CHAPITRE III
De l'angélologie,
11 est souvent question d'anges dans les livres antérieurs à la captivité de Babylone. Ces êtres divins sont en général désignés par le mot d'envoyés*, parfois par celui d'enfants de Dieu*. Les tenait-on en Israël pour de purs esprits? Il ne le paraît pas. La distinction de l'esprit et de la naatière, dans le sens exact que nous attachons à ces mots, n'entrait pas dans le champ des conceptions hébraïques. Dans un passage (l/îow, xxii, 21), il est vrai; un ange est désigné par le mot esprit (nn) ! mais ce terme hébreu ne représente que ce que le langage vulgaire appelle l'âme, le souffle qui anime ce qui vit, sans avoir le sens précis que le langage philosophique donne au mot esprit par opposition à la matière. Il est incontestable cependant que les
* "îJî^hQ' envoyé, messager. Dans la version des Septante oiyyskoçi qui a le même sens.
* D^"•b^^ ^j-. Psaume lxxxix, 7.
Hébreux regardaient les anges comme d'une nature supérieure à celle de l'homme et que, s'ils ne leur attribuaient pas une pure spiritualité, conception étrangère à la haute antiquité, ils les considéraient comme étant d'une substance subtile, diaphane, différente de tout ce qui est matériel. L'ange qui apparaît à Manoah et à sa femme n'a pas besoin de nourriture et s'envole dans la flamme qui monte de l'holocauste*.
Les différents passages dans lesquels il est fait mention des anges ne les représentent jamais que comme des agents de Dieu. Ils apparaissent aux hommes pour exécuter quelque 'mission divine ^ Parfois ils sont dépeints comme entourant le trône de rÉterneP. Formaient-ils, pour les Hébreux, une hiérafrchie céleste, divisée en plusieurs classes subordonnées les unes aux autres ? Rien ne paraît l'indiquer. Il est parlé une seule fois * d'un ange, chef des armées de l'Éternel. 11 serait téméraire de conclure de ce passage isolé que les Hébreux
^ Juges, XIII, 15, 16, 20.
* Exode, XXII, 4; Nom6., xx, 16; 2. Sam., xxiv, 15 et 16; 1. Rois, XIX, 5-7; 2. Rois, i, 3; xix, 35, etc.
* 1. Rois, XXII, 19.
* Josué;\, 13-16.
218 DES DOGTRID^ES RELIGIEUSES DBS JUIFS.
regardaient la milice céleste comme organisée hiérarchiquement.
Il ne paraît pas que les anges fussent connus dans l'antique Israël par des noms propres. 11 n'y a dans tous les livres écrits avant la captivité de Babylone qu'un seul passage dans lequel quelques rares interprètes ont voulu voir le nom propre d'un ange ; l'immense majorité des commentateurs est d'une opinion contraire. Quand Manoah demande son nom à l'envoyé divin qu'il ne connaît pas pour un ange, celui-ci lui répond : « Pourquoi me demandes-tu mon nom ? 11 est J^^Q \ t Que signifie ce mot? Le passage tout entier indique déjà que l'ange ne veut pas faire connaître son nom et peut faire supposer que le mot employé ici n'est pas un nom propre, mais seulement un qualificatif. Le sens littéral de ce mot est en effet admirable, merveilleux, et probablement dans ce passa gemj/^ténewop^. L'on peut traduire par conséquent : « Pourquoi me demandes-tu mon nom? C'est un mystère'* »
? Juges, XIII, 18 et 19.
^ *nS5 et dans le keri '^ç de ^t^, inusité au kal et signifiant au niphàl être extraordinaire.
* Maurer explique ce passage dans ce sens : Noli quœrere de
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 2i9
Quant aux séraphins aux six ailes qu'Esaïe (vi, 2 et 3) place autour du trône de Jéhovah, ils ne semblent être que des peinturas symboliques des messagers divins * , et les chérubins revêtent dans l'Ancien Testament des formes trop diverses pour qu'on puisse voir en eux autre chose que des repré^ sentations idéales variant selon l'imagination des poètes ^
En résumé, tout ce que les anciens Hébreux savent des anges, c'est qu'ils sont des êtres d'une nature supérieure à celle de l'homme, les messagers de l'Éternel et les exécuteurs de ses ordres.
Dans les deux siècles qui précèdent l'avènement du christianisme , on trouve une angélologie bien autrement développée. Les attributions des mes-
Domine meo, est enîm admirabile, ideoque ineffabile. Comm. gramm. critic, \. i, p. 142.
^ Winer, Biblisches Realwosrterbuch, au mol Seraphim.
« Winer, ibid., au mot Chérubin.
sagers célestes sont déterminées. Ils ne sont plus représentés comme des agents de la divinité en général, chacun d'eux a son département spécial, ou pour mieux dire, ils sont classés en catégories dont chacune a des fonctions particulières; et les principaux d'entre eux, ceux du moins dont le rôle est le plus actif, sont désignés par des noms propres.
La littérature juive nous représente les anges comme formant une milice bien organisée. Ils ont des chefs reconnus qui jouissent du privilège d'être admis directement en la présence de Dieu* et qui forment son conseil secret. Dans le livre de Daniel, ces chefs de la milice céleste sont appelés les premiers princes^ Nous apprenons ailleurs qu'ils sont au nombre de sept ^ Les livres écrits avant l'ère chrétienne ne nous font connaître cependant que les noms de six d'entre eux. Trois sont nommés dans le livre de Daniel et dans celui de Tobie, les trois au-
* Tobie, XII, 12, 15. Comparez Apocalypse^ vni, 2.
* D''3C^Hnn D^yj(n, Daniel, x, 13.
8 Tobie, xn, 15; Zaoharie, m, 7. Ces chefs des anges sont représentés ici symboliquement sous l'image des sept yeux veillants de Dieu. Comparez ApocaL, i, 4.
très dans le quatrième livre d'Esdras, qu'on range parmi les pseudépigraphes de l'Ancien Testament. Les trois premiers sont Gabriel, qui semble plus spécialement' chargé des révélations divines*, Michaël, le protecteur du peuple d'Israël ^, et Raphaël, qui, d'après le livre de Tobie (xii, 15), présente à Dieu les prières des justes'. Les trois autres sont UrieP, JérémieP et Sealthiel ^. Faut-il, pour compléter le nombre sept, <;omprendre parmi les chefs de la milice céleste Jéhovah lui-même, qui serait le premier d'entre eux, commedans le système mazdéen Ormuzd est le premier des sept amschaspands? Ou bien faut-il supposer que les écrivains juifs antérieurs à l'ère chrétienne n'ont pas eu occasion de parler du septième ? Il est difficile de
4 Daniel, vm, 16; ix,2I; Luc, i, 19, 26; Oracula sibylL, liv. II, vers 215. bjj^?^, fortitudo mea Deus.
^Daniel, x, 13, 22; xii, 1; Jud.^ 9; Apocal,, xn, 7; Oracula sibyll., liv. ii. vers. 215. !?^5^>ç, guis ut Deus ?
« Tohie, m, 17; ix, 5; xii, 15; Oracula sihyll.^\\Y,u, vers. 215. St^rn, medicina seu saluas mea Deus; Buxtorf,
Lexicon chald. talmud., col. 46, 47.
* 4 EsdraSy rv, 1 ; Oracula sibyll., liv. ii, vers, 215, 230. S^<m.^, Lux mea Deus.
5 4 Esdras, iv, 36
• 4 Esdras, v, 16.
222 DES DOCTRINES BELIGlËUhES DES JUIFS.
se prononcer. La première hypothèse aurait l'avantage d'établir un parallélisme complet entre la doctrine juive des anges et celle des premiers principes célestes des mazdéens. Ce n'est pas celle cependant qui [)araîtlaplus conforme aux traditions postérieures de la famille d'Israël. Mais, si l'on excepte les quatre premiers noms qui reparaissent dans tous les écrits juifs, il faut reconnaître que la plus grande anarchie règne pour les trois derniers, qui soiit dans quelques livres kabbalistes, Zaphkiel, Zadkiel etGamaliel, dans d'autres écrits rabbiniques, Sealthiel, Jehudiel et Barachiel, et dans un manuscrit des oracles sibyllins, Jérémiel, Sanielet Azaêl*. Ces différences n'auraient pas mérité d'être signalées, si elles ne nous indiquaient que cette théorie des chefs des anges resta longtemps encore incertaine dans quelques-uns de ces points. Une observation plus importante, c'est que plusieurs de ces noms, avant d'être appliqués à des anges, avaient été des noms appellatifs usités en IsraêP.
* Oracula sibbyllina, éd. Alexandre, t. i, p. 80; t^ ii, p. 214-019.
* Nomb,, xni, 12; 1. Chroniq., v, 13, 14; vi, 25; vu, 3 ; VIII, 16; xiî, 20; xxvi, 7; 2. Chroniq., xxi, 2; Esdras, VIII, 8, etc.
La plus importante des fonctions des anges paraît avoir été de veiller sur les destinées dès nations. Cette croyance remonte assez haut. Elle est déjà dans la version des Septante : « Quand le » Très-Haut divisa les nations, au moment qu'il >» dispersa les fils d'àdam, il posa les limites des » peuples d'après le nombre des anges de Dieu ; » c'est ainsi qu'elle arrange le passage Deutéronome, xxxii, 8, dans lequel le texte hébreu porte que cette division se fit «d'après le nombre des enfants d'Israël.» Jésus, fils de Sir&ch, faisant allusion à ce passage, lui donne le même sens, sans employer toutefois les mêmes termes que la version des Septante. « Dieu, dit-il, a établi un chef sur chaque peuple* ; Israël a été la part du Seigneur^. »
1 Ecclésiastique t xvii, 16 et 17. Cette opihioh de maintint longtemps. On la retrouve chez les chrétiens judaïsants du II® siècle. Ils l'avaient puisée, comme le prouve le passage suivant des Recognitiones (n, 42) dans la version des SeiH tante : Est enim unius eujusvis gentis angélus, cui crédita est ipsius gentis dispensatio a Deo. Deus enim excelsus, in septuaginta, in duas partes divisit totius terrœ nationes eisque principes angelos statuit. SS. Patrwn qui temporibus apostoL, floruerunt opéra, éd. CoteUrius, t. ii, p. 513.
» On a déjà vu que, d'après d'autres traditions, Michaël
L'auteur du livre de Daniel ajoute à cette croyance une particularité singulière; peut-être est-il ici seulement l'écho d'une opinion populaire. Les anges des nations prennent, selon lui, fait et cause pour leurs protégés, et les batailles que se livrent les peuples sont précédées par des collisions analogues entre leurs anges. « Le chef du royaume de Perse, dit l'ange qui apparut à Daniel sur les bords du Tigre, m'a résisté vingt-un jours; mais Michaël, l'un des principaux chefs, est venu à mon aide. Je m'en retournerai bientôt, ajoute-t-il plus loin, pour combattre le chef des Perses, et quand je serai sorti , le chef de Javan (la Grèce) viendra*. »
Ce ne sont pas seulement les nations qui ont des protecteurs dans les phalanges célestes; les hommes, ceux du moins qui sont justes, y trouvent aussi des gardiens vigilants. Si le Psaume xxxiv
est le protecteur du peuple d'Israël. Daniel, le, 13, 20; XII, 21; 1. Baruch, vi, 7. On voulut plus tard mettre en accord ces deux assertions différentes, en prétendant que Michaël est la Schechina elle-même. C'est dans ce sens que le Zohar dit : Partout où l'on trouve Michaël, le chef des anges, là est la Schechina.
1 Daniel, x, 13 et 20.
est réellement de David, comme le porte le titre, cette croyance des anges gardiens aurait une . haute antiquité. «L'ange 'de l'Éternel, y est-il dit, » campe autour de ceux qui le craignent et les » met en sûreté'. » Il est probable cependant que ces paroles ne sont qu'une expression poétique de la confiance de l'homme de bien en la Providence; mais, après la captivité de Babylone, la doctrine des anges gardiens est passée du champ de la poésie dans celui de la réalité. «Voilà, dit à » Tobie l'ange qui l'accompagne ; quand tu priais » avec ton épouse Sara, je portais vos prières » comme un monument devant le Seigneur, et » lorsque tu enterrais les morts, je venais auprès » de toi pour t'aider. Quand tu te levais le matin » ou que tu quittais ton repas pour donner la » sépulture à quelque cadavre, cette bonne œuvre » ne m'était pas inconnue""; j'étais avec toi. Dieu » m'a envoyé pour te guérir, ainsi que ta belle-fille » Sara. Je suis Raphaël , un des sept anges saints » qui présentent les prières des justes et qui sont
Psaume xxxiv, 8.
226 DISS DOCTRINES EELIGIBUSES OES JCIFS.
• admis en la présence de la gloire du Dieu » saint'. •
L'auteur du livre de Daniel fait allusion à ces fonctions des anges, quand il les appelle des veillants^, c'est-à-dire des gardiens vigilants, dont les yeux sont toujours ouverts sur les peuples ou sur les individus confiés à leur garde. Dans la liturgie syriaque cette dénomination a été conservée aux anges, ce qui semble indiquer qu'ejle était très-répandue dans l'Orient, Plus tard, elle ne fut ♦ plus appliquée qu'aux mauvais esprits \ - La doctrine des anges n'avait pas cependant atteint son dernier degré de développement au moment de l'avènement du christianisme. Elle était encore alors en voie de formation. En voici la preuve. Il est un point capital de cette doctrine sur lequel tous les documents juifs antérieurs à la naissance de Jésus-Christ et le Nouveau Testament lui-même gardent le plus complet silence. Nous vou-
« Tobie, XII, 11-15.
î Daniel^ iv, 10, 14, 20. Dans les versions françaises pour lesquelles on a suivi dans ce livre une division un peu différente de celle du texte original, ce sont les verseis 13, 17, 23.
» Gesenius, Hebr. und chald. handwœrterb. au mot TV-
Ions parler de la création des, anges. Ce n'est que dans des écrits de beaucoup postérieurs à l'ère chrétienne, dans le Talmud et dans le Targura du Pseudo-Jonathan sur le Pentateuque, entre autres, qu'on trouve la questiçn résolue. On y apprend que la milice céleste fut appelée à l'existence le second jour de la création du inonde *. Ce fait, auquel il serait peut-être possible d'en joindre quelques autres analogues, l'incertitude qui règne dans plusieurs parties de l'angélologie, par exemple dans les noms des trois derniers archanges, le défaut de précision dans la détermination de la hiérarchie céleste, qui n'est qu'indiquée vaguement et dans ses traits les plus généraux, prouvent clairement que cette croyjance devait sa naissance plutôt à l'imagination populaire qu'au travail de la synagogue et qu'elle n'occupait qu'une trèsmince place dans l'enseignernent des docteurs de la loi. Nous verrons plus loin qu'il n'en était pas de mémç chez les esséniens et parmi les Juifs alexandrins.
Quelle origine faut-il attribuer à l'angélologie
* Targum Pseudo-Jonathan. Genèse^ i, 26; xix, 1.
228 DES DOCTRINES RËLIGI£[JSES DES JUIFS.
telle que nous venons d'en esquisser les traits essentiels? On ne peut douter que son premier fond n'ait été fourni par les livres antérieurs à la captivité de Babylone. Nous avons déjà vu que c'était une antique croyance en Israël que les arrêts de Jéhovah étaient exécutés par des ministres de sa volonté. Mais cette croyance vague et générale prit des développements nouveaux au contact de la doctrine mazdéenne des êtres purs qui environnent Ormuzd et qui sont ses serviteurs et ses messagers. La fusion s'opéra d'autant plus aisément que l'angélologie hébraïque, n'affirmant que l'existence d'êtres supérieurs à l'homme, sans presque rien préciser sur leur nature et leurs qualités, n'offrait aucune résistance à toute détermination ultérieure, partant de principes religieux analogues h ceux de l'hébraïsme. Or, nous l'avons établi, rien n'était plus en harmonie avec l'esprit général des révélations de l'Ancien Testament que le mazdéisme. Sa doctrine des esprits purs avait en particulier un caractère religieux et moral qui devait la faire regarder par les Juifs comme un développement de leur propre croyance sur les anges, et comme la forme parfaite de la doctrine dont ils
ne possédaient encore que les premiers linéaments.
Les docteurs juifs reconnaissent eux-mêmes que les noms des anges avaient été apportés de.Babylone '. Mais ce témoignage nous ferait défaut, que la comparaison de l'angélologié des Juifs palestiniens avec la théorie des esprits purs du mazdéisme suffirait pour nous révéler l'action que celle-ci a exercée sur la formation de celle-là.
On sait quel est le monde suprasensible de TAvesta. A la tête de l'armée céleste sont placés sept amschaspands^, princes de la lumière, dont Ormuzd est le prince. Au-dessous d'eux, vingthuit jzeds sont "chargés d'exécuter leurs ordres et de veiller, sous leur haute direction, sur toutes les parties de la création et principalement sur les adorateurs d' Ormuzd. Enfin, lesferwers, troisième
1 Buxtorf, Lexicon chald. talm., col. 1115.
* Cette division septénaire paraît commune à toute la famille des Aryens. Les Marouts qui accompagnent Indra, forment sept classes, composées chacune de sept individus. Rigveda, trad. franc., t. i, p. 585. Les Richis, les sai/its, sont aussi au nombre de sept. Rigveda, t. iv, p. 494. Ces Richis sont également les serviteurs d'Indra et ses auxiliaires dans la recherche des vaches enlevées par les brigands ennemis du ciel. Nève, Essai sur les mythes des Ribhatas, p. 228.
230 DES DOCTRINES RELIGIlîUSKS DES JUIFS.
classe d'esprits célestes, sont les génies et comme les types idéaux des mazdéens.
Il est impossible de ne pas voir une copie des sept amschaspands dans les sept princes des anges des Juifs'. L'analogie parfaite voudrait sans doute que Jéhovah fût le premier des sept archanges, comme Ormuzd "est le premier des amschaspands. Mais on peut s'expliquer facilement pourquoi les Juifs se sont écartés en ce point de la doctrine mazdéenne. Jéhovah était pour eux au-dessus de tout; rien ne pouvait lui être comparé; les anges et les chefs des anges étaient ses auxiliaires sans doute, mais ils étaient d'une autre nature que la sienne. 11 ne pouvait se faire que les Juifs comparassent Ormuzd à Jéhova. Ils prirent en conséquence les sept amschaspands, en y comprenant leur chef, pour des êtres également subordonnés, et ils en firent les sept princes de la milice céleste. Peut-être est-ce en souvenir d'Ormuzd, roi divin des Perses, qu'ils se donnèrent Michaêl pour protecteur spécial.
* Winer, Biblisches Realwœrterbuch au mot Engel. Ewald, Geschichte des Volks Israël, t. iv, p. 208.
11 est plus difficile d'établir un parallélisme satisfaisant entre les vingt huit Jzeds et quelque classe spéciale d'anges dans la doctrine juive. Audessous des sept archanges, on ne trouve plus de division déterminée dans le reste de la milice céleste. Peut-être est-ce à ces jzeds que correspondent les anges des nations dont parlent les Septante, Jésus, fils de Sirach, et l'auteur du livfe de Daniel. Quant aux anges gardiens, ils représentent assez bien les ferwers. Nous n'avons pas d'ailleurs h nous mettre en peine des différences qui distinguent les croyances des deux peuples. Nous ne sommes pas de ceux qui prétendent que le mazdéisme tout entier envahit la théologie juive. Nous n'avons pas à revenir sur la manière dont son action a dû s'exercer sur l'esprit des enfants d'Israël; nous nous sommes expliqué précédemment sur ce point, et, d'après nous, il faut chercher entre les croyances juives qui ont subi quelque influence du mazdéisme et les croyances persanes correspondantes, plutôt des analogies générales qu'une identité parfaite.
Pour ce qui regarde la croyance particulière dont il est ici question, il suffit d'admettre, avec
â32 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.
les anciens docteurs du Talmud, que les Juifs, à l'imitation de ce qu'ils virent dans la religion de Zoroastre, déterminèrent leur angélologie un peu mieux qu'elle n'était auparavant, principalement en deux points, en donnant aux légions célestes sept chefs, comme le faisaient les Perses et, comme eux encore, en désignant par des noms propres les anges, ceux du moins qui étaient regardés comme les intermédiaires les plus actifs et les plus importants entre le monde suprasensible et les créatures humaines.
Quelque imparfaite que fût encore cette ange- ' lologie, elle suffisait pleinement aux Juifs de la Babylonie et de la Palestine. Ce que, dans leur tendance essentiellement pratique, ils demandaient à une théorie des êtres intermédiaires, c'était de leur laisser la conviction que tous les liens n'étaient pas rompus entre eux et la divinité, '
et qu'il y avait dans le ciel des êtres puissants qui, représentants de Jéhovah, veillaient avec sollicitude sur leurs destinées. Les Juifs d'Alexandrie et les esséniens avaient des besoins spirituels d'une autre nature* Les réalités de l'existence terrestre ne leur offraient pas le moindre intérêt; ce n'est pas à les protéger qu'ils auraient voulu rabaisser le ministère des esprits célestes. L'angélologie prit donc entre leurs mains une autre direction ; elle suivit leurs tendances spéculatives et se transforma en une théorie des puissances cosmiques. C'est surtout parmi les esséniens qu'elle paraît s'être développée avec le plus de vigueur dans ce sens.
Dans un système spéculatif sur la production des choses, tel que celui que les expressions de Pliilon et de Josèphe nous autorisent à attribuer à la secte essénienne, les anges ne sont les messagers et les agents de la divinité que dans un sens figuré. En réalité, ils sont les degrés descendants de l'être, depuis sa forme la plus abstraite jusqu'à sa manifestation la plus concrète, ou, en d'autres termes, des émanations du principe premier, décroissantes en pureté , en dignité et en puissance , à mesure
23/i DBS DOCTRINES RRLtGtEUSRS DBS JUIFS.
qu'elles en sont séparées par une plus grande distance. C'eât ici surtout qu'il peut être question d'une véritable hiérarchie et d'êtres, par leur nature, subordonnés les uns aux autres. On sait que chaque degré de cette échelle descendante avait son iioin, nom qui désignait sans le moindre doute sa place dans la série, ses rapports avec le degré précédent et avec le degré suivant, et ses' fonctions dans l'ensemble du monde suprasensible. Communiquer ces noms aux initiés, c'était leur dévoiler la théorie tout entière, et l'on comprend l'ijnportance que l'on devait attacher à cette communication '.
Cette doctrine métaphysique, germe fécond de celle des séphiroths de la Kabbale et de celle des SBons de la Gnose*, était née probablement de l'interprétation allégorique et mystique de la croyance populaire des anges. Et c'est ce qui expliqué pourquoi on avait conservé, pour désigner les émanations du principe premier, le nom d'ange qui leiir convenait assez peu. Les esséniens, on peut le conjecturer avec la plus grande vrai-
^ Josèphe, Guerre des Juifs, ii, 7, 8.
* Ewald, Geschichte des Volks Israël, t. iv, p. 208.
DES J)OGTRmES RBLlGrELSËd DES JCIFS. 235
semBlônce, regardaient la doctrine pharisieritië des anges comme la forme exotéricjue de leur propre théorie; ils s'estimaient Sans doute les hêufeux possesseurs du sens spirituel et véritable d'une 'croyance qUe le vulgaire ne savait pas dépouiller de son expression métaphorique et dwt il ne saî* sissait que la lettre.
La doctrine de Philon sur les anges est em-^ preinte du même esprit; mais elle a une autre forme et' une autre origine que celle de la secte essénientie. Le philosophe alexandrin ne semble pas connaître l'angélologie populaire de ses coreligionnaires de la Judée; du moins il ne parle jamais des princes des anges, Gabriel, Michaêl, Raphaël^ Uriel, quoique son sytème pût très-bien s'accorder avec la division palestinienne de la milice céleste en archanges et anges. On a quelque raison de croire qu'il n'avait pas d'autres données sur cesiijet que celles qu'il trouvait dans les anciens livres hébreux. Il est incontestable, dans tous les cas, que sa théorie * n'est qu'une détermination de l'antique
1 Philon Texpose dans De Gigantibns, § 2 et suiv., où il explique allégôriquement Genèse, vi, 1-4, et dans De Soni'-
236 DES DOGTIllINES RELIGIEUSES DES JUIFS.
croyance hébraïque au moyen du platonisme, comme l'angélologie des Palestiniens avait été une détermination de la même croyance au moyen du mazdéisme.
D'après Philon, les anges, êtres incorporels, habitent les^spaces éthérés, c'est-à-dire le lieu intermédiaire qui s'étend entre la terre et le ciel. Il ne pouvait se faire que Dieu, qui a peuplé d'êtres vivants la terre, l'eau et même le feu, eût laissé l'air vide et inhabité. Cette considération lui semble avoir d'autant plus de poids que c'est précisément l'air qui anime tout. Qu'on n'objecte pas contre l'existence de ces esprits dans les plaines éthérées, qu'on ne les aperçoit pas. Ce qui est spirituel ne tombe pas sous les sens, et on ne peut douter de la réalité de l'âme, quoiqu'elle échappe à nos organes.
Ces habitants de l'air, dont le nombre égale celui des étoiles, se divisent en deux grandes classes.
Les uns, placés le plus près de la terre, izpofjyzio-
niis, I, § 22 et 23, où il explique de la même manière Genèse, XXVIII, 12 et suiv.
tarw, touchent aux limites de l'humanité et peuvent s'unir à elle. Ces anges inférieurs se laissent parfois séduire par les attraits trompeurs des choses sensibles et entrent dans des corps. Ceux qui, après cette chute, réussissent à se purifier des taches que leur a imprimées le contact impur de la matière , finissent par se délivrer des chaînes de la chair et retournent dans les airs, leur patrie primitive. Ceux, au contraire, qui ne peuvent effacer les souillures du monde sensible dans lequel ils sont tombés, ne quittent plus la terre, et chacun d'eux, à la dissolution de son enveloppe matérielle, entre aussitôt dans un nouveau corps mortel \
Les autres, habitant les régions supérieures de l'air, plus purs et meilleurs que les premiers, participent, dans une plus large mesure, des sentiments divins et sont, sous le commandement général du chef suprême de toutes choses, les directeurs, v^ocp^oi, de ce monde et de ses diverses vicissitudes. Les anges de cette classe sont les intelligences divines, oi toû ôeov Icyoï. Ils rem-
^ Quis rerum divin. hœres,$ 13 et 14.
238 D£B DQCTaiN^8 RELIGJPUSBS DES JUIP8.
plissent auprès des hommes rofTice même de la divinité y dont ils sont comrne les yeux et les oreilles. Ces messagers de Dieu, comme Moïse les appelle avec raison, transmettent les ordres du père aux enfants et font connaître les besoins des enfants au père. Ce n'est pas qu'il soit nécessaire que Dieu, qui a tout prévu, soit averti de ce qui se passe ici-bas ; mais les mortels, qui ne peuvent s'approcher directement du terrible dominateur des choses, ont besoin de médiateurs *, Protéger les hommes vertueux, diriger les âmes dans les sentiers difficiles de la vie, telle est leur plus douce occupation. Mais ils sont aussi les exécuteurs des sentences du Très-Haut, qui réserve pour lui 3eul le privilège de bénir et de faire grâce \ Il est à peine nécessaire d'ajouter que, même dans les punition^ qu'ils infligent aux pervers par l'ordre de Dieu, leur action est, selon Philon, toujours purement spirituelle.
Le platonisme est empreint dans tous les détails de cette théorie, La description de la classe infé-
1 ^s<7tTa2 noti iiouTnrai,
» De Profugis, § 13 ; De confiisione linguarum, § 36.
rieure des anges n'est qu'une reproduction des poétiques allégories de Platon sur la chute des âmes, sur la délivrance de celles qui parviennent à se purifier et sur le sort do, celles qui, toujours éprises de la matière, sont condamnées à passer par différentes formes humaines «t animales*. La classe supérieure, celle des médiateurs célestes, rappelle les dieux mortels du Timée. Philon s'est inspiré, dans tout ce qu'il en dit, de la théorie platonicienne des dieux contingents que le Dieu^ suprême a chargés de l'arrangement et du gouvernement du mondée
1 Phœdnis, 12 c, 84 a, 113 a, 243 d ; Mmo, 81 ; PolU. 271 c ; De Legib., x, 903 c.
* Timeus, 39 e, 41 b, 92 c.