‹ Des colonies françaisesChapitre 36 sur 48 · SUCACCXEHT AU SOL ; NÉANT DE TOUT MOYEU TRANSITOIRE · texte numérisé non relu

SUCACCXEHT AU SOL ; NÉANT DE TOUT MOYEU TRANSITOIRE

Lettre de H. Boris sur rengagement au sol. — Entre rengagement au sol et la servitude, il n'y a d'autre différence que celle du travail forcé au travail esclape.—Le nègre ne voudra pas de la glèbe. — Les colons l'ont combattue d'avance.—La glèbe reculerait indéfiniment l'abolition.

Reste maintenant rengagement au sol , celui de tous les modes de transition qui parait sourire davantage aux colons qui sentent la nécessité de faire un pas quelconque vers l'affranchissement. Nous allons transcrire une longue lettre qui contient toute la théorie de ce système et résume d'une manière très pittoresque les idées généralement émises par les créoles pour l'appuyer. Notre correspondant, M. Bovis (de la Guadeloupe), est un homme progressif, mais à la fois ardemment dévoué à la cause coloniale, qui est la sienne propre.

« Tout ee qui a été écrit sur l'esclavage, soit en bien, soit en mal , me démontre que le monde a tort à l'heure qu'il est, de faire te procès à ceux de l'antiquité qui possédaient des esclave*, comme aux esclaves eux-mêmes qui s'acceptaient pour tel*, Je ne dirai certainement pas que l'esclavage est de droit divin, je dis tout simplement que c'est un fait génésiaque, arrivé Je ne sais d'où, ni comment, mais certainement le fait le plu* anciennement constaté; il se mêle aux instinct* de *oci«Mllt4 4e rhomme, car à peine en voit-on quelques-uns (Je ra**ftmt>Mf f que déjà quelques-uns sont esclaves : c'est un pftr**yto qui a cru dans la racine de l'arbre et a grandi avec lui.

» L'homme a reçu de Dieu ses instinct* de *wl*MlltA , m* t*

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Dieu a laissé à l'homme de former sa société, et par de la modifier. De modifications en modifications , l'homme en est venu à reconnaître que l'esclavage était une injure faite à sa nature, aussi les sociétés les plus avancées ont-elles rejeté l'esclavage. Membre comme vous, monsieur, d'une de ces dernières sociétés, je rejette aussi l'esclavage-, mais en principe d'abord, parce qu'un principe généralise et embrasse tout, sans tenir compte des empôchemens : un principe est comme une course au clocher , il franchit haies et fossés comme une surface plane. Mais il n'en est pas de même de l'application, l'application procède par statistique-, elle note les obstacles, elle tient état des temps et des lieux : un principe agit abstractivement et l'application agit par réaction. Ainsi , humanitaire comme vous, je pourrais bien vouloir l'abolition d'une manière absolue ; mais sociétaire comme moi , vous ne devez la vouloir que d'une manière relative.

» La France a fait son émancipation lentement et graduellement : la révolution n'a été que le bouquet d'une illumination commencée dans la nuit de ses âges ! Sera-t-il dit que parce que la France était parvenue à la maturité nécessaire pour recueillir , d'autres peuples , sous des températures et des conditions différentes, y soient également parvenus? C'est ce que je conteste, et ce que l'évidence nie avec moi.

» Si le mot de liberté était ineffaçablement écrit sur tous les fronts , il n'y aurait sans doute qu'a le faire lire à chacun sur le front de son voisin -, chaque homme l'y aurait lu lui-même depuis long-temps, il l'y aurait lu toujours, et dès-lors sa nature étant permanente devant ses yeux , il n'aurait jamais souffert l'esclavage. Mais il n'en a pas été ainsi! c'est le développement de Tintelligence qui a fait trouver à l'homme ce titre caché en lui-môme; il y a donc un développement à produire, il y a une intelligence à former; c'est là une étude, une éducation, et c'est là précisément mon affaire.

» Je reconnais le nègre perfectible, mais en même temps je le reconnais d'une race inférieure ou dégénérée : vous m'avez

accordé le fait , autant qu'il m'en souvient ; comment donc, le fait étant acquis entre nous, pouvez-vous penser que les préceptes de la civilisation la plus avancée du monde, de la civilisation française , soient applicables aux nègres de nos colonies? et je ne m'engage pas trop en vous attribuant cette opinion , car vous m'avez dit que dans les Cinq Codes vous trouviez toute la formule de l'émancipation des nègres.

» Concordant avec vous, dans les principes généraux d'humanité , je déclare avec vous qu'il faut abolir l'esclavage ; mais quand? Voilà ou nous nous divisons.

» Comme homme social, membre d'une société dont les élémens constitutifs ne sont pas uniformes , je ne voudrais certainement pas établir une norme commune entre tous : l'esclavage, sous cette nécessité, pourrait bien encore mériter mon acquiescement, quelque soit l'analhème lancé contre lui et contre ceux qui le défendent ; seulement à la différence des temps ou les règles du Code noir ont été publiées , je ne voudrais pas faire de l'esclavage un mot éternel , un état impérissable, j'en voudrais faire une combinaison progressive comme toute autre.

» Rien n'a été fait dans ce sens par la métropole. Elle a fondé l'esclavage , et en le fondant elle a d'abord mis à son seuil une penture de fer, comme à la porte d'un bagne -, elle y avait écrit le mot fameux du Dante : Lasciate ogni speranza. Et voilà que tout-à-coup , par soubresaut , sans préparation , elle voudrait renverser ces portes, déchaîner ceux qu'elle avait abrutis et lancer au milieu de la société des êtres qu'elle a tout fait pour lui rendre hostiles ?

» Mais, me dites- vous , on ne peut pas préparer la liberté dans l'esclavage !... Et qu'en savons- nous, monsieur, puisque rien n'a été fait à cet égard? Vous dites, non : je dis oui. La question reste au moins indécise , mais elle ne peut l'être , monsieur, pour des personnes qui jugent impartialement ! n'y a-t-il pas une induction qui m'est favorable , à moi -, celle de l'expérience de ces hommes et de ces choses.

» raflirme que l'esclavage de nos nègres pourrait préparer leur émancipation. Mais ici ne voulant pas faire une thèse inutile , et lutter contre un parti pris , je fais une génuflexion vis-à-vis du désir humanitaire de la France, et je lui dis : Vous ne voulez pas la continuatiQn de l'esclavage , mais au moins pourvoyez à la liberté pour n'en pas faire de la licence : pour y pourvoir, préparez-la , mais préparez-la dans un mode qui ne rompant pas tout-à-fait avec Tordre établi , marquera le pas pour un acheminement à un mode meilleur; ne votez pas une mesure absolue , définitive , mais votez une mesure transitoire.

» Tous avez complété votre émancipation en 89, mais vous savez par où et sur quoi il vous a fallu passer ! Les fins de la révolution légitiment sans doute ses moyens -, mais cette révolution si glorieuse pour nous , génération qui en recueillons les fruits , combien a-t-elle été torturaire pour la génération qui on a eu la gestation et le part ! Hommes égoïstes qui applaudissez à une lutte passée dont vous ramassez les dépouilles , voudriez-vous encore vous en renouveler l'émotion sur une partie contemporaine de votre société, sans être vousmêmes exposés à la mêlée? La révolution a eu ses horreurs, et cependant c'était une société homogène qui agissait dans et par elle même ; qui avait une intelligence et des sentimeos communs. Que serait-ce d'une révolution aux colonies ou les races divergent , ou les sentimens et l'intelligence divergent avec elles? croyez-vous être assez près pour voir le péril, assez dextres pour y obvier ? Aurez- vous une suffisante conscience des dangers à combattre , des intérêts à satisfaire ? Une révolution sociale , monsieur , ne se fait pas par de la pédagogie ; ce sont les acteurs qui sont les professeurs? Eh bien ! nous, qui sommes parmi ces acteurs, et entre tous, les plus intelligens, il nous faut laisser le soin d'en être les professeurs : il faut que la France nous abandonne cet enseignement librement et entièrement, sous le contrôle de pure surveillance de ses agens.

» Mais, m'avez-vous dit : Quelles garanties donneret-voos à votre œuvre ? Qui répondra à la France que votre bonne foi y présidera ? Si Ton vous donné un temps quelconque pour ae» oomptir la transformation» qui assurera que l'échéance arrivée, la France pourra se présenter sa lettre de créance à la main , et qu'elle lui sera payée ?....

» Qui vous répondra de tout cela , monsieur? l'intérêt des colons! l'intérêt, lien qui n'est ni d'or nî de soie, mais qui lissé du fil le (dus vil , est cependant le plus solide des liens. Avant d'aviser aux mesures de transformation , la France aurait définitivement statué sur le principe dont les soins de transformation ne seraient que le corollaire -, elle aurait prononcé l'abolition et arrêté l'indemnité , car ce ne serait qu'à cette première condition que nous pourrions nous entendre sur la question secondaire. Eh bien ! monsieur , l'abolition une fois prononcée, ce serait avoir définitivement coupé l'anlarre qui nous retient au passé. Espérance et confiance en l'ordre ancien, tout aurait été immuablement laissé sur la rive, ce serait dans l'avenir seul que le colon aurait foi ; force donc serait au coton de se le préparer aujourd'hui pour se l'assurer dettain, et s'il faillissait à sa tâche , il aurait sacrifié la sécurité de sa fortune future à l'inertie de son administration présente. Or, l'homme ne vit jamais précisément en lui-même, il s'immobilise à tout ce qui l'entoure : à Sa propriété, à sa famille , et ce sont là des choses de long cours qui imposent l'abnégation du soi d'aujourd'hui , pour l'avenir des choses et des personnes dans lesquelles on veut se perpétuer. C'est là de l'élude dû cœur humain , et cette étude vient en garantie à la France. Encore une /ois le colon ayant définitivement rompu avec le passé, force lui serait de faire de son présent une préparation à son avenir.

» Cet avenir, monsieur, ne serait conquis que par le travail libre ; ce serait donc à l'ordre transitoire, qui succéderait à l'abolition de l'esclavage , de préparer le travail libre, et le colon serait invinciblement intéressé à user de cet ordre transitoire

pour amener Ce résultai ; car s'il lui arrivait d'y manquer, il aurait sacrifié les intérêts permaneos de sa propriété à on simple usufruit plus ou moins long.

» Tous le yoyez donc, monsieur, en étant d'accord avec vous sur le principe de l'abolition , je ne le suis pas sur l'opportunité du moment , et je ne le suis pas non plus avec ceux qui disent comme vous que l'esclavage ne peut préparer la liberté. L'esclavage , monsieur , est un sillon plus fertile que vous ne croyez, et vous ne le croyez tel, que parce que vous ne le connaissez pas : jusqu'à présent il n'a rien produit, parce qu'on ne lui a rien demandé f. Mais semez-y l'émancipation future, donnez à nos mains expérimentées de l'y cultiver , et laissez te temps à la germination ; la récolte viendra. Mais si la France se refuse à attendre, et qu'elle demande à des voies plus hâtives et aussi plus compromettantes , une réalisation précoce; eh bien ! que ce soit au moins celles qui rompent le moins avec l'ordre proscrit ! que la France remplace l'esclavage par l'en-

1 On voit, en entendant M. Bovis , comment les créoles L et de bonne foi apprécient ce que la servitude a fait pour les nègres.

Moraliser, c'est faire prévaloir les bons penchans sur les mauvais; or, les maîtres prétendent qu'il ne convient pas d'affranchir, parce que les esclaves n'ont que de mauvais penchans. Que penser ensuite de l'incroyable idée du conseil colonial de Bourbon, qui, répondant au rapport Tocque ville , ose avancer « qu'il faut voir dans l'esclavage de nos colonies la première visite de la Providence à la race noire. » L'aberration peut-elle aller plus loin ? Rapprochez cela de ce que vient de dire M. Bovis, ou de ce qu'à écrit M. Sully Brunet dans sa dernière brochure. « Si nos colonies offrent le spectacle d'une déplorable immoralité parmi les esclaves, c'est que nulle part ceux-ci n'ont été phis abandonnés à leurs grossiers instincts , par l'indifférence de la métropole et les mauvaises institutions qu'elle imposait aux colonies. • Qu'a dit encore un autre colon, M. Guignod, de la Martinique : ■ Nos hommes sont ignorans, demi-sauvages ; ils ont tous les vices inhérens à la servitude et à une demi-civilisation. » Quels effets de la visite divine ! C'est vraiment une grande impiété de faire intervenir la Providence dans toutes ces abominations. Us fouettent des femmes mies, et ils nous soutiennent qu'ils les moralisent.

gageaient ; qu'elle substitue l'autorité de la loi à celle du maître * , et sur toutes choses que les colons soient préposés à étudier cette loi , car eux seuls ils en ont l'intelligence.

» Encore une fois, monsieur, il faut vous défier des principes absolus -, Dieu a créé le monde par un principe absolu , universel , parce que dans une seule intuition il voyait tout et pourvoyait à tout , mais nous n'avons ni sa prévoyance ni ses moyens : nous sommes donc obligés de tenir compte des m*lieuz , et dès-lors nous ne pouvons agir que par relation. Je conçois bien que la France, du haut de sa civilisation , dise : « Il faut que toutes les sociétés arrivent à mon principe. » Oui, monsieur, il faut qu'elles y arrivent, mais de la même manière que l'enfant dans la famille : l'aïeule lui tient la lisière et l'entoure du bourrelet ; tirez-les lui , il se casse le cod.

» Pourquoi [de la défiance en nous ? Prenez garde ! nous serons ou des obstacles ou des auxiliaires -, si nous devons être des obstacles, la France se doit de les éliminer-, tri1, elle né le peut que par une dépossession pleine et entière ; nous sommes prêts, l'est-elle? Si elle nous vetlt pour ses auxiliaires, que le concordat soit signé entre nous , et qiie la mutuelle bonne foi y préside.

» Vous avez visité nos habitations et vous avez loué là sincérité qui vous en ouvrait les moindres recoins. Sont-ce là , monsieur, des hommes contre lesquels il faille prendre tant de garanties ? On connaissait vos principes , on connaissait la mission que vous vous étiez donnée, et la confiance d'un chacun vous a désarmé : aussi vous étes-vous hâté de dire quarté partie de vos préventions était tombée dès votre arrivée, et que nos esclaves que vous vous attendiez â voir pitoyables et souffreteux, vous les trouviez plus heureux, physiquement, que le paysan que vous avez laissé en France. C'est un cri arraché

1 A chaque instant, on le voit, les colons sincères nous fournissent eux-mêmes l'attestation de notre proposition : « L'esclave n'est pas soumis à un pouvoir public. »

à voire examen , et que nous revendiquons de votre loyauté pour prix de notre hospitalité ; j'ose espérer que vous le fans entendre dans les publications auxquelles vous attachera votre nom.

» Donc, monsieur, résumant mes pensées , je conclus : » Abolition immédiate! Engagement au sol! Indemnité d'au moins 1500 fr. par tôle! Transformation laissée aux colons.— »

Ainsi le parlement décrète l'abolition et l'indemnité d'abord, plus l'engagement des affranchis au sol , jusqu'à oe qu'as soient en état de jouir de la liberté. Les colons restent chargés du soin de les préparer. Voilà bien les termes, ai nous ne trompons , de ce brillant programme.

Je ne vois d'avantage là dedans que pour les maîtres q» touchent l'indemnité et qui gardent leurs anciens esclaves sov le nom d'engagés , avec leur ancien pouvoir, sous le nom de protectorat. C'est le travail forcé substitué au travail cscIsm. Les mots sont changés, pas les choses \ et nous nous étonnons qu'un esprit aussi sérieux , aussi éclairé que celui de M. Boris s'y soit laissé tromper. L'engagement au sol, c'est la glèbe. Lt glèbe a été dans le passé un amendement à la servitude, que les temps barbares pouvaient accepter, mais que Ton n'est pas obligé d'adopter. Glèbe ou esclavage, en définitive, c'est tout un.

L'esclavage actuel n'est en réalité, par la force des choses et pour le plus grand nombre , qu'un état analogue à la glèbe. Ses crimes tiennent à sa nature même, et l'on ne pourra pas les prévenir avec la seule magie du mot glèbe, parce que glèbe et servitude ne sauraient exister sans arbitraire, et que l'arbitraire ne va jamais sans abus. Vous appeleriez l'univers entier en témoignage de votre abolition de la servitude , que si vous la remplacez par une institution semblable , vous n'aurez rien fait. Votre résolution aboulit à un déplacement d'autorité qui passe de vos mains dans celles d'un magistrat , car je suppose

que vous l'entendez ainsi ; mais 1» somme d'autorité exercée n'est point modifiée et l'esclave auquel pendanteette scène d'escamotage vousavez accordé, pour ledistraire, le noble titre d'ouvrier, laisse toujours son libre arbitre en desmainsétrangèrea et ne récupère aucun de ses droits d'homme. Or, rien de bon ne peut se faite sans voua, comme vous le dites; c'est vrai , mais rien de bon non plus ne peut se faire sans le nègre. Pensez-vous qu'il ratifie un traité ou après lui avoir dit qu'tf est libre , il retrouvera au fond de l'engagement le travail forcé, c'est-à-dire la servitude? Pour moi , j'en doute. Le nègre ne tardera pas à comprendre qu'il a été dupe , il rejetera le marché , réagira d'autant plus vivement qu'il avait cru toucher au but; vous aurez à lutter contre son mauvais vouloir, sa force d'inertie. Ne pouvant plus appliquer directement la punition, il vous faudra pour chaque faute avoir recours au magistrat , les difficultés deviendront de jour en jour plus inextricables , et vous ne les pourrez vaincre que par une compression qui ruinerait les espérances d'un avenir pacifique. Un organe de l'opinion du statu quo l'a dit à sa manière , « substituer k l'esclavage un travail coêrcitif quelconque , est une absurdité grosse comme une montagne. Après l'émancipation il n'y a qu'une garantie , qu'un stimulant de travail possibles , c'est le salaire : seul il peut être légalement employé. La contrainte , sous quelque forme qu'elle se présente , est l'esclavage , et l'esclavage actuel est le mode de coercition le plus convenable, le seul logiquement admissible. Nous le disons souvent : Malheur aux colons, s'ils se laissent prendre aux synonymes. »

Les esclaves ne s'y laisseront pas prendre non plus. C'est M. Lepeltetier Duclary lui-même qui nous l'apprend : « L'opinion bietf arrêtée des nègres est celle-ci : Point d'état intermédiaire possible entre l'esclavage et la liberté. »

M. Cbazelles, dans l'habile rapport dont nous avons déjà parié , fait aussi indirectement une vive critique du projet de rengagement au sol , lorsqu'il dit : « Il s'agirait de créer pour l'esclave que la loi aurait affranchi avec solennité, une situation

analogue à celle que la loi elle-même aurait détruite et Usée! On oublie que l'obligation du travail est le but de l'esclavage. Abolir la servitude après l'avoir flétrie et vouloir maintenir la contrainte au travail, seule fin de l'esclavage qui en est le seul moyen , implique donc une contradiction choquante que la raison repousse ; c'est prétendre conserver l'effet après avoir détruit la cause. » M. Bovis et les hommes calmes qui partagent son opinion, voient qu'ils trouveraient jusque parmi leurs frères une forte opposition.

L'engagement au sol ne peut au surplus résister à auctinedes objections capitales que nous avons présentées contre les antres moyens partiels. Il en a tous les vices, il n'en corrige aucun des inconvéniens. Dans ce mode, comme dans celui du rachat par l'état, on ne sait ce que deviennent les quarante-six mille nègres de villes ou domestiques , population essentiellement mobile , et dont Futilité est dans sa mobilité même. En un mot, tous les dangers de l'apprentissage se représentent sans qu'on puisse échapper à un seul , car toute forme d'abolition qui n'est pas l'abolition complète et absolue revient toujours à l'apprentissage.

L'engagement au sol ne se prête pas plus que les autres combinaisons à satisfaire nos désirs, il laisse tout en question. Où l'on voudra agir directement sur les engagés , et alors les maîtres diront que Ton trouble leur manœuvre, ou on les laissera procéder seuls, et alors l'engagement leur étant aussi profitable que l'esclavage, ils ne se presseront pas de rien changer au moral de leurs nègres, pour que ces nègres restent indignes de passer au degré supérieur ; et comme, en conséquence du principe posé, il serait irrationnel d'assigner un terme à l'entreprise d'amendement , qu'eux seuls peuvent et doivent le fixer, ils le prolongeront indéfiniment. Soyons-en bien sûrs, quelque soit l'échéance à laquelle on leur présenterait le billet de la glèbe, de même qu'ils disent aujourd'hui , après deux cents ans d'épreuve : « Le temps n'est pas venu d'abolir l'es-

clavage ; » leurs législateurs assemblés répondraient encore : « Le temps n'est pas venu d'abolir la glèbe. »

Et ici nous ne prétendons pas infliger un blâme particulier aux cotons; ils suivent la loi de l'égoïsme humain. Pas plus chez nous que chez eux on n'a jamais fait convenir ceux qtti profitent d'un abus, qu'il est temps de le détruire. C'est pourquoi nous disons et répéterons toujours qu'il faut en finir malgré leurs réclamations. L'esclavage est un nœud qu'aucune science ne pourra dénouer; il but se résoudre à le couper. Tout ce qui sera fait avant la complète et radicale extinction du pouvoir du maître , sera vain.

S Vin.

LE! MAITRES BOUT INCAPABLES DE l'OTOVRE DE TRANSFORMATION ET INDIGNES D*EM ÊTRE CHARGÉS.

Sont de certains rapports les blancs ne son! pas plus civilités que leurs nègres. — Le fait de la servitude a corrompu le maître aussi bien que l'esclave. — Il faut reprendre tout à nouveau. — Attitude de la population blanche durant les débats de l'affaire Mahaudière.

M. Bovis, trompé par ses bons désirs, juge des autres par lui-même ; il dit que les planteurs doivent être chargés de la transformation , parce que seuls ils connaissent le terrain ; qu'ils voudront être bienveillans pour leurs engagés, et s'efforcer de les améliorer , parce que leur avenir serait attaché à cette transformation heureuse ; qu'à défaut de leur humanité, on peut compter sur leur instinct de conservation et leur intérêt.

A notre sens , c'est là méconnaître le cœur humain : on ne peut compter sur l'intérêt des colons comme garantie de leur participation à la régénération de la race avilie, qu'en leur retirant toute chance d'éviter le grand but. Autrement, tant qu'il leur restera la moindre facilité d'exploiter le nègre , ils voudront toujours l'exploiter, ils ne lui accorderont rien d'eux-

mêmes, et ne cesseront de croire que cequll y a de mieux à pour eux, c'est d'en tirer tout le parti possible jusqu'au moment, de jouir de leur reste, selon le dicton populaire.— n ne fout en appeler aux instincts que pour les animaux, dont les pouvemens naturels ne sont point troublés par les errouni de la raison, et qui sont préservés de la plaie du sophismeiLtotinçt de conservation , grâce à la. perfection particofièm d'entendement dont rhomme a été doué, lui fait quelquefois avaler, en vertu de son raisonnement, du poison qui le lue, en place du médicament qu'il croyait propre à le sauver. Une possible à nier, c'est que l'on avait laissé à l'instinct de vation des créoles anglais, sept ans pour assurer le succès d'une opération sublime d'où dépendait l'avenir de leurs familles, et qu'il fallut en venir bien vite à un affranchissement général, parce que l'instinct de conservation allait tout perdre. Si c'est la faute des propriétaires, on peut être sûr, par voie de psyeologie comparée , que les nôtres n'échapperont pas aux mêmes erreurs ; si c'est la faute des nègres, on voit, ou que le moyen de transformation est mauvais , ou qu'il est raisonnable de renoncer à les transformer. Renoncer est la conclusion des créoles, ce n'est pas la nôtre.

M. Bovis, qui a l'intelligence des nécessités de l'époque, croit son projet bon , parce qu'à son avis les nègres sont perfectibles, et qu'il voudra les perfectionner ; mais la majorité ne consentirait jamais à le suivre dans cette route. La disposition présente des créoles dit assez quels seraient leurs sentiment futurs. Sous de certains rapports, les maîtres ne sont pas phis civilisés que leurs esclaves, j'entends qu'il y a des choses de la civilisation qu'ils ne comprennent pas plus que les nègres n'en comprennent d'autres. Pour qu'ils fussent capables d'accomplir le noble ouvrage auquel on les convie, pour qu'ils fussent dignes qu'on leur accordât cette belle tâche à exécuter, il les faudrait d'abord modifier eux-mêmes ; pour qu'ils fussent propres à entreprendre l'éducation des noirs, il faudrait auparavant faire la leur.

M. Lignîères, dont l'avis est des plus précieux , parée que c'est à la Ibis un créole éclairé, un propriétaire d'esclaves et un aboUtkmiste dévoué, nous a dit : « Je ne conclus pas à l'abolition immédiate de l'esclavage , mais bien à une abolition qui serait prononcée dans un certain temps, que je réduirais A cinq ans pour en finir le plus tôt possible. Vous devez bien penser que je ne demande pas ce délai pour préparer les esclaves à la liberté, je ne puis pas croire que des eacta** n^rret , placés par les préjugés un peu au-dessus du singe, méprisés à cause de l'infériorité de leur race, si soigneusement tenus dans un état de dégradation , d'abrutissement, puissent s'améliorer tant que durera l'esclavage ? il es! clair pour moi qui suis témoin des progrès rapides qu'ont dit les gens de couleur depuis qu'ils sont devenus citoyens, que te noir ne deviencfa» meiHenrque dans la liberté. Mais ce délai, je voudrais bien qu'on nous l'accordât, je ne dirai pas pour améliorer les blancs, car je les calomnierais, ils sont meilleurs, bien meilleurs qu'on ne croît; ils sont dans Terreur, voilà tout... Je voudrais donc ce délai- pour les préparer à la transformation sociale que fintérét de mon pays réclame si impérieusement... Je tremble quand je songe aux malheurs qui fondraient sur mon pays, si la Franco était obligée de briser l'obstacle que nous opposerions à une mesure que son honneur commande, si die était obligée, pour parler d'une manière plus claire , de prendra cette mesure sans nous, malgré nous. Jugez de quels soucis je suis tourmenté quand je vous dirai que plus je réfléchis sur le changement qui se prépare, plus je me fortifie dans l'opinion que si les colons le voulaient, le travail sans l'esclavage serait non seulement possible , mais facile. »

Persuadé, comme M. Lignières, que les colons sontdans l'erreur, nous différons avec lui sur ce point : qu'ils puissent être modifiés par un état transitoire. Cinq ans ne sont pas assez, pour effectuer un changement utile dans les habitudes et la nature de toute une population; demander plus do cinq ans serait impossible , l'esprit des esclaves est en trop grande fermenta-

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tion pour le permettre. Ils se croient eux-mêmes trop opprimés, pour qu'il soit prudent de leur montrer même de loin l'abolition sans la leur donner. Si parmi les possesseurs d'esclaves il y avait beaucoup d'hommes comme M. Bovts, comme M. Lignières, et quelques autres dont nous avons cité les généreux actes et les nobles paroles, on pourrait encore espérer. Mais quelle garantie la majorité a-t-elle jamais donnée de son bon vouloir, combien de fois au contraire n'a-t-elle pas manifesté son aversion pour toutes mesures de réforme ! Quelle disposition a-t-elle jamais montré à concilier l'intérêt des avec celui des maîtres ! Elle a toujours été résistante, des siècles elle s'est constamment renfermée dans un système de désapprobation à priori des moindres tentatives favorables aux esclaves. Les conseils coloniaux ont bien déclaré mmvais tous les projets d'émancipation, mais en ont- ils jamais proposé un qu'ils se déclarassent prêts à accepter?

Et puis M. Lignières et M. Bovis oublient donc de quel Ut ont été nourris les créoles ? Ils oublient donc que l'état aocal où les mattres ont été élevés , où ils vivent, a exercé une action aussi délétère sur l'homme possesseur que sur l'homme possédé? Le nègre, aux yeux des hommes libres, quel qu'ils soient, est un outil, rien qu'un outil, « Pourquoi ne travaillez-vous pas, demande-t-on à un petit mulâtre vivrier? — Comment voulezvous que je travaille, reprend-il, j'ai été forcé de Tendre mes deux noirs! » C'est un laboureur privé de sa charrue. « Je ne connais pas de bons nègres, a dit un grand propriétaire, je ne connais que des nègres forts et des nègres faibles. » — « \oyez quelle belle pièce , nous fait observer un autre , en désignant une vigoureuse négresse au milieu de son atelier ! » Nous nous souviendrons toujours de la candeur avec laquelle une jeune dame , fort douce , nous dit en parlant de deux esclaves femelles attachées à son service particulier : « Ce sont des femmes que mon oncle m'a données en cadeau, lors de mon mariage. * L'esclave est tout-à-fait passé à la condition de meuble dans les colonies. La lèpre y gagne rapidement tout le monde, et nous

avons entendu on européen , un magistrat très libéral , questionné sur ce qu'était devenu son cheval, répondre tranquillement : « Je l'ai troqué contre un noir et 200 francs. »

Jamais les hommes qui pensent ainsi ne consentiront , volontairement du moins , à traiter en élèves et en pupilles de leur famille, des hommes aussi dégradés è leurs yeux. Pour changer quelque chose à ces idées , il faut faire table rase et renverser le pacte social actuel afin d'en construire un autre entièrement nouveau sur ses ruines. Les profondes préventions des créoles leur enlèvent toute intelligence du bien possible, on n'obtiendra les suffrages de la majorité, on ne pénétrera les esprits de l'utilité de la réforme qu'en les entraînant. Elle sera nulle, si die n'est entière. Les têtes sont tellement montées , lesdiflicultés si grandes, que moins on compliquera les moyens, plus vite et plus sûrement on atteindra le but.

Arrivé où nous en sommes , le lecteur peut savoir si nous éprouvons le moindre sentiment de haine contre les colons, nous pouvons dooc en toute sûreté d'être jugé sans passion, dire qu'en l'état actuel de leurs mœurs ils sont incapables de préparer les nègres à la liberté. Nous avons assisté au procès Mahaudière , et l'attitude de la population blanche durant le cours de ces longs et tristes débats, nous a consterné. Ce qui se passa alors , on ne le voudra pas croire en Europe. Lorsque les propriétaires du quartier de M. Douillard apprennent qu'il est arrêté, tout stupéfaits et indignés, ils signent ensemble une pétition au gouverneur pour demander sa relaxation. A la cour d'assises , l'accusé est entouré d'habitans accourus de toutes parts qui lui prodiguent mille témoignages d'amitié. Ils ne l'excusent pas , ils ne disent pas que c'est un maître qui s'est trompé sur ses droits, un homme doux, estimable, perverti une fois par la maladie et la peur. Non , ils le soutiennent , ils l'approuvent , ils transforment son crime en affaire politique coloniale', ilsn'y ont vu que l'exercice légitime de son autorité légale et ils revendiquent avec affectation la solidarité du forfait. Le prétoire pendant cinq jours est encombré de leur foule toute

entière à lui, il y règne une brûlante fermentation, le» témms à décharge exaltent celui à qui la loi demande raison de ai conduite, et l'un d'eux (pour que Coq puisse juger de tout par un mol), interrogé sur la nature du cachot, répond qa'il y est entré et qu'on y est mieux que dans l'enceinte où g ae trouve avec plus de trois cents personnes. Enfin, il art avéré queM.SouillardMahaudièreaten^ pen-

dant vingt-deux mois, de même qu'il avait été acquis aux débats dans l'affaire Amé Noël, que l'esclave mort était députa cinq jours les pieds enfermés à la barre et les bras liés derrière le dos, et cependant M. Uouillard Mahaudièreest acquitté couine M. Amé Noël l'avait été? 1'opinkm publique le voulait; le pajs les avait absous avant que le tribunal prononçât. Qu'espérer d'une institution sociale dans laquelle de pareils faits, en se représentant, trouvent presque toujours une nouvelle absolution ?

Sans doute en France, nous avons par exception les épooi Granger , mais l'opinion publique les réprouve avec énergie, elle veut leur condamnation et les juges qui la veulent aueri, la prononcent. Aux colonies, lorsque le verdict est rende, i peine si quelques hommes sensés courbent le front et lisent k sentence de mort de leur société dans l'absolution du coupable ; l'assistance joyeuse au contraire entoure M. Douillard , le félicite, lui presse les mains. Ce n'est point un ami' égaré qui échappe à la loi, c'est presqu'un triomphateur ; au moment où nous passons auprès de la sellette qu il vient de quitter, nous entendons un planteur dire avec énergie : « S'ils avaient condamné Mahaudière , il aurait fallu nous mettre tous là , car il n'est pas un colon qui ne fasse ce qu'il a fait.» Et le lendemain plusieurs habitons , y compris l'accusé avec le général Faiyas Sainte-Fond (depuis nommé président du conseil) , à leur tête, s'en allaient complimenter, remercier l'avocat et lui dire : « Cest la cause du pays que vous avez défendu. »

En montrant cette ferveur de sympathie pour un vrai coupable , les créoles ont donné la mesure de leur esprit public, il se sont accusés tous ensemble au tribunal de la conscience

universelle ; en appuyant le criminel de leur sympathie, ils sont devenus complices du crime -, en l'acquittant avec éclat, ib ont prononcé leur propre condamnation. Ils disent les esclaves incapables de jouir de la liberté; l'opinion européenne les déclarera , eux , incapables de jouir des prérogatives de maîtres , puisqu'ils ne peuvent sentir là où commence la cruauté dans l'exercice d'un droit; indignes de la mission d'instituteurs, puisqu'ils ne regardent pas la séquestration indéfinie comme un châtiment excessif. — Quel concours attendre , pour toute forme progressive, de gens auxquels la fièvre de maître peut donner ces vertiges, par lesquels les abus de pouvoir des maîtres sont défendus comme la cause générale, chez lesquels l'homme de la justice qui poursuit Mahaudière est attaqué à titre d'ennemi du pays? De quelle insignifiance ne sera pas toujours tout moyen partiel au milieu d'une société ainsi faite, quand la grande majorité de ceux qui la dominent par la prépondérance de l'éducation , des talens , de la richesse , des places élevées et d'une antique supériorité, absorbe jusqu'aux autorités qui devraient la conduire?

Des actes barbares pareils à ceux des subalternes Laffranque et Fresehez , sans exciter moins l'horreur, peuvent être considérés comme des faits individuels; mais lorsque des propriétaires , des hommes jouissant d'une bonne réputation bien acquise , semblables à MM. Amé Noël, Mahaudière, Brafin , Moyencourt , en arrivent aux tortures avouées que nous avons dites, lorsqu'ils sont excusés par leurs pairs, le crime sort de l'individualisme, il appartient à la société toute entière, il bit corps avec elle ; et le législateur, pour être conséquent, n'a d'autre moyen de le prévenir et de l'extirper que de changer les bases mêmes de la société.

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