Véritablement docteurs in utroque. x
DES DüCTRIÎiES RELIGIEUSES DES JUIFS 45
tion des problèmes que l’esprit humain se pose presque nécessairement dans tous les temps et
dans tous les lieux, ni même, dans une sphère plus restreinte, des principes d’après lesquels ils pussent diriger leurs concitoyens dans la position difficile que les circonstances leur avaient faite. La vérité leur était donnée, les problèmes étaient résolus , les règles de conduite étaient tracées dans la révélation que la famille d’Israël avait reçue de Dieu par. le ministère de Moïse et des prophètes. Les docteurs d’Israël étaient donc condamnés à être des exégètes. La seule science
en effet qui puisse se développer au sein d’un
peuple dont un livre est l’autorité suprême et unique, est nécessairement exégétique. Ejle doit sortir tout entière de l’interprétation de ce livre. La science juive n’a jamais été autre chose.
L’interprétalion (midrasch ) , voilà sa forme. On la retrouve dans tous les grands ouvrages des docteurs de la Palestine et de la Babylonie ; le Talmud n’est en définitive qu’un recueil d’explications de la Loi. Les Juifs alexandrins eux-
mêmes, quelque familiers qu’ils fussent avec la
littérature grecque, n’en connaissent pas d’autre.
Arislobule composa un commentaire sur le Pen- %
tàleuqiie , et les écrits de Philon ne sont que des explications des passages les plus importants des livres de la Loi.
Les livres mosaïques qu’il s’agissait de prendre pour guide et d’interpréter, avaient été écrits en vue d’un état de choses fort différent de celui qui s’était établi depuis la restauration de la nationalité juive. Les conceptions de l’esprit n’avaient pas moins changé que les mœurs et que la situation sociale. Comme manuel de croyances, le
Pentateuque ne pouvait réellement satisfaire des hommes chez lesquels la réflexion avait remplacé le sentiment spontané, mais grossier, des générations antiques, et comme code de lois morales et judiciaires, il renfermait un grand nombre de prescriptions absolument inapplicables, tandis qu’il n’avait pas de dispositions pour une foule de rapports sociaux nouveaux. Et cependant son origine divine lui donnait aux yeux des Juifs une autorité absolue, et en faisait la seule règle possible et des croyances et des mœurs.
Il ne pouvait pas être question de voir dans les livres mosaïques ce qui y est réellement êl de les
interpréter - au point de vue de l’histoire et dans un esprit critique. Aussi bien les docteurs d’Israël en étàient-ils incapables. D’ailleurs l’interprétation historique et critique ne suppose jamais qu’une valeur relative aux textes auxquels elle est appliquée, et ce n’est pas à ce point de vue que les docteui*s de la Loi, d’accord ici avec tout le peuple d’Israël, considéraient les écrits mosaïques. La manière dont ils les interprétèrent fut en somme celle qui a toujours régné dans les écoles dogmatiques. Dominés par des idées bien différentes, en réalité, de celles qui avaient inspiré l’antique législateur, les docteurs d’Israël, au lieu de voir dans le Pentaleuque ce qui y est, y lisaient ce qu’ils y auraient mis eux-mêmes, s’ils avaient été chargés de le rédiger. Avec une entière bonne fei, et tout en se croyant les fidèles interprètes de la Loi, ils lui prêtèrent, dans le plus grand nombre de cas, un sens qu’elle n’avait pas, qu’elle ne pouvaitpas avoir. Ils l’accommodé- , i^nt ainsi à la situation nouvelle du peuple juif.
A Alexandrie, la méthode d’inlerprétalion allégorique devint dominante parmi les Juifs. Des interprètes qui n’ont affaire qu’à une version,
tiennent naturellement assez peu à la lettre, et (Tailleurs cette méthode était celle d’après laquelle ils voyaient les philosophes grecs traiter leurs' traditions religieuses. Ces deux circonstances expliquent le système d’exégèse d’Aristobule et de Phi-
Ion. Mais dans les écoles de la Palestine d’autres
principes devaient l’emporter. Il était dans la nature des choses que la lettre même du texte devînt l’objet du respect et de la vénération. Le mot écrit n’était-il pas la parole de Dieu lui-méme? Cette haute estime pour la lettre aurait dû, ce semble, conduire les docteurs de la Loi à s’attacher avant tout au sens naturel, à celui que trouve un jugement droit, aidé des connaissances philologiques et historiques nécessaires. Il n’en fut rien cependant. L’esprit humain n’arrive aux choses les plus simples, à ce qui est le plus près de lui, qu’après
s’étrc égaré en mille sentiers obscurs, à la recherche de difficultés qu’il semble se créer à plaisir. La parole de Dieu ne peut pas être comme la parole de Thomme, simple et unie; elle doit ren-. fermer des mystères sans’ nombre : tel fut le principe, gros (l’erreurs, duquel partirent les interprètes juifs. Il y avait donc dans le Pentateuque
bien autre chose que ce qu*il semble dire, et tandis que les Alexandrins recherchaient sous le sens littéral un sens caché , au moyen de la méthode d'interprétation allégorique, les docteurs de la Palestine, s’attaquant à la lettre, torturaient chaque mot, et même chacun 'des éléments qui le composent , pour leur arracher les mystères qu’ils renfermaient.
On n’avait pas sans doute inventé encore les quarante-neuf manières d’interpréter les préceptes de la Loi, que Dieu, à ce qu’assure Jannaï dans le Traité talmudique Sopherim, avait enseignées à Moïse, ni les treize règles d’interprétation qu’a recueillies Maimonide. Mais on n’avait pas eu besoin de Cocceius pour découvrir que les paroles sorties de la bouche de Dieu doivent recevoir tous les sens dont elles sont susceptibles. Bien avant l’ère chrétienne, on avait diverses méthodes pour faire jaillir des lettres mêmes du texte, les étincelles divines qui y sont cachées. La Guématria, pour le moins,
était connue et employée h et l’on savait aussi dé-
1. Le Nolarikou et la Tliemurah sont probablement de plus récente invention. Mais la Guématria est certainement anté-
couvrir les mystères enfermés dans les traits dont la calligraphie sémitique semble s’être toujours plu à orner les manuscrits ^ C’était là, si l’on veut, des excentricités de l’exégèse palestinienne; mais elles doiment une idée de son esprit général ; car elles n’étaient possibles que dans des écoles où l’on n’avait aucun souci du sens réel, et où l’on courait après les interprétations extraordinaires.
La science juive ne tarda pas à porter des fruits abondants. Longtemps avant les Maccabées, il existait dans la Palestine une riche littérature -• Dans l’Ecclésiaste, écrit attribué à Salomon, mais qui remonte tout au plus à l’époque persane, il est fait allusion à une surabondance de livres^. Les grandes questions de la métaphysique semblent môme avoir été déjà entamées. On peut le croire du moins aux appréhensions des esprits pratiques qui ne sont pas sans quelque crainte sur les résultats de la
riciirc à l’êrc chrétienne. On en trouve une application dans • l'Apocalypse, xiii, 18.