CHAPITRE PREMIER
Phénomènes locaux P une plaie qui se réunit sans suppurer , ou par première intention.
Ces phénomènes sont sur-tout bien connus depuis les travaux de J. Hunter, de Everard Home et de Thompson (1). Dans les plaies simples, c’està-dire à la fois exemptes de complication et composées de deux surfaces similaires , après la cessation de l’écoulement du sang, la surface de la solution de continuité laisse exsuder une certaine quantité de sérosité sanguinolente, dont la production cesse également bientôt. Les^ lèvres , ou pour mieux dire les surfaces opposées de la solu^ tion de continuité , se gonflent légèrement par suite de l’afflux du sang dans leur tissu. Déjà irritées par l’effet de la blessure, elles deviennent plus douloureuses, en un mot elles s’enflamment, mais modérément, et de telle sorte que l’inflammation reste dans les limites nécessaires à la sécrétion d’une substance particulière, qui n’est plus ni le sang , ni la sérosité sanguinolente , mais se présente sous l’apparence d’une matière demi-liquide ,
(i) Lectures on inflammation. Édimb, 1802.
concrescible , rougeâtre , et semblable pour l’aspect à la gelée de groseille , quel que soit le tissu qui la fournisse (suc nourricier , suc radical, lymphe coagulable des anciens , lymphe plastique de Hunter, lymphe organisable de Thompson), destinée à jouer un rôle des plus importans dans l’adhésion réciproque des points opposés de la solution de continuité ; elle s’organise en effet en une couche , épaisse , là où les surfaces présentent des vides , mince , là où elles offrent des saillies , adhérente par ses deux faces , et servant à la fois d’intermédiaire et de moyen d’union aux lèvres de la plaie.
Fournie, suivant les uns, par les vaisseaux divisés eux-mêmes ; suivant J. Hunter par les capillaires modifiés par ce degré d’inflammation qu’il nomme adhésive ; suivant M. le professeur Cruveilhier , par le tissu cellulaire séreux , élément essentiellement réparateur qui forme le canevas de tous nos organes. Cette matière , qui n’est point de l’albumine , car elle n’est coagulée ni par la chaleur, ni par l’alcool, qui n’est point non plus de la gélatine , car le tannin n’a point d’action sur elle, mais qui est essentiellement fibrineuse, apparaît en général assez promptement. Thompson , dans des expériences sur des animaux vivans , l’a vue former au bout de quatre heures une couche déjà apparente à la surface des plaies. Elle s’organise aussi très-vite , et acquiert rapidement de la solidité ; après vingt-quatre heures , elle est blanche et aréolaire ; après quarante-huit heures , et quelquefois plus tôt, le sang la pénètre et coule de toutes parts quand on la rompt par une traction
suffisante. Sa vascularité augmente le troisième , le quatrième jour et les jours suivans; elle devient aussi plus solide , et après le cinquième , sixième ou septième , son organisation est tellement complète que , pour la déchirer , il faudrait employer un effort aussi considérable que celui qui serait nécessaire pour surmonter la résistance des parties saines. M. Cruveilhier semble même douter si, j en cas de rupture , la déchirure ne porterait pas plutôt sur les parties voisines que sur la cicatrice elle-même , ainsi que cela a souvent lieu pour le cal définitif, qui offre en général une ! résistance supérieure à celle du reste de l’os.
Lorsque l’application des points opposés de la | plaie a été exacte , la cicatrice est linéaire et pré- ! sente une couleur plus blanche et une consistance plus ferme que les tégumens. Si on l’examine sous le rapport de sa structure, on voit que la matière concrescible s^est convertie en un tissu fibrocelluleux , dont la nature est sur-tout apparente quand le contact n’a pas été tout-à-fait immédiat , ou quand il a cédé à des tractions exercées, sur lui, ainsi que cela se voit dans les cicatrices des muscles, des tendons divisés, etc. ; elle est traversée par des vaisseaux qui rétablissent la continuité entre ceux qui appartiennent à un côté de la plaie et ceux du côté opposé. Ce fait est démontré par les expériences directes plus peut-être que par les injections anatomiques auxquelles le tissu des cicatrices est assez réfractaire.
On sent qu’il est hors de mon sujet d’examiner si ces vaisseaux sont ou non de nouvelle formation. . ainsi que tendent à le démontrer les travaux de ‘
Wolf, de Hunter, et surtout ceux de Kaltenbrenner , ou s’il y a simplement inosculation entre les orifices divisés. On sent aussi que je ne dois pas davantage m’occuper de la question de savoir s’il ÿ a ou non formation de nerfs, ou si les bouts divisés se réunissent : ce qu’il y a de certain , c’est qu’après la réunion , la sensibilité se rétablit des deux côtés de la division même dans des parties qui ont été entièrement séparées du reste du corps (1).
Les phénomènes qui viennent d’être indiqués sont ceux qui se passent dans une plaie sans perte de substance et dont les deux côtés sont parfaitement similaires , de telle sorte que leur rapprochement a pour effet de mettre en contact immédiat ces parties auparavant continues.
Quand les plaies sont formées de parties dissemblables, elles peuvent sans doute encore se réunir sans suppurer, mais on conçoit que cela doit être plus difficile. Qu’on se représente, par exemple, une plaie avec perte de substance de quelque profondeur et dont les bords sont assez mobiles pour qu’il soit possible de les affronter ; il est évident que les parties qui se mettront en contact ne seront plus exactement de même nature. Or, que l’inflammation adhésive ait sa source dans le parenchyme des organes, que la matière organisable soit fournie par les vaisseaux divisés, par les capillaires qu’un certain degré d’inflammation a modifiés , ou par le tissu cellulaire séreux subtéminaire , il en résultera toujours que les différens tissus n’étant pas tous également irritables, également vascu-
(i) Balfour. The London and Paris Observ. 31 août 1828.
laires, ou également celluleux, les phénomènes de l’inflammation adhésive seront plutôt développés dans un point que dans un autre ; et , sous ce rapport, il est facile d’établir une sorte d’échelle au sommet de laquelle se trouveraient la peau, le tissu cellulaire, puis les muscles, les nerfs et les vaisseaux , tandis qu’aux degrés les plus inférieurs se trouveraient les tissus fibreux, osseux et cartilagineux. Quoi qu’il en soit, si deux points, dont l’un offre les conditions nécessaires au prompt développement des phénomènes de l’adhésion , et l’autre se trouve dans des conditions opposées , sont mis en contact , l’inflammation pourra bien se passer dans le premier avant qu’elle ne soit développée dans l’autre, et la réunion sera très-difficile ou n’aura pas lieu; si la composition de la plaie est telle que quelques parties similaires, ou à peu près, se rencontrent, la réunion se fera particulièrement entre ces parties ; et si la plaie est très-complexe sous le rapport du nombre et de la variété des tissus qui la composent, la réunion partielle dont nous parlons pourra bien ne se faire qu’à son entrée , entre les points opposés des tégumens , qui laisseront derrière eux un vide dans lequel se déposeront des liquides de diverse nature. Dans tous ces cas, les phénomènes locaux participeront nécessairement de ceux des plaies qui se réunissent sans suppurer et de ceux des plaies qui suppurent ; d’un côté, la guérison sera plus longue que quand il n’y a pas de suppuration ; et d’un autre côté , la suppuration et les accidens qu’elle entraîne , et que nous ferons connaître , se prolongeront moins que dans les plaies suppurantes ordinaires : et*
suivant les circonstances , les phénomènes appartenons à l’un ou l’autre de ces modes de réunion prédomineront. Ainsi il n’y aura quelquefois qu’une menace de suppuration plutôt qu’une suppuration véritable , et la guérison n’en sera que très-peu retardée ; dans d’autres cas, quelques points de la plaie suppureront pendant un temps plus ou moins long ; enfin , chez quelques sujets l’entrée de la plaie se fermant seule, il se formera une collection de sang ou de pus qui pourra avoir tous les inconvéniens et tous les dangers de ce genre de lésions.
Nous ne saurions trop répéter cependant, que la réunion par première intention peut s’opérer dans les plaies les plus composées , pourvu qu’on puisse tenir en contact leurs parties opposées. Mais il est évident que les chances de réussite s’éloigneront à mesure que plus de tissus différens entreront dans leur composition , et sous ce rapport les plaies résultant des amputations sont , de toutes, celles qui offrent les chances les moins favorables.