‹ Des délits et des peinesChapitre 81 sur 82 · U LETTRES SUR LE LIVRE · texte numérisé non relu

U LETTRES SUR LE LIVRE

du présen que vous m'avez fait de votre traduction, et de votre attention à satisfaire rempressementque j'avais de la lire. Je Tai lue avec un plaisir que je ne puis vous exprimer, et j'ai trouvé que vous avez embelli l'original. Je vous proteste avec la plus grande sincérité que l'ordre que vous y avez suivi me paraît, à moi-même, plus naturel et préférable au mien, et que je suis fâché que la nouvelle édition italienne soit près d'être achevée, parce que je m'y serais entièrement ou presque entièrement conformé à voire plan.

Mon ouvrage n'a rien perdu de sa force dans votre traduction, excepté dans les endroits où le caractère essentiel à l'une et à l'autre langue a emporté quelque difTérence entre votre expression et la mienne. La langue italienne a plus de souplesse et de docilité, et peutêtre aussi qu'étant moins cultivée dans le genre philosophique, par là même, elle peut adopter des traits que la vôtre refuserait d'employer. Je ne trouve point de solidité à l'objection qu'on vous a faite, que le changement de l'ordre pouvaitavoir fait perdre de la force. La force consiste dans le choix des expressions et dans le rapprochement des idées ; et la confusion ne peut que nuire à ces deux effets.

La crainte de blesser l'amour- propre de l'auteur n'a pas dû vous arrêter davantage. Premièrement, parce que, comme vous le dites vous-même avec raison dans votre excellente préface, un livre où l'on plaide la cause de l'humanité, une fois devenu public, appartient au monde et à toutes les nations ; et relativement à moi en parliculier, j'aurais fait bien peu de progrès dans la

philosophie du coeur, que je mets au-dessus de celle de respril'sî je n'avais pas acquis le courage de voir et d'aimer la vérité. J'espère que la cinquième édition, qui doit paraître incessamment, sera bientôt épuisée ; et je vous assure que dans la sixième, j'observerai entièrement ou presque entièrement l'ordre de votre traduction, qui met dans un plus grand jour les vérités que j'ai tâché de recueillir. Je dis presque entièrement, parce que, d'après une lecture unique et rapide que j'ai faite jusqu'à ce moment, je ne puis pas me décider avec une entière connaissance de cause sur les détails comme je le suis déjà sur l'ensemble.

L'impatience que mes amis ont de lire votre traduction^ m'a forcé, Monsieur, de la laisser sortir de mes mains aussitôt après l'avoir lue, et je suis obligé de remettre à une autre lettre l'explication de quelques endroits que vous avez trouvés obscurs. Mais je dois vous dire que j'ai eu, en écrivant, les exemples de Machiavel, de Galilée et de Gianonne devant les yeux. J'ai entendu le bruit des chaînes que secoue la superstition, et les cris du fanatisme étouffant les gémissements de la vérité. La vue de ce spectacle effrayant m'a déterminé à envelopper quelquefois la lumière de nuages. J'ai voulu défendre l'humanité sans en être le martyr. Cette idée, que je devais être obscur, m'a quelquefois même rendu tel sans nécessité. Ajoutez à cela l'inexpérience et le défaut d'habitude d'écrire, qui sont pardonnables à un auteur qui n'a que vingt-sept ans et qui n'est entré que depuis cinq années dans la carrière des lettres.

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Il me serait impossible de vous peindre, Monsieur, la satisfaction avec laquelle je vois Tintérôt que vous prenez à moi, et combien je suis touché des marques d'estime que vous me donnez^ et que je ne puis accepter sans en être vain, ni rejeter sans vous faire injure. J'ai reçu avec la même reconnaissance et la même confusion les choses obligeantes que vous me dites de la part de ces hommes célèbres qui honorent Thumanité, TEurope et leur nation. D'Alembert, Diderot, Helvétius, Bulfon, Hume, noms illustres et qu'on ne peut entendre prononcer sans être ému, vos ouvrages immortels sont ma lecture continuelle, l'objet de mes occupations pendant les jours, et de mes méditations dans le silence des nuits. Rempli des vérités que vous enseignez, comment aurais-je pu encenser l'erreur adorée et m'avilir jusqu'à mentir à la postérité ?...

Mon unique occupation est de cultiver en paix la philosophie, et de contenter ainsi trois sentiments trèsvifs en moi, l'amour de la réputation littéraire, celui de la liberté et la compassion pour les malheurs des hommes, esclaves de tant d'erreurs. Je date de cinq ans l'époque de ma conversion à la philosophie, et je la dois à la lecture des Lettres Persanes,

Le second ouvrage qui acheva la révolution dans mon esprit, est celui de M. Helvétius. C'est lui qui m'a poussé avec force dans le chemin de la vérité, et qui a le premier réveillé mon attention sur l'aveuglement et les malheuif de l'humanité. Je dois à la lecture de l'Esprit une grande partie de mes idées...

^, le comte ^irmia^inou^ est revenu à Mil^^n dq

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puis quelques jours, mais il est très-occupé, et je n'ai pas pu le voir encore. Il a protégé mon livre, et c'est à lui que je dois ma tranquillité.

Je vousenverrai incessamment quelques explications des endroits que vous avez trouvés obscurs, et que je ne prétends pas justifier, parce que je n*ai pas écrit pour n'être pas entendu. Je vous prie instamment de m'envoyer vos observations et celles de vos amis, pour que j'en profite dans une sixième édition. Communiquez-moi surtout le résultat de vos conversations sur mon livre avec M. Diderot. Je désire vivement de savoir quelle impression j'ai faite sur cette âme sublime...

J'ai l'honneur d'être, etc.

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