INTRODUCTION ET CLASSIFICATION
Les doigts, en raison même de leurs fonctions multiples et de leur situation superficielle, sont sujets à de nombreuses blessures, d’où résultent des affections de toutes sortes. L’étude pathologique de ces organes a donc dès longtemps attiré l’attention des chirurgiens. Il est étonnant cependant de voir tous les auteurs mentionner les étranglements, les sillons, les amputations complètes ou partielles, les diflormités et les raccourcissements portant sur ces membres, et cela sans qu’aucun d’eux ait cherché à rapprocher ces déformations singulières pour montrer combien sont dihérentes, suivant les cas, les indications qu’nlles peuvent fournir aussi bien à la prognose qu’au traitement et à la prothèse.
Combler ce desideratum delà pathologie dactylienne, tel sera le but de notre travail.
Sous le nom de dactylolyse (^ay.roloç, doigt, et Xuco, rompre, briser), nous étudierons toutes les difformités caractérisées par un étranglement accentué, un sillon profond causé par une perte de substance considérable, pouvant al-
1er jusqu’à la fracture, le raccourcissement, l’amputation du doigt.
Nous laissons de côté les crevasses, les sillons sans im- • portance, bien qu’ils soient parfois très-profonds et que i l'on voit survenir dans les engelures; de même aussi, ces i entailles profondes, ces écrasements, ces arrachements, i ces amputations qui ne relèvent que du traumatisme.
Pour nous, une dactylolyse ne survient jamais que comme ; résultat d’un travail physiologique ou pathologique, réac- ; tion de l’organisme déterminée parfois par le traumatisme, j mais souvent aussi par des causes internes.
De là suit que nous avons préféré le mot peut-être un peu barbare de dactylolyse à celui d’exérèse de, hors, et alpêtv, prendre, enlever), qui indique surtout j l’ablation d’un membre, mais non sa rupture et son raccourcissement. En outre, nous ferons remarquer que le mot 1 exérèse n’indique nullement le siège de la lésion et qu’en i somme dactylolyse est plus simple qu’exérèse des doigts.
Les recherches auxquelles nous nous sommes livré nous i ont permis de classer étiologiquement comme il suit les ; dactylolyses que l’on rencontre sur les doigts :
Dactylolyses- dont la cause et la nature sont inconnues ;
Dactylolyses déterminées sous l’influence d’une cause externe;
Dactylolyses de cause interne.
Cet ordre nous a semblé préférable à celui qui aurait été basé sur le siège du sillon. Il faut en effet savoir que les dactylolyses ne respectent guère les différences qui existent dans les tissus, et qu’elles envahissent fréquemment tous les tissus des doigts simultanément.
Aux dactylolyses de cause inconnue, dactylolyses essentielles, se rattache une seule maladie, encore est-elle coni-
plètement inconnue en Europe et tout a fait ignorée de la plupart des médecins. Nous en avons entrepris l’étude détaillée, parce que cette lésion montre bien au lecteur ce que nous entendons par dactylolyse.
Dans les dactylolyses de cause externe, nous comprenons les dactylolyses congénitales, les sillons, les amputations des doigts qui surviennent pendant la vie intra-utérine, les dactylolyses traumatiques, celles qui sont le résultat d’étranglements causés par des bagues. A ce groupe encore, nous avons rapporté les destructions plus ou moins complètes des phalanges, survenues dans le cours des panaris profonds, le panaris étant, toujours la suite d’un traumatisme (1), relevant par cela même d’une cause externe. Dans ce dernier cas, la dactylolyse sera secondaire.
Enfin, un troisième chapitre réunira toutes les dactylolyses de causes internes. Et à ce sujet deux sous-divisions nous semblent importantes à établir :
1“ Causes internes caractérisées par une modification de la crase sanguine ;
2° Causes internes coexistant avec les troubles de l’innervation.
La première subdivision comprendra les dactylolyses qu’on rencontre dans les alfections des doigts, survenant dans le cours des maladies constitutionnelles, surtout de la scrofule et de la syphilis.
La seconde renfermera les amputations et les sillons des doigts, déterminés par la sclérodermie et l’éléphantiasis d une part (lésions des centres nerveux) ; par l'asphyxie locale des extrémités et la lèpre d’autre part (altérations des nerfs périphériques).
Par cette classification rapide, on voit que longue est la t.iche que nous nous sommes tracée, nous ne l’allongerons
(1) Serey, Du panaris vrai, th.de Paris, 1873. n" ,3,39.
pas encore par une étude anatopiique et physiologique des doigts. Nous nous contenterons de renvoyer le lecteur aux ouvrages spéciaux d’anatomie et de physiologie. Chacun sait, en effet, que les doigts et les orteils sont composés de trois parties distinctes (phalange, phalangine, phalangette). Le pouce et le gros orteil n’ont que deux de ces parties. Tout doigt peut être, en outre, considéré comme formé de tissus superficiels soutenus par un squelette, constituant les tissus profonds. La peau, le tissu cellulaire sous-cutané avec les nerfs et vaisseaux du doigt, les tendons extenseurs et fléchisseui*s avec leurs gaines, constituent ce que nous appelons les tissus superficiels. Les os, leur périoste, les articulations forment pour nous les tissus profonds.
Avant d’entrer dans l’étude détaillée des diverses dactylolyses dont nous avons donné la classification, nous rappelerons au lecteur que « l’universalité des connaissances dans le même individu est une chimère (1). » Cette vérité, formulée par Bichat, nous excusera d’avoir, dans les divers chapitres qui vont suivre, développé peut-être à l’excès quelques parties et donné sur certaines autres de trop brefs renseignements.
A notre cher maître, M. Lallier, nous devons ici un témoignage de vive reconnaissance pour les conseils qu'il nous a donnés, et pour l’amabilité avec laquelle il a daigné mettre à notre disposition les ouvrages étrangers que renferme sa bibliothèque.
Nour remercions, en outre, MM. Chassaignac et Cusco de l’intérêt qu’ils ont bien voulu nous témoigner quand nous leur avons parlé du travail que nous nous proposions d’entreprendre. M. Deleiis nous a donné d’utiles renseignements et pour la rédaction de ces pages, et pour la confection de nos planches, nous l’en remercions bien vivement.
(1) Bichat. Etudes sur la vie et sur la mort, p. 128. Paris. t805.