DE LA CLASSE DE COULEUR 1 ; ESPRIT DE VOL ATTRIBUÉ AUX NÈGRES
Le préjugé de couleur est aussi vivace que jamais. — Charivari a un blanc qui se marie avec une demoiselle sang mêlé. — Rivalité actuelle et haine des deux classes. — Division de la propriété coloniale entre les blancs et les libres. — Causes de la pauvreté et des mauvaises mœurs des sang mêlés. — Les savonnettes a vilain blanchissent bien réellement. — Femmes de couleur. — Elles n'ont presqu'aucun moyen d'existence honnête. — Il est faux que les nègres soient voleurs. — États des prisons.— Les blancs s'opposent à toute expansion de lumières dont pourraient profiter les libres. — Education. — Le couvent des dames de Saint-Joseph et l'hospice des orphelins sont fermés à la classe de couleur.— Lâche faiblesse des autorités. — Les sang mêlés n'ont pas moins de préjugés que les blancs contre îes nègres.— Conduite peu digne, maladroite et coupable de la classe de couleur.
Puisque nous avons parlé du préjugé de couleur, il vient à sa place de parler ici de ses effets et de la population qu'il opprime.
Les blancs ont reçu le préjugé, cela vient d'être prouvé, il n'est pas venu d'eux ; mais ils l'ont accepté avec exagération, et le perpétuent avec acharnement. L'orgueil de caste, le plus intraitable de tous, est aujourd'hui de la partie.
Le préjugé de couleur est presqu'aussi vivace que jamais et porté à un point dont il faudra garder des preuves authentiques, si l'on veut que l'avenir y croie. On voit aux colonies des gens froids, calmes, éclairés, sans aucune bizarrerie d'esprit; en un mot, dans tout leur bon sens, qui ne consentiraient pour rien
1 Génériquemeot on exprime par homme de couleur le produit db blanc et du nègre , le tang mêlé proprement dit à quelque degré que ce soit ; mais lorsque Ton parle de la classe libre des hommes de couleur, il faut se souvenir que les nègres libres s'y trouvent englobés. C'est ainsi encore, nous le rappelons, que quand on parle d'un libre ^ il est toujours sous entendu qu'il est nègre ou sang mêlé ; les blancs ne pouvant jamais être esclaves.
au monde à diner avec un nègre, ou un sang mêlé, quel qu'il fUt. Lorqu'au théâtre de la Guadeloupe nous vîmes toute la salle battre des mains à YAntony de M. Alexandre Dumas , nous ne pûmes réprimer un mouvement de pitié, en pensant que ceux-là même qui applaudissaient à l'œuvre, se croiraient déshonorés s'ils rencontraient l'auteur dans un salon, et que toutes ces femmes si émues à l'entendre peindre les passions qui les agitent, rougiraient de honte, seulement à l'idée de figurer avec lui dans une fête. Des créoles se sont engagés avec quelques capitaines de navires à ne passer que sur leurs bords, a condition que ces capitaines n'y prendraient jamais de gens de couleur. Un homme de cette classe ne saurait entrer dans un café sans que ce soit matière à scandale. Pendant notre séjour à la Guadeloupe, il y en eut un qui vint dîner a l'hôtel de la Pointe-à-Pitre, il était si blanc de peau que le restaurateur le tint pour un honnête homme, mais quelques habitués l'ayant reconnu , ils exigèrent qu'on l'engageât à ne plus revenir si l'on voulait les conserver eux-mêmes. Le lendemain du jour ou après 18.10, un arrêté du gouverneur de la Martinique permit aux libres d'entrer au spectacle à la mime place que les blancs, le théâtre fut fermé par ordre. Une indemnité de 20,000 fr., prise dans les caisses publiques fut allouée aux acteurs pour qu'ils quittassent la ville avant la fin de leurs engagement On avait fait craindre au pauvre gouverneur, M. Dupotet, les désordres dont la comédie deviendrait l'arène si blancs et gensde couleur y étaient placés sur la même banquette. Aujourd'hui, il a bien fallu en prendre son parti, le plaisir remporte sur les répugnances pour la majorité, mais il y a encore des femmes blanches qui ne vont plus jamais au théâtre pour nôtre pas exposées à voir une mulâtresse assise à côté d'elles! Il se trouve aux barreaux des colonies des sangs mêlés pleins de mérite, il en est d'autres dans le commerce, également distingués et d'une probité intacte; tous sont traités par leur confrères avec la réserve d'une excessive politesse, mais rien déplus; il n'existe aucun rapport de société, l'usage
même ne permet pas qu'il leur soit donné une poignée de main, et comme jamais de pareilles sottises ne vont sans intolérance, le blanc qui fréquenterait un homme de couleur, serait immédiatement noté d'infamie et rayé du livre d'or colonial.
Un fait récent passé à Cayenne offre un exemple de ce qu'il y a encore de folie dans le préjugé de couleur parmi les colons. M. Brache ayant voulu se marier avec une demoiselle sang mêlé fit publier les bans ; son frère qui s'était marié précédemment sans songer que ses père et mère étant morts il lui restât des ascendans dont l'autorisation fut nécessaire, mit opposition au mariage sous prétexte qu'il avait entendu dire que son grand-père vivait encore. M. Brache jeune informa de cette difficulté le procureur-général M. Morel , celui-ci répondit que les tribunaux devaient en juger! Un arrêt de la cour royale enjoignit à l'officier civil de passer outre. Mais M. Brache est commis de marine , il se transporte chez le gouverneur pour être autorisé. Le voudra-t-on croire, le gouverneur, son nom m'échappe, j'en suis fâché ; le gouverneur refuse! M. Brache alors donne sa démission, il se marie, et le soir même les blancs furieux de cette mésalliance d'un des leurs, donnent un effroyable charivari aux jeunes époux.... « Etranges mœurs! dit judicieusement le Droit en racontant tout cela dans son numéro du 20 février 1842. Qu'un blanc vive en concubinage avec une fille de couleur, personne ne songe à le trouver mauvais, mais qu'il l'épouse, toute sa caste crie au scandale. »
Nous avons entendu un habitant qui avait trouvé un excellent moyen pour expliquer ou plutôt pour justifier son aversion contre les gens de couleur. «En refusant tout rapport avec eux, disait-il, j'évite des affronts forcés à leur faire, caries personnes de cette classe, ayant toutes des relations de parenté avec nos esclaves, ils retrouveraient en moi pour leur famille le mépris que je ne leur témoignerais pas à eux-mêmes.» Voilà ou de tels préjugés peuvent conduire un homme de bon sens. C'est avec desemblables raisons que l'on perpétue les rivalités de caste, les inimitiés d'amour-propre blessé} inimitiés sans frein
ni merci, qui ne sont peut-être pas toujours étrangères aux drames de poison qui se jouent dans les Iles.
A la vérité , il y a aujourd'hui plus que du préjugé seulement dans le préjugé, il y a de la colère , de la haine. La loi du 24 avril 1833, en abolissant les distinctions établies par l'ancienne législation coloniale et en conférant les droits politiques aux libres de toutes couleurs , soit de naissance, soit par suite d'affranchissement personnel , a dessiné les instincts d'antagonisme qui subsistaient entre les deux classes. La loi est bonne, puisqu'elle prépare évidemment la fusion -, son bénélice est assuré dans l'avenir; mais elle n'a fait encore que développer les germes de rivalité existons. Il fallait que cela fut. Avant la reconnaissance de leurs droits politiques, les hommes de couleur libres étaient les clients des patriciens à peau blanche, ils en sont devenus les rivaux; et comme tous les rivaux places au rang inférieur, ils veulent, par la raison qu'ils ont les passions propres à l'homme , ils veulent plus que l'égalité, ils voudraient la domination. Aujourd'hui patrons et clients se naissent et se méprisent: les uns parce qu'ils voient leurs anciens serviteurs aspirer à monter; les autres parce que ce sentiment de l'égalité auquel on a permis de se manifester et la possibilité d'arriver à tous emplois , leur rendent plus insupportables l'éducation, la richesse, les places, la prépondérance accumulées dans les mains de leurs anciens patrons.
Aujourd'hui il y a séparation complète, à la Martinique surtout , ce sont deux partis en présence , et il est notoire que la milice de cette île, suspendue après les troubles de 1833 , n'a pas encore été réorganisée , grâce à l'influence des blancs qui ont voulu éviter cette occasion forcée de contact avec leurs adversaires.
Les droits politiques acordes à la classe de couleur ne consistent guères cependant qu'à les rendre aptes au service de la milice, puisque la charte fait encore reposer ces droits sur les bases de l'impôt. Les Français ne sont dignes et capables de faire fonction de citoyen que lorsqu'ils paient une certaine
somme au Use, ils sont égaux devant la loi quand ils août égaux devant le percepteur des contributions directes ; or, mulâtres et nègres étant très pauvres se trouvent avoir acquis un droit presqu'illusoire. Il faut aux colonies payer 600 francs d'impôt ou posséder 60,000 francs de propriété pour être éligible , la moitié pour être électeur. Combien est petit le nombre d'affranchis qui peuvent arriver là ? Sur cinq cent sept éligibles de la Martinique il n'y en eut, en 1835, que quarante-quatre appartenant à leur classe ; sur huit cent dix-neuf électeurs, que cent vingt-huit. Us remplissent là bas le rôle de nos prolétaires *.
Leur misère s'explique par deux causes : d'abord leur naissance, leur déchéance sociale^ ensuite la politique de l'ancien système, qui voulant leur abjection et craignant qu'ils n'acquissent trop de force par l'argent , leur ferma les portes de l'éducation et des richesses, en les déclarant inhabiles à hériter des blancs, et à recevoir des donations (lettres patentes du
• Les renseignemens qui suivent ne paraîtront peut être pas sans intérêt au lecteur , ils sont tirés des notices statistiques publiées par le gouvernement en 1837 , et se rapportent à Tannée 1855. « Les hommes de couleur libres , à la Martinique , ne possèdent guères jusqu'à présent au-delà du neuvième des propriétés immobilières de Plie. Il y a environ un sixième de ces personnes qui possèdent des propriétés. Sur les soixante-dix-huit mille soixante-seize esclaves de la colonie , treize mille cinq-cent quatre-vingt-cinq seulement sont à eux. On évalue à quatre mille quatre-cent-trente- six le nombre de carrés * cultivés leur appartenant , tandis que le nombre de ceux que possède la fraction blanche s'élève à vingt-six mille. Sur les deux mille quatre-cent-soixante-six maisons existant à Fort-Royal et à Saint-Pierre, la classe blanche en a quinze-cent-seize rapportant annuellement i ,4^4,276 francs, et la classe de couleur neuf cent cinquante-un, d'un revenu de 505,954 francs.— Pour la Guadeloupe, les proportions sont à peu près les mêmes , treize quatorzièmes des terres possédées appartiennent aux blancs , un quatorzième seulement aux libres.
Nous avons dil, on se le rappelle, que le carreau rquisalail à un hectare vingt ueuf ares vingl-m centiare».
roi 5 févrierl 726).Quel abominable amas d'iniquités que tout cela !
Les grossiers instincts et le despotisme brutal de Bonaparte, ce méchant homme tant admiré des Français, fortifièrent cette législation barbare lors de la promulgation du Code civil dans les colonies. Son arrêté du 16 brumaire an xiv ( 7 novembre 1805), dit expressément : art. 3, « Les lois du Gode civil relativement au mariage, à l'adoption, à la reconnaissance des enfans naturels, aux droits de ces en fans dans la succession de leurs père et mère , aux libéralités faites par testament ou donations , aux tutelles officieuses ou datives, ne seront exécutées dans la colonie que des blancs aux blancs entre eux , et des affranchis ou des descendans d'affranchis entre eux , sans que par aucune voie directe ou indirecte aucune des dites dispositions puisse avoir lieu d'une classe à l'autre *. »
Le sort précaire de la grande majorité des hommes de couleur l est peut être devenu davantage encore depuis l'émancipation politique de leur classe. Avant ce grave événement il s'était formé, comme nous l'avons dit, une espèce de société romaine aux colonies ; presque tous les libres étaient attachés sous forme de clientelle à quelque blanc qui les soutenait. Depuis les blancs irrités ont retiré leur protectorat , et ne font travailler qu'à la dernière extrémité cette caste rivale qu'ils redoutent, parceque le fait de son affranchissement la porte en haut. Le mulâtre M. Joannet, entrepreneur à la Pointe-à-Pitre, n'a presque plus d'ouvrage depuis qu'on l'a vu faire de ses trois fils deux médecins et un avocat. — Ne leur faisons point gagner d'argent, car ils l'employaient à nous former d'habiles ennemis. Les oligarches des Antilles comprennent que la prospérité de la couleur tournerait contre eux, et il est
1 Le considérant de cet article et digne de la décision : « Considérant que de tout temps on a connu dans les colonies la distinction des couleurs, qu'elle est indispensable dans les pays d'esclaves, et qu'il est nécessaire d'y maintenir la ligne de démarcation qui a toujours existé entre la classe blanche et celle des affranchis ou de leurs descendans , etc. *
tout simple, le milieu étant donné , qu'ils ne veuillent point y aider. — D'un autre côté les gens de couleur presque tous sans famille, fruits du concubinage ou de la débauche, phis ou moins abandonnés de leurs parens, pauvres, mais nécessairement infestés des vices du pays , se refusent à travailler à la terre, parce que c'est un travail d'esclaves. «Dans tous les pays à esclaves, disent avec infiniment de justesse MM. Slurge et Harvey , la liberté est une sorte de lettre de noblesse, et les classes les plus basses des personnes libres , blanches ou noires étant trop fières pour s'occuper, sont ordinairement plus misérables et quelquefois plus dégradées que les esclaves euxmêmes; les funestes influences de la servitude ne s'arrêtent pas à la caste infortunée qui en est immédiatement victime. » Il ne reste à vrai dire aux libres qui daignent travailler que des places de commis pour les lettrés, et pour les autres les emplois manuels ou les arts mécaniques-, encore de ces emplois, par malheur, n'y en a-t-il presque pas de possibles dans nos lies. Les colonies reçoivent tout de la métropole, jusqu'à des chaises, des habits et des souliers , il n'y existe véritablement d'autres manufactures que celles du sucre; le régime prohibitif de toute industrie ne laisse ouverts pour occuper tant de bras, que les cadres des maçons, des charpentiers et des pêcheurs.
De là l'oisiveté qui dévore et avilit cette race victime d'une mauvaise organisation sociale. Sa médiocrité, ses moyens d'exislence'toujours problématiques, son inutilité, ses mœurs répréhensibles, son manque de dignité et le peu d'estime que mérite la majorité de ceux qui la composent , expliqueraient jusqu'à un certain point l'orgueil des blancs, s'ils avaient assez d'intelligence philosophique pour séparer le bon du mauvais grain, s'ils ne se montraient pas aussi indulgens envers les dépravés de leur caste qu'impitoyables pour les autres. Et cependant que de raisons n'y auraient-ils pas pour que cette indulgence changeât d'objet? Sous l'empire de l'éternelle flétrissure qui pèse sur eux, et par le fait de leur éloignement de toute fonction publique, le mal n'est-il pas pour ainsi dire tm-
posé aux gens de couleur? Il leur arrive ce qui arrivait il n'y a pas encore bien long-temps en Europe aux comédiens. Voués au mépris , quoiqu'ils fissent, ceux-ci justifiaient Fana* thème par leur conduite. On ne voulait pas comprendre que leurs vices venaient de l'anathème, et en effet depuis que l'absurde réprobation qui les démoralisait commence à s'effacer, on les voit femmes et hommes commencer tous à s'élever, à gagner les degrés de la considération qu'on leur rend. Allez, la société est toujours de moitié dans les crimes des individus. Les élémens sont bons, elle seule presque toujours est coupable quand ils se pervertissent.
A cet égard, il se passe aux Antilles mêmes, un fait qui nous semble mériter l'attention des hommes sérieux. Par suite du respect qu'il est de la politique coloniale d'inspirer aux noirs pour les blancs, il est arrivé que les blancs ont été obligés de se respecter les uns les autres. Quels qu'ils fussent ils avaient la noblesse de la peau ; ils étaient et ilssonl tous égaux au nom de Tépiderme. C'est pourquoi l'on trouve partout sur les habitations, les économes , paysans émigrés , gendarmes retirés et soldats libérés, gens de rien enfin comme disent les aristocrates, assis à la table du maître. Ils savent tout au plus signer leurs noms ; mais ils sont blancs, ils ont droit au même pain et au même sel. On a vu, cela nous fut assuré par M. Ferry, négociant de la Pointe-à-Pitre, on a vu dans les tournées que font les gouvei nenrs , les gendarmes de leur suite manger avec leurs excellences chez l'habitant de vieille roche qui reçoit le vice-rot colonial. Or, plusieurs économes sont connus pour être de ces domestiques dont nous avons parlé , qui jettent la livrée aux ortis par orgueil du tissu réticulaire , et les colons qui vous répondent toujours quand, vous leur parlez du préjugé de couleur: « Dmez-vous en Europe avec votre cordonnier? » ne trouvent aucun embarras à dîner avec un homme qui cirait leurs bottes six mois auparavant. Pauvre espèce humaine ! — Entendons-nous bien : ce n'est point de dîner avec les domestiques, voire avec les gendarmes, que je blâme les gouverneurs
et les maîtres -, je crois qu'un jour la société ne considérera gouverneurs, maîtres, domestiques y compris lesgendarmes s'il en existe encore, que comme fonctionnaires divers, mais égaux dans la grande communauté ; ce dont je les blâme, c'est de ne point dîner avec les gens de couleur *.
Il ressort des observations que nous venons de faire, et c'est où nous en voulions venir en les faisant, que les hommes ne sont vils qu'autant qu'on les avilit, et s'élèvent avec rapidité à toute la hauteur qu'on veut leur communiquer. Lies savonnettes à vilain blanchissent bien réellement. Tous ces économes qui seraient restés de grossiers soldats, de rudes paysans, de plats valets, se civilisent en moins de quelques années; ils apprennent tout de suite à lire et à écrire ; leurs manières se forment, leur langage se purifie au contact du maître-, et nous en avons vu qui , arrivés domestiques il y a dix ou douze ans, sont aujourd'hui tout-à-fait des hommes du monde. — Encore une fois la classe de couleur n'a de mœurs particulièrement reprochantes que parce qu elle est déclarée sans mœurs. Estimez les hommes, si vous voulez qu'ils soient estimables, respectez les femmes , si vous voulez qu'elles soient respectables.
Les femmes de couleur, par exemple , qui vivent toutes en concubinage ou dans la dissolution, parmi lesquelles les blancs viennent chercher leurs maltresses comme dans un bazar , contribuent certainement par leur libertinage à entretenir l'abaissement de la race qu'elles déshonorent. Mais il faudrait savoir si le malheur qui les saisit en naissant n'est pas une des sources de la licence? Ne pouvant espérer aucune considération, toujours méprisées, il est naturelle qu'elles ne fassent rien pour
1 Cette égalité qui existe parmi la classe blanche , existe également parmi la classe des sang mêlés. Là non plus on ne fait aucune différence d'état ; et l'habit donne nettement des poignées de main à la veste. L'unité de caste fonde l'unité de condition. Aussi, faut-il le reconnaître , les ouvriers des Antilles n'ont point le cachet des ouvriers d'Europe : ils savent tous très bien porter du linge An, et une fois habillés, ils passeraient facilement pour des gentiUhommet l
mériter le respect. Le préjugé enfante le mépris, le mépris la démoralisation , et la démoralisai ion la prostitution ; prostitution qui légitime le mépris par lequel s'entretient le préjugé. Affreux et cruel enchaînement où le mal s'explique par le mal. Les pauvres créatures, d'ailleurs, n'ont pu échapper à Faction délétère des idées au milieu desquelles elles sont élevées. Les hommages de la caste privilégiée les flattent , et elles aiment mieux se livrer à un blanc , vieux , sans mérite et sans qualité , que d'épouser un sang mêlé. Les exemples ne manquent pas de ce déplorable effet do la corruption , que certaines erreurs peuvent jeter dans notre esprit. Il entre beau- • coup de vanité dans l'amour des femmes comme dans celui des nommes. Unies avec des gens de leur classe , tous méprisés , les femmes de couleur, quoi que cela tende heureusement à devenir chaque jour moins vrai, ne pourraient trouver aucune protection dans celui qu'elles aimeraient , tandis qu'au milieu de leur concubinage avec les blancs elles sont du moins sous la sauvegarde d'hommes en état de les faire respecter, et comme Ta dit M. Saint-Remy (d'Haïti), « elles rencontrent une sorte d'honneur dans leur déshonneur même. »
On est autorisé à se demander en outre si la pauvreté n'entre pas pour beaucoup en ces désordres. Les femmes libres aux colonies n'ont pas même le peu de ressource que possèdent leurs frères pour échapper à la misère. Leur principal moyen d'existence honnête, la couture, est fort limité, car mouchoirs, robes, bonnets, tout cela encore arrive confectionné d'Europe. Elles n'ont plus pour elles que les raccommodages et les costumes du pays, ou bien les fondions de blanchisseuse, gardienne d'enfans, etc. -, mais comme en Europe, celles qui veulent et peuvent travailler sont si mal rétribuées 1 qu'elles se trouvent obligées de suppléer à ce qui leur manque par des moyens déshonora ns. Aux femmes libres qui n'ont pas un esclave pour les
* Une ouvrière à la journée ne reçoit pas plu» de quatre à ciuq gourde» par mois , 20 à a» francs, sans la nourriture.
foire vivre de son labeur, il ne reste, véritablement comme aux ouvrières d'Europe , n'hésitons pas à le dire, il ne reste que la prostitution !!! Il est exactement vrai de dire que le fait social lui-môme, organise la dépravation de ces belles et misérables créatures?
Au milieu de tant de vices et de dépravation , au milieu de tant de misères et de mépris, aurais-je dû dire, car misère et mépris comportent tous les vices et toutes les dépravations , c'est un fait des plus remarquables et qui ne doit point nous échapper, que ta prodigieuse sécurité avec laquelle on vit aux lies. A quelqu'heure de la nuit que ce soit , vous pouvez les parcourir d'un bout à l'autre sans crainte d'être arrêté. Il n'est aucun pays du monde où l'existence soit plus complètement abandonnée à la foi publique. Sur les habitations, les cases sont ouvertes , on y entre et l'on en sort sans trouver personne; fermées même, un coup de poing en défoncerait les portes. A la ville, tout est au grand air, presque nuit et jour -, on pénètre dans les pièces de rez-de-chaussée qui sont les plus riches, parce que ce sont les pièces de réception -, on arrive jusqu'aux salles à manger, où les tables sont mises, et l'on reste là pendant des minutes entières , avant que les esclaves de service daignent venir avec la lenteur tropicale s'informer de ce que vous voulez. Pour notre compte, quelque part où nous soyons allé, notre fenêtre , notre porte et nos malles sont toujours restées ouvertes sans que nous ayons eu à le regretter.
Constater de telles habitudes, c'est, il nous semble, dire assez la probité native d'une race plongée , môme lorsqu'elle est libre, dans une condition où doivent croître les vices comme en pleine terre. Pourquoi donc entendons-nous toujours parler du penchant irrésistible des nègres pour le vol , de leur naturelle inclination pour la maraude? Assurément cela doit être un fait mal observé. Quelque soit le nombre des petits vols des esclaves, et quelque bien établie que soit l'opinion reçue, j'oserais soutenir que le nègre n'est pas voleur; j'entends le nègre et non l'esclave; de môme que je ne croirais pas me compromettre
en disant que la race blanche n'a pas l'instinct de la friponnerie, quoique tous les domestiques de cette race, mâles et femelles , volent effroyablement. Expliquons-nous : le nègre ne se fait presqu'aucun scrupule de voler les produits de la terre chez son maître ; il regarde cela presque comme permis au moyen d'une certaine capitulation de conscience qui se retrouve dans noscuisinères. Combien de ces femmes qui ne vous prendraient pas un sou et qui ne se tiennent nullement pour coupables de tromper sur les achats du marché! Les jardins des nègres sont fort souvent aussi récoltés par des voleurs ; mais les marrons qui passent leur vie à se cacher ont besoin d'ignames et de patates.— Il en est du vol comme du travail ; tout cela dépend beaucoup de la manière dont les ateliers sont conduits , et des habitudes qu'une administration plus ou moins habile y laisse prendre. Nous avons vu des habitations où le maître avait été obligé de renoncer à entretenir des volailles , parce qu'on tes lui prenaient toutes: sur d'autres, comme chez M. Dhemé Ste- Marie(Lamentin), la grande case est entourée de poules, de lapins, de jardins à fruits et à légumes, sans que l'on dérobe jamais une pièce. Bien des vices des nègres, en dehors toutefois de leur premier générateur, l'esclavage, tiennent à ce qu'on ne sait pas manier ces hommes, à ce qu'on les dirige mal. En tous cas les pillards s'arrêtent aux fruits de la terre, aux larcins que l'on pourrait appeler ruraux. Les vols d'intérieur, de maisons habitées, ces grands vols avec effraction ou sur les routes, qui épouvantent la société européenne , on n'en a pas d'exemple aux Antilles. M. Pujo, juge d'instruction à Saint-Pierre, formula très ingénieusement son avis , lorsqu'il voulut bien répondre à nos questions, en disant : « Un numéro delà Gazette des Tribunaux de Paris, représente dans son ensemble de crimes et de délits trois mois de la Martinique. »
L'état-général des maisons de détention de cette lie au 1" juillet 1840 offrait :
4 Nous citons un peu plus souvent la Martinique que la Guadeloupe,
ARROIXDJSSEMENT DE SAINT-PlERRE :
Prison des peines, 48 condamnés libres pour crimes et délits.
13 idem, pour délies à IVni^istrement.
3 esclaves.
Tieille geôle, 29 condamnés.