‹ Des définitions géométriques et des définitions empiriquesChapitre 6 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les sciences empiriques sont irréductibles aux sciences mathématiques. — On ne peut complètement substituer à la perception des qualités sensibles la connaissance de formules numériques. — Constitution des êtres naturels. — Constitution des idées générales. — Hiérarchie des caractères. — Classification. — Caractères dominateurs et caractères subordonnés.

Nous passons de la géométrie aux sciences de la nature, de l'étude des quantités à Tétude des qualités. Au premier abord, un abîme infranchissable semble séparer ces deux objets ; les quantités sont rationnelles; les qualités sont sensibles. Pourtant, n'est-il pas possible de franchir Tabîme, c'est-à-dire de pousser la réduction des éléments sensibles jusqu'au mouvement géométrique? 11 nous faut d'abord résoudre cette question, si nous voulons savoir en quoi consiste la connaissance scientifique des êtres naturels.

Connaître, c'est expliquer. La science mal informée expliqua les êtres de la nature et les phénomènes dont ils sont le théâtre par l'action de forces cachées aux sens : pesanteur , chaleur , force magnétique , force électrique, affinité chimique, force vitale. Mais la science mieux informée a banni ces puissances mystérieuses , et les a reléguées parmi « ces petits lutins de facultés, dont se moquait Leibniz, paraissant à propos

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comme les dieux de théâtre, ou les fées de TAmadis, et faisant, au besoin, tout ce que voulait un philosophe, sans façon et sans outils». Elle a prouvé, d'abord, que tous les phénomènes physiques sont corrélatifs, qu'aucune des affections de la matière « ne peut être dite la cause essentielle des autres, mais que chacune d'elles peut produire toutes les autres ou se convertir en elles (1) ». Poussant plus loin la réduction, elle commence à prouver que ces phénomènes, en apparence si divers, sont, au fond, des combinaisons de mouvements, identiques pour la pensée qui en a dégagé les formules, mais irréductibles pour la sensibilité, dont les organes imposent des formes différentes à une même matière , de telle sorte que nous prenons pour des différences réelles des différences subjectives projetées par l'esprit hors de lui-même. Les lois de tous les phénomènes inorganiques, même des plus mystérieux en apparence, seraient donc les lois du mouvement. Vous faites évaporer lentement une dissolution de sel ; les molécules se déposent sur le fond du vase , se surperposent les unes aux autres de façon à former un petit édifice aux arrêtes géométriques, aux faces régulières ; vous n'imaginerez pas , pour expliquer la formation de ce cristal , qu'une troupe d'ouvriers invisibles , obéissant à un maître invisible comme eux, a construit l'édifice cristallin, ainsi que furent construites les pyramides d'Egypte. « L'explication scientifique est que les mo- » lécules matérielles réagissent les unes sur les autres » sans rintervention d'aucun travail manuel, qu'elles » s'attirent et se repoussent à certains points définis » et dans certaines directions déterminées , et que la » forme pyramidale est le résultat de ces attractions et » de ces répulsions (2). » La physique etla chimie sont

(1) GroTe, De la Corrélation des forces physiques, Introduction. (îJTyndall, Les Forces physiques et la Pensée. ReTue des cours scient. 1866.

donc des provinces de la mécanique , et la perception sensible de tous les phénomènes de cet ordre peut être remplacée par une formule mathématique. Ici la réduction de la qualité à la quantité n*est pas chose impossible , quelque difficulté qu'opposent au calcul la petitesse infinie des masses mues et la complexité extrême des procédés mis en œuvre pour les mouvoir. Les lois qui régissent la matière brute s'étendent aussi à la matière vivante. Longtemps on a cru que la vie était Toeuvre d'une force spéciale, antagoniste des forces inorganiques. Bichat la définissait l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort, et par mort il entendait le triomphe des forces physiques et chimiques , faisant rentrer dans leur domaine la portion de matière qui leur avait un instant échappé. Mais la science a renversé cette dernière idole de la métaphysique ; les prétendues lois d'exception sont rentrées dans la règle commune. Vivre est une forme de la mécanique ; nature, lois, produits, tout se ressemble dans les phénomènes de la matière brute et dans ceux de la matière vivante. Le minéral s'accroît par une juxtaposition de molécules; l'être organisé transforme des matériaux empruntés au dehors, et se les assimile par intussusception. Cette différence est superficielle; au fond, la science découvre une identité complète entre les phénomènes physico-chimiques et les phénomènes vitaux. Ce qui a si longtemps voilé la vérité et fait admettre, en désespoir de cause , cette prétendue force vitale , c'est la complexité des moyens employés dans la machine vivante pour produire des résultats identiques à ceux des machines inorganiques ; mais , sous ces procédés complexes , la science retrouve chaque jour les procédés plus simples de la physique et de la chimie, c'est-à-dire de la mécanique. L'animal est un composé de combinaisons d'oxygène, d'hydrogène , d'azote , de carbone , de phosphore , de fer et de quelques autres

corps simples, en proportions diverses ; ces corps sont tour à tour empruntés et rendus au monde extérieur; les combinaisons et les décompositions s'accomplissent dans le laboratoire animé comme dans le laboratoire inerte du chimiste; les aliments introduits dans l'appareil y sont soumis à Faction de certains réactifs fournis par l'appareil lui-môme, et résultant d'une combinaison chimique et d'un filtrage physique. Transformés en substances assimilables, ils pénètrent, en vertu d'une loi purement physique d'imbibition et de capillarité, dans le milieu intérieur ; ils y rencontrent des gaz inorganiques, portés là en vertu de la loi physique de la diffusion des gaz, et retenus par des condensateurs analogues à certains condensateurs minéraux; des réactions chimiques s'établissent entre ces substances solides, liquides et gazeuses, et le milieu circonvoisin, dont les produits sont éliminés de l'organisme physiquement et mécaniquement. Les lois de la physique et de la chimie suffisent donc à expliquer ces échanges et ces métamorphoses de matière, qui sont le trait essentiel de la vie dans l'être pleinement développé.

Si maintenant nous considérons l'évolution de cet être, il ne sera pas besoin, pour l'expliquer, de faire intervenir une puissance mystérieuse. « Plaçons un » grain de blé dans la terre, et soumettons-le à l'ac- » tion de la chaleur ; en d'autres termes, maintenons » dans un certain état d'agitation les molécules du » grain de blé et celles de la terre qui l'entoure , car, » vous le savez, aux yeux de la science, la chaleur est » un mouvement vibratoire. Dans ces conditions, le » grain et les substances qui l'entourent réagissent les » unes sur les autres, et le résultat de cette réaction » est un édifice moléculaire. Un bourgeon se forme ; » ce bourgeon atteint la surface, où il se trouve exposé » aux rayons du soleil , qu'il faut considérer aussi j comme une sorte de mouvement vibratoire ; et de

» même que le mouvement de la chaleurj communi- » que aux grains et aux substances qui Tenvironnent, » a fait un tout du grain et de ces substances, de même » aussi le mouvement spécifique des rayons du soleil » permet à la plante de se nourrir de l'acide carbo- » nique et de la vapeur aqueuse présents dans Tair, » de s'approprier les constituants de ces deux corps, » pour lesquels elle a une attraction spéciale , et de » laisser les autres reprendre leur place dans Tair. » Ainsi, des forces sont en activité dans la racine; des » forces sont en activité dans la tige; les matières » contenues dans la terre, les matières contenues dans » l'atmosphère sont attirées vers la plante, et la plante » grandit. Tour à tour nous voyons le bourgeon, la » tige , l'épi , le grain dans l'épi ; car les forces qui » sont ici en jeu agissent en un cycle qui se complète » par la production de grains semblables à celui par » lequel il a commencé.

» Or il n'y a rien, dans cette évolution, qui dépasse » nécessairement le pouvoir de notre intelligence telle » qu'elle existe. Une intelligence semblable à la nôtre, » si elle était seulement suffisamment développée, » pourrait suivre cette évolution entière depuis le » commencement jusqu'à la fin. Nous n'avons besoin, ») pour cela, d'aucune faculté intellectuelle entièrement » nouvelle. Un esprit suffisamment développé verrait » dans cette évolution un exemple du jeu de la force » moléculaire ; il verrait chaque molécule venir pren- » dre la place qui lui appartient , guidée qu'elle est » par les attractions et les répulsions spécifiques qui }> s'exercent entre elle et les autres molécules. Que » dis-je! étant donné le grain et ce qui l'environne, » une intelligence semblable à la nôtre, mais suffi- » samment développée, pourrait tracer a ^y*ion chaque » pas de l'évolution; pourrait, par l'application des » principes mécaniques, démontrer que le cycle doit

» finir comme nous le voyons finir, par la reproduc- » tion de formes semblables à celles par lesquelles il » a commencé. Nous retrouvons ici une nécessité » semblable à celle qui guide les planètes dans leur » course autour du soleil (1). » On pourrait en dire autant de l'évolution animale. Ensemble de molécules aux positions définies, enveloppé par un ensemble de molécules aux positions non moins définies, l'œuf s'accroît et se transforme, parce qu'entre lui et la matière ambiante s'établit un courant d'actions et de réactions, duquel résulte cette machine complexe dont les diverses pièces se sont ajoutées les unes aux autres, à mesure qu'une modification dans les masses réagissantes changeait la direction ou l'intensité du courant moléculaire. En un mot, un animal qui croit est une formule qui se développe , formule qu'un œil assez pénétrant pourrait lire dans l'œuf , origine de l'évolution.

La vie est donc une forme particulière de la mécanique ; mais c'en est la forme la plus complexe, celle où les lois du mouvement s'accomplissent sous les conditions les plus variées , et où tant d'intermédiaires sont intercfijés entre le point de départ et le terme de la métamorphose, qu'il est extrêmement difficile d'en retrouver la suite et la liaison.

Il résulte de là que chaque être vivant aurait une formule, expression rationnelle des qualités sensibles qui la composent et que nous serions au-dessous de la science tant que nous ne l'aurions pas découverte. Ainsi la quantité remplacerait la qualité, des combinaisons numériques seraient substituées aux combinaisons des propriétés physiques, chimiques et vitales. Nous cherchons à ramener les êtres juxtaposés dans l'espace à certains types constants subordonnés les uns aux autres ; il

(1) Tyndall, loc. cil.

nous faudrait les réduire à certaines relations de nombre ; nous cherchons comment des qualités s'unissent pour constituer des formes distinctes ; il nous faudrait chercher en quelles proportions des nombres se combinent pour constituer des formules dififérentes. Tous les êtres qui vivent sont pour nous comme les variations de plus en plus riches d'un même thème sensible, la vie, réalisée selon son degré d'intensité par des organes de plus en plus nombreux, de plus en plus spécialisés ; ils deviendraient comme les variations d'un même thème numérique, d'abord fort simples, puis de plus en plus complexes, à mesure qu'augmenteraient le nombre et la distinction des termes mis en rapport.

Avant de nous demander si cet idéal de la science naturelle n'est pas une chimère irréalisable, constatons que nous sommes loin de l'avoir atteint. Certes, les découvertes des sciences physiques et chimiques sont considérables ; nous ne nierons pas non plus que beaucoup des phénomènes organiques, rapportés naguère encore à la mystérieuse force vitale, soient rentrés sous la règle commune à la physique et à la chimie. Toutefois on doit reconnaître qu'il y a loin de là à la découverte de formules mathématiques qui seraient les expressions rationnelles de chaque espèce minérale, végétale et animale. Mais peut-on découvrir ces formules, et, en admettant que la chose fût possible, cette découverte serait-elle le degré le plus élevé de la science des êtres naturels ?

Une première donnée indispensable pour établir de telles expressions mathématiques, et que l'observation ne fournirajamais, c'est le nombre exact des éléments réagissant. Un animal est un système d'appareils ; un appareil, un système d'organea; un organe, un système de tissus ; un tissu , un système de cellules. Si l'on suppose que ces cellules sont les éléments irré-

ductibles de l'organisme, quel microscope assez puissant permettra de les distinguer toutes, et quel esprit assez patient pourra jamais les compter? On sait à peu près quel est le nombre des stomates semés sur les deux faces d'une feuille ; mais ce ne sont là que des moyennes dont un mathématicien ne saurait se contenter pour établir des formules précises ; et, s'il est déjà très difficile d'analyser un millimètre carré d'épiderme , combien la difficulté ne deviendrait-elle pas plus grande le jour où l'on entreprendrait de décomposer de la même façon un organisme entier ! Toutefois il n'y a là aucune impossibilité absolue. Mais voilà que l'élément, en apparence irréductible, se résout; dans la cellule infiniment petite, le microscope découvre des infiniment petits de second ordre : un nucléus , des granulations, un liquide où elles flottent, une membrane qui enveloppe le tout. Chacune de ces parties est elle-même composée de parties ; chaque partie de partie est divisible, et ainsi de suite. Or, tandis que la pensée poursuit ainsi, sans l'atteindre jamais, l'élément irréductible, l'observation s'est arrêtée depuis longtemps : nous sommes donc en présence de l'infini. Ce n'est pas tout ; une seconde donnée aussi indispensable que la première, c'est l'évaluation précise des actions et des réactions mutuelles des éléments constitutifs du système. Or le nombre de ces éléments est infini ; le nombre des forces agissantes dont chacun est doué l'est donc aussi. De plus l'action de chaque élément est modifiée par les actions de tous les autres; l'état de l'un d'eux , à un instant donné , résulte donc d'une infinité d'actions différentes. Nous sommes, par conséquent, en présence de l'infini élevé à une puissance Infinie. Établissez maintenant la formule de ce système où tout est infini, et le nombre des éléments, et le nombre des actions, et le nombre des réactions, et le nombre des combinaisons de ces influences réciproques.

La difficulté que nous venons de signaler est insur-i montable ; cependant on peut toujours croire que ridéal des sciences empiriques serait de réduire les qualités sensibles aux quantités abstraites , tout en plaçant cet idéal hors de notre prise. Montrons que si, par impossible, on opérait cette réduction complète, nous n'aurions pas encore une connaissance vraiment scientifique des êtres naturels.

Pour concevoir que des relations de quantité soient partout substituées à des relations de qualité, il faut admettre que tout est mécanisme dans la nature, et que sous ce mécanisme n'est caché aucun fait d'un autre ordre. Pour ce qui est de la nature inanimée, la chose semble vraie ; là, en effet, les phénomènes élémentaires se ramènent à des combinaisons plus ou moins complexes d'éléments géométriques, et forment des séries sans fin où chaque terme est déterminé par celui qui le précède , et détermine celui qui le suit. Pourtant nous voyons déjà poindre, dans la nature iiïorganique, un je ne sais quoi dont les seules lois de la mécanique ne sauraient rendre compte. Ainsi les molécules d'un sel en dissolution se superposent et constituent des cristaux réguliers, quand on fait évaporer lentement le liquide. On pourrait, à la rigueur, trouver la formule mathématique de tous ces mouvements. Mais comment se fait-il que ces séries d'antécédents et de conséquents convergent vers un centre commun, concourent, chacune pour une part déterminée, à la construction de cet édifice aux formes immuables? Cette direction propre à chaque série de mouvements, cette concurrence constante de toutes les séries vers un rendez-vous unique, sont-elles le résultat des actions et des réactions moléculaires ? Mais alors pourquoi , si vous précipitez l'évaporation , les molécules du sel dissous tombent-elles pêle-mêle, sans ordre, sur le fond du vase ? Ce résultat, si différent

du premier, est toujours l'œuvre des mômes lois mécaniques. Ce ne sont donc pas ces lois qui déterminaient auparavant la convergence des mouvements élémentaires. Dira-t-on que du premier cas au second les circonstances ont varié, qu'en accélérant l'évaporation on a introduit un élément de discorde au milieu des actions et des réactions moléculaires? On aura raison ; mais il n'en reste pas moins vrai que des seules lois du mouvement on ne saurait déduire les formes définies qu'afiFecte la matière inorganique, pas plus qu'on n'en déduit la forme de nos machines industrielles. Inventer une machine, ce n'est pas simplement tirer par déduction une conséquence d'une loi donnée ; c'est faire servir les lois de la mécanique à la réalisation d'une idée préconçue. Dans les machines naturelles , l'idée, qui forme le centre , et, par suite, le lien des divers éléments du système, ne résulte pas des lois mêmes de la mécanique.

Cette lacune de la théorie mécaniste de la nature est beaucoup plus apparente encore dans l'explication de la vie. On ne saurait contester, sans nier les progrès de la science, l'identité des phénomènes physicochimiques et des phénomènes dont l'être organique, pleinement développé , est le théâtre. Mais dans cet être, ce qui n'est pas l'œuvre du pur mécanisme, c'est le milieu, le laboratoire vivant où s'accomplissent ces phénomènes. La respiration n'est qu'un échange de gaz réglé par les lois de la diffusion ; la nutrition , une série de dédoublements et de combinaisons chimiques ; l'absorption , un phénomène d'endosmose et de capillarité ; la circiilation, le résultat d'une impulsion et d'une pression mécaniques ; mais, pour produire ces phénomènes physiques, chimiques et mécaniques, la nature vivante emploie des appareils et des procédés que le savant ne peut construire ni imiter. Ce qui caractérise la vie , c'est l'évolution or-

ganique de laquelle résultent les instruments de ces phénomènes physico-chimiques , qui, loin d'être la vie, n'en sont que les manifestations. C'est là aussi ce que le mécanisme est impuissant à expliquer. Qu'on nous donne le germe, dit-on, et nous en déduirons toutes les phases de la métamorphose. Mais ce germe contient la vie qu'il s'agit précisément d'expliquer. On suppose donc donné ce dont on prétend se passer. Créez de toutes pièces la cellule primordiale, ditesnous de quelles actions, de quelles réactions moléculaires elle résulte , et vous aurez gain de cause ; mais jusque-là nous sommes en droit de dire que l'évolution tout entière est dirigée par cette vie qui gît obscure et virtuelle au fond de l'embryon , et qui , excitant peu à peu ses puissances , fait servir à son complet achèvement les séries des mouvements moléculaires.

L'idée de vie ne se résout pas dans l'idée de mouvement. Chez l'être vivant pleinement achevé, tout phénomène est régi par une loi physique ou chimique; mais, en même temps , à ce mécanisme préside une loi organique de finalité. Un organisme est un système de moyens appropriés à une fin commune. Les cellules forment des tissus; les tissus, des organes; les organes, des appareils ; les appareils, la machine entière ; mais cellules, tissus, organes et appareils ont chacun une fonction spéciale qui concourt à la fin totale de l'ensemble. Le système des organes et des fonctions est clos de toutes parts, et la place et le rôle de chaque élément y sont déterminés par la fin du tout. Par conséquent, si la vie est l'efiFet des organes, elle en est aussi la cause. Si, les moyens disparaissant, la fin n'est plus réalisée, la un supprimée, les moyens disparaissent. Supprimez la vie, et aussitôt ces forces mécaniques , physiques et chimiques qui naguère travaillaient de concert à un résultat commun se dissocient, et travaillent chacune pour son compte; il

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reste une matière et des phénomènes inorganiques, mais organes et fonctions ont disparu. Il y a donc dans l'organisme un double et constant courant du centre à la périphérie, et de la périphérie au centre ; l'unité vivante produit une pluralité départies vivantes ellesmêmes, et cette pluralité d'organes réalise et alimente l'unité centrale. La vie crée donc elle-même les moyens de sa propre réalisation. La chose sera plus évidente encore si l'on considère l'évolution organique. L'origine est une simple cellule qu'anime à peine une vie vacillante ; le terme est un être complexe, aux énergies intenses et variées. Pour passer du minimum au maximum, la vie a besoin d'instruments qu'elle crée peu à peu , et qui , au fur et à mesure de leur apparition , réalisent les diverses puissances de la vie. Si une fin virtuelle encore, mais cependant efficace, ne préside pas à ces créations successives, ne coordonne pas à un but commun les organes naissants, on ne comprend pas pourquoi la même matière, soumise à l'action des mêmes forces moléculaires, régie par les mêmes lois mécaniques, produit des instruments divers, pourquoi ces instruments se réunissent en appareils, pourquoi ces appareils forment un système clos où toutes les actions particulières sont dirigées harmonieusement vers un centre unique. Or c'est cette finalité intentionnelle, dont tout être vivant est imprégné, que le mécanisme n'explique pas ; il nous montre bien comment un fait est déterminé par un antécédent ; mais la vie est autre chose que ce déterminisme rigide et en quelque sorte linéaire ; elle résulte du concours sympathique des séries d'antécédents et de conséquents vers une fin commune. Vouloir la réduire au mécanisme pur, c'est la supprimer, et l'on prétend qu'on en a rendu compte! Par conséquent, alors même qu'on finirait par découvrir la formule de tous les mouvements aui s'ac-

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complissent dans Tètre organisé, plante ou animal, il resterait toujours à expliquer la vie qui l'anime, et cette vie ne peut s'exprimer en nombres. Ne rêvons donc pas une réduction complète de la qualité à la quantité. Si loin que l'esprit puisse aller dans cette voie, il sera toujours en présence de groupes irréductibles d'éléments inconnus; jamais il ne remplacera le concret par l'abstrait, la sensation par le chiffre. Cherchons maintenant en quoi consiste la connaissance vraiment scientifique des êtres naturels.

Les individus apparaissent chacun dans un point particulier de l'espace et dans un instant déterminé du temps. Le nombre en est par conséquent indéfini ; aussi ne pouvons-nous avoir la prétention de les connaître jamais tous. Mais la science réduit cette multiplicité à l'unité ; aux intuitions individuelles, en nombre nécessairement illimité, elle substitue un type unique, extrait des intuitions antérieures, et qui nous dispense des intuitions futures. A parler en toute rigueur, il n'y a pas dans la nature deux êtres absolument identiques ; eussent-ils d'ailleurs mêmes caractères, ils différeraient toujours par leur situation particulière. Mais dans ces êtres différant tous l'un de l'autre, disséminés dans l'espace et se succédant dans le temps, l'esprit découvre certaines propriétés communes et permanentes. Si j'analyse la représentation de cet animal que je viens de voir, je trouve : un poil luisant, une allure fière, un œil ardent, des naseaux ouverts, une crinière abondante, six incisives à chaque mâchoire, six molaires à couronne carrée , marquées par des lames d'émail en croissant, un espace vide entre les incisives et les molaires, des membres antérieurs accolés sans clavicule à l'omoplate, pas de doigts distincts, mais des sabots au bout des pattes. Je rencontre plus loin un autre animal , j'en analyse la représentation et je trouve : un poil terne, une dé-

marche humble , un œil sans feu, des narines flasques, une crinière maigre, et six incisives à chaque mâchoire, six molaires à couronne carrée, incrustées d'émail en croissant, un vide entre les incisives et les molaires, pas de clavicule, pas de doigts, mais un sabot à Textrémité des membres. Malgré des différences notables, ces deux animaux se ressemblent, et je puis les réunir dans une pensée unique. Si, maintenant, laissant de côté les caractères que je vois varier dans chaque individu, je conserve seulement ceux qui ne varient pas, j'en forme une image, ou, si Ton aime mieux, une idée, vraie de tous les individus observés jusqu'à ce jour, et de tous les individus semblables qui pourront exister plus tard. A l'observation impossible d'un nombre illimité d'êtres particuliers, je supplée par une pensée unique ; je passe des intuitions individuelles, vraies seulement dans un point de l'espace et dans un instant du temps, au type général, vrai partout et toujours.

Telle est notre première démarche dans la réduction de la multiplicité phénoménale à l'unité. Mais l'esprit ne tarde pas à s'apercevoir que les éléments constitutifs des types généraux ainsi obtenus n'ont pas tous même extension ; c'est pour lui un trait de lumière et l'occasion d'un progrès nouveau. Je vois un lion et un tigre. Le corps du premier est vigoureux et trapu ; sa tête est grosse, son poil serré et d'un brun fauve; l'extrémité de sa queue est floconneuse. Le corps du second, vigoureux aussi, est plus allongé, ses pattes sont plus courtes, son pelage n'est plus d'une couleur uniforme, mais sur un fond jaune ardent se détachent des bandes noires tirées du dos au ventre ; çà et là, à la face interne des oreilles, à la gorge, au poitrail, des taches d'un beau blanc, et enfin, au bout de la queue , quinze anneaux noirs sur un fond jaunâtre. Voilà deux images parfaitement distinctes

Tune de l'autre, et que je ne puis fondre en une seule. Le groupe de qualités sensibles qui forme la première appartient à tous les lions ; celui qui constitue la seconde est vrai de tous les tigres.

Si je pousse plus loin l'analyse, outre les propriétés que je viens de décrire, je trouve dans les deux animaux soumis à mon examen des canines très fortes , des molaires lacérantes, une tète et un museau arrondis, une arcade zygomatique voûtée, des mâchoires courtes, une langue à papilles cornées, aux pointes dirigées en arrière, un mufle petit, des narines per^ cées de côté, des oreilles courtes, droites et triangulaires, cinq doigts aux membres antérieurs, quatre aux membres postérieurs, tous armés d'ongles rétracliles. Voilà une collection de propriétés communes aux deux images précédemment obtenues. Nous en faisons un type de second degré, et les types de premier degré, tels que ceux du lion et du tigre pris pour exemples, et encore ceux du jaguar, du léopard, de la panthère et du chat, impliquent tous ce type plus général.

Mais l'analyse et la description de nos deux individus ne sont pas épuisées. Outre les caractères qui ont formé le type du deuxième degré, je vois en eux : six incisives et deux canines à chaque m&choire, huit molaires tranchantes ou tuberculeuses & la mâchoire supérieure, six à la mâchoire inférieure, les maxillaires inférieurs solidement enchâssés dans la cavité glénoide, et incapables de mouvements horizontaux, des orbites non séparées des fosses temporales, des arcades zygomatiques écartées et relevées, un estomac simple et membraneux, un intestin court, un cerveau sillonné, sans troisième lobe, et ne recouvrant pas le cervelet. Voilà une nouvelle collection de propriétés qui n'appartient en propre ni aux deux types de premier degré choisis pour point de départ, ni au type de deuxième

degré que j'en ai dégagé, mais qu'on rencontre dans un nombre plus ou moins considérable de types de deuxième degré précédemment obtenus, dans le chien par exemple, dans le chacal, le renard. Tours, l'hyène, le raton, le blaireau, la loutre et le putois. Je suis conduit à en faire un type de troisième degré, impliqué dans un certain nombre de types du deuxième degré.

On doit aller plus avant encore. Dans les deux formes animales prises comme exemples, outre les propriétés énoncées jusqu'ici, je trouve: une mâchoire supérieure fixée au crâne, sept vertèbres cervicales, des côtes antérieures soudées à un sternum, des omoplates non articulées, une tête articulée par deux condyles sur la première vertèbre, un cerveau, deux hémisphères réunis par un corps calleux, une allantoïde autour du fœtus, un appareil mammaire. Voilà une quatrième collection de caractères qui n'appartient pas en propre aux types desquels nous l'avons extraite, mais qu'on retrouve, unie à des caractères différents de ceux que nous avons rencontrés jusqu'alors , dans l'homme, dans le singe, l'éléphant, la chauve-souris, le phoque et la baleine. J'en fais un type de quatrième degré qui sera impliqué dans un certain nombre de types du troisième ordre.

Je ne puis m'arrêter encore. Dans le lion et le tigre, je trouve : un encéphale et une moelle épinière logés dans une boîte osseuse, un squelette intérieur, du sang rouge, un cœur musculaire, des organes distincts des sens. Voilà une cinquième collection de caractères, plus générale encore que toutes les collections précédemment dégagées, car je la rencontre non seulement dans les êtres appartenant à notre type de quatrième degré, mais dans les poissons, les oiseaux, les reptiles et les batraciens. J'en fais un type de cinqirième de^é, qui sera impliqué dans un certain

nombre de types du quatrième degré, malgré les différences qui les séparent.

Enfin ce lion, ce tigre digèrent, respirent, sentent, se meuvent , se reproduisent et sont sortis d'un œuf. Voilà une dernière collection de caractères, encore plus générale que les précédentes , car elle se trouve non seulement impliquée dans notre type du cinquième degré, mais dans toute forme animale , dans un escargot, dans un helminthe, dans une méduse. Je suis ainsi conduit par les progrès de l'analyse à établir au-dessus des types obtenus jusqu'ici un type commun à tout le règne animal, qui sera impliqué dans tous les types des degrés inférieurs.

L'individu est donc, aux yeux de la science, un système de dispositions organiques formant des groupes de plus en plus généraux, subordonnés les uns aux autres. Avant que l'esprit ait découvert cette hiérarchie de caractères, l'individu, isolé dans le monde, ne pouvait être un objet pour la pensée ; il nous apparaît maintenant comme un élément d'un vaste système dont les mailles enveloppent le règne animal tout entier , et comme le produit d'une alliance de qualités générales qui, en s'unissant suivant des rapports variés, constituent la diversité des formes animales. Ainsi , partis du cercle infini des individus, nous rencontrons des cercles concentriques, aux rayons de plus en plus petits, jusqu'à ce que nous parvenions enfin au centre un et indivisible, source inépuisable, d'où nous voyons s'écouler en des sens divers, et par des canaux de plus en plus ramifiés, le torrent infini des formes animales.

Si, maintenant que nous sommes parvenus au terme infranchissable de la pensée , dans la réduction de la multiplicité à l'unité, nous revenons de là vers le point de départ, nous verrons comment, sur une sorte d'étoffe uniforme , la nature elle-même détermine des

circonscriptions de plus en plus restreintes, remplies par des dessins de plus en plus variés.

Tout animal vil, se reproduit et sent; il faut des appareils pour réaliser ces fonctions essentielles; mais il n'est pas nécessaire que la disposition générale de^ organes indispensables à la vie soit la même chez tous les animaux; une fin unique peut être réalisée par dés systèmes différents de moyens. Aussi voyons -nous que toutes les formes animales n'ont pas été coulées dans le même moule; on a trouvé dans la nature quatre ou cinq grands plans de structure différents Fun de Taulre; tantôt les parties du corps sont paires et disposées symétriquement des deux côtés d*un plan médian longitudinal; tantôt le corps, toujours symérique et binaire, est composé de parties qui se répètent, de tronçons homologues; tantôt, au lieu de suivre une ligne droite, il se contourne en spirale; tnatôt les divers organes rayonnent plus ou moins régulièrement autour d'un centre; tantôt enfin ils sont unis sans symétrie et sans ordre apparent. Chacun de ces plans généraux de structure, auxquels correspondent des dispositions différentes du système nerveux, caractérise un embranchement.

Un plan de structure posé, il peut être poursuivi de façons différentes, Ainsi le rayonnement des organes est la marque caractéristique de l'embranchement des radiaires. Mais la manière dont. l'idée de rayonnement, fondamentale dans leur structure, est réalisée dans tous les animaux qui le présentent, est variable. Chez les uns, on trouve dans le corps une cavité partagée en compartiments par des cloisons rayonnantes; chez d'autres, le corps est une masse compacte sillonnée par des canaux qui vont isolément du centre à la périphérie; chez d'autres enfin, une enveloppe rigide entoure une cavité où des organes distincts sont disposés en rayons plus ou moins réguliers. Voilà

donc trois réalisations distinctes d'un plan commun ; chacune de ces combinaisons des éléments de structure caractérise une classe. On pourra, suivant la complexité ou la simplicité de ces combinaisons , ranger ces classes dans un ordre hiérarchique , comme on a pu grouper hiérarchiquement les grands embranchements eux-mêmes d'après la supériorité ou Tinfériorité des plans qui les caractérisent; mais, au point de vue où nous sommes placés ici , les classes sont des divisions parallèles et de même importance, subordonnées immédiatement aux embranchements.

Étant donnée une collection particulière de moyens destinés à réaliser un plan général de structure , on conçoit que Tagencement en soit plus ou moins compliqué. Ainsi l'anatomie découvre dans la tortue et le serpent les mêmes éléments organiques ; aussi ces animaux appartiennent-ils tous deux à la classe des reptiles ; mais de ces éléments organiques communs , les uns sont rudimentaires chez le serpent , et exagérés chez la tortue , les autres sont soudés et coalescents chez celle-ci, multipliés chez celui-là. Il y a donc lieu d'établir dans les classes des subdivisions caractérisées par le degré de complication des éléments de structure. Ces subdivisions seront les ordres.

Mais de cette complication d'organes, propre à chaque ordre , peuvent résulter des formes différentes. Ainsi, dans l'ordre des chéloniens , la forme des tortues de mer ne saurait être confondue avec celle des tor tues d'eau douce. La carapace des premières est déprimée et cordiforme ; celle des secondes est bombée et à peu près elliptique. On doit donc établir parfois , dans les ordres , des subdivisions caractérisées par la forme qu'affecte la réunion des éléments anatomiques. Ces subdivisions sont les familles.

Considérons maintenant plusieurs animaux de même forme ; le détail des parties ne se ressemble pa&

chei tous. Ainsi les rolliers et les corbeaux , de la famille des conirostres, ont , les premiers , un bec comprimé vers le bout , et des narines nues , les seconds , un bec aplati sur tes côtés et des narines couvertes de plumes. On est donc conduit à diviser les familles en groupes de moindre importance , caractérisés par les détails dans la structure des organes. Ce sont les genres.

Enfin , si nous examinons plusieurs individus d'un même genre , nous verrons qu'ils diffèrent entre eux par la stature , la proportion des parties , la couleur, Tornementation. Ces différences caractérisent, dans chaque genre, des groupes de moindre importance, les espèces. Là s'arrêtent les subdivisions progressives du règne animal ; l'espèce est indivisible.

Ainsi nous voyons, d'une part, dans l'individu, une série de formules organiques de moins en moins compréhensives, mais de plus en plus générales, comme emboîtées les unes dans les autres, et, d'autre part, une formule commune à tout le règne animal, engendrant par son alliance, avec des groupes distincts de propriétés nouvelles, des formules plus compréhensives, mais moins générales, dont chacune, à son tour, et par un procédé semblable , donne naissance à des formules d'une compréhension de plus en plus riche , mais d'une extension de plus en plus restreinte. Par conséquent, connaissant les caractères spécifiques d'un individu, on peut dire à quel genre, à quelle famille, à quel ordre, à quelle classe, à quel embranchement il appartient ; mais la réciproque n'est pas vraie : connaissant l'embranchement d'un individu , on ne saurait dire de quelle classe, de quel ordre, de quelle famille, de quel genre, de quelle espèce il est un représentant. Les caractères des groupes inférieurs sont subordonnés aux caractères des groupes supérieurs ; aussi la présence des premiers dénote-t-elle l'exis-

tence nécessaire des seconds. Mais les caractères des groupes supérieurs dominent et commandent les caractères, non pas d'un seul, mais de plusieurs groupes inférieurs. Aussi la présence des premiers laisse-t-elle le choix entre un certain nombre d'organisations subordonnées. Par exemple, tout mammifère est vertébré ; mais tout vertébré peut être mammifère, oiseau, reptile, batracien ou poisson.

On s'expliquera aisément et la variété des formes animales, et les rapports étroits des groupes inférieurs aux groupes supérieurs, et les relations plus larges des divisions générales aux subdivisions moins générales, si l'on comprend ce qu'est la vie. La vie est une fonction totale réalisée par une pluralité de fonctions partielles. Considérons l'une de celles-ci, la respiration par exemple. C'est essentiellement un échange de gaz entre le milieu extérieur et le milieu intérieur. Pour que ce but soit atteint, il faut que l'organe reçoive par Tune de ses faces le gaz extérieur, libre ou dissous dans un véhicule, et par l'autre le gaz intérieur dissous ou fixé dans le sang, et que l'écran qui sépare les deux fluides élastiques soit perméable à l'un et à l'autre. Ces conditions pourront être réalisées de plusieurs façons : tantôt l'écran perméable sera la surface tégumentaire elle-même, baignée au dehors par l'air atmosphérique ou par un liquide chargé d'oxygène, et en dedans par le sang chargé d'acide carbonique ; tantôt ce seront des appendices saillants, remplis du fluide nourricier, et recevant à l'extérieur le contact du fluide respirable ; tantôt enfin ce seront des poches logées dans le corps, dans les parois desquelles le sang circule par d'étroits canaux, et qui reçoivent l'air dans leur intérieur. Voilà trois dispositions générales des organes respiratoires ; toutes les trois réalisent la même fonction ; toutes les trois permettent l'échange de l'oxygène et de l'acide carbonique. Mais chacune

de ces formes essentielles peut recevoir des modifications secondaires et des perfectionnements de détail. Ainsi, dans la respiration branchiale, les lamelles saillantes se subdivisent, se multiplient ; au lieu de rester sans abri, flottant au dehors, elles se logent sous les bords soudés d'un manteau ou sous les lames protectrices d'un opercule ; dans la respiration pulmonaire, les parois gorgées de sang s'étalent, se replient sur elles-mêmes, se boursouflent, et augmentent ainsi la surface par laquelle s'opère l'échange des gaz.

Une fin unique peut donc être réalisée par des systèmes variés et plus ou moins compliqués de moyens. La diversité des formes animales est une conséquence de la flexibilité du rapport qui unit les moyens à la fin. On comprend donc que si toutes les espèces du règne animal ont une môme fonction générale, celle-ci puisse être poursuivie dans chacune d'elles par des voies différentes.

Mais comment se fait -il que certains caractères soient subordonnés, et que d'autres soient dominateurs ? Si l'organisme animal était un système unique d'éléments mécaniques, l'un d'eux ne pourrait pas modifier les autres; la fin seule exerce une influence efficace sur l'agencement et la disposition des moyens. Mais, dans cet organisme , les moyens mis en œuvre sont eux-mêmes des organismes distincts ; la vie est une fin à laquelle concourent plusieurs fins secondaires. Aussi que cette fin totale soit modifiée, et aussitôt les fins secondaires le sont aussi , et aussi les moyens employés à réaliser chacune d'elles. La fin essentielle de l'animal, c'est la sensibilité et le mouvement spontané. Les plantes vivent et se reproduisent, a dit Linné; les animaux vivent, se reproduisent, se meuvent et sentent. Il résulte de là que, dans l'animal, toutes les fonctions n'ont pas même importance et même dignité ; la plus élevée commandera donc natu-

Tellement aux autres , puisqu'elle en est la fin commune. Or le caractère des fonctions ou des fins détermine le caractère des organes ou des moyens. Auss^ les appareils des fonctions secondaires sont-ils subordonnés à ceux de la fonction principale. Voilà pourquoi, dans la classification naturelle de Cuvier, les caractères dominateurs les plus généraux sont tiré« du système organique qui préside à la sensibilité et au mouvement; et pourquoi toute modification de ce système entraine une modification dans les systèmes organiques dont les fonctions propres ne sont pas la fin essentielle de Tanimal. Si Ton veut bien se rappeler maintenant qu'une certaine latitude est toujours laissée dans la mise en œuvre et dans la combinaison des moyens destinés à réaliser une fin proposée , on comprendra qu'une modification dans l'appareil dominateur laisse le choix entre plusieurs modifications des appareils subordonnés, mais qu'une modification dans un des appareils subordonnés est la conséquence , et , par suite , l'indice infaillible d'une modification dans l'appareil dominateur. La variété des formes organiques et la subordination des caractères résultent donc de la nature même de l'organisn^B en général.

On voit par tout ce qui précède que la connaissance scientifique des individus implique la connaissance du règne entier auquel ils appartiennent. Isolé dans l'espace et dans le temps , l'individu est un objet pour la sensibilité et non pour la pensée. Nous le décomposons , et nous trouvons en lui des caractères de plus en plus généraux que nous superposons hiérarchiquement les uns aux autres. A mesure que nous gravissons ces degrés , notre horizon s'étend , et enfin , parvenus au faîte , nous contemplons dans son ensemble la réalité minérale, ou végétale, ou animale. De là nous voyons les éléments constitutifs des êtres se détacher en quelque sorte de chacun des degrés infé-

rieurs, s'unir, se combiner, et converger vers un centre commun, et nous assistons ainsi à la composition des formes individuelles. Nous sommes vraiement alors en possession de la science ; les éléments phénoménaux, multiplicité indéfinie, espace, temps, ont disparu. Au nombre illimité et insaisissable des individus est substitué un nombre fini de types généraux, unis dans une môme pensée par les rapports les plus intimes ; nos cadres sont ouverts à tous les êtres actuellement existants ; et enfin, grâce à la subordination des caractères, nous devançons le temps et prédisons à coup sûr que tel caractère sera toujours accompagné de tel autre caractère.

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