CHAPITRE VI
PRINCIPE « PRIORI OE Ll CLISSIFICATION.
Exigences de la pensée. — Relations universelles et nécessaires de nos idées. — Principe directeur de la connaissance. — Objectivité de ce principe. — L'ordre dans la succession; loi mécanique. — L'ordre dans la coexistence; loi dynamique.— Application de cette loi à la science des êtres naturels.
Toute classification implique une double induction. Nous n'avons pas analysé tous les êtres actuellement existants dans l'espace, ni tous ceux qui pourront exister plus tard ; pourtant nous ne laissons pas de croire que nos cadres s'étendent à toute la réalité présente et à toute la réalité future ; nous concluons donc du particulier à l'universel, du présent à l'avenir. Supprimez cette double induction, et la classification perd toute valeur scientifique ; elle n'est plus que le résumé et la coordination de nos expériences passées. Or, puisque la connaissance des individus est obtenue par la classification, il importe au plus haut degré de se demander ce que vaut cette distribution hiérarchique des caractères généraux extraits des individus, et de savoir si nous sommes vraiment autorisés à croire à l'uqiversalité des rapports et des types qui constituent le fond commun des êtres de la nature.
L'auteur de la classification la plus naturelle du règne animal , Cuvier, a dit : « L'histoire naturelle a aussi un principe rationnel qui lui est particulier, et qu'elle emploie avec avantage en beaucoup d'occasions : c'est celui des conditions d'existence, vulgairement nommé des causes finales. Comme rien ne peut exister s'il ne réunit les conditions qui rendent son existence possible , les différentes parties de chaque être doivent être coordonnées de manière à rendre possible l'être total, non-seulement en lui-même, mais dans ses rapports avec ce qui l'entoure, et l'analyse de ces conditions conduit souvent à des lois générales , tout aussi démontrées que celles qui dérivent du calcul ou de l'expérience (4).» Ce principe est vrai ; mais est-il une suggestion de l'expérience ou une révélation de la raison? on comprend tout l'intérêt de cette question. Si l'idée qui nous a guidés dans la longue et laborieuse construction des cadres du règne minéral, ou du règne végétal , ou du règne animal , est le fruit de l'expérience , ces édifices sont bâtis sur une base trop étroite pour pouvoir en quelque sorte couvrir l'univers entier, trop fragile pour que nous soyons assurés que, du soir au lendemain , ils ne seront pas renversés.
Nous pensons, c'est là un fait incontestable. Penser, c'est juger ; juger, c'est affirmer ; affirmer, c'est unir des idées. Avant de nous demander si cette pensée correspond à un objet réel , il nous faut en rechercher les conditions. On a soutenu souvent que tout était
(1) Règne animal, lotroductioD.
162 DES DÉFmrrioNS empiriques.
phénomène dans l'esprit ; il n'en saurait être ainsi ; le caractère essentiel du phénomène, c'est d'apparaître et de disparaître. Si donc tout était phénomène en nous, les éléments de la pensée , idées ou représentations , de quelque nom qu'on les appelle, naîtraient et mourraient aussitôt pour faire place à d'autres apparitions non moins passagères. A chaque instant la pensée brillerait donc d'un éclat soudain mais éphémère , comme ces phares qui s'allument et s'éteignent de minute en minute dans l'obscurité des nuits. L'homme borné à un présent insaisissable serait alors sans souvenir et sans prévision. On ne peut pas dire qu'un pareil état mental serait la folie , car la folie , cette anarchie du dedans, suppose une pluralité consciente d'éléments incohérents , et , dans l'hypothèse , nous n'aurions conscience que d'un seul élément à la fois : ce serait quelque chose d'inconcevable et d'inqualifiable , une sorte de nihilisme intellectuel. Le jugement le plus simple est une synthèse de deux instants successifs , de deux idées , du sujet et de l'attribut. Mais si nous nous bornions à former des jugements isolés l'un de l'autre , la pensée mourrait après chaque couple d'idées, pour renaître avec le premier terme du couple suivant, et cet état ne différerait guère du précédent; la lumière brillerait un peu plus longtemps ; mais ses subites clartés s'éteindraient toujours à de courtes périodes. La pensée suppose un passage continu entre tous les instants de notre vie , une Uaison non interrompue entre toutes nos idées. Nos jugements ne sont pas isolés ; mais ils forment des séries dont
chaque terme est uni à celui qui le précède et à celui qui le suit ; toute solution de continuité dans cette chaîne partagerait notre existence en deux tronçons qu'on ne saurait réunir et souder.
Mais ces relations qui font un tout de nos divers éléments de pensée peuvent-elles être capricieuses et arbitraires ? On doit distinguer dans Tesprit humain deux états possibles : la santé et la maladie. Quand l'esprit est malade , les éléments conscients sont toujours unis entre eux ; leur dissociation complète serait la mort ; mais les rapports qui les unissent sont éphémères et fortuits , et les combinaisons qui en résultent sont incohérentes. Un fou dira aujourd'hui que deux et deux font cinq , qu'il porte une tête d'éléphant sur un corps d'homme ; le lendemain , que deux et deux font dix , que sa tête est celle d'un cheval ; son esprit est plein d'éléments anarchiques qui s'accouplent au hasard , et divorcent de même. Mais les expressions que nous venons d'employer supposent un autre état mental où tout est ordonné par des rapports immuables. Alors même que la pensée vagabonde , elle ne court pas tout à fait à l'aventure ; quand nous bâtissons nos châteaux en Espagne, nous faisons comme les architectes de tous les pays : nous en plaçons toujours les fondements en bas et la toiture en haut. Des règles invariables président toujours à l'union des éléments de nos pensées. Les relations de nos idées sont assez diverses : tantôt c'est un effet que nous lions à sa cause, une qualité que nous rattachons à une substance , un moyen que nous rapportons à sa fin ; tantôt c'est un
tout complexe que nous décomposons en ses parties , un total que nous résolvons en unités. Mais, quelque différents qu'ils soient les uns des autres , tous ces rapports ont deux caractères communs et indestructibles : l'universalité et la nécessité. L'homme endormi que l'on transporterait dans un pays inconnu se croirait fou à son réveil. Un rapport de succession dans le temps unirait bien ses perceptions nouvelles à ses anciennes représentations; mais la pensée réclame autre chose; si la raison de cette succession ne lui apparaît pas , elle est déroutée et devient, par suite, incohérente. Mais expliquez à cet homme que vous l'avez pris endormi , que vous l'avez transporté à son insu là où il se trouve , énumérez-lui les lieux qu'il a traversés sans le savoir, et son esprit, saisissant un lien rationnel entre ses états successifs , reprendra son assiette ordinaire. Nous aussi, nous nous éveillerions à chaque instant en pays nouveau , si les rapports de nos idées étaient particuliers et fortuits. Ici , en cet instant , telle relation unit en nous deux idées ; mais si là, et dans cet autre instant , les mêmes idées s'offrant à moi , le même rapport ne les unit plus , la trame de ma pensée est brusquement interrompue ; je ne me reconnais plus. Si à cent lieues d'ici, et dans vingt ans , les rapports qui lient aujourd'hui et dans ce lieu mes diverses idées changent sans raison^ voilà une nouvelle solution de continuité dans la série de mes pensées , voilà une vie nouvelle qui commence. Le fou change en quelque sorte d'existence à chaque instant; l'homme pensant suit sans interruption la
même existence jusqu'au terme suprême. La chose n'est possible que si nous sommes assurés qu'en tout temps j en tout lieu , les mêmes rapports uniront en nous les mêmes éléments de pensée. Supprimez cette garantie , et l'esprit n'aura plus* devant lui qu'un mobile tableau^ aux images changeantes ; ce sera pour lui l'hébétement, la folie.
L'universalité des liaisons qui unissent nos idées en implique la nécessité. Une liaison nécessaire est celle qui ne peut pas ne pas être , quand les termes qu'elle relie sont mis en présence. Il est aisé de voir que cette nécessité est la seule garantie possible de l'universalité indispensable à la pensée. Je pense, en ce moment, que la somme des trois angles d'un triangle rectiligne est égale à deux angles droits ; si , dans un instant , dans un an y dans dix ans , ce rapport peut changer, dans un instant , dans un an , dans dix ans , le fil de mes pensées sera brisé. Mais, en même temps que je pense dans le présent, je crois à la possibilité future de la pensée. Enlevez-moi cette sécurité pour l'avenir, et, semblable à la brute , je suis confiné tout entier dans les impressions actuelles. Il me reste, il est vrai, le souvenir , mais que me fait le souvenir sans la prévision 7 que vaut le passé, si je n'en puis déduire l'avenir? quel fruit me revient-il de l'expérience accumulée des âges antérieurs y si d'un instant à l'autre l'ordre de mes pensées peut être brusquement interrompu ? L'esprit , pour penser, veut des gages de stabilité ; il n'en aura pas si des rapports nécessaires n'enchaînent pas
nos idées,
166 DES DÉFINITIONS EBfPIRIQUES.
La pensée consiste donc à ajouter aux représentations phénoménales des liaisons universelles et nécessaires. Gomment se fait cette addition 7 Par Texpérience elle-même^ répond le sensualisme. Ce n'est pas le lieu de rapporter et d'examiner en détail les arguments de Locke et de ses successeurs contre Vinnéité de certaines idées. Mais, si le sensualisme triomphe aisément de quelques exagérations de la doctrine opposée, il ne peut , ce semble , sortir du dilemme suivant : ou bien les rapports de nos idées sont particuliers et fortuits , et alors la pensée est impossible ; ou bien ils sont universels et nécessaires , et alors ils ne viennent pas de l'expérience. Dans le premier cas , à quoi bon se torturer l'esprit à chercher l'explication d'une pensée qui n'existe pas 1 vivons , mais ne pensons pas. Dans le second , les efforts du raisonnement le plus subtil ne feront jamais que l'immensité et l'éternité, indéfiniment étendues , rentrant en quelque sorte en ellesmêmes , se concentrent dans le point où nous sommes et dans l'instant où nous vivons.
On espère échapper à ces conséquences en invoquant les effets de l'habitude , ou bien encore en tirant de l'expérience passée un principe général que nous appliquerions par anticipation aux expériences futures ; mais on ne réussit pas à transformer cette garantie expérimentale en garantie rationnelle. L'habitude de voir unis deux phénomènes nous fait attendre le retour du second quand le premier est donné ; l'habitude de voir tous les phénomènes liés entre eux par des relations que rien n'a troublées jusqu'à ce jour
PRINCIPE DE hk CliASSIFlCATION NATURELLE. 167
nous Élit croire qu'il en sera toujours ainsi; mais ce sont là des présomptions , et non des assurances certaines. Pourquoi demain les phénomènes associés jusqu'ici ne se dissocieraient -ils pas? pourquoi demain ne se produirait - il pas des phénomènes réfractaires à la règle des phénomènes passés? Réduite à elle-même , de quelque façon qu'on en combine les résultats , l'expérience est impuissante à franchir les limites de l'expérience; un immense inconnu l'entoure dans l'espace et s'ouvre devant elle dans le temps.
n faut donc admettre que l'esprit ne reçoit pas la pensée toute faite , mais qu'il en fournit un des éléments constitutifs. Le principe directeur de toute connaissance se présente à nous sous différents aspects, selon les matières diverses auxquelles il s'applique ; mais, dégagé de cette variété extérieure et d'emprunt, on peut le formuler ainsi : il existe entre tous les éléments de la pensée des rapports universels et néces* saires. Qu'on l'appelle principe de la raison suffisante^ avec Leibnitz , principe de V universelle intelligtbilité y avec un philosophe contemporain (1), c'est la même ^hose sous des noms différents. La raison suffisante d'une chose , c'est un rapport invariable qui l'unit à une autre ; ce qui est partout et toujours intelligible , ce ne sont pas les phénomènes, mais les relations universelles et nécessaires qui en font ce système multiple et un tout à la fois , que Tesprit peut parcourir
(4) A. Foailléei La Philos, de Platon, S* part.^ liv. I, ch. i,
en tous sens sans s'égarer jamais , parce qu'il suit des voies établies par lui-même.
C'est maintenant une question de la plus haute importance que de savoir si Tordre des choses correspond à l'ordre de nos pensées , si la suite des phénomènes est réglée, comme la suite de nos idées, par une loi universelle et nécessaire. Il serait inutile de consulter l'expérience , elle ne saurait répondre. Qu'elle nous ait jusqu'ici montré des liaisons régulières entre les phénomènes, qu'en conclure ? Sommes-nous présents à tout l'espace et à tout le temps ? Impuissant à résoudre expérimentalement une question qui semble du ressort de l'expérience , l'esprit est réduit aux hypothèses. Ou bien nous ne savons pas si le monde existe , la pensée tout entière est notre œuvre , et ce que nous prenons pour une réalité objective n'est que la projection de nos conceptions subjectives hors de nous-mêmes ; ou bien le monde existe , mais nous n'en connaissons pas la loi, et Ton peut supposer alors que les phénomènes extérieurs suivent un autre cours que nos pensées ; ou bien le monde existe, et l'enchaînement des phénomènes correspond à l'enchaînement de nos idées. Examinons successivement ces trois réponses.
Il faut avouer que la première semble amenée et justifiée par tout ce qui précède. Nous connaissons les exigences de la pensée ; elle veut de l'ordre , de la régularité , de la stabilité. Mais , pour qu'elle soit satisfaite ) est-il besoin d'un monde sensible ? Ne se contenterait-elle pas aussi bien d'un monde purement
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algébrique où les phénomènes seraient remplacés par des symboles abstraits, unis d'une manière invariable par des rapports déterminés ? Ne se contenterait-elle même pas d'un monde possible , à la condition que tout y fût régulièrement ordonné 7 Réalité ou rêve , peu lui importe, si le rêve est bien réglé. Que la pensée ait pour objet un monde sensible , un monde géométrique et algébrique, ou, plus simplement encore, un monde possible , on reconnaîtra qu'elle n'est pas une absolue unité , mais l'unité d'une pluralité réelle ou imaginaire. Dans tout jugement , il faut distinguer deux choses : les termes mis en rapport , et le rapport qui les unit ; supprimez les termes , le rapport persiste, mais à l'état de pure puissance. Dans la pensée en acte , la multiplicité est aussi indispensable que l'unité. Que la pensée n'exige rien au-delà d'un monde simplement possible , nous l'accordons volontiers ; mais nous demandons d'où vient cette pluralité d'éléments imaginaires à laquelle l'esprit applique ses formes a priori. La fera-t-on dériver de la pensée ellemême? mais alors on demandera comment l'unité, avec ses seules ressources, engendre la pluralité. Le possible , c'est le réel dont nous projetons les lignes au-delà de notre expérience. On ne saurait donc expliquer cette pluralité d'éléments inhérents à toute pensée, qu'on la suppose réelle ou imaginaire, sans un autre facteur que l'esprit lui-même. D'ailleurs il est en nous d'autres exigences que celles de la raison. Si celle-ci se contente de pures possibilités, la sensibilité veut des réalités. Il n'y a pas de différence pour
la pensée entre la formule chimique d'un vin délicat et ce vin lui*mème ; mais la formule ne suffit pas au sens du goût ; les s]rmboles abstraits ne déterminent aucun plaisir. Si la raison est idéaliste , la sensibilité est réaliste , et nous ne saurions , sans courir un grand danger, sacrifier la seconde à la première.
Une seconde hypothèse consiste à admettre Texistence d'un monde réel, sur la foi de la sensation, mais à nier que nous en puissions connaître les lois. Le monde existe, puisqu'il fait impression sur nous ; c'est de lui que viennent nos plaisirs , nos douleurs et nos représentations ; mais , comme les lois dé la pensée sont l'œuvre de l'esprit , nous ne sommes pas assurés que les combinaisons formées par nous avec les représentations sensibles correspondent aux combinaisons des choses ; peut-être le monde est-il anarchique , tandis que la pensée est ordonnée ; peut-être obéit-il à une loi complètement hétérogène à la loi de notre entendement. Une pareille hypothèse, loin de concilier les exigences de la sensibilité avec celles de la raison, n'aboutirait qu'à des contradictions manifestes. On part d'un double fait : la sensation, et la nécessité de principes a priori dans la pensée humaine ; on cherche à combiner ces données, et, en fm de compte, on étend un voile impénétrable sur la réalité objective dont on affirme l'existence. Considérons d'abord le cas d'un monde anarchique. Une telle réalité ne saurait entrer dans la pensée ; la raison établit entre tous les éléments qui lui sont présentés des rapports invariables ; d'après l'hypothèse, les phénomènes extérieurs se produiraient , se succé-
deraient au hasard , et pourtant ils seraient les objets des représentations combinées parla pensée. Comment celle-ci peut-elle coordonner des éléments désordonnés ? Le désordre cesse-t-il dans le monde aussitôt qu'apparaît et intervient la raison humaine ? alors te monde cesse d'être anarchique , mais il faut expliquer com« ment est possible Faction de ce démiurge intellectuel sur une matière extérieure à lui , et par elle-même rebelle à toute loi. Le désordre persiste-t-il dans le monde lors même que nos représentations forment des séries régulières ? alors ce que nous prenons pour réalité n'est qu'un rêve , et derrière le rideau sans lacunes de nos représentations se cache à tout jamais la réalité véritable. Mais s'il en est ainsi , ou bien les éléments de nos pensées ne sont pas fournis par le monde extérieur, et l'on retombe dans l'hypothèse précédemment rejetée ; ou bien , si nos représentations sont l'œuvre des choses , ces images désordonnées, s'imposant à nous, doivent rompre la trame de nos pensées. Considérons maintenant le cas d'un monde ordonné, mais dont l'ordre différerait de celui de la pensée ; les conséquences seront toujours les mêmes. Si l'univers suit un cours, et la pensée un autre, jamais la suite de nos pensées ne rencontrera celle de nos représentations. D'où viendront alors les éléments multiples qu'unit l'entendement ? Si l'on suppose qu'elles se rencontrent toutes deux , un conflit en résultera ; le monde poursuivra sans doute son cours , car l'esprit ne saurait l'arrêter, mais la pensée sera bouleversée , anéantie. Par conséquent, on ûe saurait admettre que
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nous sommes assurés de l'existence du monde, mais que nous en ignorons les lois.
On est donc conduit par élimination à une troisième hypothèse, qui consiste à admettre que Tordre des phénomènes est semblable à l'ordre des idées, qu'à une pensée une correspond un monde un , que si l'esprit est &it pour penser la réalité , la réalité est &ite pour être pensée. On ne saurait démontrer cette thèse ; mais n'est-elle pas suffisamment justifiée par l'impuissance ou les contradictions des thèses opposées ? Toute science débute par un acte de foi. Je crois à la réalité des phénomènes physiques , je crois à la réalité de la vie, je crois à la vérité des axiomes mathématiques, je crois à l'existence passée de l'humanité, je crois à la loi morale. Je démontre les lois de l'univers , je démontre les théorèmes de l'arithmétique et de la géométrie , je démontre le progrès du monde moral , je démontre la nécessité de la justice ; mais, physicien, géomètre, historien, moraliste^ je pars d'un fait indémontrable. Reftiserait-on à la philosophie le bénéfice accordé aux autres sciences, sous prétexte qu'elle est la science universelle, et, qu'à ce titre, elle doit pouvoii^ se passer de tout postulat? Mais on reconnsdtra du moins que l'objet à expliquer doit être donné avant l'explication. Partant du fait, on pourra peut-être en découvrir la raison ; le cercle vicieux sera manifeste ; mais l'esprit, qui n'est pas Fauteur des choses, peut-il s'en affranchir ? Le grand problème philosophique est la découverte du premier principe ; le point de départ de la spéculation doit être pris dans la réaUté immédiate-
ment connue; le principe trouvé, on en tirera la raison de la réalité ; mais on n'en sera pas moins parti d'une réalité dont l'existence était acceptée et non pas démontrée. Que foire ? Se taire éternellement , ou se résigner au postulat. Depuis Platon, l'esprit humain a foit son choix.
Nous croyons donc que Tordre est en nous, et qu'il est aussi hors de nous , que des rapports universels et permanents unissent les éléments multiples de la pensée et de la réaUté , et que le principe directeur de notre entendement dirige aussi l'univers. Mais cet ordre, qui consiste essentiellement en liaisons invariables, peut of&ir différents aspects, selon les matières diverses où il est réalisé. Or la nature nous présente une double matière : dans le temps, des phénomènes successifs ; dans l'espace , des phénomènes simultanés. Qu'est-ce que l'ordre dans la succession ? qu'est-ce que Tordre dans la simultanéité ?
On pourrait d'abord répondre que Tordre dans la succession est la succession elle-même. Puisqu'une nécessité invincible de l'esprit et des choses nous force à placer tout événement à la suite d'événements antérieurs , la série s'ordonne en quelque sorte spontanément ; les faits sont régulièrement disposés dans le temps, par cela seul qu'ils apparaissent Tun après l'autre. La réponse serait complète si aucun phénomène ne revenait sur la scène après Tavoir quittée. Aux premiers jours de la vie , tout est nouveau pour nous , mais bientôt nous revoyons ce que nous avon^
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déjà VU ; la loi du temps , qui ne permet pas à deux événements d'une même série d'être simultanés , ne suffit plus à régler cette réapparition des phénomènes. Que deviendra l'ordre si tout phénomène peut se produire indiffi^emment après tout phénomène ? La pensée , dont nous connaissons les voies , se perdra dans ces successions fortuites et capricieuses. A la succession doit donc s'ajouter une loi de succession. Non-seulement tout phénomène en précède ou en suit un autre , mais il en est encore l'antécédent ou le conséquent. Tant que nous demeurons dans la simple, succession, nous voyons les faits se produire l'un après l'autre ; mais rien ne nous garantit que demain cet ordre d'apparition ne sera pas changé ; lorsqu'à la succession nous avons ajouté la loi de succession , chaque événement a une place déterminée dans le temps ; nous n'avons plus affaire à une simple suite de phénomènes successifs , mais à une série de couples dont les termes ne sauraient être disjoints sans que l'ordre de la nature et de la pensée fClt troublé ; un événement qui surgirait isolé , sans antécédent , dans cette série continue, ne saurait pénétrer, sans la rompre, dans la trame de la pensée ; il serait un élément d'anarchie au dehors et de folie au dedans.
Tel est l'ordre rigide de la succession. Quel est maintenant l'ordre dans la simultanéité 7 La nature , développée dans l'espace , est constituée par une infinité de ces séries linéaires dont nous venons de déterminer l'enchaînement réguUer ; la perception , même la plus limitée , nous en découvre toujours un certain
nombre en même temps. Pour entrer dans la pensée sans y apporter le désordre , les divers éléments de cet ensemble doivent être ordonnés entre eux. La question est donc de savoir quels rapports peuvent unir des séries coexistantes. Â ce sujet , trois hypothèses sont possibles : ou bien les séries linéaires des antécédents et des conséquents suivent^ en se développant, des directions obliques et croisées ; ou bien elles suivent des directions parallèles , ou bien elles rayonnent vers un centre commun.
La première hypothèse a pour conséquence la négation de la pensée. Si les séries phénoménales se croisent , se mêlent , se confondent , elles forment un réseau inextricable , dont l'esprit ne saurait suivre la trame irrégulière ; il exige en effet de l'unité et de la constance dans les rapports des éléments soit successifs, soit simultanés qu'il unit. Or, dans l'hypothèse, une simple juxtaposition de hasard rapprocherait pour un instant des éléments de séries distinctes qui, après s'èt^ unies ici, se sépareraient là pour former de nouveaux mélanges aussi instables et aussi fortuits que les premiers : le chaos serait dans l'espace. On peut aller plus loin et prétendre qu'un pareil état de choses détruirait même l'ordre de succession dans le temps. Ces suites de phénomènes qui se croiseraient ainsi à l'aventure se pénétreraient-elles mutuellement sans se détruire ? mais alors comment suivre le développement propre de chacune d'elles ? comment les retrouver et les reconnaître à leur sortie de ce mélange où elles se seraient un instant confondues ? Il y aurait
donc à chaque confluent solution de continuité dans la pensée. Si elles restent distinctes , tout en se heurtant l'une contre l'autre , de ces conflits incessants ne résultera-t-il pas des ruptures sans nombre dans la trame des choses, et aussi dans la trame de la pensée ? Il est donc impossible, si la pensée doit exister et penser le monde , que les séries phénoménales courent en quelque sorte follement, à droite, à gauche, et qu'elles se rencontrent ici et se séparent là.
Âdmettra-t-on qu'elles se développent parallèlement les unes aux autres ? ce ne sera plus le désordre , mais ce ne sera pas encore Tordre véritable. Des gouttes de pluie qui tombent toutes suivant la perpendiculaire ne se font pas mutuellement obstacle ; elles descendent simultanément vers le sol, en conservant leurs distances respectives , si on les suppose toutes animées d'une même vitesse ; mais il n'existe entre elles que des rapports de situation dans l'espace. De même y les éléments de séries phénoménales qui suivraient des directions parallèles seraient toujours également distants l'un de l'autre ; mais la pensée veut autre chose : elle exige des liaisons rationnelles entre les phénomènes successifs , et , quand il s'agit de phénomènes coexistants, elle ne saurait se contenter d'une juxtaposition géométrique qui laisserait subsister, sous un ordre apparent , de véritables solutions de continuité entre les éléments rapprochés dans l'espace ; parce qu'un phénomène s'accomplit en même temps qu'un phénomène voisin , ce n'est pas une raison pour qu'il y ait passage de l'un à l'autre ; des éléments in-
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cohérents peuvent être donnés simultanément sur une même ligne horizontale. Une telle hypothèse maintiendrait donc l'ordre dans la succession, mais elle n'expliquerait pas l'ordre dans la coexistence ; d'ail-leurs , elle nous met en présence d'un infini insaisissable. Sans commencement et sans fin dans le temps, ces séries linéaires empUssent l'immensité de l'espace ; nous ne saurions donc avoir la prétention de les parcourir et de les saisir en entier. Nous ne percevons que des individus limités dans le temps et dans l'espace. Mais que peuvent être les individus dans une telle hypothèse ? Sont-ils constitués chacun par une seule série phénoménale? alors ils sont sans commencement et sans fin ? Comprennent-ils au contraire plusieurs séries parallèles? ils sont encore illimités dans le temps, et les limites qu'on leur suppose dans l'espace sont arbitraires , puisque toutes les séries parallèles n'ont entre elles que des rapports de juxtaposition.
Il faut donc accepter la troisième hypothèse : les séries phénoménales convergent vers un centre commum. A priori il n'est pas impossible que l'univers entier soit un vaste organisme où l'idée du tout dirige harmonieusement les parties en les attirant à elle. L'expérience ne nous fournit aucune lumière à ce sujet; bien que, par l'induction , nous puissions étendre audelà des Umites de notre expérience les résultats observés, nous ignorons , et , vraisemblablement , nous ignorerons toujours la totalité universelle. L'homme ne connaît pas encore le petit coin du monde qu'il habite ; quand connaîtra-t-il le système planétaire dont son
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monde fait partie? (Connaîtra -t -il jamais tous ces mondes semés au-delà de notre soleil 7 La métaphysique parviendrait peut -être à démontrer que Tensemble des choses doit réaliser harmonieusement une fin posée par le premier principe ; mais, sans sortir du sujet proposé , il nous suffit que cette convergence universelle vers un but unique n'ait rien de contradictoire aux lois de la pensée , et qu'elle les satisfasse. La pensée veut partout des liaisons rationnelles entre les phénomènes coexistants , aussi bien qu'entre les phénomènes successif. Si toutes les séries phénoménales concourent vers un centre commun , les phénomènes sont en quelque sorte placés , dans l'ordre de la coexistence, sur des cercles concentriques, et, dans l'ordre de la succession^ sur des rayons appartenant à tous ces cercles ; le passage est désormais possible dans tous les.sens, d'arrière en avant , et de gauche à droite , et ce n'est plus seulement une juxtaposition géométrique , mais une subordination dynamique qui détermine la place invariable de chaque élément du tout ; Tordre existe, et la pensée est satisfaite.
Mais les organes de cet organisme total sont euxmêmes des organismes. Le monde se compose d'êtres individuels ; chacun d'eux est pour nous un ensemble de séries phénoménales ; celles-ci, nous venons de le voir, ne peuvent se développer suivant des directions obliques ni croisées , ni suivant des directions parallèles ; il reste qu'elles rayonnent vers un centre commun. Le mécanisme qui réduit tout à un enchaînement linéaire de mouvements géométriques aboutit
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à une dispersion universelle de la réalité dans l'espace. A la loi mécanique de la succession il faut donc ajouter une loi organique de coexistence , qui rassemble et concentre en un certain nombre de foyers déterminés les séries géométriques indéterminées par ellesmêmes. Que cette concentration soit une œuvre d'art ou le fruit d'un instinct, qu'elle résulte d'une tendance inconsciente et pourtant efficace , inhérente aux phénomènes eux-mêmes , ou de l'action d'un être extérieur et supérieur à la nature , c'est ce qui n'est pas en question ici ; il nous suffit de savoir que la pensée pourra suivre ses voies à travers les éléments coordonnés de ces systèmes. Logiquement, en effet , l'idée du tout préexiste aux parties, la fin aux moyens. Chaque partie est dès lors subordonnée à l'idée du tout , et les relations des moyens entre eux résultent de cette fin commune à laquelle tous concourent ; la juxtaposition des éléments n'est plus le résultat passager d'un hasard aveugle , mais l'œuvre durable d'une finalité intentionnelle. Nous ne pouvons penser le si* multané que si les phénomènes donnés en même temps à la perception sont unis entre eux par des rapports de subordination ; cet ordre dans l'espace , qu'exige la pensée , est aussi le seul fondement et la seule garantie de notre croyance à l'union permanente des qualités qui constituent, à nos yeux, les êtres naturels.
On remarquera que cette loi dynamique de coexistence est loin d'être aussi rigide que la loi mécanique de succession. L'enchaînement dans le temps est in-
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flexible , parce que les termes enchaînés sont des unités successives ; rharmonie dans l'espace est flexible au contraire ^ parce que des combinaisons différentes des mêmes éléments peuvent être toujours harmonieuses. Nous avons montré , dans le précédent chapitre, que la nature, quand elle réalise un type donné, peut se mouvoir dans de certaines limites. De même , la loi de finalité qui présjde à Tépanouissement du monde dans l'espace souffre une assez grande latitude dans les variations des combinaisons phénoménales ; elle exige que celles-ci forment des systèmes clos , aux éléments coordonnés entre eux et subordonnés à une fin commune ; mais là se bornent ses exigences ; elles ne vont pas jusqu'à imposer d'unemanière absolue et définitive les fins à réaliser. On conçoit, en effet, qu'étant donné un nombre quelconque d'éléments à coordonner, on puisse en former successivement des systèmes différents , qui tous répondront au besoin d'ordre inhérent à la pensée, puisque tous seront des harmonies. Toutes les mélodies sont faites avec les treize sons musicaux de la gamme chromatique.
Il résulte de là que , si nous n'avons pas à craindre de voir rompre l'union des qualités essentielles d'un être donné, la permanence indéfinie des espèces n'est pas garantie par la pensée ; du reste, l'expérience confirme cette conclusion a priori : la plupart des premiers habitants de la terre n'ont pas laissé de descendants. Nous n'avons pas à prendre parti pour la théorie des transformations lentes, ni pour celle des créations*
successives. Nous n'avons pas abordé le problème métaphysique des origines , et , dans l'état actuel de la science positive, on ne peut se prononcer entre Darwin et ses adversaires. Si l'esprit se refuse à admettre qu'un être organisé apparaisse subitement dans im milieu où rien ne vivait avant lui , il lui répugne aussi de concevoir que la matière inerte s'organise spontanément ; quelque petite qu'on suppose la quantité de vie obscure qui gît dans l'organisme rudimentaire, elle n'en manifeste pas moins un fait irréductible aux phénomènes inorganiques. Mais qu'on accepte la thèse de Darwin ou qu'on la combatte , on ne saurait nier qu'une multitude de formes organiques ont disparu sans retour, pour faire place à des formes nouvelles. Si nous avions à retracer les vicissitudes et les progrès de la vie végétale ou de la vie animale , il nous serait aisé de montrer les divers ordres apparaissant tour à tour à des époques déterminées , arrivant tour à tour à leur maximum de développement , puis s'éteignant l'un après l'autre, ou ne nous transmettant que des représentants rares et débiles d'espèces autrefois riches et vigoureuses. Par conséquent, si le fond commun de la nature demeure toujours identique , la forme qu'il revêt peut se renouveler, et se renouvelle en réalité.
Nous savons maintenant sur quel fondement repose notre croyance à la subordination des caractères essentiels des êtres naturels. La pensée veut, entre toutes les représentations et toutes les idées qu'elle unit, des liaisons rationnelles : elle pense le monde , donc il
existe entre les éléments des choses des liaisons correspondant aux liaisons des éléments de pensée. Dans Tordre du temps , l'enchaînement des antécédents et des conséquents est rigoureux et inflexible , et la régression et la progression des effets aux causes et des causes aux effets peut aller à l'infini ; dans Tordre de l'espace, Tadaptation harmonieuse des moyens à une fin commune souffre des écarts et des transformations , sans pouvoir cependant cesser jamais d'exister et de présenter à Tesprit des systèmes nettement définis. Nous trouvons la garantie de cette permanence, absolue dans le temps , relative dans l'espace , dans les besoins mêmes de la pensée.
Une telle conception de la nature paraîtra peut-être en contradiction avec la liberté humaine. La volonté n'est pas seulement la faculté de prendre une résolution avec la conscience qu'on pourrait en prendre une autre ; un tel pouvoir n'aurait qu'une demi-efficacité. Deux possibles sont en présence dans mon esprit, asrpirant tous deux à l'existence pour des raisons différentes ; après délibération , je me décide pour l'un ou pour l'autre ; si j'en reste là , le possible préféré demeure toujours à l'état de virtualité : il est maître du terrain , mais sa victoire est stérile , puisqu'il ne reçoit pas Texistence objective que mon choix semblait lui promettre. Une telle volonté ne serait-elle pas illusoire, semblable à celle d'un fou, qui , se croyant monarque, commanderait à des ministres, à des généraux , à des soldats imaginaires ? Vouloir, c'est tout à la fois terminer le conflit entre plusieurs possibles qui
sollicitent de nous l'existence , et réaliser, à l'aide des matériaux fournis par la nature , le possible préféré. Mais, si les phénomènes naturels, pour être des objets de pensée, doivent former une trame continue, l'homme ne peut diriger à son gré les phénomènes vers des fins posées par lui, et auxquelles ils ne tendent pas naturellement , sans rompre les mailles du réseau. Sa liberté détruirait donc sa pensée.
Il est incontestable que les phénomènes forment des séries où chaque terme résulte de ceux qui le précèdent et produit ceux qui le suivent. Mais , si la première fonction de la nature est d'enchaîner chaque phénomène à un antécédent par le lien d'une nécessité rigide et aveugle , nous avons vu que ces séries de phénomènes sont coordonnées par groupes , suivant une loi de convenance et d'harmonie. Tout mouvement est à la fois produit par les mouvements antérieurs , et déterminé à une certaine direction par le but auquel il tend ; si la production est nécessaire et mécanique, la direction est intentionnelle et variable. S'il est vrai que rien ne se crée et ne se perd dans la nature, que la même quantité de mouvement, ou mieux de force se conserve toujours , il est évident aussi , et l'étude des anciennes formes de la vie le prouve, que les systèmes constitués par une association de mouvements et de forces sont temporaires et changeants ; la nature, inflexible dans le mécanisme, montre une trèsgrande flexibilité dans ses formes. A ce dernier point de vue , la volonté fait ce que fait la nature : elle pose des fins temporaires et variables, puis elle y coordonne
des séries de phénomènes ; elle ne fait donc pas violence à des lois qui ne sauraient disparaître sans en* traîner avec elles la perte de la pensée ; elle détermine seulement la direction des phénomènes suivant ses fins, mais son pouvoir ne va pas jusqu'à créer des mouvements nouveaux, ni jusqu'à soustraire les mouvements existants à la nécessité du déterminisme universel. Dans ce cas seulement on serait en droit de voir en elle un principe de désordre et d'anarchie, contraire au principe même de toute pensée. Elle existe , mais elle est limitée par les lois mêmes de la réalité, dont le respect est la première condition du succès de ses œuvres. Nous sommes libres , mais nous ne faisons pas de miracles. Il n'est donc pas à craindre que l'homme apporte lui-même la perturbation dans la nature et dans sa pensée.