CHAPITRE PREMIER Le Phénomène
Les bonnes années alternent avec les mauvaises, et la parabole souvent citée des vaches maigres et des vaches grasses n'a rien perdu de sa vivante expression. Toutefois, l'évolution des sociétés contemporaines vers le capitalisme n'a pas été sans influer sur le phénomène d'alternance des années de crise avec les années de prospérité.
Jusqu'au xvm° siècle, la production reste surtout agricole; la crise est, aussi, presque toujours agricole. Capricieuse comme les saisons et. les récoltes, sa forme la plus redoutée est la famine. De nos jours, grâce aux moyens de transport et de communication, les famines ont disparu. Mais les crises
industrielles et commerciales sont devenues plus fréquentes.
Nous distinguerons les crises de production, les crises deconsommation, les crises de circulation, les crises de répartition (*). Toutefois, si nous rencontrons ces crises à l'état isolé, nous les rencontrerons aussi réunies avec les crises générales de production, de consommation, de circulation et de répartition.
« La marche de la civilisation, écrit A. Comte, dans son Cours de philosophie positive, ne s'exécute pas à proprement parler suivant une ligne droite, mais selon une série d'oscillations inégales et variables autour d'un mouvement moyen qui tend toujours à prédominer (2). » Rien n'est plus vrai, même au point de vue économique.
Et, dans le courant du xixe siècle, l'essor n'a cessé de succéder à la dépression. Si l'on généralise beaucoup, l'on peut dire que le monde a passé par une période de hausse de 1825 à 1873, par une période de baisse de 1873 à 1894, et, depuis 1895, le mouvement de hausse a repris. Par contre, si on généralise moins, l'on constate de 1825 à 1873 des périodes de dépression, de 1873 à 1894 des périodes d'essor.
La crise générale de surproduction est précisément le point d'intersection dune période d'essor d'une durée de trois à cinq ans, avec une période de dépression de durée analogue. Elle est, en outre, périodique (3).
Son étude implique donc, logiquement, l'examen de ces
(1) Comme type de crise de production, nous citerons la crise du métier en face de la grande industrie, la crise du fer en face de l'acier. Comme exemple de crise de consommation, nous donnerons les crises fréquentes dont l'industrie textile souffre par suite des caprices de la mode. Au nombre des crises de circulation, nous rangerons toutes les crises provenant de troubles monétaires, d'excès d'émission de billets de banque ou de papiermonnaie. Parmi les crises de répartition, nous rangerons toutes les crises de spéculation, dont l'effet est en général de déplacer la propriété soit de valeurs mobilières, soit de marchandises; les crises de Bourse sont au fond des crises de répartition.
(2) CI. A. Comte. Cours de Philosophie Positive, G vol., 5e édit., 1892-4894, T. IV, p. ,'{J.'i. (La pagination de cette édition diffère de la pagination des éditions précédentes.)
(3) Cette définition a été adoptée sinon dans sa lettre au moins dans son esprit par la Commission des crises du Ministère du Travail. Voir rapport cit., J. 0., 3 sept. 1900, p. 1151.
périodes d'essor, de ces périodes de dépression et, comme ces crises sont générales, l'examen de la production, de la consommation, de la circulation, de la répartition en temps d'essor, en temps de dépression.
Une étude historique nous servira à démontrer l'identité du phénomène dans le temps et, par suite, son existence scientifique. Une partie théorique nous permettra de dégager les traits caractéristiques du phénomène.
SECTION I
Etude historique des crises.
Faute de matériaux suffisants, nous ne remonterons pas au delà de la crise de 1810, et encore ne donnerons-nous sur les crises de 1810, 1815 et 1818 que des renseignements assez succincts. Les sources dont nous disposons nous permettent tout au plus de présumer qu'il s'agit vraiment, en 1810 et 1818, de crises générales de surproduction.
§ 1er. — Crise de 1810.
Au début du xixe siècle, l'émancipation des colonies espagnoles, le blocus continental (21 novembre 1807), l'ouverture de la Russie au commerce européen et surtout au commerce anglais, les grandes découvertes (vapeur, métier à tisser), stimulent beaucoup la production. On construit des canaux, des ponts; on crée des dentelleries, on organise des sociétés d'assurance. La production se développe déjà sous la forme de sociétés par actions, et c'est sous forme d'émissions d'actions que l'épargne s'emploie dans l'œuvre de la production. Le Monthly Magazine, du 12 janvier 1808, constate la création, en Angleterre, de 42 Sociétés par actions de 1806 à 1808, c'est-à-dire en l'espace de deux ans. L'Angleterre, du reste, en fonde aussi à l'étranger; elle exporte aussi davantage, notamment dans l'Amérique du Sud.
Parallèlement à la production et à la consommation, la
circulation se développe; la quantité de monnaie en circulation s'accroît, surtout sous sa forme monnaie fiduciaire. Le crédit prend un essor très vif; les banques se multiplient : de 600 en. 1808, le nombre des country banks anglaises passe à 720 en 18 J0; leur circulation billets représente 30 mill. £: celle de la Banque d'Angleterre, qui n'était que de 15 mill. '£. en 1805, est de 24 mill. £ en 1810.
Les prix s'élèvent (!>). Les ouvriers trouvent des occasions fréquentes de travail. Les commerçants et les industriels réalisent de gros profits.
Soudain, vers 1810, la situation change. On a construit beaucoup de canaux, d'usines textiles, beaucoup développé le commerce d'exportation et, tout à coup, on ne construit plus d'usines; le commerce ralentit ses exportations; on ne crée plus ou à peu près plus de sociétés par actions.
L'accroissement de la circulation billet, absorbé par l'activité des échanges pendant la période de hausse, se tranforme en émission excessive et le billet se déprécie (5). Les prix ne tardent pas à baisser. Les banques, les commerçants, les industriels font faillite. D'après un journal anglais contemporain, la moitié des commerçants fut emportée dans la tourmente. La Banque d'Angleterre suspendit ses paiements, et. le 11 avril 1811, le Parlement anglais devait lui avancer t> mill. £ en bons de l'Echiquier pour lui épargner un sort plus mauvais encore. Ces mesures suffirent du reste à calmer la panique et à amélioier la situation.
§ 2. — Crises de 1815 et de 1818.
La crise de 1815 fut, à la vérité, plus agricole qu'industrielle ou commerciale, et celle de 1818 plus une crise de circulation qu'une crise vraiment économique générale.
En 1811, la situation politique européenne avait amené
(4) Cf. Juglar. Des crises commerciales et leur retour périodique en France, en Angleterre et aux Etats-Unis, 2e édit, Paris, Guillaumin, 18S9, p. 314.
(5) C'est alors gue Ricardo écrivit sa brochure : Du Haut prix des lingots et de la dépréciation des banhnotes.
une hausse du prix du blé en Angleterre de 156 à 180 sh. Il en était résulté une «spéculation désordonnée sur les fonds de terre, à laquelle les banques avaient prêté un concours sans limite au moyen d'émissions démesurées de banknotes.
Les colonies espagnoles continuaient à fournir un large débouché aux marchandises et aux capitaux disponibles. La retraite de Russie, l'expulsion des troupes françaises d'Espagne laissaient entrevoir au commerce l'ouverture denouveaux ports et de nouveaux débouchés. Il n'en fallut pas davantage pour déchaîner une tempête d'optimisme. Les prix des divers poduits haussèrent dans des proportions fantastiques. Les banques continuaient à prêter l'appui de leurs émissions de billets aux spéculateurs à la hausse. À l'automne 1814, les désastres commencèrent. On avait escompté des débouchés plus larges qu'ils ne l'étaient dans la réalité; les prix s'abaissèrent; cette circulation billet, que l'imprudence et l'aveuglement des country banks* pouvaient seuls expliquer, se déprécia rapidement. Deux cent quarante de ces institutions de crédit succombèrent entre 4814 et 1817. Puis, peu à peu, la circulation reprit son assiette normale. En 1817, on pouvait espérer des temps meilleurs, quand de fortes importations de céréales (6), des emprunts allemands et autrichiens, destinés à assainir la circulation monétaire de ces différents pays, vinrent drainer l'or anglais. La réserve de la Banque d'Angleterre diminua à ce point qu'elle suspendit ses paiements en 1818 et, encore une fois, le Gouvernement dut, pour la tirer d'embarras, lui avancer 28 millions.
Cette crise de 1818, celle de 1815, méritent-elles vraiment le nom de crises générales de surproduction? (7). Il semble qu'elles furent plutôt des crises de circulation, dues à des émissions excessives de billets en 1815 — à des importations de blé et des exportations d'or anormales corrélatives
(G) Les importations des céréales en Angleterre passèrent de
£ 11.300.000 à 23.119.773 en 1818. Cf. de Laveleye, Le Marché monétaire et ses crises depuis 50 ans. Paris, Guillaumin, 186a, p. 12.
(7) En ce sens : de Laveleye, op. cit., p. 11; Juglar, op. cit., p. 324-332.
en 1818. Au premier cas, il s'agirait d'une crise de crédit intérieur; au second cas, d'une crise ^de crédit extérieur ou crise de change. Mais passons et hâtons-nous d'arriver à la première crise générale de surproduction vraiment caractérisée, la crise de 1825.
§ 3. — Crise de 1825.
La crise de 1825 fut essentiellement une crise anglaise. Sur le continent, on avait assez affaire avec la réparation des pertes occasionnées par les guerres du Premier Empire.
L'Angleterre, moins éprouvée, plus entreprenante, s'attelle résolument, dès 1822, à la confection de cet outillage énorme que nécessite la production capitaliste; elle nous offre la première crise générale de surproduction vraiment digne de ce nom.
a) Essor.
Les capitalistes éprouvés par les paniques successives de 1810, 1815, 1818, avaient mis un certain temps à se départir de leur méfiance à l'égard des placements industriels et commerciaux, qu'ils avaient progressivement délaissés pour se tourner vers des placements moins rémunérateurs peut-être, mais, en tout cas, plus sûrs, notamment les fonds d'Etat. En 1882, les Consolidés anglais franchissaient le pair.
Le Gouvernement anglais, fidèle à sa politique de conversion inaugurée dès le xvme siècle avec Robert Walpole, convertit en 1822 ses £ 152.422.143 de 5 % (capital nominal), en 4 % (8). Cette opération réussit à merveille : 2.794.318 £ durent seules être remboursées. Mais les rentiers n'attendaient désormais qu'une occasion favorable pour déserter le fonds d'Etat. Elle se présente à eux avec la découverte des mines d'argent du Mexique, et l'entreprise en Angleterre même de constructions maritimes, de créations de fabriques, de forages de puits de mine et de creusements de canaux. Le chemin de fer, cf autre part, commen-
(8) Cf. Paul Leroy-Beaulieu, Traité de la Science des Finances, 6e édit, 2 vol., Paris, Guillaumin, 1899, t. II p;. 50o.
içait à faire son apparition; en 1825, on livrait la première voie ferrée ouverte au public (o).
L'Amérique du Sud conquérait rapidement les faveurs du public anglais (I0). Les profits élevés qu'elle permettait de Téaliser la mirent à la mode; les emprunts sud-américains émis à Londres atteignaient, en 1825, £ 48.480.000.
L'exportation britannique dans l'Amérique du Sud s'accrut; elle double de 1821 à 1825, passant de £ 2.942.000 à £ 6.426.000. L'essor intérieur n'était du reste pas moins vif. Les importations anglaises passaient de 30 mill. £ en 1822 à 44 mill. £ en 1825. On assistait à la création successive de 20 sociétés de chemins de fer, 22 sociétés de canaux, 22 banques, 27 manufactures, 11 entreprises de gaz, sans compter les brasseries, les sociétés de construction maritime. Les souscriptions connues dépassèrent en capital nominal 100 mill. £ (IJ). Toutefois, et c'est là la part et la preuve de la spéculation, comme le capital réellement versé ne représentait souvent que 5 ou 10 % des sommes souscrites, on peut estimer à 13,5 mill. £ seulement le capital effectivement immobilisé dans l'industrie et le commerce. C'était déjà une somme énorme pour l'époque (I2).
La circulation devait, elle aussi, s'accroître. La Banque d'Angleterre suit, il est vrai, une politique très modérée; mais les country banks, oublieuses des leçons de l'expérience, élèvent leur circulation billet de 4 1/2 mill. £ à 11 mill. £. Les prix des marchandises haussent : le coton de Géorgie de 109 %, la soie de Chine de 20 %, le tabac de 33 %, le sucre de 34 %, la fonte de 77 %, de décembre 1824 à juin 1825.
(9) La ligne de Darlington à Stockon. Toutefois, la traction par locomotive est encore très défectueuse et il faut attendre les perfectionnements que Stephenson, en Angleterre, Seguin, en France, apporteront de 1825 à 1839 à la chaudière, et au défaut d'adhérence, pour que l'ère de la voie ferrée s'ouvre réellement.
(10) Macleod, Theory of Crédit, t. II, partie II, 2« édit., London. Longmans, Green and Co, 1897, p. 992.
<11) De Laveleye, op. cit., p. 16.
(12) Pour plus de détail, Cf. Max Wirth, Geschichte der Handelskrisen, 2fi édition, Franckfurt, Sauerlaender, 1874, p. 115.
L'escompte néanmoins reste à peu près étranger au mouvement général de hausse, et la Banque d'Angleterre, tout au moins, maintient son taux à 4 %, jusqu'au 17 décembre 1825.
Par contre la Bourse se laisse aller à l'optimisme le plus extravagant. Des actions de mines anglo-américaines, sur lesquelles 10 £ seulement ont été payées, se négocient à 43 £ le 10 décembre 1824 et à 150 £ le 20 janvier 1823. L'action Real del Monte, 70 £ payées, de 550 £ en décembre 1824, passe à 1.350 en janvier 1825 (l3). La hausse des dividendes justifiait du reste dans une certaine mesure cette hausse vraiment désordonnée des cours de la Bourse. Mais un état aussi anormal de la production, de la consommation, du commerce extérieur des prix ne pouvait être de longue durée.
b) Crise et dépression.
En 1825 l'importation excédait l'exportation. Les canaux nouvellement construits ne donnaient pas les profits espérés, l'argent ne refluait pas aussi abondant qu'on l'avait d'abord cru de la Cordillère des Andes. L'industrie et le commerce subirent un temps d'arrêt. Les prix s'effondrèrent; le coton baissa de 60 %, la soie de 39 %, le tabac de 23 %, le sucre de 38 %, le café de 27 %, la fonte de 27 % le plomb de 24 %. Le commerce extérieur anglais traduisit ce ralentissement général des échanges : de 38,9 mill. £ en 1825, les exportations anglaises tombent à 31.5 mill. £ en 1826, pour osciller entre 35 et 38 de 1827 à 1832, époque de liquidation complète de la crise.
Le crédit et la circulation ne tardèrent pas à accuser des troubles sérieux : la baisse des prix avait rendu une foule de produits invendables et les marchandises achetées cher pendant la hausse venaient encombrer les entrepôts et les magasins des commerçants, obligés, pour liquider leurs spéculations imprudentes, soit de vendre à perte leurs produits, soit d'avoir recours au crédit. Mais, à une demande croissante de crédit répondait une offre de plus en plus restreinte.
(13) Cf. Macleod, op. cit., p. 99i, De Laveleye, op. cit., p. 15, Wirth, op. cit., p. 118, 119.
LE PHENOMENE \t
Les banques chutaient en grand nombre. En octobre, cinq banques provinciales faisaient faillite et leurs billets tombaient subitement du pair à zéro. Les plus solides d'entre elles étaient menacées. Le billet de la Banque d'Angleterre seul n'était pas déprécié. Mais, n'ayant pas élevé son escompte dès le début de la crise, la Banque d'Angleterre voyait ses ressources disponibles et ses moyens de crédit réduits dans une si large mesure qu'elle dut bientôt en armer à la fâcheuse extrémité de refuser le crédit à des maisons même solides. Elle avait eu, en effet, à défendre son encaisse contre une double danger : 1° contre une crise du change; les importations excédaient les exportations au point de nécessiter des remises en or sur le continent; 2° contre une crise de crédit intérieure résultant de la faillite des country banks. L'encaisse de la Banque d'Angleterre de 13.900.000 £ le 27 mars 1824, tombait à 1.300.000 £ en décembre 1825, dans les circonstances suivantes : du 28 août au 24 septembre 1825, le change défavorable sur Paris avait amené de fortes exportations d'or à destination de la France. En octobre, la crise de change se compliqua de la crise intérieure des country banks et l'encaisse de 3,5 mill. £ le 24 septembre 1825 descendait à 3,2 mill. £ le 29 octobre. En décembre la situation était plus critique encore : on se décida à élever le taux de l'escompte; le 17 décembre il fut porté de 4 à 5 p. cent. Les changes s'améliorèrent aussitôt. La demande de crédit devint moins pressante. Cependant, pour plus de sécurité, le 27 décembre, la Banque d'Angleterre achetait 300.000 souverains d'or à la maison Rothschild ; elle recevait des secours de Hollande et de France. Ainsi fortifiée, elle put soutenir énergiquement les maisons solides et les banques honnêtes. La crise de crédit entra désormais dans sa phase de liquidation; l'encaisse de la Banque d'Angleterre se reforma et, en 1826, elle atteignait déjà le chiffre de 10,2 mill. £.
Parallèlement à la crise de change et des country banks évoluait une crise de bourse d'une intensité extrême; ce fut même, aux yeux de Tugan-Baranowsky (i4), l'une des carac-
(14) Tugan-Baranowsky, op. cit., p. 69.
téristiques essentielles de cette année de détresse industrielle et commerciale. Autant la spéculation avait été effrénée et la hausse exagérée en 1824 et au début de 1825, autant la panique fut désastreuse. La Compagnie Real del Monte, au capital de 1 mill. £, dont les actions avaient si violemment haussé, fut vendue 27.000 £ (l5). Dans leurs placements extérieurs, les capitalistes anglais perdirent plus de 10 mill. £; ils avaient versé 13,5 mill. £; après la crise, au cours de la Bourse, ces 13,5 mill. £ ne représentaient plus que 3 mill. £ («<9.
La classe ouvrière n'était, du reste, pas moins durement atteinte que la classe capitaliste, et le chômage, la baisse des salaires firent de nombreuses victimes, si nombreuses même que les ouvriers révoltés se ruent sur les machines, les brisent, les accusant d'être la source de leurs maux. (( Les ouvriers se détournèrent de l'action syndicale pour aller aux aspirations plus grandes et au cadre plus large du mouvement radical et socialiste d'alors. » (it).
Ainsi débutait, en 1825, une dépression longue, intense, pendant laquelle les capitaux ne pouvaient songer à trouver un emploi rémunérateur dans l'industrie. Les usines déjà existantes avaient de la peine à résister et, pour lutter contre la faillite, elles devaient recourir aux perfectionnements techniques, aux économies de frais généraux, à tous les expédients en un mot, susceptibles d'abaisser leur coût de production. C'est à la suite de la crise de 1825 notamment, que se généralise l'emploi du métier à vapeur et que, dans les fonderies, on procède à T'élimination minutieuse de tout l'outillage démodé. Ainsi se constitue, peu à peu, une industrie vigoureuse, impatiente du moment où l'on ferait de nouveau appel à ses services.
(15) Leone Levi, History of British Commerce. London, 1872, p. 179 (cité par Tugan-Baranowsky, op. cit., p. 84).
(16) James Wilson, Fluctuation of Currency, Commerce and Manufactures referable to corn Laïcs, London, 1S40, p. 46.
(17) Sidney et Béatrice Webb. Histoire du Trade Unionisme, Paris, Giard et Brière, 1807, trad. fr. A. Métin, p. 115.
le phénomène 11
§ 4. — Crises de 1836 et de 1839.
En 1830, la crise de 1825 était à peu près liquidée. Le taux d'intérêt avait de nouveau baissé. Le Gouvernement anglais convertit, en 1830, son 4 p. cent en 3 et demi. L'opération réussit à merveille : sur 153.671.094 M de capital, 2.649.366 £ seulement durent être remboursées (lS). John Bull, marri de cette diminution de ses revenus, est disposé à prêter une oreille complaisante aux promoteurs d'entreprises industrielles.
Depuis 1825, le chemin de fer a fait des progrès énormes : le problème de l'adhérence est résolu, la locomotive a été perfectionnée, et la traction mécanique, définitivement, a été substituée à la traction animale. Il ne lui manque, pour se développer, que des capitaux. Il va les trouver.
à) Essor.
Le chemin de fer ne constituait, au reste, pas le seul débouché qui s'offrit au capitaliste; le réseau des voies navigables est loin d'être achevé, de nouvelles mines doivent être mises en exploitation. Enfin, un pays neuf d'une richesse infinie s'ouvrait à l'esprit d'entreprise européen : les Etats- Unis.
De 1832 à 1836, c'est dans toute l'Angleterre un véritable déluge de chemins de fer et de canaux : c'est d'abord la ligne Londres-Birmingham, puis la ligne Liverpool-Manchester, et, après ce premier succès, toute une série d'autres lignes; de même des canaux. Mais, pour construire ces chemins de fer, ou, une fois construits, pour les exploiter, on a besoin de charbon, on creuse donc aussi de nouvelles mines.
D'après Leone Levi (I9), dans les deux seules années 1834- 1836, le capital nominal des sociétés par actions créées aurait atteint 105,2 mill. £ (soit 2.624 mill. fr.). Sur cette somme, les compagnies de chemins de fer prenaient 60,6 mill. £; les
(18) Cf. Paul Leroy-Baulieu, Traité de la Science des Finances, op. cit., t. II, p. 506 et 507.
(19) Leone Levi, History of British commerce, op. cit., p. 229.
banques, 23,8 mill. £; les assurances, 7,6 mill. £; enfin, les mines, 7 mill. £, et les canaux, 3,7 mill. £. L'esprit de lucre était tellement généralisé qu'on émettait des coupures de 10 et même de 5 £.
La production anglaise, du reste, ne trouvait pas seulement son débouché à l'intérieur, et l'essor des Etats-Unis, qui commençaient déjà à s'ouvrir aux formes nouvelles de production et d'échange, à creuser des mines, à construire des chemins de fer, jouait un rôle important dans la prospérité de l'Angleterre à cette époque; les exportations britanniques aux Etats-Unis, de 1832 à 1836, passaient de 5.468.000 £ à 12.426.000 &. On n'exportait pas seulement des capitaux (a<>), on exportait aussi de la main-d'œuvre, et, avec l'arrivée de nouveaux immigrants et l'augmentation de la population des villes, de nouveaux besoins de logement se faisaient jour. L'industrie du bâtiment était surmenée. A New- York, par exemple, du 1er janvier au '1er septembre 1836, on ne construisait pas moins de 1.518 maisons. Il fallait aussi pourvoir à leur nourriture, et la vente des terres arables par l'Etat passait de 4 mill. $ en 1833 à 24,8 en 1836 (»).
En présence de cette activité des échanges, les prix haussaient, surtout en 1835 et 1836.
En juillet 1835 et juillet 1836, les prix s'étaient élevés, par rapport à juillet 1833, respectivement :
Pour le coton de 25 °/„ 31 °/°
la soie de 17 » 40 »
le plomb .le 23 •> 80 »
le sucre de 32 » 95 »
le tabac de 22 » • 44 «
Le fer anglais passait de 61, en 1831, à 86, en 1836.
Parallèlement, le nombre des lettres de change Urées s'accroissait; des banques se créaient pour répondre aux besoins progressifs d'escompte; l'émission de billets reprenait, des country banks se fondaient en grand nombre; en
(20) Le capital engagé dans ces diverses entreprises était évalué à 300.000.000 doll.
(21) Tugan-Baranowsky, op. cit., p. 88.
1836, on en comptait 42 nouvelles qui, avec leurs succursales et les autres institutions de crédit en relations avec elles, constituaient 670 guichets d'émission de billets.
La Banque d'Angleterre, réglementée par un nouvel acte, l'acte de 1833, qui donnait cours légal à ses billets et levait en sa faveur la limitation à 5 % du taux de l'intérêt (2!), voyait accroître ses escomptes de 3,8 mill. & en 1833, à 6,4 en 1834, 7,0 en 1835, et 19,5 en 1836. Cela n'empêchait, du reste, pas les Joint Stock Banks, dont la légalité jusque-là contestée avait été reconnue dans l'acte même de réglementation de la Banque d'Angleterre, de se constituer en grand nombre, et de participer dans une large mesure à l'essor industriel et commercial. De 220, en 1835, elles passaient à 280, en 1836, et leur circulation de 2.700.000 £ à 3.500.000 £.
Aux Etats-Unis, le développement du crédit n'était pas moindre. Tandis qu'au début de 1834, le capital des banques des Etats-Unis ne représentait que 200.000.000 $, les prêts et les escomptes 324.000.000 $, la circulation billets, 95.000.000 $, au lor janvier 1836, le capital atteignait 251.000.000 $ et la circulation billets 457.000.000 $ (*). En vertu des statuts et des actes de concession, les banques ne pouvaient escompter ou consentir des prêts que jusqu'à concurrence du triple de leur capital; au lieu de cela, certaines banques émettaient une somme de billets atteignant jusqu'à 20 fois ce chiffre. Comme bien l'on pense, ces escomptes et ces émissions de billets déguisaient le plus souvent des prêts à long terme, qui n'avaient du crédit à court terme que l'apparence. Toutefois, si rien n'est dangereux comme cette pratique, la banque peut cependant en retirer un certain temps des profits, notamment pendant une période de hausse des prix, où il est aussi facile de vendre que d'acheter. Ainsi en était-il en 1834-1836.
La Bourse, elle aussi, bénéficiait de l'essor; mais la spéculation s'y était si furieusement développée qu'en 1835,
(22) Cf. Andréadès, Histoire de la Banque d'Angleiere, Paris, Rousseau, 1904, 2 vol., t. II, p. 17.
(23) Wirth, op. cit., p. 145 et 146.
elle enregistrait une crise; cette crise laissait, du reste, indemnes la production et la consommation anglaises. Elle survenait à la suite de l'émission d'une série d'emprunts^ notamment espagnols et portugais, en 1833 et 1834. Un moment très recherchés du public, ils finirent par être désertés pour les placements industriels. Un krach s'ensuivit; la bourse fléchit; mais les prix des marchandises, la production, la consommation continuèrent à progresser, et la Bourse ne tarda pas à reprendre confiance. L'action du chemin de fer Londres-Birmingham franchissait bientôt le pair; le succès de la ligne Liverpool-Manchester excitait l'enthousiasme général; les capitaux se portaient avec frénésie vers l'industrie et surtout vers les railways, dont toutes les actions finissaient par dépasser le pair.
b) Crise et dépression.
Ce mouvement ascendant ne fut pas de longue durée. Les premiers symptômes de déséquilibre économique se mani festèrent dans la balance du commerce Aux Etats-Unis,, en 1836, l'importation avait excédé l'exportation de 50.000.000 $. Pour solder cette dette, il fallait exporter du métal or ou argent; c'est dans ces conditions que paraissait, le 10 juillet 1836, la célèbre circulaire du président Jackson n'autorisant la vente des terres que contre monnaie métallique. L'Etat présentait aussitôt au remboursement les billets de banque se trouvant dans ses caisses. L'or fut bientôt L'objet d'une chasse inouïe. Les billets de banque se déprécièrent parfois de 10 à 20 %. Là-dessus, les déposants, effrayés, retirent leurs dépôts. Les prix s'effondrèrent; les faillites succèdent aux faillites; les exportateurs anglais perdent, de ce fait, 5 à 600.000 $ (**).
La crise a donc sa répercussion en Angleterre et cette dernière doit élever son escompte pour empêcher son or de fuir vers l'Amérique. En mai 1836, le change sur les Etats-Unis, jusque-là favorable à l'Angleterre, devient défavorable; l'or anglais prend le chemin de New- York. En août, la banquo d'Angleterre élève son escompte à 4 %, 4 1/2, en septem-
(24) Wirth, op. cit., p. 161.
bre à o %. En novembre, les exportations d'or avaient cessé. Néanmoins, l'or continuait à quitter les caisses de la Banque» d'Angleterre. Al' « externat drain », en effet, avait succédé un « internai drain ». A la hausse de la production, de la consommation, des prix, au développement du crédit, succédait, en Angleterre, une dépression économique extrêmement sérieuse. Non seulement on exportait moins aux Etals- Unis, les exportations anglaises passant de 12 mill. & .en 1836 à 4,7 mill. £ en 1837 — mais on entreprenait moins en Angleterre. Une débâcle des prix s'ensuivit; elle commença en novembre 1836 pour s'accentuer fin 1836 et dans le courant de 1837.
En novembre 1836 et juillet 1837, les prix avaient baissa respectivement, par rapport à juillet 1836 :
Tour le coton de 26 ° 0 et 4o °/0
le plomb de 11 » 33 »
la fonte de 13 » 44 »
le cuivre de 7 » 29 »
le sucre de 11 » 20 »
le tabac de » » 31 »
Cette baisse de prix était le signal de nombreuses faillites ou suspensions de paiements dans le monde commercial et industriel (a5).
C'est dans ces conditions qu'éclatait une crise de crédit qui motivait 1' « internai drain » du 9 novembre 1836 dont nous parlions, il y a un instant. Le 7 novembre, en effet, l'Ulster et la Belfaster Bank suspendent leurs paiements; le 9 novembre, c'est le tour de la grande banque irlandaise Agricultural and Commercial Bank or Irland, et la panique gagne de proche en proche les autres banques irlandaises. Elles ne peuvent faire face au flot croissant des demandes de remboursement de leurs billets et au retrait parallèle des dépôts. Devant ce resserrement du marché monétaire, on se tourne tout naturellement vers l'établissement le plus solide; la Banque d'Angleterre est de tous côtés sollicitée.
(25) Le nombre des faillites en Angleterre et dans le pays de Galles, en décroissance de 1831 à 1836, atteignit 1.9o0 en 1837, en augmentation d© 64 % sur le chiffre de 1836.
Instruite par l'expérience de 1825, elle vient en aide dans la mesure du possible aux banques et aux commerçants dans l'embarras; fin novembre, notamment, elle sauve du dé sastre la Northern and Central Bank, dont la chute eût du reste été un véritable désastre susceptible d'entraîner à sa suite la Banque d'Angleterre elle-même. Toutefois, si la Banque d'Angleterre se montre large dans la dispensation du crédit, elle se montre exigeante dans le paiement de ses services. Pour la première fois, elle recourt à la politique d'élévation du taux de l'escompte, avec la conscience très nette de protéger ainsi son encaisse, qui touche son minimum le 6 décembre 1836, à 3,9 mill. £.
Comme l'on imagine, une pareille dépression n'alla pas sans une diminution des profits et des revenus en général.
La classe ouvrière était, elle aussi, sérieusement éprouvée, surtout dans l'industrie du fer. Le pourcentage des chômeurs syndiqués, dans l'industrie de la fonderie, passait Je 5,4 et j'en 1835 et 1836 à 12,4 en 1837 (^). La crise était le signal de grèves sérieuses; en 1836, la grève du Straffordshire comprenait 40.000 ouvriers; à Preston, les grévistes étaient 15.000; de même dans le Lancashire et le Yorkshire.
Toutefois, dès 1837, la crise entrait dans sa phase de liquidation; celle-ci s'effectuait dans des conditions normales, quand la chute de trois grosses maisons de banque engagées dans des entreprises de spéculation américaine vint redonner à la crise toute son intensité première. Ce nouvel effondrement du marché international survenait à la suite des erreurs d'un financier depuis célèbre — Biddle — directeur de la Banque des Etats-Unis. Deux choses l'avaient frappé : la baisse des prix, surtout celle du coton; la fuite de l'or; et c'était là, pour lui, toute la crise. Pour y remédier, il suffisait : 1° de faire hausser les prix; 2° de ramener l'or.
Pour provoquer une hausse du prix du coton, Biddle s'assura le monopole de ce dernier produit au moyen d'une large émission de billets de la Banque des Etats-Unis : il acheta à des prix élevés la récolte de ses compatriotes; après quoi, fort de son monopole, il se dressa devant l'Eu-
(20) Webb, op. cit., p. 17S et suiv.
rope qu'il menaça de priver de matières premières, si elle ne consentait pas aux conditions de vente arbitrairement par lui fixées. Les manufacturiers français et anglais subirent ses exigences, et Biddle put croire un moment à son triomphe : en 1837, 37 mill. £ d'or européen prenaient le chemin des Etats-Unis.
Le 'coton, il est vrai, ne constituait pas l'Unique créance des Etats-Unis sur l'Europe, car Biddle avait aussi mis à profit la crise de Bourse de 1836 pour constituer un portefeuille touffu de valeurs mobilières dépréciées : actions de banques, actions des mines, etc. Après quoi, au moyen de manœuvres habiles, il les écoulait à la Bourse de Londres. De là, naissait une nouvelle créance sur l'Angleterre.
Mais de pareils procédés sont trop artificiels pour rester longtemps efficaces; la confiance ne reparut un moment que pour s'effronder plus violemment ensuite. La hausse des pr;x du coton avait entraîné celle des objets manufacturés, et la hausse des textiles en avait limité la consommation. De? stocks de coton s'entassèrent dans les entrepôts des ports français et anglais d'importation, et les manufacturiers purent bientôt, à leur tour, tenir fenne en présence des exigences de Biddle. Les prix baissèrent à nouveau, notamment au Havre. Devant la faiblesse du marché du coton, la maison Hottinger (de Paris), en relations avec Biddle, refusa de continuer ses opérations antérieures; elle fil même protester la signature de Biddle, et son exemple fut suivi par la maison Hope (d'Amsterdam).
Ce fut le signal d'une débâcle, d'abord en Amérique, ensuite à Londres. En Amérique, tout ce papier-monnaie, dont on avait sursaturé la circulation, se dépréciait peu à peu; il perdait 20, 25 jusqu'à 30 %. Les prix des produits, les cours des valeurs mobilières s'effrondaient. Et, comme Londres en avait un fort stock en portefeuille, la Bourse de Londres se vit subitement inondée de papier invendable. 150 mill. S de capitaux européens périrent dans la tourmente. La perte totale fut évaluée à 400 mill. $ et 33.000 maisons firent faillite. Au 1er janvier 1839, l'encaisse de la Banque d'Angleterre était encore de 9 mill. £; au 3 janvier, elle n'atteignait
plus que 2,4. Menacée, la Banque n'hésitait pas à élever le taux de son escompte. Usant pour la première fois du privilège que lui avait conféré l'act de 1833 d'excéder le taux légal d'intérêt de 5 %, elle portait son taux d'escompte à 6 % et sa situation s'améliorait aussitôt.
La tourmente passée, la liquidation de la crise se poursuit, mais lentement, péniblement.
La classe ouvrière surtout fut très vivement touchée par cette recrudescence de la crise et, en 1840, le pourcentage des chômeurs dans les fonderies après s'être abaissé de 12,4 en 1837 à 10,5 et 11,8 en 1838 et 1839, remontait brusquement à 14,8 en 1840 et 18,5 en 1841. L'émotion fut grande dans la classe ouvrière, et le peuple, que l'on cite aujourd'hui aux nations du continent comme modèle de calme et de pondération réfléchie, le peuple anglais, faisait à cette époque lointaine la dure expérience de troubles graves, de conflits sanglants sur la voie publique, de la conversion, en un mot, d'un malaise économique en un mouvement politique violent et presque révolutionnaire.
Le peuple anglais, en proie à la misère, réclamait des libertés politiques et le suffrage universel pour tous les hommes mûrs, le secret du vote, la suppression du cens pour les éligibles, l'égalité des circonscriptions, le renouvellement annuel de la Chambre des députés. Ces premières réformes, en donnant le pouvoir politique à la classe ouvrière, permettraient ensuite de faire des lois en sa faveur. Lesquelles exactement ? On ne savait pas trop. Une seule réforme précise — l'abolition de la loi de 1834 sur l'assistance — était réclamée haut et ferme. Cette dernière lo\ votée sous l'inspiration des théories malthusiennes, ava't, avec une barbarie indigne d'un grand peuple, traité la misère comme un crime expié par l'indigent dans des maisons d'assistance par le travail, qui étaient de véritables prisons. A cet effet, on tenait des meetings, des réunions publiques, on organisait des manifestations monstres sur les voies publiques, que l'on parcourait en longues files précédées de drapeaux aux inscriptions révolutionnaires (2~).
(21) Tugan-Baranowsky, op. cit., p. 309 et suiv.
En présence de cette détresse des classes ouvrières, il n'est pas étonnant de voir diminuer le nombre des mariages, augmenter au contraire celui des criminels, surtout en 1840- 1842, c'est-Ji-dire dans les années les plus critiques de la dépression économique. D'après la statistique dressée par M. Tugan-Baranowsky pour les comtés industriels, le nombre des mariages y tombait de 192 par 10.000 hab. en 1836, à 157 en 1842; le nombre des délinquants par 100.000 hab. s'élevait, au contraire, de 152 en 1836 à 239 en 1841 et 265 en 1842.
Dans ces mêmes comtés, l'assistance publique voyait augmenter sérieusement ses charges, et les sommes dépensées par tête d'habitant passait de 0.13.5 £ en 1836 à 0.21.6 £ en 1842.
§ 5. — Crise de 1847.
La période de dépression qui suivit la crise de 1836 avait été ie signal d'une revision générale des coûts de production. D'autre part, de sérieux progrès techniques avaient été réalisés, grâce à des découvertes récentes. On avait d'abord généralisé le procédé permettant d'obtenir de la fonte au moyen de coke; grâce au marteau-pilon, on arrivait à forger des pièces d'un calibre considérable, telles que des arbres moteurs de grande puissance; la construction des laminoirs avait été améliorée, le moulage de la fonte perfectionné, si bien que l'usage de la fonte, du fer pour planchers, charpentes en fer et en tôle, tubes de chemins de fer, ponts en fonte, laissaient espérer un bel avenir à l'industrie du fer (>8). Cependant, en 1842 et 1843, les capitalistes se recueillent encore. Une conversion les fit sortir de leur réserve. Le Consolidé anglais 3 1/2, représentant un capital de 248.759.627 £, soit plus de 6 milliards 200 millions de fr., fut transformé en 3 1/4 inconvertible pendant 10 ans. 103.352 £ seulement
(28) A. Biaise, Exposition nationale de l'industrie agricole et manufacturière. Ann. Block, 18o0, p. 204. — Statistique de l'industrie minérale. Ann, Block, 1846, p. 241 et 242.
furent présentées au remboursement ; l'opération réussit donc admirablement (a,.>)-
Les rentiers se décident alors à chercher des emplois plus rémunérateurs de leurs capitaux; ils les trouvent dans l'industrie des chemins de fer. De 1844 à 1847, cette dernière industrie prend en France et en Angleterre un développement des plus remarquables.
a) Essor.
France. — Depuis 1838, date à laquelle l'Etat français avait concédé trois chemins de fer, qui tous les trois avaient fait de mauvaises affaires, l'on s'était écarté en France de ces sortes d'entreprises (3o). De 1840 à 1842, aucune concession ne fut sollicitée. La loi du 11 juin 1842 intervint, jumelant les efforts de l'Etat, de l'industrie et des localités. En 1845, on avait déjà concédé 2.000 kilomètres et engagé ou réalisé 750 mill. Fr. de dépenses; on adjugeait cependant de nouvelles lignes : Bordeaux à Cette, 320 kilomètres; Dijon à Mulhouse, 300 kilomètres; réseau de l'Ouest-, 1.067 kilomètres. Soit, au total, 1.693 kilomètres. En l^iT, 1.247 kilomètres étaient entièrement construits; 2.433 kilomètres étaient en construction, concédés ou adjugés (3l).
L'industrie métallurgique prit un développement parallèle Le nombre des constructions s'accrut, surtout en 1846 et 1847 (3y). En 1846, Hayange fondait une succursale de trois hauts fourneaux à Forbach; Decazeville et le Creusot rallumaient des fourneaux éteints; les hauts fourneaux de Montluçon étaient portés à quatre. Denain doublait sa production, la portant de 6.000 à 12.000 tonnes. Alais étendait ses ateliers et augmentait le nombre de ses laminoirs. De nouvelles usines se créaient. Pont-Audemer et Marquise fabriquaient
(29) Paul Leroy-Baiilicii, Traité de la Science des Finances, op. cit., p. o0" ei .'i08.
(30) A. Biaise, /.,• chemin de /<•/■ en 1 Si:;, Ann. Block, 1846, p. 2C0-207. — A. Biaise, Les chemins de fer et le crédit. Journal des Economistes, 1SÎ7, t. XVIII, p. 46.
(31) Ann. Bîoch, 1847, p. 100.
(32) A. Biaise, Exposition, art. cil à'' Ann. Block, ISaO, p. 20"> et 200. — A. Biaise, Les chemins de fer, etc., art. cit. Journal des Economistes, p. 40.
des rails avec des charbons anglais; sur le terrain houiller de Commentry s'élevait tout à coup une usine colossale pour l'époque de six hauts fourneaux (33). Malheureusement les efforts faits pour combler le déficit de la production métallurgique avaient, dans une certaine mesure, produit l'effet contraire, au moins momentanément. Et le déficit atteignait, au dire de Léon Faucher (34), 140.000 tonnes en 1846-1817 pour les rails seulement. C'était en effet encore et surtout à l'aide du fer que ces projets grandioses d'extension de la production devaient être réalisés.
Cette industrie nouvelle, créée de toute pièce, l'avait été au moyen d'émission d'actions. Au 30 décembre 1847, on en avait émis pour 2.491 mill. Fr. d'actions, et les chemins de fer représentaient un capital réel de 1.232 mill. Fr. (35).
Assez souvent, on n'avait versé qu'une part du capital nominal. Cette pratique eut vite fait de se transformer en un instrument de spéculation. Les premières sociétés ayant donné des résultats très favorables, les cours de leurs actions avaient haussé. L'on finit par émettre des actions de chemins de fer et créer des sociétés de chemins de fer uniquement en vue des plus-values de Bourse. Ce fut la part de la spéculation dans l'essor.
En Aiigleterre (36), l'évolution avait été identique : même engouement dans la création de nouveaux railways, même déluge d'actions et de sociétés par actions. D'après M. Wirth, cette manie de chemins de fer commence en 1844, c'est-àdire, remarquons-le, l'année de la grande conversion du 3 1/2 en 3 1/4. Dans la seule session de 1844, le Parlement autorisait la construction de 85 lignes d'une étendue totale de 1.795 milles (2.385 km.), et l'année 1844 marque l'origine de la véritable fièvre de construction (3:). Devant les beaux résultats donnés par les premiers chemins de fer, les capitaux affluent vers ce placement. 1845 dépassait encore 1844 avec 1.800 milles concédés.
(33) Léon Faucher, Du monopole des fers. Journal des Economistes, 1846, t. XVI, p. 317.
(34) Léon Faucher, Du monopole des fers, Art. cit. p. 345.
(35) J. Lobet, Les chemins de fer. Ann. Bloch, 1848, p. 290 s.
(36) Wirth, op. cit., p. 203-205.
(37) A. Biaise, Les chemins de fer en 1868. Ann. Block, 1847, p. 122 s.
En 1846 on poursuit l'œuvre commencée en 1844; 519 bills de concessions sont sollicités et 213 accordés. La longueur des chemins de fer restant à construire s'élevait à 5.800 milles (38). Et l'on se faisait fort de les avoir terminés en trois ans. La construction de toutes les lignes projetées eut exigé 40 millions £ par an (3o).
L'industrie minière et métallurgique bénéficiait très largement de cet essor. Liverpool, Manchester, Leeds, Lancaster, connaissaient une période de prospérité sans précédent (*>).
Ce brillant essor de l'industrie du chemin de fer, de l'industrie minière et métallurgique, était accompagné d'une grande prospérité de l'industrie textile. Toutefois, cette dernière branche de production souffrait, en 1846, du prix élevé du coton, et cette circonstance ralentit son développement. Toutefois, la consommation de coton s'accroissait. De 274.790 en 1845, elle passait à 278.377 en 1846, en Angleterre; on France, de 58.892 (1000 kil.) en 1844 à 64.227 en
L'agriculture, par contre, contrastait avec l'industrie, et, en 1845-1846, l'Angleterre et la France connaissaient l'une de leurs plus mauvaises récoltes; les récoltes déficitaires obligeaient à recourir à l'importation. Stimulée en Angleterre par l'essor industriel et l'abolition des droits de douane,
(38) Ann. Block, 1847, p. 206.
(39) Faucher. La crise financière dans la Grande-Bretagne, Journal des Economistes, 1847, t. XVIII, p. 315 s.
(40) Le chemin de fer anglais. Ann. Block, 1847, p. 295.
Les chemins de fer concédés par le Parlement représentaient en valeur :
Millions rfr
les sommes réellement versées... 6,7
(41) Situation des manufacturiers du Royaume-Uni en 1850 et 1856. Ann. Block, 1859, p. 405. — Pour la France : Ann. Block, 1861, p. 172-174 (voir notre 2e édition, p. 48)
Million1; ^»
En 1844..,
l'importation des céréales passait de 2.162.644 quarters en 184b à 3.614.466 en 1846; celle des farines de 953.258 à 3.356.812. En France, l'importation des objets d'alimentation s'élevait de 187,6 mill. fr., en 1845, à 254,0 en 1846, et 364,4 en 1847 (4a).
En présence d'une demande aussi pressante, une hausse de prix était inévitable. Générale, elle ne fut cependant pas la même sur tous les produits et porta particulièrement sur les produits de l'industrie métallurgique.
En France, où la hausse de ces derniers produits était renforcée par la limitation artificielle de l'offre au moyen d'un tarif douanier presque prohibitif, elle fut énorme. Un économiste du temps, Léon Faucher, évaluait le déficit de notre production sidérurgique par rapport à la seule demande de rails, à 140.000 tonnes (43): D'où, pour nous, ia nécessité d'importer du fer, soit brut, soit manufacturé; or, les droits en vigueur de 1841 à 1847 atteignaient pour la fonte 70 % de la valeur du produit et 110 % pour le fer. La hausse du prix des rails était énorme. Tandis qu'en 1845, les propriétaires ou fermiers d'usine s'estimaient heureux de vendre leurs rails 320 francs la tonne, en 1846, la Compagnie de Dieppe et celle de Nantes payaient les leurs 385 francs; et ils valaient bientôt après 400 francs.
En Angleterre, la hausse n'était pas moins forte; la statistique de Sauerbeck est, à ce dernier point de vue, très concluante (Cf. Annexes). En présence de cet accroissement de l'activité des échanges en quantité et en valeur, un développement parallèle de l'instrument d'échange était inévitable. La demande d'escompte devint plus pressante, et, avec la demande, le taux de l'escompte s'éleva à la Banque de France, à la Banque d'Angleterre, ou sur le marché libre. Les crises de 1836 et 1839 avaient attiré l'attention du Parlement britannique sur le fonctionnement des banques d'émission. Certains théoriciens avaient prétendu que les crises provenaient des excès d'émission de billets; la crise,
(42) H. Say, Crise financière et commerciale. Journal des Economistes, 1848, t. XX, V 23.
(43) Léon Faucher, art. cit. p. Blo.
'-- t CRISES GENERALES ET PERIODIQUES DE SURPRODUCTION
c'était la baisse des prix précédée d'une hausse excessive, et la hausse excessive des prix provenait de l'excès d'émission des billets, par application de la théorie quantitative. Le remède aux crises devait donc résulter d'une organisation intelligente de l'émission des billets et de la suppression des abus auxquels l'émission avait jusqu'alors donné lieu. L'Act de 1844 exige, en conséquence, une équation presque rigoureuse entre l'encaisse métallique et la circulation billet. Malgré cette réforme, l'essor industriel amena un recours plus large à la Banque d'Angleterre, et son portefeuille enfla progressivement de 4843 à 1847. Mais, à côté d'un crédit sain et normal, résultant d'un accroissement de l'activité des échanges, s'était rapidement développé un crédit, sinon malhonnête, au moins téméraire. Certaines banques, telles que la Royal Bank de Liverpool, avec un capital de 600.000 £, avaient trouvé le moyen d'avancer à une seule maison, une somme presque égale : 500.000 £ (44). D'autres avaient recours à des pratiques non moins dangereuses; elles immobilisaient les dépôts qui leur étaient confiés. C'est ainsi que les banques écossaises prêtaient aux chemins de fer l'argent de leurs déposants; l'opération était si rémunératrice que l'exemple était contagieux; de nouvelles banques se créaient à Glasgow, à Edimbourg, a Aberdeen, à Dundee, pour se livrer à ce genre particulièrement lucratif d'opérations, en même temps, du reste, qu'elles pratiquaient l'escompte du papier de commerce (45).
La Bourse connaissait, elle aussi, une période de grande prospérité et d'activité fiévreuse. La spéculation naturellement s'en mêlait et, dès 1845, se produisait un krach; mais il ne s'agissait là que d'une crise isolée de Bourse. En 1844, on avait émis beaucoup d'actions, qui toutes avaient donné de fortes plus-values; on en avait tant émis que, de 12 en 1844, le nombre des courtiers était passé à 300 en 1843, dans la seule ville de Leeds, et le nombre des transferts atteignait 1.500 à 2.000 par jour, soit plus d'un demi mill. J,'
(4*0 Wirth, op. cit., p. 214.
(4lô) Tooko et Newmark, Die Geschichte und Bcstimmung der Preise, t. II, trad., Ashcr, Kunzo, Dresden, 1859, p. 178.
d'opérations pour les seules opérations de Bourse (<6). Lorsqu'en octobre 1845, le nombre d'achats de spéculation fut tel que les vendeurs se trouvèrent plus nombreux que les acheteurs, un krach s'ensuivit. Les cours baissèrent au moins pour quelque temps. Pas pour longtemps, car les recettes rie chemins de fer étaient toujours satisfaisantes et, malgré l'allongement rapide du réseau, la recette par mille continuait à s'élever : de 3.280 £ en 1844, elle passait à 3.470 en 1843, pour rester encore très satisfaisante à 3.300 £ en 1846 (4;).
Dans ces conditions, les profits s'élevaient et, en Angleterre, ?e rapport des recettes au capital engagé passait de 8,2 en 1842 à 8,8 en 1844, 9 en 1845, 9 en 1846 (48).
En France, la progression était analogue, sinon plus forte, et le produit net kilométrique de 8.857 en 1842, s'élevait à 22.735 en 1847.
Les capitalistes n'étaient du reste pas les seuls à bénéficier de cet accroissement des revenus : la classe ouvriers voyait augmenter la demande de main-d'œuvre e'r. avec la demande de main-d'œuvre, le taux des salaires. En France, le nombre des ouvriers occupés à la construction des chemins de fer était évalué, en 1847, à 780.000 ('«o). Celui des ouvriers employés à la production de la fonte, du fer et de l'acier passait de 32 083 en 1841, à 37.997 en 1846.
b) Crise et dépression.
Ce brillant essor économique ne fut pas de longue durée.
De 1843 et 1847, on avait construit toujours plus de kilomètres de voie ferrée; en 1848, on achevait les travaux commencés, mais, en 1849, la dépression était profonde, et les années 1848-1851 sont des années de dépression de la production, surtout de la production minière et métallurgique.
Pourquoi cet arrêt dans la construction des chemins de fer ?
(46; Audiganne, La crise commerciale et la Banque d'Angleterre. Journal des Economistes, 1847, t. XIV, p. 164.
(47) Tooke and Newmark, History of Priées, t. V. London, Longmann, Brown, Green, 1857, p. 352.
(48) Les chemins de fer en Angleterre, An. Block, 1847, p. 395.
(49) A. Biaise. Les chemins de fer, Art. cit., p. 53.
En France, comme en Angleterre, la raison en était double : 1° la politique du gouvernement à l'égard de's chemins de fer; 2° la hausse du coût d'entreprise et les erreurs dans les prévisions et devis.
La loi du 11 juin 1842 prévoyait, en effet, en France, la collaboration financière et technique de l'Etat à la construction des chemins de fer, et. en 1843-1844, l'Etat français, fidèle à ses promesses, accordait largement son concours aux nouvelles Compagnies. Mais, à mesure que celles-ci parurent se suffire à elles-mêmes, il augmenta leurs charges et diminua les siennes. Il leur imposa des services gratuits, des constructions d'embranchements souvent improvisées au milieu d'une discussion, sans savoir même si elles étaient susceptibles d'être exécutées (5o). Il leur retira en partie, puis en totalité, le concours qu'il leur avait jusqu'alors prodigué; il réduisit enfin la durée des concessions et abaissa les tarifs (r>1), tant et si bien que, dès 184G, Biaise pouvait écrire : « Le Gouvernement a introduit dans les nouveaux cahiers des charges et dans la durée des concessions des clauses tellement rigoureuses et, en même temps, des termes si restreints, qu'à moins d'un développement de la circulation, dont aucune ligne n'a encore fourni l'exemple, et de découvertes, capables de réduire de moitié les frais d'exploitation, le plus grand nombre des chemins de fer qui restent h concéder seront des entreprises utiles pour le pays, mais désastreuses pour ceux qui s'en chargeront (5?). » Paroles prophétiques, d'autant qu'une deuxième cause fortifiait l'action de la première : la hausse des prix, des salaires, de l'escompte, de l'intérêt, faussait, et très sérieusement, les prévisions des devis. Biaise estimait, en 1847, que le devis
(50) A. Biaise, Les chemins de fer et le crédit. Journal des Economistes, 1847, t. XVIII, p. 40.
(51) Le tarif moyen par tonne kilométrique est :
en 1843 de F. 12 »
en 1844 de 11,51
en 1845 de 11,12
Il se relève à 11.30 en 1846, chiffre inférieur à celui de 1844, pour ne plu? subir d«' changement juqu'en 1851 ( Ann. stat. 1003, R. p. G8).
(52) A: Biaise, Les chemins de fer en ISiô, Ann. Bloch, 1846, p. 268.
fait d'après les prix payés il y a deux ans devait être augmenté dans la proportion de un tiers au moins (53). Et. à mesure que les prix haussaient, il devenait progressivement plus difficile de trouver l'argent nécessaire pour continuer les travaux : telle Compagnie usait de subterfuges pour tourner la loi limitant le taux de l'intérêt à 5 %, et pour émettre des obligations 6 %.
Malgré tous ces symptômes de crise, le public restait confiant. En France, la suspension des travaux du Paris-Lyon lui ouvrit les yeux. Cette Compagnie, après avoir poussé ses travaux avec activité et terminé à peu près complètement sa ligne entre Paris et Tonnerre, annonça tout à coup qu'elle devait arrêter ses travaux. La dépense totale, primitivement estimée à 200 mill. fr., devait s'élever, en réalité, à plus de 300 (54). On avait prévu, lors de la création de la Compagnie, un dividende de 6 à 7 %; le rapporteur du projet de concession laissait même espérer un revenu de 14 millions et demi, ce qui, pour un capital de 200 millions, représentait 7 à 8 % de dividende (55). Subitement, on prévenait les actionnaires de la nécessité d'un nouvel emprunt de 100 millions et de la réduction de leur dividende à 4 % (56). Une débâcle s'ensuivit qui, peu à peu, s'étendit à toutes les lignes et à toutes les valeurs de chemins de fer. Non seulement les actionnaires refusèrent de répondre aux appels de fonds, mais ils se ruèrent sur la Bourse pour vendre, à tout prix, un papier désormais suspect. Bien ou mal entrepris, sur devis exact ou inexact, tous les chemins de fer tombèrent dans le même discrédit (5').
En 1848, aucune nouvelle concession ne fut accordée, au-
(53) A. Biaise. Les Chemins de fer en 1S4G, Ann. BJock, 1847, p. 121.
(54) A. C. De la crise des Chemins de fer. Reçue des Deux-Mondes, juin 1847, p. 932 et 933.
(55) M. Chevalier. Des forces alimentaires des Etats et de la crise actuelle. Revue des Deux-Mondes, juin 1847, p. 911.
(56) A. C. Revue des Deux-Monde, art. cit. p. 930 et 931.
(57) C'est ainsi que les lignes Montereau-Troyes, les deux embranchements de la ligne Paris au Havre, sur Dieppe et Féeamp, dont les prévisions n'avaient pas été dépassées, firent en vain des appels de fonds sur les actions déjà souscrites.
cune en 1849, aucune en 1850. Pendant ces trois années, plusieurs chemins de fer durent même être placés sous séquestre ou rachetés par l'Etat. Le 30 novembre 1848, le chemin de fer de Bordeaux à La Teste; le 21 novembre, la ligne de Marseille à Avignon; le 4 avril, la ligne Paris à Orléans; le 29 décembre, la ligne Paris à Sceaux, étaient successivement placées sous séquestre (58).
L'Angleterre connaissait, elle aussi, les mêmes mécomptes : devant l'enthousiasme du public pour le chemin de fer, le Parlement avait aggravé les clauses des cahiers de concessions, stipulé l'abaissement des prix de transport, dès que le bénéfice atteindrait un certain chiffre; il se montrait plus difficile et plus minutieux dans l'examen des projets qui lui étaient soumis; il exigeait, non plus un simple avant-projet, mais un plan complet, avec dessins et devis à l'appui. Précautions inutiles. Ces projets magnifiques à l'épreuve donnèrent de sérieux mécomptes. Pour 107 chemins de fer autorisés par le Parlement anglais, le capital prévu était de 1.040.570.350 francs; l'achèvement de leur construction né cessitait 404.140.750 francs de plus — soit un excédent de près de moitié du coût sur les prévisions. On imagine l'effet de pareilles méprises sur la rentabilité des compagnies anglaises, sur l'esprit de leurs actionnaires et du public. Non seulement les frais de construction augmentaient, mais la recette par mille s'abaissait à mesure que l'on entreprenait des lignes moins productives et la recette par mille tombait de 3.300 £ en 1846, à 2.780 en 1847, 2.460 en 1848, 2.080 même en 1850.
La crise du chemin de fer ne tarda pas à avoir sa répercussion sur l'industrie minière et métallurgique, cette dernière étant d'autant plus profondément atteinte qu'elle perdait son meilleur client, au moment où elle avait considérablement accru sa puissance de production.
La production sidérurgique baissa dans des proportions colossales aussi bien en France qu'en Angleterre. Pour ne pas surcharger notre exposé de chiffres, nous ne donnerons
(08) Ann. Bloch, 1855, p. 624.
que ceux relatifs à la France; le lecteur suppléera facilement par là à ceux qu'accuserait l'Angleterre, pays industriel par excellence, et où la lièvre du railway avait sévi plus intense encore que chez nous.
La production des mines de houille de 31.532. 000 q. m. en 1847, tomba en 1848 à 40.004.000 q. m, et en 1849 à 4 0.492. 000 q. m
L'importation de 25.487.000 q. m. liasse à 21.437.000 on 1848 et se relève légèrement à 23.939.000 q. m. en 1849 (5o).
En 1847, la consommation de houille avait été de 78.488.000 quintaux métriques et, sur ce chiffre, les deux tiers avaient été consommés par les usines industrielles, 1/5 environ par les industries de transport, chemins de fer, bateaux à vapeur, etc., 1/5 par la consommation domestique. En 1848, la consommation n'était plus que de 00.932.000 q. m., soit 15.533.700 inférieure à celle de 1847, et la presque totalité de la diminution avait porté sur la demande des qualités nécessaires aux usines industrielles et au chauffage domestique; c'étaient donc bien l'industrie, les classes ouvrières qui étaient atteintes. Sans doute, Ja Révolution avait exercé une influence sur cette diminution de la consommation de la houille; la meilleure preuve en est dans son relèvement à 64.034.800 q. m. en 1849. Mais ce dernier chiffre reste inférieur à celui de 1847, et, sur cette augmentation, les usines industrielles prennent une part presque insignifiante, 44.000 q. m. environ.
La dépression frappait durement l'industrie minérale, plus durement encore l'industrie du îer. La houille, en effet, nécessaire à la production des rails, des wagons, garde ensuite le chemin de fer comme client : en 1849, la houille était redevable de l'accroissement de sa consommation à l'industrie des transports. Le fer, au contraire, largement nécessaire pour la construction du railway, cesse d'avoir ce dernier pour client appréciable après l'achèvement des travaux. La marge est grande entre une dépense de premier établissement et une dépense d'entretien.
(o9) Industrie minérale de la France, 1847-1852, Ann. Bluck, 1853, p. 22^ et 227.
C'est ainsi que la production des mines de minerai de fer s'affaissait brusquement de 34.636.940 q. m. en 1847 à 17.664.004 q. m. en 1849. En 1850, elle se relevait légèrement à 18.211.698 pour retomber en 1851 à 17.743.737. La mine occupait moins de mineurs : de 15.069 en 1847, le nombre des ouvriers employés tombait à 10.214 en 1849 pour s'élever un peu en 1850, à 10.386. Il est cependant remarquable de voir le nombre des ouvriers employés diminuer moins que la production; les patrons, au lieu de congédier leurs ouvriers, les faisaient travailler moins de temps.
La production de la fonte et surtout du fer baissait aussi dans des proportions énormes. La diminution de la production portait essentiellement sur les sortes de fonte et de fer du prix le plus élevé, la fonte et le fer au bois. La crise avait pour effet d'accentuer une évolution déjà ébauchée pendant la période d'essor, l'évolution vers l'utilisation croissante du coke pour la production des matières premières de 1 industrie métallurgique; toute période de crise marque l'origine d'une revision générale des prix de revient. De même, on perfectionnait les laminoirs, le moulage de la fonte et Biaise, parlant des années 1848 et 1849, pouvait dire « qu'elles n'avaient pas été complètement stériles » et que « si la production nationale avait douloureusement soaffert, elle avait puisé dans cette épreuve une énergie de résistance qui l'avait conduite à des essais d'amélioration et d'économie souvent couronnés de succès (6o) ».
L'acier lui-même, encore loin à cette époque d'avoir conquis la place qu'il occupe aujourd'hui, connaissait des jours difficiles.
La dépression de l'industrie du fer eût, du reste, été plus brusque et plus intense encore si, au moment de l'arrivée de la crise, l'exécution des marchés à long terme, conclus pendant l'essor, n'étaient venus donner aux forges un semblant d'activité. Les départements de la Moselle et de la Cote-d'Or, notamment, exécutaient pour le compte du che-
(00) Biaise, Exposition nationale de l'industrie agricole et manufacturière. Ann. Block, ÎS.'JO. p. 204.
min de fer de Lyon à Strasbourg, après l'explosion de la crise, des commandes considérables de rails, et leurs usines restaient, de ce fait, à peu près complètement occupées. Mais, partout ailleurs c'était le chômage absolu : les commandes nouvelles faisaient complètement défaut.
En 1847 on fabriquait en France 887.464 q. m. de rails. 1848 — — 412.426 —
Soit, en 1850, par rapport à 1847, une production de rails quatre fois moins forte.
La consommation et la production des objets de consommation était atteinte : l'industrie textile, déjà déprimée en 1847 par le prix élevé du coton, continuait à rétrograder en 1848-1850. En France, après s'être progressivement accrue à 64.227 (000 kil.), en 1846, la consommation de coton tombait à 45.542 et 44.904 en 1847 et 1848.
Quant à l'agriculture, l'année 1847 fut bonne et, sans la Révolution, 1848 eût été également une année favorable au point de vue agricole. En pleine dépression industrielle, l'agriculture accusait une situation prospère : c'est là un fait à retenir.
La crise de 1847, caractérisée par une diminution de la production, de la consommation, l'est aussi par la baisse des prix et, notamment, par la baisse de la fonte et du fer. La. fonte au coke (100 kilos) passe de 14 fr. 20 en 1847 à 10 fr. 80 en 1850; le fer au coke de 36 fr. à 25 fr. 30 (fr).
Si l'industrie métallurgique avait été surtout touchée, elle n'avait pas été seule touchée, et la période de 1847-1850 était une période de baisse générale des prix. Parallèlement à ce ralentissement des échanges en nombre et en valeur, évoluait en France et en Angleterre une crise très sérieuse de circulation; nous devrions même dire une double crise de circulation, car, à la vérité, l'année 1847 fut marquée par deux crises distinctes de la circulation : l'une au début de l'année, l'autre à l'automne.
(61) Industrie minérale de la France, 1847-1852, Ann. Block, 1855, p. 258.
La première crise monétaire de 1847 est due à des circonstances indépendantes de l'essor industriel. La deuxième au contraire est la crise normale dont s'accompagne toute crise générale.
Les années 1845 et 1846 avaient été mauvaises au point de vue agricole; le prix du blé avait haussé dans des proportions énormes; celui du coton également. L'Angleterre et la France avaient dû faire appel plus largement que d'habitude à l'extérieur et payer des prix plus élevés. De là un déséquilibre dans la balance des comptes. Dès janvier 1847, l'or commençait à quitter l'Angleterre et la France. La Banque d'Angleterre et la Banque de France assistaient a une diminution progressive de leur encaisse corrélative d<* l'augmentation de leur portefeuille. L'expérience de 1837 ayant réussi, l'élévation du taux de l'escompte apparaissait comme le remède indiqué en matière de crise de change. L'expérience de 1847 apporta à ces idées une confirmation éclatante.
En janvier 1847, la Banque de France et la Banque d'Angleterre élevaient simultanément le taux de leur escompte, la première de 4 à 5 % le 14 janvier, la deuxième de 3 à 3 1/2 le même jour, et à 4 % le 21 janvier. Du 2 janvier au 10 avril 1847, le portefeuille passait cependant de 15.071.000 £ à 18.127.000 £, et l'encaisse inversement, de 14.952.000 £ à 9.814.000 £. La diminution de l'encaisse était même supérieure à l'augmentation du portefeuille. Une circonstance particulière venait, en effet, ajouter encore aux embarras de la Banque; les Compagnies de chemins de fer, déjà gênées pour se procurer l'argent nécessaire à la continuation de leurs travaux, procédaient, dès février, à un retrait progressif de leurs dépôts à la Banque d'Angleterre (6V)- Aussi, le 10 avril, l'escompte était porté à 5 %. L'effet de cette mesure fut presque instantané : l'encaisse se reformait aussitôt; le 5 juin, elle atteignait déjà 10,2 mill. £; le 3 juillet, 10,4 mill. £. La réserve grandissait elle aussi et, après être
(62) Enquête parlementaire anglaise sur la crise âe ÎSS7, 2 vol., t. II, n° 3304.
tombée à 2,7 mill. £ le 1er mai 1847, elle remontait rapidement à 5,1 mill. £ le 5 juin, et 5,2 mill. £, le 2 juillet.
En France, la crise de change avait été moins tenace, et, si du 1er juillet 1846 au 15 janvier 1847 rencaisse de la Banque de France était tombée de 252 mill. fr. à 78 mill. fr. (l'importation du blé, de Russie principalement, atteignant 209 mill. fr.), la situation s'améliorait rapidement à partir de janvier, sous l'influence de l'élévation du taux de l'escompte et d'un achat, par l'empereur de Russie, de 50 mill. fr. rentes françaises. L'encaisse se reconstitue et atteint 110 mill. fr. dès le 16 mars. La crise monétaire est liquidée. En juillet, la situation paraît rassurante à l'annonce d'une excellente récolte. Elle s'aggrave à nouveau en octobre. Une nouvelle crise surgit. Sous l'influence de la liquidation de certains acheteurs de blé à la hausse, l'or sortit à nouveau des caisses des grandes banques d'émission à destination des Etats-Unis, mais il sortit surtout à destination de l'intérieur. Comme déjà, en 1825 et 1837, à « l'external drain » succédait « l'internai drain ».
La crise de 1847, comme les précédentes, était le signal d'un retrait des dépôts, du « run » classique sur les banques, d'une demande énorme de crédit. Le taux de l'escompte sur le marché libre de Londres atteignait jusqu'à 9, 10 et 12 % en octobre 1847 (63).
Une panique se déclare. Telle banque, la Banque Royale de Liverpool, avec un capital de 620.000 £ avait avancé à un seul client 520.000 £; elle chute le 19 octobre. Elle est suivie le 26 par la Liverpool Banking Compagny et, peu après, les défaillances se propagent à Manchester, à Newcastle et dans tout l'Ouest; la North and South YVales Banking Company, l'Union Bank of Newcastle, toute une série d'autres banques provinciales tombent successivement en faillite.
Au milieu de la ruine universelle, un établissement de crédit reste indiscuté : la Banque d'Angleterre (6^). On eut
(63) Juglar, op cit., p. 350.
(64) Enquête parlementaire anglaise, op. cit., t. I, Déposition Morris, n° 12, p. 5.
recours à elle; elle répondit de la façon la plus large aux demandes de crédit. James Morris évalue à 2.300.000 è les sommes avancées par la Banque d'Angleterre du 15 septembre 1847 au 15 novembre de la même année, aux maisons en détresse (65). Mais, prisonnière de l'Act de 1844, elle devait élever son taux d'escompte ou même limiter ses crédits. Au 23 septembre elle portait son escomptée 6 % et suspendait ses avances sur consolidé et sur fonds d'Etat. Son portefeuille continuait néanmoins à enfler, son encaisse, sa réserve, à diminuer. Le 23 octobre, elle put craindre d'être obligée de cesser ses opérations : l'excès de son émission billets sur l'encaisse était sur le point d'atteindre lé chiffre fixé par l'Act de 1844. L'opinion devenait très nerveuse. Heureusement, le 25 octobre, le Chancelier de l'Echiquier écrivait au directeur de la Banque d'Angleterre d'augmenter le chiffre de "ses escomptes et de ses avances, sans toutefois les consentir à un taux inférieur à 8 %. En cas de violation de l'Art de 1844, il s'engageait à obtenir du Parlement un bill d'indemnité (66). L'effet de cette lettre fut immédiat; on était sûr, quitte à le payer cher, d'avoir du crédit, tout le crédit nécessaire. Et, peu à peu, la crise entra dans sa phase de liquidation. La Banque d'Angleterre n'eut même pas besoin d'utiliser la faculté que venait de lui conférer la lettre du Chancelier de l'Echiquier. Le portefeuille dégonfla progressivement, l'encaisse et îa réserve s'accrurent et, en décembre 1847, l'escompte était déjà redescendu à 6 %.
En France, l'évolution de la crise avait suivi une marche identique. A partir d'août et sous l'influence des mêmes causes qu'en Angleterre : retrait des dépôts, immobilisation de dépots, clients insolvables, pertes dans l'industrie, une crise intense avait sévi sur le crédit à l'intérieur. La Caisse du Commerce et de l'Industrie, la plus grande banque française, constituée sous forme de société par actions depuis 4830, succombait. Une foule de banques de province sus-
(65) Enquête parlementaire anglaise, op. cit., t. II, Déposition Morri?, n° 2645, 2646, p. 0 et 10.
(66)4nn. Block, 1848, p. 395.
pendaient leurs paiements. Le Gouvernement et la Banque de France vinrent à leur secours.
Le Gouvernement prorogea les échéances, autorisa la régularisation des effets sur papier libre sans application d'amende pour défaut de timbre; il décida enfin la création dans toutes les villes d'un Comptoir National d'Escompte destiné àrépandie le crédit. Cette mesure permettait d'aplanir l'obstacle statutaire auquel se heurtait la Banque de France dans l'aide à apporter au commerce et à l'industrie : la nécessité de n'escompter que du papier à trois signatures. Le nouveau Comptoir National, en ajoutant sa signature à celles du tireur et du tiré, permettait de vaincre la difficulté; le commerçant escomptait son papier au Comptoir National qui, lui, le réescomptait à la Banque de France (67).
A côté du réescompte, la crise de 4847 amena l'organisation du prêt sur nantissement. En 1848, le warrant et le récépissé n'ont pas encore, en France, d'existence légale : le Gouvernement autorise « les commerçants à déposer les marchandises dans les entrepôts de la douane et de retirer un récépissé que les Anglais appellent warrants ». (Décret du 21 mars 1848); par une disposition spéciale de faveur, le warrant équivaut à une signature au guichet des Comptoirs Nationaux d'Escompte
La Banque de France put ainsi apporter à l'industrie et au commerce français la puissance de son aide et de son crédit; pour la première fois, elle s'affirme comme le dispensateur et le soutien indispensable de notre marché monétaire. Son portefeuille enfla considérablement, passant de 224 mil], en avril 1847 à 302 mill. en mai 1848. Sous lin fluence d'un taux d'escompte élevé, l'encaisse se reformait peu à peu, et de 92 mill. en juillet 1847 s'élevait à 1G9 mill. en décembre 1847. Dès la fin de 1847, la situation s'était sensiblement améliorée. Mais, sur ces entrefaites, intervint la Révolution de février; l'encaisse diminue à nouveau et dans de telles proportions que la Banque doit demander au Gou-
(67) H. Say, La crise financière et commerciale, Journal des Economistes, 1848, t. XIX, p. 341, et t. XX, p. 19.
vernement de donner cours forcé à ses billets. La circulation billet enfle rapidement : de 242 mill. en décembre 1847, elle s'élève à 432 mill. en décembre 1848. L'encaisse, au contraire, se reforme et, après être tombée à 83 mill. en avril J848, elle atteint déjà 253 mill. fin 1848. Désormais, la tourmente révolutionnaire passée, la crise entre dans sa phase de liquidation. L'encaisse progresse sans interruption pour atteindre 626 mill. le 2 octobre 1851.
La circulation diminue avec les besoins du commerce et le cours forcé peut être aboli le 6 août 1850. Le portefeuille dégonfle, s'abaissant à 99 mill. en juin 1850 et 93 mill. en novembre 1851. En 1851, la crise est liquidée.
La Bourse avait, elle aussi, subi un assaut; la baisse des actions de chemin de fer avait été colossale. Les banques engagées sur les actions de chemins de fer subissaient la répercussion de la crise de Bourse.
En Angleterre, M. Tugan-Baranowsky évalue la perte éprouvée par les capitalistes anglais à la suite de cette baisse des actions de chemins de fer à 180 mill. £ en décembre 1849. Voici son raisonnement : en décembre 1845, les chemins de fer construits ont coûté 100 mill. £ et, en 1849, 230 mill. £, soit 130 mill. £ de plus qu'en 1845. Or, en décembre 1845, la valeur de ces chemins de fer au cours de la Bourse était de 160 mill., c'est-à-dire 60 mill. supérieure à ce qu'ils avaient coûté réellement. En décembre 1849, leur valeur n'est plus que de 110 mill. £ et, comme en décembre 1849 on a dépensé 230 mill. £ à leur construction, leurs actions ont donc, non seulement perdu la plus-value de 1845, soit 60 mill. £, mais encore elles représentent 120 mill. £ de moins qu'il n'a été réellement dépensé; elles perdent donc 120 mill. £ + 60 mill. = 180 mill. £.