonstance ne tient pas à la lenteur de leurs mouvements, mais au peu de continuité de ceux qu’ils peuvent exécuter. En effet, ces animaux, considérés sous le rapport de leurs facultés locomotrices, présentent tout autant de diversités que

lesmammifères. La plupart, à la vérité, sont terrestres, ou appelés à vivre sur la surface solide du globe. Les uns y marchent, les autres y courent, tandis que quelques-uns y glissent ou y rampent, ou enfin y sautent, en sorte qu’ils exécutent tous les genres de mouvements que l’on peut produire dans l’air. Il y a plus encore : certains reptiles terrestres, à l’aide d’une espèce d’aile comparable à celle des chauves-souris, mais indépendante des quatre pieds, peuvent s’élancer dans l'air et s’y soutenir plus ou moins longtemps. Ces membranes, ou ces ailes, servent aux dragons (draco volitans ), comme de parachute, ainsi que le font les polatouches; mais elles n’en prouvent pas moins la variété des mouvements des espèces qui vivent sur les terres sèches et découvertes.

Les reptiles qui vivent dans l’eau n'ont pas des mouvements moins variés que ceux qu'exécutent les espèces terrestres. Ainsi les pattes aplaties, allongées et changées en nageoires, des chélonées, des tryonix et des émydes, servent à ces animaux pour naviguer avec facilité. Il en est de même de la queue déprimée à son extrémité des sauriens nommés uroplates ; analogue à la queue horizontale des cétacés , elle leur sert aux mêmes usages. Il en est également de la queue comprimée sur les côtés comme celle des poissons, qui caractérise plusieurs lézards, tels que les crocodiles et les tupinambis, ainsi que parmi les

batraciens, les protées, les tritons et les sirènes.

Les reptiles opèrent enfin tous les autres modes de mouvements généraux où de transport, qui distinguent les animaux les plus élevés dans la série. Quelle distance n’existe-t-1l pas depuis la démarche lente des tortues de terre, jusqu'à la rapide agilité des lézards ? D’autres sauriens, tels que les anolis et les iguanes à doigts allongés, distincts, séparés, terminés par des angles crochus, s’en servent avec dextérité pour grimper avec prestesse. Les caméléons rappellent même, par leur faculté de grimper, les habitudes de certains oiseaux tels que les pics et les perroquets. On les dirait construits pour ce but. Les doigts de chacune de leurs pattes sont réunis jusqu'aux ongles en deux faisceaux ou paquets opposables, ce qui leur donne la facilité de saisir parfaitement , et d’empoigner les branches sur lesquelles ils se fixent. Cette conformation de leurs pattes, la plus propre à affermir leur station sur des corps cylindriques ou saillants, facilite aussi leur progression qui se fait toujours avec lenteur sur des plans horizontaux.

Chez d’autres sauriens très-agiles, comme les geckos, la solidité de la station est en général favorisée par la singulière disposition des doigts. Les phalanges élargies, aplaties en dessous, garnies de petits coussinets mous remplissent le même office que

les pelotes placées sous les tarses de quelques mouches. A leur aide, les geckos adhérent et marchent sur les corps les plus lisses, et courent sur des plans solides où ils restent à volonté immobiles suspendus contre leur propre poids. Quelques espèces ont, en outre, des ongles crochus, rétractiles comme ceux des chats, afin de ne pas en user la pointe et de s’en servir au besoin.

Les divers détails de conformation organique que nous venons d'indiquer suflisent pour faire juger combien peu les membres des reptiles sont disposés pour la continuité des mouvements progressifs. Ces mouvements sont, du reste, constamment saccadés. Quand des membres locomoteurs existent, ce qui n’a pas toujours lieu, les serpents en étant toujours privés, les os des bras, des cuisses et de toutes les autres parties des extrémités antérieures et postérieures sont trèspeu développés en longueur. D'un autre côté, par leur mode d’articulation sur les épaules et sur les hanches, les membres se trouvent dirigés en dehors, et se joignent au corps en formant avec la longue échine un angle presque droit.

Les mouvements des pattes s’exécutent chez la plupart des reptiles dans un sens perpendiculaire à l’axe de la colonne vertébrale ; comme ces pattes sont courtes, elles peuvent à peine soutenir le poids du corps. Les coudes et les genoux ne peuvent s'é-

tendre et se redresser complétement ; leurs articulations sont constamment fléchies, et chez presque tous le corps traine à terre. Il est à peine soulevé, et la marche devient très-fatigante par suite du frottement qu’elle exige. Elle l’est surtout chez les reptiles qui, comme certains genres de tortues, ont leurs pattes très-courtes et trés-éloignées du centre. Aussi n’y a-t-il parmi les tortues que les genres chélonées et sphargis qui, vivant dans l'eau, nagent avec

a plus grande facilité à l’aide de leurs pattes transformées en véritables rames aplaties.

D’autres dispositions viennent apporter de nouveaux obstacles à la continuité des mouvements des reptiles. Si plusieurs de ces animaux ontleurs pattes à peu près égales en longueur, il en est au contraire qui ont celles de devant plus courtes que celles de derrière. D’un autre côté, chez quelques batraciens, les membres postérieurs offrent en étendue le double et le triple de ceux de devant. Cette conformation est si peu favorable à la marche que l’animal chez lequel elle se trouve ne peut avancer que par sauts et par bonds. Enfin certains reptiles n’ont que deux paires de membres ; tantôt les antérieurs seuls existent, comme dans les chiroteset les sirènes ; tantôt ce sont les postérieurs, comme dans les hystéropes et les bipèdes.

Les membres des reptiles, généralement courts et articulés d’une manière désavantageuse à une pro-

gression continue rendent la course très-fatigante à ces animaux, surtout lorsqu'elle est prolongée. Elle est d'autant plus pénible pour eux, que le grand espace qui règne entre les deux paires de pattes ne permet que des impulsions latérales successives, toujours distantes les unes des autres. Le corps poussé ainsi alternativement à droite et à gauche, ayant souvent besoin , à chaque pas, d’être aidé de l'action impulsive de la queue, ne peut avoir qu’une allure vacillante et tortueuse, qui caractérise la plupart de ces animaux. Les caméléons sont peut-être les seuls reptiles dont les pattes allongées élèvent assez le tronc pour empêcher le ventre de porter sur le plan qui supporte le corps de l’animal dans la station et dans la marche.

La reptation ou l’action de ramper est donc le mouvement le plus commun et le plus général chez les reptiles. Il est même l’unique à l’aide desquels progressent les serpents et les sauriens qui n’ont pas de pattes, ou qui les ont très-courtes. La colonne vertébrale, au moyen de ses muscles forts et contractiles, et des os nombreux qui la constituent, produit l’impulsion de toute la masse allongée du corps, par des sinuosités successives, imprimées alternativement à droite et à gauche, et quelquefois par des ondulations quiont lieu dans le sens vertical. Ces deux modes de reptation nous sont offerts par diverses espèces

d’ophidiens.

Aussi n'est-ce pas chez un pareil ordre d'animaux que nous pouvons espérer de rencontrer des espèces voyageuses , même chez celles auxquelles la nature a départi la force et la grandeur. Le boa devin (boa constrictor) qui surpasse par sa stature tous les serpents, autant que l’éléphant ou le lion dépassent tous les autres quadrupèdes qui ont le même genre de vie, a sans doute une grande agilité dans ses mouvements ; mais, quoiqu'il s’élance avec une vigueur surprenante, il ne peut les continuer longtemps.

Il ne saurait suivre constamment une route déterminée et devant soi; condition cependant essentielle pour franchir de grandes distances et exécuter de longs voyages. Ces serpents se distinguent plutôt par la souplesse et l’élasticité de leurs mouvements, que par leur continuité. Cette souplesse et l'intensité de la compression qu’ils peuvent exercer sur leurs victimes est une suite de la disposition de leurs côtes. Celles-ci creuses, extrêmement flexibles, peuvent se ployer, pour ainsi dire, dans tous les sens; ce que leur permet encore leur mode d’articulation. Elles doivent à ces diverses circonstances les mouvements aussi variés que compliqués qu’elles peuvent exécuter. Du reste, ces mouvements successifs et rapides n’ont jamais lieu qu'à l’aide de circonvolutions et de sinuosités plus ou moins multipliées. Lorsque les serpents irrités s’élancent avec violence sur ceux

qui les attaquent, ils ne quittent pas pour cela la place où ils se trouvaient primitivement. Ils se bornent à projeter leur corps en avant, jusqu’au moment où, par suite d’un nouveau bond, ils font un pas devant eux. Evidemment, quelque prompts que soient ces mouvements , à l’aide desquels ils saisissent leurs victimes, ils ne peuvent être longtemps prolongés, et, par conséquent, leur permettre de parcourir de grands espaces.

D'un autre côté , les ophidiens , soit le genre des serpents et ceux qui appartiennent à la même famille, soit les orvets, soit les ophisaures, ne peuvent marcher avec rapidité, ou courir, que lorsqu'ils rampent sur un sol qui leur fournit de nombreux points d'appui. C’est aussi à raison de la nécessité qu'ils éprouvent d’être soutenus, que ces animaux ne peuvent marcher trés-vite en ligne droite. À raison de cette circonstance, ces reptiles courent par une suite d'ondulations, et cherchent, en allant de côté et d’autre, à rencontrer des points d'appui, dont ils se servent avec une merveilleuse adresse, pour hâter leur progression.

IL est même certains reptiles qui, lorsqu'ils ne trouvent pas devant eux les points d'appui qu'ils recherchent, vont d’abord à reculons, espérant de cette manière être plus heureux. Tels sont les amphis-

bènes, dont la démarche est si lente et si incer-

taine, qu’en les voyant ramper on hésite quelque temps à savoir s'ils marchent en avant ou en arrière. Ces animaux ont une démarche encore plus vacillante que les sirènes , les acontias et les cœcilies, qui cependant passent en grande partie leur vie dans la vase et la fange. Les ophisaures, dépourvus de toute apparence d’extrémités postérieures, semblent, par cela même, peu favorisés sous le rapport de l’apilité de leurs mouvements; mais nous avons déjà fait sentir que Ja plupart des reptiles sont singulièrement gènés, pour la continuité de leurs courses, par l’imperfection de leurs organes locomoteurs ; aussi n’insisterons-nous pas plus longtemps à cet égard.

Une autre circonstance apporte un obstacle non moins puissant aux mouvements continus de ces animaux. Elle se rattache à la longueur de leur queue, plus grande que celle de leur corps, et enfin à l’extrême fragilité de cette partie. Elle est telle, qu'on a nommé les orvets et les ophisaures serpents de verre, pour indiquer par là, que leur queue se brise par le moindre choc, avec la plus grande facilité.

Dans d’autres circonstances, laqueue desreptiles, et particuliérement celle des lézards, est fort utile à ces animaux pour la course, surtout si elle a lieu dans une herbe épaisse ou entre les branches basses d’une haie. Le lacerta viridis et les autres espèces analogues s’en

servent particulièrement avec avantage, en lui impri-

mant, à la maniére des serpents, des mouvements d’ondulations latérales. C’est par elle aussi, et d’après le même procédé, que la natation s'opère. Dans ce mode de progression les pattes sont serrées contre le corps : l’aplatissement naturel des cuisses, des jambes et des avant-bras, fait que leur saillie est alors presque nulle, et que l’animal s’avance avec autant de facilité qu’un serpent ou qu'un poisson anguiliforme. La queue sert encore aux reptiles, et surtout aux lézards, pour s’élancer perpendiculairement ou obliquement à une certaine hauteur. Mais, comme ce genre de mouvement se rapporte peu à ceux que nous étudions, nous n'en dirons pas davantage.

IlLest enfin plusieurs reptiles qui offrent une pareïlle imperfection dans leur organisation, et qui ne peuvent se livrer à des excursions un peu longues, par suite de leur genre de nourriture. Tels sont les amphisbénes, genres d’ophidiens qui se tiennent à peu prés constamment en Amérique, dans les fourmilières, et qui, par cela même, ne peuvent guère se déplacer.

Une autre cause plus puissante encore s'oppose à ce que les reptiles puissent se livrer, comme les oiseaux et les poissons, à de grandes et de longues excursions. Cette cause tient à l’effet que produit chez eux l’élévation ou l’abaissement de la température de l’atmosphère sur l'exercice de leur faculté locomotrice et

sur la plupart de leurs autres fonctions. Tous, par l’action du froid, semblent tomber dans une sorte d’engourdissement ou de léthargie comateuse qui détermine leur immobilité, et paraît les rendre insensibles à tout ce qui se passe autour d’eux.

Dans les climats tempérés, des exemples frappants de pareils engourdissements nous sont fournis par les grenouilles, les salamandres, les tortues terrestres, les lézards et les couleuvres. Des effets absolument semblables sont produits par une cause tout à fait inverse chez les espèces qui vivent sous les climats brülants situés au delà de l’équateur, ainsi que M. de Humboldt l’a observé pour les crocodiles et les caïmans.

Ces animaux exigent donc pour l’agilité de leurs mouvements des circonstances toutes particulières de température. 1l faut en général qu'une chaleur extérieure soit assez forte pour suppléer à celle qui leur manque. Alors le repos leur est comme impossible ; sans changer de place, on les voit, surtout les lézards, agiter successivement tous leurs membres par une sorte de tremblement convulsif, fréquemment réitéré. Mais cette agilité concourt à épuiser plus promptement leurs forces. Il n’est pas difficile à un homme de les forcer à la course sur un terrain uni; et les petites espèces de lézards deviennent presque incapables de mouvement, après quelques minutes d’une

poursuite soutenue sans relâche.

Ces circonstances, dépendantes de l’organisation, limitent nécessairement dans certains lieux l’existence de ces animaux. Ainsi ceux qui vivent dans les régions tempérées s’engourdissent l'hiver, et perdent la faculté de se mouvoir tant que dure la saison des frimas. Ces reptiles semblent disparaitre tout à fait pour lors de la surface de la terre, et cela pendant plusieurs mois de l’année. Ces causes rendent aussi ces animaux moins nombreux, en même temps que leurs genres et leurs espèces sont plus rares dans le Nord que dans le Midi.

Les reptiles ne sont pas , comme les oiseaux et les poissons, des animaux construits sur le même plan ou sur le même modèle ; les uns pour s’élever dans l’atmosphère , et les autres pour nager dans le sein des eaux. Des systèmes d'organisation plus variés, qui se rapportent au moins à quatre types principaux, caractérisent les animaux rampants ; par cela même, ils ont eu des moyens différents de locomotion, mais dont aucun n’a été établi pour leur permettre des mouvements longtemps prolongés.

Un simple apercu, ajouté aux détails dans lesquels nous sommes déjà entré, fera mieux saisir toute leur imperfection. Le premier type nous présente ces animaux sans aucune trace d'organes apparents du mouvement, et par conséquent ils ne peuvent pas

s’en aider dans la progression. D'autres ont bien des

membres ; mais, leur épine dorsale étant peu mobile, ils ne peuvent se trainer qu’à l'aide de pattes trèscourtes et mal articulées. L’inégale étendue en longueur , et la distance respective et trop considérable des membres de certaines espèces de reptiles, rendent celles-ci peu propres à la marche et à tout mouvement longtemps continué.

Les dimensions relatives de ces animaux offrent encore de très-grandes dissemblances ; nécessairement elles ont dû amener un mode différent de transport. Ainsi, il est quelques espèces dont le corps arrondi dans son épaisseur est, dans certains cas, cent fois plus long qu'il n’est large ou élevé. Tels sont plusieurs serpents. On observe peu de reptiles dont la largeur l'emporte sur la longueur, ou qui lui soit même égale; mais il en est de plus larges qu’épais, et qui présentent ainsi une surface. aplatie. Les pipas , dans l’ordre des batraciens, quelques chéloniens ou tortues marines, ainsi que les tortues molles ou trionyx, et les chélides ont une pareille disposition.

Les uroplates, les crocodiles, plusieurs geckos entre les sauriens, ont le tronc également épais dans les deux sens principaux, tandis que les caméléons et quelques iguaniens offrent une conformation tout à fait inverse. Leur corps a ordinairement plus de hauteur que de largeur, et parait ainsi comprimé. Enfin

quelques tortues de terre présentent presque autant de largeur que de longueur, et leur corps est en outre bombé en forme de voûte. D’autres reptiles, comme les erapauds parmi les batraciens , ont le corps court, fort large, et presque tronqué à raison de ce qu'ils manquent de queue.

Aussi l'allure de ces animaux, lourde et pesante, est parfaitement en harmonie avec la conformation et les dispositions de leur corps. Il est facile de juger, d’après tous ces détails relatifs à l’organisation des reptiles, que ces animaux n'ont pas été construits d'une manière favorable à l'étendue et à la continuité des mouvements. Leur imperfection est grande à cet égard, en faisant abstraction de la faiblesse et de l’im perfection de leur respiration, et de leur état de torpeur et d'engourdissement lorsque la température s’abaisse d’une manière notable.

Ce n’est donc point chez de pareils animaux que nous devons chercher ces espèces émigrantes qui parcourent presque constamment la totalité du globe, et sont toujours en mouvement. Les reptiles n'offrent pas davantage des analogues de ces races qui se rendent, à des époques fixes, d’une contrée dans une autre où souvent aucun besoin ne les appelle, mais qui satisfont de cette maniére à un instinct impérieux qui les porte à voyager. Tout au plus quelques espèces, et encore en très-petit

nombre, se déplacent-elles plus ou moins accidentellement à l’époque de la ponte, pour assurer la durée de leur progéniture, et veiller à son avenir. Voilà à quels déplacements paraissent se borner les excursions des reptiles, excursions aussi restreintes que la cause qui les détermine et les leur rend nécessaires.

Les tortues marines sont à peu près chez cet ordre d'animaux les seules qui fournissent des exemples d’assez longs voyages, ainsi que nous l’avons déjà fait observer. C’est principalement auprès des Tortugas, groupe d’iles situées à quatre-vingts milles environ de Key-West, les dernières de celles qui semblent défendre la péninsule des Florides, que l’on pêche le plus grand nombre de ces reptiles voyageurs. Les Tortugas doivent leur nom aux tortues de toute espèce qui viennent y déposer leurs œufs dans le sable. Chaque année, la saison de la ponte y attire aussi des nuées d'oiseaux aquatiques et à leur suite arrivent les eggers on preneurs d'œufs, qui en font des cargaisons plus ou moins considérables.

Les tortues de mer vont déposer leurs œufs dans ces iles, en trainant laborieusement leurs massives carapaces sur le sable, leurs pattes étant plus propres à la natation qu’à la marche. Une fois arrivées péniblement sur la terre ferme, elles creusent avec une certaine industrie leurs nids dans le sable,

en le rejetant avec soin à droite et à gauche. Les tortues déposent ensuite leurs œufs par couches ; elles les arrangent avec une attention minutieuse, et les recouvrent au moyen de leurs pattes de derrière. Lorsque cette opération est terminée, on les voit redescendre Joyeuses sur la grève et s’élancer de nouveau dans la mer.

Les Tortugas ne sont pas les seules îles où les tortues font leur ponte; ces reptiles en fréquentent beaucoup d’autres, ainsi que diverses parties des continents. Les voyageurs et les pêcheurs en distinguent quatre espèces, parmi celles qu’ils recherchent, soit pour la bonté de leur chair, soit à cause de celle de leurs œufs, soit enfin en raison de la beauté de leurs écailles. La premiére, ou la tortue verte (chelonia midas), est la plus estimée des gourmets. C’est dans le mois d'avril, après avoir passé l'hiver au fond des eaux , qu’elle s'approche du rivage, et pénètre dans les baies, les golfes et les rivières. Elle fait deux pontes, en mai et en juin. La première est la plus considérable, et la seconde un peu moindre. La quantité des œufs s’élève à chaque ponte jusqu’à deux cent quarante, ou deux cent cinquante.

La tortue à bec de faucon (chelonia imbricata), dont l’écaille est si estimée dans le commerce, où elle sert à tant d'objets d’art, vient après la verte pour la qualité

de sa chair. Elle fréquente de préférence les ilots les plus éloignés de la terre ferme, où elle dépose ses œufs ; d’abord en juillet, ensuite en août, quoiqu'’elle ait fait sa première apparition de meilleure heure dans ces parages, comme pour s’y ménager d'avance une place de süreté. La moyenne de ses œufs est de plus de trois cents.

La tortue grosse-téte (chelonia caouana), visite les Tortugas en avril. Depuis lors, jusqu’aux derniers jours de juin, elle fait trois pontes successives de cent soixante-dix œufs chacune ou environ.

La tortue coffre, qui est quelquefois énorme, a une poche analogue à celle du pélican; elle arrive aux îles plus tard que les deux autres. L’écaille et la chair de cette espèce sont si molles, qu’on peut y enfoncer le doigt comme dans un morceau de beurre. On la mange rarement, aussi est-elle la moins estimée sous le rapport de la délicatesse de sa chair. Elle dépose dans la saison environ trois cent cinquante œufs, et quelquefois davantage, en deux pontes.

Les tortues, ainsi que nous venons de le faire observer, ont plusieurs pontes ; car elles ne pourraient pas autrement déposer les œufs qu’elles portent dans une seule couvaison. En effet, il n’est pas rare d’en découvrir jusqu’à trois mille dans le ventre d’une tortue du poids de quelques quintaux. Ces œufs, tout petits, sans coquilles, sont liés les uns aux autres

comme des grains de chapelet. Les jeunes tortues à peine écloses, guère plus larges qu’une pièce de cinq francs, grattent leur chemin à travers leur nid sablonneux, et serendent immédiatement à l’eau. Elles nagent bientôt avec la même vitesse que leurs mères. Cette vitesse est si grande chez la tortue verte et la tortue à bec de faucon, ou le caret, que les navigateurs l’ont comparée à celle des oiseaux de haut vol.

D’après eux encore, si on enlève une tortue prise sur sa ponte, pour l’emmener à bord d’un navire, et si on lui rend la liberté à plusieurs centaines de milles en mer, on la rencontre de nouveau dans le même endroit où elle avait été surprise, soit dans la même saison, soit lors de la saison suivante.

Si ce fait est exact, les tortues auraient à cet écard le même instinct que les oiseaux voyageurs. Quoi qu’il en soit, On a pu juger, par ce qui précède, que les voyages entrepris par ces reptiles ont des motifs dont il est aisé de deviner toute la portée, et que leurs excursions, bien différentes de celles qu’exécutent les oiseaux et les poissons, sont uniquement déterminées pour satisfaire ce besoin impérieux, imposé par la nature à tous les animaux, celui de perpétuer leur race. Aussi les passages des reptiles d’une contrée à une autre, n’ont presque rien de commun à ceux qu'opèrent d’une manière constante ou accidentelle les plus agiles des vertébrés. Il n’était pas cependant

sans quelque intérêt, de fixer l’attention des observateurs sur ce phénomène, considéré chez les êtres qui le présentent dans sa plus grande simplicité.

II. Tableau des lieux habités par les principales espèces de reptiles.

Les observations précédentes ont pu faire juger que les reptiles étaient parmi les animaux vertébrés, ceux qui se livraient le moins à des excursions étendues. On peut le démontrer par la comparaison des habitations de leurs différentes espèces. Si les reptiles se transportent peu à de grandes distances, leurs races doivent être limitées dans les lieux qu’elles ont choisis ou qu'elles se sont donnés comme patrie. Pour être certain de ce point de fait, nous avons tracé les tableaux suivants, qui donnent des idées exactes de la distribution géographique de ces animaux.

Nous n'avons pas la prétention d'offrir la liste complète de tous les reptiles connus; nous en avons seulement réuni un assez grand nombre pour que ces tableaux comparatifs puissent faire juger le peu d’espace qu'occupent sur la surface du globe les espèces terrestres ou fluviatiles, en comparaison surtout de celui dans lequel sont disséminés les reptiles marins.

Le tableau des habitations des diverses races de reptiles est plus difficile à tracer qu’on le suppo-

serait. Les voyageurs notent comme patrie des espèces celle où ils les rencontrent toutes les fois qu’ils les visitent. Cette règle est cependant peu sûre; car il est plusieurs reptiles, comme d’autres animaux, qui ne se trouvent dans telle ou telle localité que parce qu'ils y ont été importés. Ainsi, quoique la tortue grecque se rencontre maintenant en France, on ne l’y découvre que parce qu'elle y a été apportée d'Italie. Ce que nous disons de cette espèce peut s’appliquer à une foule d’autres (1). D’après ce, nous avons encore donné trop d’extension aux habitations que nous avons indiquées dans nos tableaux.

(4) Nous devons faire observer que les doutes les plus graves s'élèvent à l’égard de cette espèce. On la trouve du moins à l’état humatile dans un grand nombre de cavernes à ossements du midi de la France, où l’on découvre en même temps des chevaux, des bœufs, plusieurs espèces de carnassiers et de rongeurs qui ne diffèrent point des races actuelles. Dès lors la tortue grecque doit être considérée comme caractérisant aussi bien nos contrées méridionales que la Grèce et l'Italie.

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