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CHAPITRE VI

EXAMEN DES THEORIES QUI ONT ETE PROPOSEES POUR EXPLIQUER LES CAUSES ET LE MECANISME DU BRUIT DE SOUFFLE.

Opinion de Laënnec.

Après avoir décrit le bruit de souffle et ses variétés, les bruits de râpe, de scie, etc., Laënnec se pose la question des causes et du mécanisme de ce bruit.

« Il faut, dit-il (1), qu’il soit dû à un état vital partial) Laënnec, Auscultation médiate, édit. Andral, t. III, p. 81.

culier, à une sorte de spasme ou de tension de l’artère, ou bien il devrait son origine à un état particulier du sang ou à la manière dont ce liquide est mû. »

Ayant eu connaissance des expériences d’Erman et de Wollaston sur le bruit musculaire, Laënnec répéta ses expériences :

« Toutes les fois, dit-il, qu’on applique l’oreille nue ou armée d’un stéthoscope sur un muscle en contraction, et mieux encore sur une des extrémités del’osauquel s’attache ce muscle, on entend un bruit analogue a celui d’une voiture qui roule dans le lointain, et qui, quoique continu, est évidemment forme par une succession de bruits très-courts et très -rapprochés « (1).

Plus loin, Laënnec ajoute : « En faisant les diverses expériences que je viens de rapporter, je fus souvent frappé de la ressemblance parfaite qu’a le bruit musculaire, dans ces circonstances, avec le bruit de soufflet du cœur et des artères. Dans l’expérience de la contraction des masséters, la tête appuyée sur 1 oreiller, surtout si l’on contracte et resserre alternativement les muscles, on obtient un bruit tout à fait semblable à celui d une ai

tère qui donne le bruit de soufflet Cette similitude

* parfaite du bruit musculaire intermittent et du bruit de soufflet du cœur et des artères me parait décider complètement les questions ciuej’ai posées ci-dessus, sur la nature de ce bruit, et prouver qu’il est dû à une véritable contraction spasmodique, soit du cœur, soit des

artères •

« La possibilité d’un spasme du cœur n'a pas besoin d’être démontrée, puisque cet organe est muscu-

(1) Idem, p. 85.

laire. Quant aux artères, les fibres circulaires dont se compose leur membrane moyenne ou fibreuse semblent annoncer un tissu doué de la faculté de se contracter » (i).

Laënnec est encore confirmé dans son idée par la rapidité avec laquelle le bruit de soufflet parait ou disparaît.

Ainsi, pour Laënnec, c'est la contraction du muscle cardiaque, c'est une contraction spasmodique des artères qui produit le bruit de soufflet.

La contraction musculaire du cœur peut-elle donner un bruit ?

La réponse à cette question est facile, grâce aux travaux modernes.

On admet généralement aujourd’hui que le son produit par la contraction de certains muscles, a une tonalité qui suppose de 32 à 35 vibrations par seconde, et que la contraction normale s'accompagne, dans le même espace de temps, espace d'environ 32 à 35 secousses musculaires. Mais, s’il en est ainsi dans les muscles de la vie animale, il n’en est plus de même pour ceux de la vie organique, et le cœur, en particulier, fait exception à cette loi. Dans ce muscle, la contraction se borne à une seule secousse, mais dont la durée est plus considérable.

Voilà comment s’exprimait M. Marey dans une de ses dernières leçons au Collège de France (2) :

« Certains muscles paraissent avoir une fonction différente de ceux que nous avons étudiés; chez eux le tétanos n’existe pas, et la contraction, proprement dite,

(1) Laënnec, loc. cit., p.93.

(2) Marey, Du Mouvement dans les fonctions de la vie, p. 160.

ne saurait se produire. Ainsi le cœur et peut-être d’autres muscles de la vie organique ne produiraient que des secousses. »

Par conséquent la contraction dn cœur ne saurait produire un bruit perceptible.

Après Laënnec, la théorie du bruit musculaire fut abandonnée, et les auteurs admirent des causes multiples. Pour Mériadec Laënnec, ces bruits résultent :

1° De la gêne qu’éprouve le sang à traverser, aussi librement que de coutume, les différents orifices du cœur ;

2° Du reflux insolite du sang’ à travers les orifices par où il a déjà passé;

3° D’une modification survenue dans le jeu des valvules et dans leurs mouvements ;

4° D’un mode anormal de contraction du tissu charnu du cœur ;

5° D’une augmentation survenue dans sa force d’impulsion, etc., etc.

Pour M. Andral, c’est une augmentation de la quantité du sang. Il signale le bruit de souffle chez des individus pléthoriques, chez les sujets menacés d’une hémorrhagie prochaine, chez la plupart des femmes à l’approche de la menstruation.

Pour M. Vernois, c’est le frottement du sang’ contre des vaisseaux à surface in terne rugueuse.

« Il ne peut exister aucun vide dans l’intérieur du système vasculaire, et à mesure quer les vaisseaux se désemplissent ils reviennent sur eux-mêmes au delà même des bornes de l’élasticité contractile, pour s’adapter à la petite quantité de sang qui la parcourt.

» Dans tous les cas où il y a perte de sang subite ou

habituelle, ou bien dans les cas où il ne se fait pas assez de sang% le système artériel ne pouvant éprouver de vide intérieur, les parois des vaisseaux, par une force contractile qui leur est inhérente et n’existe que pen dant la vie, se resserrent, se plissent à l’intérieur, et les conditions de frottement se trouvant exagérées, le souffle apparaît d’autant plus prononcé, que la quantité de sang’ qui circule dans les vaisseaux est plus faible » (1).

Moins il y a de sang dans les vaisseaux, plus le nombre des plis de leur face interne est considérable; partant de ce point de départ, M. Yernois explique ainsi le souffle que l’on entend au cou: c’est que, dit-il, ces vaisseaux allant contre la pesanteur, ils doivent contenir moins de sang’ que les vaisseaux de la partie inférieure du corps; et par suite leur face interne contenir plus de plis.

Cet auteur admet en outre qu’au niveau des éperons artériels, il existe une infiltration séreuse sous la membrane interne.

L’existence de ces plis à la face interne des artères a été mise en doute depuis longtemps déjà, et d’ailleurs fût-elle démontrée, on ne saurait lui attribuer une part dans la production du bruit de souffle, puisque M. Chauveau a prouvé le peu d’influence de l’état lisse ou rugueux de la face interne des tubes.

M. Bouillaud étudie la question surtout au point de vue clinique, il signale le bruit de souffle lorsque l’impulsion du cœur est énergique, lorsque le sang' traverse

(1) Yernois, thèse de Paris, 1837, n° 178, p. 95 et suiv.

une ouverture accidentelle ou rétrécie, lorsqu’une tumeur comprime une artère, etc.

Comme Corrigan, il pense que la flaccidité des parois artérielles peut occasionner un bruit de souffle dans la chloro-anémie, etc.

Mais c’est surtout à un excès de frottement contre les parois des vaisseaux ou des orifices altérés que l’on attribuait généralement le bruit de souffle, avant le mémoire de M. Chauveau.

«Tandis que les bruits normaux, ditM. Beau (1), résultent de l’impulsion brusque de l’ondée dans les cavités du cœur, les bruits anormaux dépendent de ce que l’ondée sang’uine exerce un frottement exagéré, lorsqu’il y a défaut de proportion entre le volume de bondée et le calibre des voies cardiaques. »

Tous les auteurs qui ont expérimenté sur des tubes inertes, Piorry, Corrigan, de la Harpe (de Lausanne), Aran, Monneret, etc., sont arrivés aux mêmes conclusions : c’est la vitesse et la fluidité du liquide qui produisent le bruit de souffle. « L’intensité du murmure est toujours en raison inverse de la densité, et surtout de la plasticité du liquide. » (Aran.)

Opinion de 31. Chauveau. — Il faut arriver jusqu’à M. Chauveau pour trouver une théorie réellement scientifique de la cause du bruit de souffle.

« Tout bruit de souffle, dit M. Chauveau, résulte des vibrations d’une veine fluide intra-vasculaire qui se forme constamment lorsque le sang pénètre avec une certaine force d’une partie étroite dans une partie

(1) Traité d’auscultation, p. 294.

réellement ou relativement dilatée du système circulatoire. »

Ailleurs, M. Chauveau (1) s’exprime ainsi : « Tout bruit de souffle indique le passag’e du sang’ dans une partie réellement ou relativement dilatée du système circulatoire. »

Ainsi formulée, cette théorie est trop exclusive, puisqu’il est possible d’obtenir un bruit de souffle au passag’e d’une partie larg’ç dans une partie étroite; mais, pour la grande majorité des cas, elle donne la clef du phénomène.

M. Chauveau admet bien que, dans l’écoulement par un orifice étrang'lé, il y ait des vibrations au niveau même de l'étranglement-, comme on peut en juger par le passag’e suivant ; mais il n’insiste peut-être pas assez sur la relation de cause à effet qui lie ces deux phénomènes.

« La carotide d’un cheval ou une autre artère étant mise à nu, dit M. Chauveau, si je l’ausculte après lui avoir fait une petite plaie qui laisse échapper un mince jet de sang de la veine fluide extra-vasculaire, poussé en dehors avec une force équivalente à la tension totale des artères, j’entends un souffle continu, présentant sa plus grande force près de l’orifice d’écoulement, et mon doigt appliqué aux environs de cet orifice peut sentir parfois un léger frémissement vibratoire, qui devient de moins en moins perceptible quand je m’éloigne de la plaie vasculaire. Or , ce souffle et ce frémissement artériel ne sont point pas dus aux vibrations de la veine sanguine elle-même , puisque celles-ci s'exécutent dans F air. D'un autre côté , souffle et frémissement ayant leur maximum d'intensité auprès de F orifice d'écoulement , on est forcé de placer là le

siège des vibrations qui engendrent ces deux phénomènes (d).

Ainsi M. Chauveau constate lui -même l’existence d’un souffle et d’un frémissement qui ne sont pas dus aux vibrations d’une veine fluide? Les vibrations de la veine fluide ne sont donc pas indispensables à la production d’un bruit de souffle. On aurait pu l’admettre a priori , puisque la veine fluide n’est qu’un phénomène secondaire. Il suffît en effet, comme dans cette expérience, que la cause de la veine persiste. Cette cause doit se trouver (comme du reste l'origine première de tous les sons) dans des mouvements alternatifs produits par des phénomènes de compression et de réaction, en vertu de l’élasticité.

Opinion de M. Marey. — Je rapporte ici deux expériences de M. Marey: elles semblent prouver, dit cet auteur, « que les bruits de souffle tiennent moins à la vibration de la veine fluide elle-même qu’aux mouvements transmis par elle aux liquides et aux solides environnants.

« lr° expérience. Soit (fig\ 35) une éprouvette de verre mince, fermée par un bouchon à deux tubulures. Une des artères du schéma A se termine par un ajutage légèrement rétréci qui traverse à frottement l’une des tubulures et s’élève dans l’ampoule. L’autre tubulure est traversée par un autre tube qui ne fait pas de saillie dans l’éprouvette et se continue inférieurement avec une des veines v du schéma; celle-ci se déverse dans l’entonnoir collecteur dont on connaît' l’usage. Si on fait fonctionner l’appareil, un jet de liquide (veine fluide) s’élance avec vitesse par le tube «, s’élève jusqu’au

(1) Chauveau, loc. cit., p. 25.

sommet de l’éprouvette, et coule le long’ des bords jusqu’à la partie inférieure, d’où le liquide s’échappe par fa veine v. La veine liquide est mince et transparente.

« Si l’on applique l’oreille sur l’éprouvette, on entend une lég’ère crépitation qui tient au choc du liquide contre les parois du verre, mais cela ne ressemble en rien à un bruit de souffle.

Deuxième expérience. — Si l’on retire légèrement le tube A en le faisant g'iisser à travers le bouchon, de façon que l’extrémité de Laj utage soit au-dessous du niveau du liquide, comme cela se voit (fig\ 34), on voit aussitôt que la masse de liquide vibre tout entière sous l’influence du jet qui la traverse; ce jet lui-même devient g’ros et rugueux; il entraîne avec lui une partie du liquide de l’éprouvette.

«Dans ces conditions, l’auscultation fait entendre un bruit de souffle très-fort, semblable à celui qu’on rencontre dans un anévrysme volumineux; en même temps on perçoit, malgré la rigidité des parois du verre, une vibration analogue à celle qui accompagne les bruits du souffle dans les differents points de l’appareil circulatoire.

» Les deux expériences précédentes nous paraissent démontrer que le bruit du souffle tient plutôt à la vibration transmise au liquide par le courant qui la traverse qu’aux vibrations de la veine fluide elle-même. »

Dans l’expérience de M. Marey on a une veine fluide qui traverse une masse liquide etquise renforce, comme on le voit fig. 34. Mais si c’est une représentation de ce qui se passe dans les anévrysmes où, en effet une veine fluide traverse la masse sanguine contenue dans lapoche, il n’en est plus de meme pour d’autres cas,

le rétrécissement aortique, par exemple, il n’y a bien laque la veine fluide, puisqu’elle pénètre l’aorte à plein calibre. Lorsqu’on comprime la veine jugulaire ou tout

Figure 31. Figure 3b.

Fi, un 33

Figure 37.

autre vaisseau et que l’on produit de la sorte une veine fluide vibrante, la condition qu’exige M. Marey (1) ne saurait se produire, et cependant, dans tous ces cas, le

(1) «Il semble, dit M. Marey, que la cause la plus générale des bruits de râpe soit la vibration des lèvres de l’orifice à travers lequel se fait le courant. » La vibration des lèvres de l’orifice n’exerce qu’une in fluence imperceptible, ainsi, que le prouvent les expériences de Savart. Voy. page 33. (Marey, Physiologie médicale de la circulation, p. 469.)

souffle et le frémissement sont bien manifestes. Cette condition du renforcement de la veine n’est donc pas indispensable. Mais il est bien évident aussi que sur le trajet d’un vaisseau il ne se forme pas une veine fluide telle que Savart l’a décrite, telle qu’elle est représentée fig. 36. Dans l’air ou dans vide (1), si on lance un jet de liquide, les vibrations s’exécutent en toute liberté et la veine a un aspect régulier, fig\ 36. Mais, dans un tube à la sortie d’un étranglement, il ne saurait en être de même. On n’a plus alors une veine fluide régulière, maison en a la partie fondamentale, la cause qui réside dans le passage même du liquide par l’étranglement. On a alors une masse liquide, fig. 37, informe, en quelque sorte, mais qui est ébranlée consécutivement, comme la veine fluide.

On rendrait à la veine sa forme régulière en enlevant la portion du tube qui suit l’étranglement.

Théorie du remous. — On pourrait croire aussi qu’en traversant un point étranglé le liquide à la suite de la pression qu’il a éprouvée tourbillonne et présente un phénomène [analogue à celui du remous (Vernois, Heynsius).

On peut se convaincre que les remous n’existent pas en faisant l’expression suivante.

Figura

Sur un tube AD, muni d’un rétrécissement R, si on pratique une ouverture au point O, immédiatement

(1) Savart a fait écouler des veines dans le vide, et il a constaté que les éléments principaux de la veine n’étaient pas changés.

après Je rétrécissement, c’est-à-dire en un point où les remous devraient exister, on constate alors que, bien loin de revenir sur lui-même, sous forme de remous qui s’échapperaient par l’ouverture O, le liquide aspire l’air extérieur.

Le but de mon travail étant de rechercher la cause du bruit de souffle, j’ai cru devoir insister sur ces phénomènes alternatifs de compression et de réaction qui constituent l’ébranlement primitif, cause première de tous les sons.

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