‹ Des doctrines religieuses des juifs pendant les deux siècles antérieurs a l'ére chrétienneChapitre 9 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la doctrine de Dieu.

Le triomphe du monothéisme dans Israël date de la captivité de Babylone. Les calamités nationales et les désastres privés qui en furent la suite inévitable parlèrent plus haut que la voix de Moïse et que celles des prophètes. Une révolution profonde s’opéra dans la conscience religieuse des descendants de Jacob. Ils sentirent qu’il n’y avait plus de salut pour eux que dans la protection de l’ Éternel; et, dès ce moment, leur attachement au culte du vrai Dieu fut inébranlable.

ihh DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.

Ce changement dans la direction des sentiments religieux d’Israël ouvre une ère nouvelle dans leur histoire. 11 ne fut le résultat que du mouvementintérieurde la conscience populaire. Toute influence venue du dehors lui fut étrangère, c’est un fait que nous avons déjà établi. Il s’accomplit sur le sol de la Babylonie, pendant les années de l’exil, et probablement peu de temps après la déportation. La plupart des autres doctrines dont nous devons présenter le tableau se développèrent plus tard; le monothéisme qu’elles supposent toutes et qui est leur point de départ, les précéda nécessairement ; «il était solidement établi parmi les Israélites; bien avant que l’édit de Cyrusleur eût ouvert le chemin de leur patrie. On en a la preuve dans ce fait que la croyance en un Dieu unique fut, depuis ce moment, le patrimoine commun de toutes les fractions du judaïsme, tandis que les autres doctrines n’appartiennent en propre qu’à l’une ou à l’autre d’entre elles, ou ne prirent pas dans toutes le même degré de développement.

Ce n’est pas cependant sur ce changement religieux considéré en lui-même qu’il s’agit d’arrêter nos regards. 11 nous suffit de le constater et d’en

marquer la date certaine. Notre examen doit porter ici sur les conséquences qui en découlèrent. Aussi longtemps que le monothéisme avait été méconnu en Israël, il avait fallu plaider en sa faveur. La voix puissante des prophètes avait seule été ù la hauteur de cette grande cause '. Maintenant que la croyance en l’unité de Dieu est hors de contestation, elle va devenir le sujet des méditations des docteurs de la loi et donner naissance à une doctrine métaphysique, tandis que l’imagination populaire groupera autour d’elle des conceptions singulières qui deviendront plus tard le fond d’une métaphysique fantastique.

Les plus anciennes traditions de la famille d’Israël, celles dont le recueil compose la Genèse, sont pleines de théophanies et de représentations

1 Osée, iv, 1 etsuiv.; Mich., vi. 1 rt suiv.

anthropomorphiques de la divinité. Tel est le ca-

ractèredes récits de tous les peuples primitifs. Dieu entretient avec les patriarches des rapports presque fnmiliers; il leur apparaît sous une forme humaine ; il leur parle; il discute avec eux; il est animé de sentiments et de passions analogues aux affections qui leur appartiennent en propre. Dans les ûges suivants, les notions que l’on se fait de la nature divine s’épurent de plus en plus '. Les théophanies deviennent plus rares ; elles finissent par n’être que des formes poétiques d’un enseignement qui se rapproche de très-près du pur spiritualisme. On ne parle cependant encore de Dieu qu’avec des images anthropomorphiques, telles qu’elles conviennent d’ailleurs à la poésie des temps héroïques ou encore au langage populaire.

Mais, quand l’inspiration eut fait place à la réflexion et la prophétie <i l’enseignement didactique, on ne s’accommoda plus de ces expressions figurées. On craignit qu’elles ne donnassent de fausses

1 Ps. xxxm, 9; xc, 1, 2, 4; eu, 25-29; cxxxix, 7-10; Esaïe, xi, 2; xl, 12-30; lxvi, 1 et 2; Amos, iv, 13; x, 2-6; Jérérn., vm, 4; xxiii, 24; xxxm, 17-20; Mich., ni, 12; Job. xxxvm, 4; xxxix, 30, etc.

idées de la nature de Dieu, et qu’en le représentant sous des traits visibles et avec des passions humaines, elles ne rapprochassent Jéhovah des fausses divinités des mythologies païennes. Nous voyons du moins dans la version des Septante et encore mieux dans les Targums d’Onkelos et de Jonathan un désir manifeste de faire disparaître les théophanies et même les images anthropomorphiques de Dieu et de les remplacer par des explications que rien dans le texte original n’autorise.

Quand le texte hébreu porte que Moïse, Aaron et les soixante-dix vieillards virent le Dieu d'Israël sur un trône de saphir, la version grecque dit qu’ils virent le lieu où Dieu était placé '. Dans le texte hébreu, Dieu, pour montrer son estime particulière pour Moïse, déclare qu’il lui parle face à face, tandis qu’il ne parle qu’en vision aux prophètes; la version grecque affaiblit l’énergie de l’idée en traduisant que Dieu parle en songe aux prophètes et en vision à Moïse*. Lorsque, d’après

i Exode, XXIV, 9 et 10. EtSo» rov toîtoï ou ciaxryxst ô Oéo; toû I apoïQÏ- .

* Nombr. Xll, 8, 2to fii xxrà xx iy a Xaiiicrw aurai ïv cèosc.

ikS DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.

le texte original, Dieu, à la vue des progrès toujours croissants de la perversité humaine, se repent d’avoir créé les hommes et ne les regarde plus qu’avec déplaisir, il se borne, d’après le traducteur grec, qui trouve ces sentiments indignes de la divi. nité, à réfléchir et à méditer sur le mal

On pourrait citer une foule de traits de ce genre. Il nous suffira d’en rapporter encore un; mais il nous paraît décisif et bien propre à mettre dans

tout son jour le désir des auteurs de la version des Septante d’écarter tout ce qui pourrait rabaisser la majesté divine.

Au premier livre des Rois, dans le chapitre où est racontée la dédicace du temple que Salomon vient d’élever à l’ Éternel, la version grecque contient une glose de cinq à six lignes 1 2 , dont il est à peu près impossible de donner une traduction littérale, tant l’ordre logique et grammatical des mots est brouillé, mais dont il est facile de saisir le sens général. Cette addition au texte original a pour but manifeste d’expliquer comment on a pu construire

1 Genèse , vi, 6 et 7. E'JiQvfiriOn h Oéoç ôt i iizoinae tôv Kvfywjrov ijrt tà; yüc v.'A Stevonflij-

* 1 Rois, viii , 53 .

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JÜ1ES. 149 line maison pour Dieu, dont la grandeur infinie ne peut certainement pas être contenue dans un édifice- bâti par la main des hommes. Dieu doit résider dans ce temple, telle est la croyance populaire. Salomon, il est vrai, ne la partage pas, et, quoiqu’il se serve dans son discours d’inauguration d’expressions qui semblent la confirmer en partie, il borne ses vœux à supplier l’ Éternel d’avoir les yeux ouverts, jour et nuit, sur une maison dans laquelle il a promis lui-même de mettre son nom'. Ces déclarations ne paraissent pas cependant assez explicites au traducteur grec; il éprouve le besoin de leur donner un plus complet développement ; c’est à ces explications que la glose est consacrée. Salomon, y est-il dit, savait très-bien que Dieu, l’Être infini, ne peut pas être enfermé dans un lieu déterminé ; et l’ Éternel, en lui ordonnant de lui bâtir une maison, lui avait dit : Construis-moi un temple dans lequel un roi tel que toi puisse se tenir pour in’adorer 3 . Ainsi, c’est par égard pour la faiblesse humaine que Dieu se fait élever un tem-

* 1 Rois, vin, 13, 27-30.

» La version des Septante arrange dans le même sens le passage parallèle, 2 Chron., vi, 2.

150 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, pie; c’est pour qu’on puisse l’y invoquer d’une manière convenable, et non "pour venir y habiter lui-même. Cette explication est destinée, dans la pensée du traducteur, à corriger le préjugé populaire qui croit que Jéhovah a établi 'sa demeure dans le lieu très-saint. Elle est une protestation contre toute représentation anthropomorphique de la divinité.

Si l’on considère que les livres de l’Ancien Testament n’ont été traduits en grec que successivement, dans un espace de temps assez long, par des auteurs différents, et que tous trahissent presque également le dessein bien arrêté de faire disparaître les expressions anthropomorphiques du texte original, on ne pourra s’empêcher de reconnaître dans ce système de traduction le résultat des idées spiritualistes que les Juifs alexandrins, ou du moins les plus éclairés d’entre eux, se faisaient de la nature de Dieu'.

La répulsion des Juifs alexandrins pour tout ce qui tendait à représenter la divinité sous des for-

» Gfrœrcr, Krit. Geschichte des Ur Chris tenthum», 2 e édit. , t. il. p. 15 ; sur le caractère Je la version des i.xx, voyez Franck , La Kabbale , 3 e partie, ch. 3.

l)KS DOCTRINES HEI.IGIËUSES DBS JUIFS. 151 mes humaines ne saurait nous surprendre. Nous savons à quelle école ils ont pris ce sentiment. On reconnaît ici les disciples de la philosophie grecque, principalement de Platon, qui avait reproché si souvent aux poètes, suçtout au premier d’entre eux, à Homère, d’égarer les jeunes intelligences en leur présentant les dieux revêtus de corps sensibles et animés de toutes les passions humaines'. Pour enlever à leurs fables leur danger, il avait essayé de les expliquer d’une manière allégorique et de leur donner ainsi un sens philosophique. Ce procédé avait été adopté par les stoïciens; il était devenu général dans les écoles philosophiques de la Grèce. Aristobule et Philon l’appliquèrent constamment aux antiques traditions de leurs livres saints. Cette méthode d’interprétation, d’un .usage facile et commode aux commentateurs, ne pouvait pas convenir à de simples traducteurs. On ne peut d’ailleurs supposer aux- auteurs de la version des Septante les vues systématiques qui caractérisent Aristobule et Philon. Le mouvement commence avec eux ; il est loin d’être arrivé à son parfait

1 République, fin du n e livre et commencement du ni 9 .

152 1)KS 1)0CÏIU!\LS HELIGIEISES des j lues.

développement. Ce n’est encore qu’un sentiment vague, une sorte d’instinct, éveillé en eux par une éducation qui s’est faite en grande partie sous l’influence de la philosophie grecque. Mais ce premier éveil de la réflexion leur fait trouver inconvenant de donner à Dieu les traits et les passions des hommes.

Les Juifs de la Palestine ne virent pas dans les anthropomorphismes, ni même dans les anthropopathies, d’aussi graves difficultés que leurs coreligionnaires d’Alexandrie. Ils n’apportèrent pas les mêmes soins que ceux-ci à les expliquer ; ils ne les bannirent pas même de leurs discours', soit que leur langue plus figurée eût besoin de ces expressions qui représentent Dieu sous de? formes humaines ou qui lui prêtent les opérations de l’esprit humain, soit que ces locutions leur parussent assez transparentes pour ne pas voiler entièrement la notion d’un Dieu spirituel et invisible. Les théophanies présentaient un autre caractère. Dieu y est

i Ecclésiastiq., n, 18; xxxviii, 6; XLVI, 17; xvi, 11 et 12; xxxix, 28; xl, 19; xxxn, 18; Baruch, il, 16 et 17; ni, 5. Les expressions anthropomorphiques sont fréquentes dans la kabbale, Franck, la Kabbale, p. 187.

UES DOCTRINES RELIGIEUSES UES JUIFS. 153 dépeint sous une forme corporelle; il y est mis en rapport direct avec les hommes. Ici il vient visiter Abraham dans la forêt de Mamré'; là il parle à Moïse face à face 3 . Ces passages étaient des écueils contre lesquels la science juive devait craindre de voir se briser la doctrine naissante de la spiritualité et de l’invisibilité de Dieu. Ce fut une nécessité pour elle de leur donner un sens en harmonie avec cette doctrine, comme aussi avec de nombreuses déclarations bibliques qui donnent de l’Éternel des idées plus spiritualistes.

Une exégèse plus savante que celle des docteurs juifs n’aurait pas éprouvé d’embarras en face de ces théophanies. Les considérant comme des conceptions propres aux premiers développements de la conscience religieuse, elle aurait fait ressortir l’idée morale qu’elles contiennent, et elle aurait expliqué la forme par la manière de sentir et de penser de l’antiquité. Mais telle n’était pas, telle ne pouvait pas être l’exégèse juive. Le caractère général de toute interprétation encore impar-

1 Genèse, xvm, 1 et suiv.; xxxu, 30, etc.

’ Exode, xxxih, 11 ; Deutér., xxiv, 10; v, 4.

\hh DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.

faile, c’est de moderniser, qu’on nous permette cette expression, les documents antiques, d’y transporter les conceptions des âges récents, tout à fait étrangères aux anciens, de prêter à leurs auteurs les sentiments, lefe vues, les finesses des hommes habiles qui les commentent. Les docteurs juifs firent tout simplement à leur image les écrivains de l’antiquité hébraïque ; ils leur supposèrent les pensées et les subtilités d’un chef d’école de leur temps, et ils interprétèrent les livres sacrés comme s’ils étaient les écrits contemporains d’un savant de la Palestine. Ils traitèrent leurs antiques documents à peu près comme, à la même époque, Zénodote et Aristarque traitaient les poésies d'Homère. Jugeant l’ancien poète grec d’après les goûts et les sentiments de leur temps, ces critiques crurent rétablir le texte de ses écrits dans sa pureté primitive, en le corrigeant d’après le ton général des mœurs publiques et du goût de leur temps*. Les Juifs, à la vérité, ne retranchèrent rien de leurs livres sacrés, ils n’y ajoutèrent rien ; mais, en at-

1 Aristarchus Homeri versum n égal quem non probat, dit Cicéron.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 155 tendant que leurs critiques inscrivissent à la marge des Bibles des corrections à des mots qui blessaient la pudeur de leur époque plus raffinée, ils s’abstenaient de traduire, dans le culte public, les passages dans lesquels se trouvaient des récits dont la , naïveté les blessait', et, dans les écoles, ils interprétaient Moïse et les prophètes dans le même esprit que Zénodole et Aristarque commentaient Homère i 2 , en leur prêtant les vues et les idées de leur temps.

Comment, sous l’action combinée de ces procédés arbitraires d’interprétation et de leur doctrine de la spiritualité et de l’invisibilité de Dieu, les docteurs juifs pouvaient-ils traiter les théophanies? îNier la réalité du fait, c’était ébranler l’autorité des livres saints; l’admettre tel qu’il était raconté, c’était porter atteinte à leur doctrine de Dieu. On passa entre ces deux écueilè en supposant que ce n’est pas Dien lui-même qui apparaissait aux patriarches et à Moïse et qui s’entretenait avec eux, mais une vertu divine, une manifestation

i Ligthfoot, t. ni, p. 933.

’ Œhler, Berliner Jahrbücher, août 1846, p. 235 et suiv.

156 des doctrines kelicieoses des juifs.

substantielle de Dieu. Ce représentant de la divinité, c’est tantôt sa gloire, tantôt sa parole, tantôt sa schechina '. L’expression varie ; le procédé est toujours le môme 1 2 * .

Ce n’est pas Dieu, ainsi que le porte le texte hébreu, qui se promène dans le camp d’Israël, comme une sentinelle vigilante; c’est sa schechina qui, d’après Onkelos, est chargée de ce soin’. Quand l’Éternel ordonne aux Israélites de lui dresser un sanctuaire, c’est, d’après le texte hébreu, pour qu’il puisse habiter au milieu d’eux, tandis que, d’après le Targum, c’est pour que sa schechina y réside 4 . « J’ai détourné ma face de cette ville, » dit l’Éternel dans le texte original ; et dans le Targum de Jonathan : « J’ai enlevé ma schechina de cette ville 5 . » Enfin, comme l’auteur de la glose de la version grecque dont il a été ques-

1 Le mot schechina pu? fta&iter, signifie propre-

ment habitation, d’où l'habitation de Dieu par excellence et par dérivation, le contenant désignant le contenu, la majesté divine. Buxtorf, Lexicon chald. talmud, au mot K3X3C*

1 Franck, la Kabbale, p. 67-69.

» Deutér., xxm, 14.

‘ Exode, xxv, 8.

* Jérém., xxxm, 5.

lion précédemment, Jonathan n’admet pas que Dieu habite dans le temple. Le lieu très-saint n’est cependant pas vide; Jéhovah y fait résider sa schechina

Si Dieu ne peut être rabaissé aux proportions de l’homme, la proposition réciproque doit être maintenue; l’homme ne peut, dans aucun cas, être égalé à Dieu. Aussi dans tous les passages dans lesquels le texte hébreu lui donne le titre de Dieu i% dt6k), les paraphrastes chaldaïques remplacent cette expression par une autre, qui en modifie complètement le sens. Ainsi quand, après qu’Adam et Ève ont mangé du fruit de l’arbre de vie, Dieu dit, dans le texte hébreu : « Voici, Adam est devenu comme un de nous, » Onkelos lui fait tenir un langage fort différent : « Le Seigneur Dieu dit : Voici, Adam est unique dans le monde 2 . »

1 Ubi textus hebræus dicit ï; habitasti in eo, Tar-

gum ito n ;t - vj, habilare fecisti majestatem tuam.

Drusius, Loca di/ficil. Pentaleuchi, cap. 54; Buxtorf, Lexic. chald. talm., col. 2394-2399. Exemples detOJP gloire, remplaçant le mot Dieu, Gencse, xvii, 22 ; Exode, x, 21 ; xx, 20. Exemples de ntqç parole, Genèse, xx, 3; xxi, 20, 23; Exode , xx, 19.

' Genèse, m, 22

De même ces paroles du serpent dans le texte original : « Vous serez comme des dieux, » font place à celles-ci : * Vous serez comme des princes'. »

D’où est venue dans la Palestine cette crainte de la théophanie? Elle n’y a pas été apportée du dehors. Elle ne dérive pas du mazdéisme ; rien n’indique que parmi les sectateurs de Zoroastre on se fût occupé de cette question de métaphysique religieuse. On l’avait agitée dans la Grèce ; mais la philosophie grecque, nous l’avons prouvé, n’a point eu d’action sur la synagogue et les écoles des pharisiens. Cette répulsion pour l’anthropomorphisme n’a pu sortir que d’un travail intérieur.

Le spiritualisme a fait des progrès en Israël, le soin avec lequel les paraphrastes chaldaïques évi- « tent tout ce qui , dans leur opinion , pourrait rabaisser la majesté divine, en est une preuve suffisante. On ne peut cependant oublier que cette tendance spiritualiste était favorisée, peut-être même pourrait-on dire, avait été provoquée par quelques expressions de l’Ancien Testament sur la nature même de l’Éterncl. Déjà dans les plus

1 Genèse, m, 5, hébr. □’.i'jio. t*rg. pyçj?.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 159 anciens textes hébreux, dans ceox-là même qui dépeignent le plus souvent Dieu sous des images empruntées à la nature humaine, il est parlé de l’Etre des Êtres en des termes que ne désavouerait pas le spiritualisme le plus élevé. Jéhovah se définit lui-même celui qui est', et il déclare que nul mortel ne peut le voir*. Il est probable que les docteurs palestiniens rattachèrent h ces passages leur doctrine de Dieu, et qu’ils les avaient présents à l’esprit, quand ils expliquaient ceux dans lesquels il est question d’une apparition sensible et corporelle de l’Éternel.

La doctrine de Dieu ne s’arrêta pas à ces premiers linéaments, même dans les écoles de la Palestine, et à plus forte raison dans les écoles spéculatives d’Alexandrie. On ne sut pas la retenir dans les limites du spiritualisme. Elle tomba peu à peu dans les excès d’une théosophie grosse de rêveries et de superstitions.

Dieu est dépeint dans l’Ecclésiastique comme un être tellement au-dessus de la nature humaine,

1 Exode , xxni, 20.

* Exùde, iii, 14; xiii, 20; x, 28.

160 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, qu’il est impossible au regard de l’homme de pénétrer ses desseins et de scruter ses œuvres'. Comment louer dignement le Tout-Puissant? 11 est plus grand que tousses ouvrages; il est souverainement élevé; sa puissance est incompréhensible 2 . « Élève ton imagination autant que tu le pourras, dit Jésus fils de Sirach, le Seigneur sera toujours au-dessus de tes louanges*. Exalte sa grandeur par des hymnes ; ' réunis toutes les forces de ton esprit pour les rendre plus beaux ; ne te lasse point ; tu ne viendras jamais à bout de célébrer convenablement le Seigneur. Qui l’a vu, pour le peindre? Qui pourrait représenter sa grandeur’ ! »

La doctrine de Dieu a fait ici un pas en avant. Au point de vue de l’Ecclésiastique, ce ne sont plus seulement les représentations anthropomorphiques qui donnent de fausses idées de la divinité; les conceptions les plus élevées de l’esprit humain ne peuvent même la faire connaître telle qu’elle est. Il n’est ni élan de l’imagination, ni effort de l’in-

1 Ecclésiastique, xlii, 22.

* Ibid., xliii, 29 et 30.

! Ibid., xliii, 31.

'• Ibid., xliii, 31 et 32.

DES DOCTRINES RELIGJECSES DES JUIFS. 101 telligence qui puisse atteindre jusqu’à elle. Jésus, fils de Sirach, a prononcé le mot : L’Éternel est incompréhensible dans son essence pour les facultés bornées de l’homme.

Il est probable que cette idée de l’incompréhensibilité de Dieu sortit moins d’un travail philosophique proprement dit que des pieuses méditations des fidèles Israélites. Plus le sentiment religieux est profond, plus aussi la conscience de la petitesse de l’homme et de la grandeur de Dieu devient vive. Une fois engagée dans cette voie, la piété finit, sans qu’elle sache s’en rendre compte, par arriver aux mêmes résultats que la métaphysique la plus subtile.

Ce qui ne fut d’abord qu’une notion vague dans les écoles de la Palestine, prit tous les caractères d’une théorie raisonnée parmi les Juifs lettrés d’Alexandrie. Si, comme tout s’accorde à nous le faire croire, l’hymne d’Orphée qu’Aristobule rapportait dans son commentaire sur la Genèse', est de sa composition, ce savant alexandrin enseignait

1 Nous citons cet hymne d’après' Eusèbe, Prép. écang., liv. xi», ch. 12.

ti

non-seulement que les yeux du corps ne peuvent contempler Dieu', mais encore qu’un nuage l’environne etle cache à nos regards* et qu’en s’approchant de lui par la pensée, il faut contenir sa langue dans un silence respectueux i * 3 . C’est surtout dans Philon qu’il faut chercher, avec tous ses développements, l’idée que la connaissance de la nature de Dieu est absolument inaccessible à l’intelligence humaine.

Dieu, dit le philosophe alexandrin, est sans qualité; à plus forte raison n’a-t-il pas une figure humaine 4 . Aucune des qualifications par lesquelles on caractérise la nature humaine ne lui convient ; les lui appliquer, ce serait le rabaisser. Et comme nous n’en connaissons pas de plus élevée, il ne reste qu’à le représenter comme une nature invisible, simple et sans forme 5 6 , et qu’à dire de lui qu’il est, sans prétendre dire ce qu’il est. Meilleur que le bien, antérieur à l’unité et plus pur qu’elle,

i Vers 11, 12, 22.

«Vers 20 et 21.

» Vers 40 et 41.

'•Leges allegor., i,§ 13 et 15. Quod Deus sit immut.,% 12.

De Somniis, i, § 40. .

6 AeiSiîf yûo-tf, fO aiç ûv De mutatione nominum , 34, De Profugis, § 29.

DBS D0CTR1NBS RELIGIEUSES DES JUIFS. 163 Dieu ne peut être vu et contemplé d’aucun autre que par lui-même'. C’est ce qu’on peut conclure de la manière dont il se désigne lui-même dans l’Écriture sainte, quand il dit : Je suis celui qui est ; c’est comme s’il déclarait, fait remarquer Philon, que son essence est d’être et ne peut être décrite 1 2 .

Le philosophe alexandrin cherche à justifier cette théorie par des considérations de divers genres. Tantôt il en appelle à la faiblesse de la nature humaine. « Qu’y a-t-il d’ étonnant que ce qui est » réellement soit inaccessible à l’homme? L’esprit » qui habite en chacun de nous est inconnu ; qui » connaît l’essence de l’âme? Et puis, nous ne tien- » drions pas pour insensés ceux qui disputent sur » l’essence de Dieu? Gomment ceux qui ne savent » pas ce qu’est l’essence de leur âme, pourraient- » ils connaître à fond l’âme de cet univers, c’est- » à-dire, Dieu qui est cette âme même 3 ? » Tantôt il invoque l’autorité de l’Écriture et cite les différents passages dans lesquels il est déclaré que Dieu

1 De Prœrn. et pænis, § 6.

1 Eyo» sipj ’o 5>v, to-o*Td), eîvsi nifvxa, où ItytaOixt. De no minutn mutatione, § 2.

1 Leg. alleg., i, § 29.

104 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, ne peut être vu de l’homme'. Parfois il s’appuie sur la philosophie grecque, principalement sur Platon, et il répète après lui qu’il est impossible de connaître le créateur et le père de l’univers, et que, si l’on parvenait à le connaître, il serait impossible de transmettre à d’aptres cette connaissance 2 .

Si l’essence divine est absolument incompréhensible à l’esprit humain, il n’est pas de nom sous lequel on puisse la désigner. Le nom est en effet la définition de l’être auquel il convient ; si l’on ne peut définir l’être dont la nature est complètement cachée, on ne peut lui donner un nom. La conséquence est forcée. Philon revient très-souvent sur ce point 3 , qui se lie d’ailleurs avec d’autres parties de son système.

La masse illettrée croyait aussi, comme le savant alexandrin, que la connaissance de Jéhovah est

> Exode, xxxm, 18-23; xx, 18 et 19, ni, 14, etc.

1 Timée, p. 28. Républ., liv. vi, p. 509. Tennemann, System des platon. Phil., t.m, p. 126.

1 De somniis, i, §§ 17 et 39. De vitaMosis , m, 25, où il commente dans le sens indiqué. Exode, iii, 14. Quod deter., §44.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 165 impossible à l’intelligence humaine; mais incapable de donner à cette idée un sens philosophique, elle ne la comprenait que sous la forme d’une superstition puérile. C’était une croyance générale en Israël que le nom de l’ Éternel est un mystère et ne peut être prononcé. Cette croyance, qui s’est maintenue pendant des siècles, est d'une date fort ancienne, on la trouve déjà dans la version des Septante ; elle remonte certainement plus haut.

Il y a dans le Lévitique (xxiv, 15 et 16) une loi très-précise et très-claire contre les blasphémateurs. « Tout homme, y est-il dit, qui aura mau- » dit son Dieu portera la peine de son péché. » Quiconque aura blasphémé le nom de l’Éternel » sera puni de mort; il sera lapidé par tout le » peuple. Israélite ou étranger, qu’il meure, il a » blasphémé le nom de Dieu. » Tels est le sens littéral du texte hébreu, sens fort net et prêtant peu à un malentendu. Les Septante lui substituent une tout autre idée : « Quiconque maudira Dieu, » dit la version grecque, commettra un péché. » Celui qui prononcera le nom du Seigneur sera » puni de mort. Toute l’assemblée d’Israël le lapi- » dera; prosélyte ou indigène, qu’il soit mis à

» mort pour avoir prononcé le nom du Seigneur. »

Ainsi, dans la pensée du traducteur, c’est un crime aussi grand, plus grand même, de prononcer le nom de Jéhovah que de le blasphémer et le maudire'. Comment une idée si fausse, si bizarre, aurait-elle pu prendre la place de la prescription mosaïque, si le traducteur n’avait pas été égaré par l’opinion répandue partout autour de lui, parmi ses coreligionnaires, que le nom de Dieu est. un profond mystère qui ne peut être dévoilé sans crime i 2 ?

Ce n’est pas cependant en Égypte qu’elle peut avoir pris naissance. Ce nom qu’il n’est pas permis de prononcer est un mot hébreu, propre au texte original et non à la version des Septante. La Palestine fut le lieu où elle se forma 3 ; elle se répandit de là parmi les Juifs hellénistes. Née probable-

i Telle est la réflexion que Philon fait sur cette prescription qu’il croit l’œuvre de Moïse et qu’il n’oublie pas d’invoquer en faveur de la théorie de l'inefTabilité du nom de Dieu. De vita Mos., ni, § 25.

1 Cette opinion se trouve également dans les fragments juifs des oracles sibyllins, Iiv. m, vers 18 et 19.

* Josèphe, Antiq., n, 12, 4; Talm. Sanh., ch. 2, fol. 90; Maïmonides, Jad Chazaka, ch. 14, § 10.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 167 ment du respect qu’inspirait le nom vénéré de Jéhovah, elle ne tarda pas à se grossir d’idées superstitieuses, qui envahirent même les écoles et qui ont régné longtemps parmi les docteurs d’Israël. On sait que, dans le texte massoréthique, ce mot ne porte pas les points-voyelles qui lui conviendraient pour exprimer sa prononciation primitive, et qu’au lieu de lire Jéhovah, quand ce mot se rencontrait, les Juifs disaient Adonaï'. Les massorèthes ne firent que se conformer à une croyance enracinée parmi leurs coreligionnaires, et qu’ils partageaient eux- mômes. Les samaritains professaient le mémo respect superstitieux pour le nom de Jéhovah; ils le remplaçaient, en lisant, par le mot Schimah (fcîD’tÿ) le nom , le nom par excellence i 2 . Ce procédé fut aussi usité chez les J uifs :I , et son emploi remonterait fort haut, s’il faut le voir déjà dans le premier livre des Chroniques (xiii,6),

i Genesius, Thésaurus, 2° édit., p. 675 et 576.

» Genesius, Thésaurus, loc. cit.

» II est assez commun dans la littérature juive du moyen âge. Ainsi, par exemple, un livre de Levi ben Gersohon sur les merveilles des œuvres de Dieu, porte indifféremment le titre de n&<n rionbo ( Bella nominis) et celui de " mcn'jD (Bella Domini).

108 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, ainsi que M. Zunz le suppose avec quelque vraisemblance'.

Autour de ce nom sacré, ce nom des quatre lettres, comme le désignent les kabbalistes 1 , s’amas- • sèrent assez rapidement les croyances les plus étranges. La superstition est soumise aussi bien que la raison aux lois inflexibles de la logique, et une fois engagé dans le faux, l’esprit humain est obligé de le pousser jusqu’à ses dernières conséquences. C’est ce qui arriva ici.

La légende juive assure, sans s’inquiéter le moins du monde de la vérité historique , sans même prendre la peine de se mettre d’accord avec elle-même, que le nom de Jéhovah n’était prononcé

1 Die gottesdienstl. Vortrœge der Juden, p. 164, note f. Ce chapitre de l'ouvrage de M. Zunz a clé traduit en français et imprimé dans la Bible de M. Cahen, t. xi.

* Buxtorf, Lexicon chald. talm., col. 24-32.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 169 qu’une seule fois par an : c’était quand le souverain sacrificateur entrait dans le lieu très-saint. Siméon le Juste fut le dernier grand prêtre qui accomplit cette redoutable cérémonie. Cette tradition a-t-elle un fond historique? Et peut-on en Conclure que c’est depuis l’époque de ce personnage célèbre dans les annales juives, que le nom de Jéhovah devint l’objet de la superstition publique? On serait d’autant plus porté à le Croire que le fait rapporté par cette tradition n’est certainement pas exact. Le nom de Jéhovah dut être prononcé dans le temple, tant que le temple fut debout, et c’est ce qu’on peut conclure d’une autre tradition qui prétend que, depuis la ruine de Jérusalem par les armes romaines, on ne prononça plus un nom qui ne pouvait être proféré que dans le lieu très-saint '.

Ce fut une opinion accréditée de bonne heure, à ce qu’il paraît, parmi les Juifs, que celui qui connaissait la manière dont se prononce ce mot mystérieux et redouté, pouvait maîtriser à son gré les forces de la nature. Il est souvent question de cette

Buxtorf, ibid., col. 24-33.

170 DES DOCTRINB8 RELIGIEUSES DES JUIFS, puissance magique dans les écrits des rabbins 1 . On connaît les développements extravagants que prit plus tard cette croyance bizarre. Elle tient une des premières places dans les arts occultes. Elle était déjà très-accréditée dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. On en trouve des traces dans les écrits de plusieurs Pères de l’Église. A quelle époque remonte cette superstition? Très-haut, s’il faut s’en rapporter aux traditions juives. On peut croire, en effet, que du moment que se répandit parmi les Juifs l’opinion que le nom de Jéhovah est un mot exceptionnel, trop pur pour les lèvres du commun des mortels, il se trouva des hommes disposés à exploiter la crédulité publique et qui, se décorant du titre imposant de Baal schem ( ^y^ Dû). les maîtres du nom divin, ou de toute autre dénomination semblable, se donnèrent pour des initiés à une science secrète et toute-puissante. Il est certain du moins que l’usage des amulettes et des talismans n’était pas inconnu des Juifs. S’ils le tenaient des Perses, comme on le suppose avec quelque vraisemblance, il remontait à une époque

• Buxtorf, ibid., col. 24-36 et 24-37.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, 171 de beaucoup antérieure à l’ère chrétienne, et il est probable que des combinaisons des lettres du nom divin constituaient le principal ornement, comme aussi la vertu capitale de ces pierres gravées 1 .

Serait-il téméraire de supposer que, tandis que les superstitions sur la puissance magique du nom de Jéhovah envahissaient la foule et servaient d’alimeht à la crédulité populaire, elles prenaient dans l’esprit mystique de quelques docteurs d’Israël une forme philosophique et donnaient naissance à ces rêveries spéculatives dont la kabbale fut plus tard l’expression la plus parfaite? Nous savons du moins qu’il se passa un fait analogue chez les Juifs alexandrins. Un fond commun dé-

fraya les superstitions populaires et la théosophie de Philon. Il paraît impossible qu’il en ait été autrement dans la Palestine. Le Talmud fait mention de dissertations sur le Maassé Merkaba et sur le Maassé Béreschit 2 . Ces indications sont trop vagues, sans doute, pour qu’on puisse en conclure l’existence de livres sur cette matière. Mais on sait

> La Bible de Catien, t. xi. Introd., p. 67.

* Zunz, ibid., p. 164; Bible de Cahen, t. xi. p. 76 et 77.

172 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, d’autre part que les esséniens possédaient des écrits pleins de spéculations sur la genèse du monde 1 . Les termes mêmes dont se sert Philon, en parlant des spéculations esséniennes 2 , indiquent clairement qu’elles portaient sur le môme sujet que le Maassé Béreschit et le Maassé Merkaba. On accorderait même que les rêveries métaphysiques sur l’essence de Dieu et sur la production des choses, qui formèrent plus tard la kabbale, n’auraient pas été mises par écrit avant l’ère chrétienne, qu'il n’en resterait pas moins tout à fait vraisemblable que leurs premiers linéaments remontent à une époque bien antérieure- N’en est-il pas ainsi de la Mischna, dont les diverses parties, recueillies par Juda le Saint dans la seconde moitié du il' siècle de l’ère chrétienne, sont l’œuvre des docteurs de la loi des trois ou quatre siècles précédents? M. Zunz, qui n’accorde pas à la kabbale la haute antiquité que quelques autres savants

1 Josèphe, Guerre des Juifs, n, 8, 9; Philon. Quod ornnis probus , § 12.

1 Les termes par lesquels Philon désigne les spéculations esséniennes [nspi \iizùp^euc Ûeoü xat TÜf toï Kxmiç yzvstrstot yù.oaofziTou), correspondent très-bien à rWJfcçp nfcJJ Acte de la Genèse, histoire de la création.

israélites, M. Franck entre autres, ont cru pouvoir lui assigner, reconnaît lui-môme que deux siècles avant la naissance du christianisme, Jésus, fils de Sirach, faisait allusion à des spéculations mystiques de ce genre \ quand il recommandait à ses lecteurs de ne pas rechercher avec trop de curiosité les choses cachées, inutiles à la bonne direction de la vie, et de s’attacher principalement aux révélations bibliques, qui sont déjà assez difficiles et au-dessus de l’intelligence du commun des hommes 1 2 3 .

C’est un fait qu’avant l’ère chrétienne les savants juifs de la Palestine, de la Babylonie et d’Alexandrie s’occupèrent de l’interprétation mystique du premier chapitre de la Genèse. Les alexandrins paraissent avoir ignoré les mystères de la vision d’Ézéchiel* ; il n’v en a du moins pas de traces ni dans les fragments qui nous restent d’Aristobule, ni dans les écrits de Philon. Ce dernier ne cite pas même une seule fois le prophète Ézéchiel. Mais les docteurs de la Palestine et ceux

1 M. Zunz, ibid., p. 163. Bible de Cahen , t. xi, p 75.

’ Ecclésiastique, iii, 21 et 22.

3 Êzéch., i, 4 et suiv.

174 DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, de la Babylonie portèrent leurs méditations aussi bien sur le Maassé Merkaba que sur le Maassé Bereschit*. Us ne laissèrent pas sortir, il est vrai, d’un petit cercle d’initiés leurs spéculations sur ces mystères. Ils étaient surtout très-réservés sur ce qui concerne la vision d’Ézéchiel. 11 n’était permis à personne de la lire avant la trentième année révolue. On n’en confiait les explications verbales qu’à des disciples choisis, à un seul à la fois et jamais en présence de plusieurs. 11 était interdit d’en parler devant la foule. Des profanations de ce gepre passaient pour téméraires et exposaient à des dangers i 2 . Ces spéculations, transmises sous le voile du mystère, ont laissé peu de traces dans le Talmud, dont la tendance pratique se préoccupait plus de la direction morale des âmes que de théories abstraites, étrangères et inutiles, comme le disait Jésus, fils de Sirach, à la vie réelle ; mais elles devinrent le centre des doc-

i La vision d'Éréchiel, Maassé Merkaba, est le thème des spéculations sur l’essence divine, et le premier chapitre de la Genèse, Maassé Bereschit, celui des spéculations sur la production du monde suprasensible et des choses visibles.

* Zunz, ibid, p. 163; Bible de Cahen, t. xi, p. 75 et 76; Franck, la Kabbale, p. 53-56.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 175 trines de là secte dissidente des esséniens. Elles furent peut-être une des causes de Ba formation. 11 est vraisemblable, en effet, que les hommes d’un esprit mystique et porté aux spéculations abstraites, ne trouvant aucune satisfaction dans les écoles pharisiennes, où régnait une tendance pratique, se rapprochèrent les uns des autres pour s’entretenir des idées qui les intéressaient. Elles reçurent probablement au milieu d’eux de plus riches développements, et ils les transmirent à leur tour sous une forme plus complète â la kabbale et au gnosticisme 1 .

Les spéculations esséniennes et celle des alexandrins sur le principe premier et sur la production des choses* les superstitions populaires sur le nom ineffable de Dieu, le soin des paraphrastes chaldaïques et des Septante pour dissimuler les théophanies et les anthropomorphismes du texte hébreu, voilà des indices irrécusables d’une tendance théologique bien prononcée, dans les deux ou trois siècles antérieurs à l’ère chrétienne-, dans toutes les branches de la famille d’Israël. Ces rapports

1 Revue germanique, septembre 1858, p. 467 et 468.

176 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, familiers entre Jéhovah et les patriarches, dont les récits remplissent la Genèse, sont regardés maintenant comme peu dignes de la majesté divine. Le brillant tableau que trace Ésaïe, du Seigneur assis sur un trône élevé, remplissant le temple des pans de sa robe et entouré de séraphins qui célèbrent sa gloire 1 , ne semble pas même donner aux esprits de cette époque une idée vraie et convenable de la divinité. Qu’on s’en rende compte ou non, le Dieu que l’on conçoit est un Dieu abstrait. On se le représente d’autant plus pur qu’il est plus différent du monde et de la nature humaine, qu’il est moins en contact avec leurs misères, qu’il est relégué plus loin des choses créées. Telle est la pensée secrète ou avouée qui inspire aussi bien les spéculations des savants que les superstitions populaires.

Est-ce à dire qu’un abîme infranchissable ait été creusé entre Dieu et le monde? Un peuple dont l’existence tout entière reposait sur la foi en une révélation ne pouvait le croire, sans se renier lui-même. Par respect pour la sainteté de Dieu, il l’a éloigné des choses sensibles ; mais il a cru

1 Esaïe, vi, 1-5 ; comp. 2 Rois, xxii, 19.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 177 par là élever son trône et non l’en faire descendre. Dieu règne toujours sur tout ce qui existe ; mais il gouverne l’ensemble des choses par le ministère d’êtres intermédiaires auxquels il en a confié et la création et la direction. Ainsi les idées plus spiritualistes qui se formèrent à cette époque sur la nature divine, appelèrent comme leur conséquence nécessaire la théorie des êtres intermédiaires, théorie qui se produit inévitablement chaque fois que, pour une cause ou pour une autre , on ne croit pas pouvoir laisser en communication immédiate Dieu et le monde.

Cil APÏTRE II

De la doctrine du verbe.

Dieu, trop pur pour être en contact avec les choses créées, a tout produit et gouverne tout par le ministère des puissances célestes, qu’il a appelées à l’existence dans ce but : telle est la conséquence à laquelle conduisaient, ainsi que nous venons de l’établir dans le chapitre précédent, les idées élaborées peu à peu, depuis la captivité, au sein de la famille d’Israël tout entière, sur la nature divine. La première de ces puissances divines, celle qui les résume toutes, pour ainsi dire, en elle, est le Verbe de Dieu.

C’est une opinion généralement répandue que la doctrine du Verbe ne fut particulière qu’au judaïsme alexandrin. Rien de plus faux. La doctrine du Verbe est commune à toutes les fractions

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 179 du judaïsme ; elle se rencontre aussi bien dans les écrits d’origine palestinienne que dans les écrits composés à Alexandrie. Elle est exposée, il est vrai, sous des formes très-différentes dans les deux classes d’ouvrages ; Philon cherche à lui donner une couleur philosophique qu’elle n’a pas, qu’elle ne pouvait pas avoir dans les paraphrases chaldaïques ; mais sous ces différences qui tiennent soit au caractère des écrivains, soit surtout à la nature de leurs écrits, elle est au fond la même dans les uns et dans les autres. C’est ce que nous allons d’abord essayer de mettre hors de contestation.

Pour Philon, aussi bien d’ailleurs que pour l’auteur de la Sagesse de Salomon le Logos est un être intermédiaire entre Dieu et le monde i 2 . Désigné par le philosophe alexandrin sous les noms significatifs de Dieu second 3 , de fils aîné de Dieu 4 , de

i Sapience, ix, 1 et 2; xvi, 12. Les fonctions attribuées dans ces passages au Logos sont données, dans upeplus grand nombre d’autres, à la Xoyta, vu, 12; vin , 6: ix, 2; xi et suiv., etc.

5 Quod dcterius potiori insid., § 16. Comparez Leg. alleg., § 19. De sacnficio Abel, § 18.

5 Ajùtepo; Ssôf, Philonis Opéra, t.vi, p. 175 ; Eusèbe, Prép. évang., lib. vu, cap. 13.

4 llfEdêvTepo; olof ^eoû, rrpe (tÇùtixtos ulof âtov. De Migrât.

180 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, premier-né de Dieu', d’image de Dieu 2 , de Dieu des choses imparfaites 3 , il remplit les quatre fonctions suivantes :

1° Il est le créateur ou, du moins, l’ordonnateur du monde. « Par le Logos, le premier-né des choses qui ont pris naissance, Dieu façonne le monde, en se servant de cet instrument pour la structure irréprochable des choses produites 4 . »

2° Il est le directeur du monde. « Le Verbe de

Celui qui est le lien de toutes les choses, en tient unies les diverses parties ; il les relie et les empêche de se dissoudre et de se séparer 5 . » On doit le regarder comme la Providence qui, tout en gouvernant l’ensemble, prend soin des moindres détails. C’est lui qui soutient les hommes de bien ; c’est lui qui

Abrah., § 1. Quod Deus immut. , § 6. De confus, ling., § 14 et 28. De Profugis, § 20.

i npwriyovoç uîoj 5co0, De somniis, i, § 37. De agricult., § 12 .

1 Eô«wv Seoû, De mundi opificio, § 8; De Confus, ling., § 20; De Monarchia, § 5.

* Leg. alleg., ni, § 73.

* leg. alleg., i, § 8 et 9; Leg. alleg., ni, § 31, De Cherub., § 35. De Monarchia, § 5.

* De poster itate Caini, § 32 ; Quod Deus immut., § 36; De somniis, i, § 33.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 181 punit les méchants. Il est, dit encore Philon, ce que la foule des hommes ignorants appelle le hasard'.

3“ Il est le révélateur des choses divines. * Le Verbe divin descend comme d’une source, semblable au fleuve de la sagesse, pour arroser et abreuver les âmes qui aiment les productions célestes 1 2 * . C’est par son Verbe que Dieu donne aux enfants de la terre la connaissance de ce qui est 2 . »

h° Enfin, il est l’intercesseur, ixérm, des hommes auprès de Dieu 4 ; sous ce rapport, il est le véritable grand-prêtre*, et on peut l’appeler la consolateur, ~xf>xx.).mcç <s .

On retrouve cette doctrine, au moins dans ses premiers linéaments, dans la Sagesse de Jésus, fils de Sirach’ ; mais c’est surtout dans le Targum du Pentateuque d’Onkelos et dans celui des Prophètes

1 Quod Deus immut. , § 36.

* De posteritate Caini, § 37.

* De Cherubini, § 9.

* Quis rerum divin, heres, § 42.

1 De somniis, i, § 37.

* De vita Mosis, ni, § 14.

’ Ecclésiastique , i, 1, 5 ; iv, 11-19; xxiv, 3-12, 30-32.

de Jonathan', qu’elles se montre dans les mêmes traits que dans les écrits de Philon. Désigné par le nom de vq iOD’D 0 a parole de Dieu) , expression chaldaïquc exactement correspondante à l’expression grecque Xcyo? rcv 6soù, cet être intermédiaire entre Dieu et le monde remplit, d’après ces Targums, les mêmes fonctions que le Logos des alexandrins. C’est lui qui a créé et mis en ordre le monde 2 ; c’est lui qui le maintient dans sa constante harmonie 8 ; lui encore qui règne sur le peuple »

juif et intercède pour lui auprès de Dieu 4 ; lui enfin qui intervient, à la place de Dieu, dans les théophanies racontées dans le Pentateuque 5 .

La doctrine du Verbe est donc commune aux deux grandes branches du judaïsme. Sauf les développements philosophiques que lui donne Philon et que la nature des Targums ne comportait pas,

» Nous ne tenons compte ici que de ces deux targums, parce qu’ils sont les seuls antérieurs à l’ère chrétienne.

*Targ. Onkel., Gen. i. 27; in, 22; Dent, xxxm, 27. Targ. Jonath.. Esaic xlv, 12; xlviii, 13; Jéréin. xxvii, 5. a Targ. Jonath., F.saic xxxvm, 7; xl, 15.

* Gen. xxxi, 5 ; Dent., i, 32 et 33 ; xxvi, 17 et 18.

5 Gen. xx, 3; Exode xxv, 22; et Nomb. xxni; Dent., iv, 14, etc.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 183 c’est dans les écrits du philosophe alexandrin et dans les paraphrases chaldaïques la même idée d’un être intermédiaire entre Dieu et le monde, et c’est non-seulement la même idée, mais c’est encore la même idée représentée par une terminologie entièrement correspondante dans les deux langues. Si l’on veut nous permettre une expression empruntée à un ordre de choses tout à fait moderne, nous résumerons cette théorie en disant que le Logos est le ministre de Dieu, qui règne et ne gouverne pas. »

Pour prévenir tout malentendu, il n’est peutêtre pas inutile de faire remarquer ici que la notion du Logos est différente dans la doctrine chrétienne et qu’elle renferme quelques éléments de plus. Le Verbe chrétien est bien, comme le Verbe juif, le créateur du monde ', et son conservateur a , le révélateur de la vérité divine 1 * 3 , le véritable souverain sacrificateur 4 , le consolateur 5 et l’interces-

1 Jean, i, 3; Ephés ., m, 9; Coloss. i, 15, 17; ni, 10; Rom.-, il, 36; Hébr. ; i, 2: n, 10; xi, 3.

* Coloss., h, 17; Hebr.\ i, 3; Apocal., iv, 11. .

* Luc, x, 22 ; Jean-, vin, 28, 38 40 ; xiv, 24 ; Rom. i, 17.

* Hébr. n, 18 ; iv, 14, 25 ; v, 5 ; vi, 20 ; vu, 3, 20, 23.

* Luc , il, 25 ; 1 Jean , ii, 1.

184 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, seur des hommes auprès de Dieu 1 * * * ; mais il est de plus le Messie, le Messie souffrant aussi bien que le Messie triomphant 5 * ; et, pour remplir la tâche du Messie, il a pris un corps mortel * ; il est devenu homme, semblable en tout aux autres hommes, excepté dans le péché *; enfin, il n’est pas seulement une puissance divine, la première des puissances divines, il est Dieu lui-même manifesté en chair *. La messianité, l’incarnation et la divinité, dans le sens le plus élevé du mot, sont complètement étrangères au Logos juif. Le Verbe et le Messie ne sont jamais identifiés ni dans les apocryphes de l’Ancien Testament, ni dans les paraphrases chaldaïques, ni dans Philon Celui-ci le désigne bien sous le nom de Dieu second 7 , mais

1 Rom., viii, 34; 4 Tim., n, 5 ; Hêbr., vu, 25 ; vm, 6; ix, 15; xii, 24.

* Hébr., h, 8. 17 ; iv, 16; vu, 25; ix, 14; xn, 22 et 23.

• Luc, xxiv, 26; Actes, xxvi, 23; 1 Pierre, iv, 1,

vm, 3; Hébr., ii,17;iv, 15; y, 5; vu, 26; ix,7-12.

* Jean, i, 1; 1 Tim., m, 16.

• M. Dæhne (G es ch. Darslclt der jüd.-alex. Religionsphil., t. I er , p. 437), croit que Philon voyait dans le Logos le Messie attendu par ses coreligionnaires. Cette opinion aurait eu besoin de preuves, et M. Dæhne n’en donne pas.

’ Etipof 3»o,-, Philonis fragmenta dans Opéra, édit, de

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 185 jamais sous celui de Dieu. Enfin, l’idée de l’incarnation d’une puissance divine et, à plus forte raison de Dieu, est opposée à l’esprit juif, qui n’eut pas de plus grande préoccupation que de faire disparaître par des explications arbitraires les théophanies du Pentateuque.

Toutes les fonctions attribuées au Logos juif s’accordent à nous faire voir en lui la plus haute des puissances divines, intermédiaire entre Dieu et le monde. Il n’y a rien de plus ni rien de moins dans la conception que les Juifs s’en faisaient, et tout ce que nous avons ici à rechercher, c’est d’abord à quelle source iis ont puisé la notion d’un être intermédiaire entre Dieu et le monde, et ensuite pour quelle raison ils l’ont désigné sous le nom de Verbe. Il s’agit, en effet, d’expliquer à la fois la doctrine et la terminologie sous laquelle elle est exprimée; car il n’y a pas un accord nécessaire et forcé entre l’une et l’autre, et la preuve, c’est que, avant que la doctrine fût tout à fait arrêtée, on représenta cet être intermédiaire encore mal détcr-

Leipzig, t. vi, p. 175, et dans Euscb., Prep. evang., lib. vu, cap. 13.

186 DUS DOCTRINES RKLIGIKl'SES DES JUIFS,

miné sous les noms de la Sagesse, crcyi*', d’Esprit Saint, Tmùjt ml cfytcv % etc.

Il se présente ici une question préjudicielle dont la solution ne sera pas inutile à la discussion à laquelle nous allons nous livrer. Cette doctrine, la même, quant au fond, chez les Juifs de la Palestine et chez ceux d’Alexandrie, formulée par les uns et par les autres d’une manière tout à fait semblable, ne s’est pas formée, sans doute, à la fois et indépendamment, dans l’Égypte et dans la Palestine. Née dans l’une de ces deux contrées, elle passa ensuite dans l’autre. Dans laquelle des deux a-t-elle pris naissance?

On gagnerait peu de chose à comparer les datgs des premiers'écrits qui en font mention, à supposer même qu’on pût fixer ces dates d’une manière précise. D’ailleurs, dans les deux écrits auxquels nous pourrions en appeler, la Sagesse de Jésus, fils de Sirach , et la Sagesse de Salomon, cette doctrine n’est pas encore arrêtée; elle y est seulement en

1 Dans Y Ecclésiastique, la Sagesse de Salomon et les fragments qui existent encore d’Aristobule.

• Sagesse de Salomon, t, 7 ; vu, 7; îx, 17; xii, 1 Ecclésiastique, xlviii, 12 ; Judith, xvi, 14.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 187 voie de formation ; et, à l’époque où elle se montre h nous bien formulée, dans les Targums d’Onlcelos et de Jonathan et dans les traités de Philon, il y avait longtemps qu’elle devait être répandue dans les écoles juives. Nous sommes donc obligés de recourir à un autre ordre de considérations.

C’est un fait incontestable que les Juifs de la Palestine n’avaient pas avec leurs coreligionnaires d’Alexandrie les mêmes relations qu’avec ceux de la Babylonie. Parmi les hommes célèbres qui enseignèrent à Jérusalem et dont les noms sont cités dans les traditions juives, il en est plusieurs qui étaient nés sur les bords de l’Euphrate ; il n’est jamais fait mention d’un docteur venu d’Alexandrie pour enseigner dans la ville suinte. 11 y a plus, le Talmud ne comprend pas l’Égypte au nombre des pays dans lesquels tlorissait le judaïsme 1 , et, ce qui peut paraître plus singulier, c’est que cette opinion semble avoir été partagée par les Juifs alexandrins eux-mêmes, qui se considéraient comme des exilés, même encore quand ils ne nourrissaient plus aucun désir de rentrer dans la mère-

1 Ligthfoot, Opéra, t. m, p. 929 et suiv.

patrie 1 . On sait du moins que, pour Philon, cette expression des livres saints : « descendre en Égypte, » signifie : déchoir d’un état spirituel à un état sensuel 2 .

11 est digne de remarque que les écrivains alexandrins, le Pseudo-Aristée, Aristobule, Philon, dont les ouvrages étaient si familiers aux Pères de l’Église, sont restes inconnus pendant des siècles à leurs coreligionnaires 3 . Nous ne croyons pas que le Talmud fasse mention d’eux une seule fois 4 . On ne saurait s’en étonner; les savants juifs d’Alexandrie écrivaient, non pour les Juifs en général, mais en vue des Grecs, auprès desquels ils voulaient faire l’apologie de leur religion. Tous leurs ouvrages, même ceux de Philon, ont ce

i Biet, Essai histor. et crit. sur l’école juive d’Alexandrie, p. 227.

1 De migratione Abrahami, § 6. De Abrahamo, § 21. De Josepho, § 26, etc.

» Il faut en dire autant des écrits de Josèphe. Ce fait est une nouvelle preuve du peu de cas que les docteurs juifs faisaient de la littérature grecque.

* Rossi, dans son Dizionario storico degli autori ebrei, t. 1 er , p. 118, dit que Philon est connu des Juifs sous le nom de Jedidia; mais il aurait dû ajouter qu'il parle ici des Juifs modernes et nullement des auteurs du Talmud et des autres anciens ouvrages. ' -

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DBS JUIFS. 189 caractère. Les Juifs alexandrins formaient comme un petit monde isolé, qui pouvait bien subir quelque action de la mère-patrie, mais qui ne sentait nul besoin d’agir sur elle \

Les faits que nous venons de rappeler rendent peu probable l’origine alexandrine de la doctrine du Verbe. Ils nous invitent au contraire à chercher sa formation dans la Palestine 1 2 . Dans tous les cas, nous pouvons, pour le moment, regarder ce point comme bien établi, qu’en général le mouvement des idées juives ne s’est pas accompli d’Alexandrie à Jérusalem, mais plutôt de Jérusalem à Alexandrie. Aussi toute hypothèse qui ferait naître la doctrine du Verbe à Alexandrie, sans expliquer ensuite d’une manière plausible comment elle passa de là dans la Palestine, devrait

1 E. Reuss, Histoire de la théologie chrétienne, t. I er , p. 225.

1 Gfrœrer prétend que la doctrine du Verbe est passée de l’Égypte, où elle est née, aux Juifs de la Palestine (Dax Jahrhunderl des Heils , t. I er , p. 311) ; il reproduit la même assertion dans son ouvrage sur Philon. Dæhne partage cette opinion. Les preuves sur lesquelles il l’appuie nous ont paru manquer de fondement; nous chercherons à prouver plus loin l'opinion contraire.

190 DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, nous être suspecte et n’aurait en réalité résolu que la moitié de la question.

Après ces remarques préliminaires, il s’agit de rechercher sous quelle influence et par quel concours de circonstances la doctrine du Verbe a pris naissance.

C’est une opinion généralement reçue que cette doctrine doit son origine à l’influence de la philosophie platonicienne et à celle de la religion zoroastrienne ’. Ceux mêmes qui admettent que ses premiers germes sont dans les livres canoniques de l’Ancien Testament, accordent que leur développement s’est opéré sous cette double action 1 2 . Cette opinion nous paraît manquer de précision ; elle ne s’appuie d’ailleurs, nous le prouverons, que sur des

1 DeWette, Biblische Dogmatik, p. 157; Cœlln, Biblische Théologie, t. l or , p. 93, 408 et 409.

» Lücke, Comment über das Evang: des Johannes,

2 e édit., t. I er , p. 211-228.

DBS DOCTRINBS RELIGIEUSES DES JUIFS. 191 raisons insuffisantes. En définitive, toute la preuve qui lui sert de fondement se réduit à ceci : il y a dans le mazdéisme une doctrine du Verbe ( honover ) , et dans le platonisme le Logos joue un grand rôle ; les Juifs ont eu des relations avec les mazdéens dans la Babylonie et avec les philosophes grecs à Alexandrie ; c’est depuis cette époque qu’ils ont admis la doctrine du Verbe; donc ils l’ont empruntée au mazdéisme et à Platon.

Pour que ce raisonnement eût quelque valeur, il faudrait d’abord comparer avec soin la doctrine juive avec celle des mazdéens et avec celle de Platon, qu’on lui donne pour antécédents, et montrer qu’il y a entre elles une ressemblance suffisante pour que la première ait pu dériver des deux dernières. Il faudrait ensuite, dans le cas que cette ressemblance fût réelle, indiquer de quelle manière s’exercèrent les influences supposées, et légitimer la filiation par des faits ou du moins par des conjectures historiques probables. On ne fait ni l’un ni l’autre ; on se contente de rapports généraux, vagues, mal définis, et on conclut d’analogies, qui ne consistent guère que dans des mots, à la réalité historique d’un emprunt.

Il y a bien d’autres difficultés. Nous en relevons une seule. Qu’entend-on par cette double action du mazdéisme et du platonisme, de deux éléments si différents en soi et partis l’un de l’Orient et l’autre de l’Occident, pour venir, dans la Judée ou dans l’Égvpte, produire par leur union une doctrine qui n’a avec eux qu’une ressemblance éloignée? Alexandrie fut, il est vrai, le lieu de rendez-vous des opinions et des doctrines les plus diverses. Mais, quand on accorderait que le mazdéisme a été connu des alexandrins aussi bien que le platonisme, ce qu’il ne serait pas facile d’établir, il resterait encore à faire voir comment la doctrine du Verbe, née à Alexandrie, prit droit de cité parmi les Juifs de la Palestine. Si, pour couper court à cette difficulté, on suppose que la doctrine du Verbe s’est formée en Palestine sous l’influence du mazdéisme et à Alexandrie sous celle du platonisme, on se trouve en présence d’un fait bien autrement difficile à expliquer, d’un fait unique dans l’histoire et des plus étonnants. N’est-il pas bien étrange qu’à la même époque, dans deux lieux différents, une même idée ait été produite par deux éléments' d’une origine si diverse? Et la surprise augmente quand on

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 193 voit que ces deux éléments au fond peu analogues, ont donné naissance, non pas seulement à une même idée, mais encore à une idée exprimée avec la même terminologie.

Mais laissons de côté ces considérations générales; décomposons l’hypothèse par laquelle on veut expliquer l’origine de la doctrine juive du Verbe par le mazdéisme et par le platonisme, et examinons à part chacun de ces deux éléments. Cet examen nous conduira à chercher ailleurs que dans la religion de Zoroastre ou dans la philosophie de Platon les véritables antécédents de cette doctrine.

1° Le mazdéisme a-t-il exercé une influence sur la formation de l’idée juive du Verbe? Cette question ne peut être résolue qu’autant qu’il sera établi qu’il y a dans le mazdéisme une doctrine analogue à celle du Verbe. Si l’on pouvait s’en rapporter à la traduction du Zend-Avesta d’Ariquelil-Duperron ', il n’y aurait pas le moindre doute; il y est parlé

i Les orientalistes s'accordent à reconnaître qu’Anqnetil- Duperron ne possédait pas à un degré suffisant les langues qui lui étaient nécessaires pour traduire les documents qu'il avait apportés de l'Orient.

\\)li DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.

du honover (la parole) comme d’un être qui remplit à peu près les mêmes fonctions que le Verbe des Juifs'. Malheureusement, cette traduction ne paraît pas mériter une entière confiance, et celle de M. Spiegel, qui lui est préférable, et qui s’étend déjà sur les trois livres composant l’Avesta, ne donne pas la même idée du Verbe mazdéen. Le passage le plus explicite sur la parole d’Ormuzd se trouve dans le Vendidad. Nous le transcrivons en entier. Il est probablement peu connu de nos lecteurs, et il n’est pas inutile de le mettre sous leurs yeux. Il est pris du Fargard xix, v. 4 2-57.

« 42. Alors Ahura-Mazda répondit : Célèbre, ô Zarathustra, la bonne loi mazdéenne;

43. Célèbre, ô Zarathustra, ces amschaspentas qui régnent sur la terre formée de sept keshvars;

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