‹ Des cris dans la mêlée, 1914-1916Chapitre 47 sur 55 · LA PAIX DES CHOSES · texte numérisé non relu

LA PAIX DES CHOSES

Il y a des heures, en ce temps à la fois sublime et douloureux, où l'on ne peut porter ses propres douleurs, physiques et morales, qui s'ajoutent comme une surcharge trop lourde à l'inquiétude que donnent les événements. Alors, si on en a la liberté, il faut demander aux choses de la nature un instant de demi-oubli et de paix. C'est ce que j'ai dû faire, il y a deux jours, à une date qui était pour moi un cruel anniversaire.

Je suis allé voir dans mon voisinage, du haut des rochers de Solliés-le-Vieux, près de Toulon, une vaste étendue de plaines fertiles, et les collines verdoyantes qui élèvent dans la lumière leurs beaux contours, et dévalent vers la mer d'un bleu céleste. A nos pieds, Solliés- Pont, verger du Yar, nous invitait à suivre les bords du Gapeau, les grands platanes, les ormeaux séculaires, les grasses prairies qu'on dirait normandes. Le contraste est extrême, de

la route toute blanche avec les bords ombreux, verts et fleuris, de la rivière. Sur cette route, une ruine étrange nous arrête un instant. Deux petites tours carrées, établies sur le rocher, se profilent sur le ciel très clair. Ruines singulières d'être blanches et roses, sous des touffes de valérianes et de genêts. Ce sont des dentelles, à travers lesquelles on voit le ciel. De la route, la grille de fer poudreuse permet de deviner, à quelques pas, sous la construction, une sorte de caveau, envahi de ronces, un cippe au milieu, comme un autel dédié aux morts inconnus.... Nous passons. De hauts peupliers antiques, des platanes gigantesques apparaissent. L'eau du Gapeau leur donne une magnifique jeunesse. Ils abritent Belgentier, son joli pont, ses tanneries, ses jardins. Plus loin, dans les nléandres d'une vallée aux végétations si abondantes qu'elle en est assombrie, voici les deux Mont-Rieux, le jeune et le vieux; le vieux, avec ses vestiges du xii" siècle, perdus dans les feuillages, sa sauvagerie émouvante, son silence prestigieux, fond éternel sur lequel les bruits, à peine perceptibles, de l'eau et des nids, font courir comme une broderie éphémère et mélancolique. Ici, des moines jadis vinrent chercher, plus païens peut-être qu'ils ne pen-

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saient, la paix des choses qu'ils confondaient avec la paix de Dieu. Celle-ci serait justice, l'autre est indifférence, mais toutes deux ont le charme aimable de la vie mêlé au charme inquiétant de la mort.

Nous avions emporte le livre d'Edouard Schuré, V Alsace française , car en ces temps douloureux le désir du repos ne va pas sans remords, et nous voulions donner à la France d'Alsace une pensée fidèle, du fond même de notre France méridionale; mais l'émotion qui nous venait de cette nature occupée d'elle seule ne nous permit pas d'abord d'ouvrir le livre.... Et nous voilà parcourant une route nouvellement créée, délicieuse, qui livre à l'admiration des touristes et des gens du pays toute cette vallée, jusque-là inconnue, de Mont-Rieuxle-Vieux à Signes. De hautes pentes s'élèvent à droite et à gauche de la route jolie, aussi ondulante qu'un ruban léger qui flotte à la brise. Et à nos pieds, toujours, l'eau murmurante sous des enlacements de branches et de lianes. Une fraîcheur suave circule. Une perdrix rappelle.... La voici sur la route, suivie, entourée d'un grouillement de poussins à peine éclos. La pauvre mère se tapit dans les herbes rares, auxmargesdelaroute. Elle s'est trop aventurée

sur ce cliemiii que bordent d'infranchissables parapets. Elle pourrait s'envoler, mais elle reste là héroïquement, pour défendre la nichée.... Nous prenons un de ses petits, le temps d'une furtive caresse sur les plumes naissantes, et nous le rendons à la mère efTarée qui disparaît enfin, suivie de sa bande, dans la brousse retrouvée.... Pendant ce temps, là-bas, à Verdun, le canon, incessamment, tonne. La paix des choses et des plus humbles êtres donne aux hommes sa leçon perdue — mais qui se retrouvera.

Aux approches de Signes, des permissionnaires rencontrés se promènent paresseusement, accompagnés déjeunes filles souriantes; des enfants se couronnent de feuillage. C'est le lundi de la Pentecôte. Nous sommes à 400 mètres d'altitude. La fraîcheur exquise nous enveloppe. Saluons ici la Provence heureuse, la Tempe du Yar.

C'est Signes, son maire attentif, qui ont créé la route nouvelle que nous venons d'admirer et qui est une des plus ravissantes qu'on puisse voir.

Signes ; les rues antiques, queiques-aiu-.> pareilles aux rues algériennes, si étroites que le soleil n'y pénètre guère. C'est un Eden de

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