Des conditions de la tolérance
Au récent Congrès du Progrès religieux qui s'est tenu à Berlin, du 5 au 10 Août 1910, M. Paul Hyancinthe-Loyson a pris la parole dans la salle Germania, devant un auditoire populaire, sous la présidence M. Schrader, député nu Reichstag. Cest la traduction de son discours prononcé en allemand, et chaleureuse^ ment applaudi pour ses allusions à la situation présente de r Allemagne, que nous donnons ici, d après la Tàgliche Rundschau qui l'a publié in-extenso :
Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,
Je me demande si ce n'est pas par une intention malicieuse que le comité de ce Congrèb m'a désigné, comme sujet à tracter devant vous ce soir : la Tolérance et le Progrès des Lumières 1 J'arrive, en effet, d'un pays où le progrès des lumières modernes n'a été assuré
qu'au prix d'une lutte implacable qui ne tolérait pas de tolérance ; et en mettant le pied sur votre sol, je le trouve encore tout ébranlé d'un coup de tonnerre du fanatisme à ce point formidable et .inattendu que des morts de plus de trois cents ans en ont ressuscité de colère... Dans ces conjoncture^', venir vous jouer un petit air de flûte en l'honneur de la tolérance me paraît un geste hasardeux ; et si vous ajoutez à cela que celui qui vous parle n'a pas le naturel des moutons auxquels on joue les airs de flûte, vous conviendrez alors que ma tâche devient tout à fait paradoxale... Je vais, néanmoins, l'entreprendre avec zèle dans la crainte que j'ai des réprimandes du comité ; je vais vous faire l'éloge de la tolérance en considérant que ce sera là pour moi — et peutêtre pous vous — un utile exercice d'humilité. La tolérance, mesdames et messieurs, est une vertu souverainement aimable, parce qu'elle procède de l'amour; et aimable aussi par cette raison que l'intolérance, son contraire, est absolument odieuse et funeste aux causes qu'elle prétend défendre — d'où il suit que la tolérance est une vertu d'excellent placement, nouveau motif de la cultiver; enfin, elle suppose chez ses adeptes une rare subtilité d'esprit qui leur permet d'envisager toutes les questions du point de vue même de leurs adversaires, ce dont les fanatiques sont incapables, et voilà, du coup, notre amour-
propre intéressé à sa pratique. Mesdames et messieurs, j'ai fait l'éloge de la tolérance.
Il me reste maintenant à définir dans quelles conditions la tolérance doit s'exercer, et à xous signaler le danger qu'elle ferait courir 1 la vérité si ces conditions étaient négligées.
A quelque nation, mesdames et messieurs, culte ou doctrine philosophique que nous appartenions, tous tant que nous sommes ici ce soir, nous avons inscrit dans notre programme le noble princ-ipe de la liberté. Que nous nous y conformions toujours à l'égard de nos adversaires, c'est ce que, étant homme, je ne saurais prétendre ; mais d'avoir proclamé ce devoir est déjà un mérite pour nous, car l'idéal est le commencement de la réalité, ou, si vous voulez, un premier pas dans la vertu.
Or, considérez, je vous prie, que ce principe de la liberté spirituelle est très loin d'être reconnu, qu'il est même renié ouvertement par une grande puissance reMgieuse que je vous demande la permission de vous désigner sans périphrase — puisque le champ de bataille sent encore la poudre — par l'Eglise catholique romaine.
Vous citerai- je des exemples contemporains? Ici, en Allemagne, alors que le chef de votre nation traitait le pape du Vatican en souverain présomptif du monde, en pontife occulte des protestants, le comblant sans cesse des attentions les plus exquises, vous avez
fants catholiques peuvent être forcés par les. mêmes moyens à tenir les promesses de leur baptême », et même, messieurs, (je cite le texte), que « les hérétiques méritent d'être retranchés par la mort (1). Or celui qui a écrit ces choses est l'ami personnel du pape, et le pape, messieurs, l'a approuvé « véhémentement » (sic).
De ce principe aux actes il n'y avait plus qu'un passage logique. Eh bien, il a été franchi. S'inspirant de cet esprit latent, il y a quelques années à peine, un évêque catholique de la République de l'Equateur réclamait, en effet, de son gouvernement l'application de la peine de mort contre un pasteur protestant coupable de prêcher la Bible en ce pays.
Telles sont, messieurs, en plein xx® siècle, les prétentions, non point, je me hâte de le dire, de la majorité des catholiques, ni même d'un nombre important d'entre eux, mais de leurs dirigeants les plus farouches, couverts de l'autorité suprême. Et je sais bien qu'à cette époque l'EgMse n'a plus pour elle la force ! Mais que serait-ce si elle la recouvrait ? On prête au français Louis Veuillot une phrase qui, pour n'être pas de lui, n'en résume pas moins merveilleusement toute sa doctrine politique comme elle nous présage exactement le régime que nous réserveraient les catholiques triomphants : «Tant que vous serez les
(1) « De la stabilité et du progrès du dogme. «
maîtres, nous vous réclamerons la liberté au nom de vos propres principes : quand nous serons les maîtres, nous vous la refuserons au nom des nôtres...» Je conclus donc sans exagérer que nous assistons à un inquiétant réveil du fanatisme romain. Cependant que le protestantisme a, sans cesse, depuis le xvf siècle, élargi sa lettre et son esprit, jusqu'à ouvrir sa maison toute grande, comme il le fait dans ce Congrès de Berlin, aux bouddhistes, aux musulmans, aux juifs et aux libres penseurs ; (1) — cependant qu'il a eu ce courage de montrer au monde nour la première fois, l'exemple subMme d'une '•^^ligion qui se repent de ses crimes, à la face des hommes, en dressant, à Genève, un monument expiatoire à l'une de ses rares victimes, Servet, — le catholicisme, au contraire, n'a pas plus bougé depuis le Moyen Age que l'idole d'airain de la grande basilique de Rome, je veux dire cette statue de Jupiter si symboliquement devenu saint Pierre, tous deux prêts à lancer la foudre....
Cela dit, messieurs, et la question de fait bien établie, par quelle attitude devons-nous répondre à ces mienaces ? Eh bien, messieurs, je m'empresse de le déclarer : pour combattre nos adversaires, nous refusons d'emprunter
(l) Dès que les tf»ndances du congrès se furent suffisamment affirmées, l'empereur Guillaume II écrivit au pape Pie IX une lettre autographe pour s'excuser de ce qu'une telle assemblée sp ^'-"'^ t^rme dans sa capitale.
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leurs armes. Nous leur accordons ce qu'ol nous dénient. En face du droit de la Vérit nous proclamons le droit de TErreur : le droii de croire, le droit d'écrire, le droit d'enseigner la pire erreur. C'est la plus belle marque de confiance que nous puissions donner à la Vérité. Et s'il le fallait, je le déclare même, j» préférerais périr avec elle en lui conservant toute sa noblesse, que de vaincre avec elle en la souillant I
Mais là, messieurs, doit s'arrêter la tolérance. Nous sommes quittes envers nos adversaires quand nous leur avons assuré, plein et entière, la liberté. Nous ne sommes pas quittes envers nous-mêmes, ni surtout envers la Vérité, ni partant, au fond, envers nos adversaires non plus, puisqu'il s'agit de les gagner à cette Vérité. Ah! oui, sans doute, nous souhaiterions que cela pût se faire par le moyen de la persuasion affectueuse, de la di^ cussion entre^ frères, de Virénique de préféreii ce à la polémique. Les fanatiques ne nous 1 permettent pas. Nous allons à eux les mains ouvertes, et ils nous reçoivent à coups de trique. Ils ont un parti pris de bataille dont leur principe même leur fait un devoir. Car plus haut qu'eux et plus haut que nous, ce sont des Idées qui sont aux prises, comme les dieux d'Homère dans la mêlée ; et ces Idées ne se pardonnent point : liberté ou autorité, royauté de l'esprit humain ou asservissement de c*
■ sprit. L'une des deux Idées tuera l'autre. El-
'S su}3issent en cela la loi des êtres, qui est la
Mirvivance du plus digne. Cette loi, nous pou-
ons la transformer, en rendant la lutte plus
quitable, toute spirituelle ; nous ne pouvons
!>as la suppr-imer.
Toutefois, messieurs, prenez-y garde : nos idées ne vaincront pas toutes seules, par une orte de grâce divine. Comme les dieux de 1 Iliade que j'évoquais, nos Idées peuvent noiis fliriger, nous inspirer, nous exalter, mais elles : e triompheront que par nous. Si nos beaux tntiments se croisaient les bras, nous verrions bientôt l'intolérance dévorer notre toléance ! J'éprouve même parfois un grand ioute, un doute infâme dont je vais me consser, comme d'un péché : est-ce que l'erreur, <'ir cela même qu'elle est l'erreur, n'a pas plus ifj chance que la vérité? Est-ce que l'avenir de l'Occident n'est pas, peut-être, à l'obscurantisme le plus grossier succédant brusquement !o.ns l'âme des foules au matérialisme insupportable? Cette foi nouvelle dont nous allumons la flamme légère dans le pren>ier temr)le 1 visible, résistera- t-elle à ces tourmentes? Le passé religieux répond : non! La plus haute vérité morale que le monde ait connue, l'Evangile, se serait éteinte comme un murmure sur los lèvres suaves de Jésus, au bord du lac do (iônésareth, ou comme un soupir étouffé dans i poitrine des esclaves romains de Subure, si
la force publique ne l'eût sauvée, si l'épée ne l'eût propagée. C'est partout l'épée qui implanta le culte : Constantin, Clovis, Charlemagne, vos propres chevaliers teutonique«, ancêtres des lïohenzollem, partout l'Evangile par le glaive ! Et lors de la renaissance du christianisme, sans l'épée des princes de la Réforme, sans l'épée des bourgeois de Genève, Luther et Calvin auraient fini sur le bûcher! . . . Voilà, dans le passé, la loi de l'histoire, voilà la prix sanglant du progrès moral. Or comme nous voulons changer cette loi, comme nous répudions ces conquêtes, que méditent encore nos adversaires, dis s'ensuit pour nous un devoir doublement urgent de combattre l'erreur par d'autres armes : l'écrit, la parole, l'exemple, la vie, toutes les armes de la liberté. Ce combat est juste, ce combat est saint I Nous devons le poursuivre en reconnaissance pour tous ceux qui, depuis Socrates et Jésus — les Bruno, les Servet, les. Dolet, les Huss — ont payé de leur vie chaque approfondissement de l'inépuisable vérité. J'en appelle à vous, libéraux d'Allemagne, qui, dans ce combat, depuis le premier jour, êtes placés au poste d'honneur. Armés à la fois des deux principes : le sentiment religieux et l'audace critique, vous maniez le glaive à de^\:z tranchants, le glaive de l'archange qui purifie celui qui le porte, et darde l'éclair au fond des âmes pour faire à autrui les blessures fécondes. Dans la
grande crise du temps présent, où le monde ne sait plus au nom de quoi vivre, c'est à vous et à tous les croyants libres, de recueillir la tradition morale du vieux vase de l'orthodoxie, au goulot étroit et aux flancs fêlés, dans la large coupe d'une foi nouvelle, où toutes les soifs pourront s'abreuver — à vous de sauver l'homme en transformant le Dieu ! — Certes, il vous importe de tenir tête à l'irrédentisme catholique, citadelle de toutes les réactions ; mais ce combat de front doit s'accompagner d'un autre effort à votre arrière-garde. Vous avez aussi tous les traînards de l'orthodoxie protestante qu'il faut entraîner à plus de vérité par plus de liberté, par « la réforme de la Réforme » (1). S'ils crient un peu que vous les bousculez, s'ils vous accusent même de compromettre le drapeau, répondez-leur que vous le transfigurez au reflet d'un soleil levant, et que vous leur épargnez,à eux, d'empirer bientôt d'inanition dans les ornières, derrière l'armée...
Pardonnez-moi, mesdames et messieurs, cette terminologie martiale et le ton belliqueux de ce discours que je suis censé débiter sous le fanion blanc de la tolérance. Mais j'ai en horreur, sur toutes choses, ces réunions protocolaires où chacun s'empresse de se dire d'accord avec tout le monde pour escamoter
(1) Vinet.
les questions gênantes. Je n'adhère pas ati groupe des Mbéraux flasques : ils sont la pe^te des assemblées ; leur complaisance envers la droite n'est que trahison envers la gauche, et, n'étant au fond que de vagues sceptiques, ils méritent les coups qu'ils n'osent pas porter... Pondons, je vous pnie, un parti nouveau, invraisemblable, celui des modérés énergiques. Ne craignons pas de donner à nos convictions une petite pointe de brutalité. Nous la retournerons contre nous-mêmes pour éprouver notre sincérité ; et nos adversaires en profiteront. Quand, sur quelque point, nous sentirons qu'ils ont raison, nous aurons le courage de le reconnaître et, au besoin, d^ nous rétracter. Si nous estimons, le plus souvent, qu'ils ne déraisonnent qu'à demi, et que leur erreur n'est que l'écorce d'une vérité, eh bien, c'est c^e germe de vérité que nous dégagerons pour l'honorer, sans parti pris, car la vérité n'est pas à eux, n'est pas à nous, mais à elle-même. Enfin, s'il arrive — comme il arrive ~ que nos adversaires disent blanc pour noir ; s'ils nous soutiennent, comme^ils le font, que l'esprit hunlain, depuis deux mille ans, n'a nien conquis sur le mystère, que l'Infini tient dans un missel et que ce mythe des Juifs en décadence qu'est le christàanisme littéral, doit fermer le cycle de nos connaissances, arrêter l'essor die nos aspirations, alors, messieurs, nous reprendrons le combat sur le conseil de saint
Augustin : Interficite errores et diligite homi- 7ies. Oui, nous aimerons nos adversaires, dont la fonction est indispensable pour manifester la vénité : nous les aimerons mf\lgré euxmêmes, malgré nous-mêmes, ncas sentant, au fond, avec eux un dans la même humanité, un dans la même divinité. Mais nous immolerons leur erreur sans aucune espèce de miséricorde, en accomplissement de la maxime que je traduis adnsi en langage moderne : Toute tolérance pour la. personne et pour la parole de VnflvprRnjTp^ nvrunp tolérance pour son erreur !
PAUL HYAGINTHE-LOYSON.